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CHAPITRE XXXII

Suisse, Angleterre et autrés pays de l'Europe et de l’ Amérique .

En Suisse, le nombre des femmes qui étudient la médecine va également en augmentant. Voici la liste des étudiantes en médecine dans les Universités de Bâle, Zurich, Genève et Lausanne (1890-1894). Elles sont divisées en deux catégories : Suissesses et étrangères :

Bâle

Etrangères

Zurich -

Etrangères

Genève

Etrangères

Lausanne jj

Etrangères

Total

Total

Total

Total

Total

En 1894-951 le nombre total des étudiantes en Suisse était de 221. La plupart (122) venait de Russie et de Pologne, 38 étaient Suissesses, 49 Allemandes.

Pour les années ultérieures nous pouvons fournir des chiffres très précis se rapportant à l’université de Berne. Nous les devons à l’amabilité de M. le professeur Kocher : en voici le tableau (voir p. 534) :

En 1899-1900, il y avait en Suisse 355 étudiantes en médecine. Genève en comptait ii5. Ce sont, en effet, des chiffres considérables. Quant aux diplômes délivrés aux femmes voici la liste de Genève pour 1898 et 1899 (i) :

1 Arménienne ]

3 Russes \ 6 diplômes

2 Polonaises V

3 Polonaises )

2 Russes > 6 diplômes

I Serbe 1

En comparant le chiffre des diplômes à celui des inscriptions on est en droit de conclure qu’un certain nombre d’étudiantes ne font que commencer leurs études et qu’elles les abandonnent ensuite. C’est un fait que l’on observe aussi parmi les étudiants. Mais la principale cause, dans le cas qui nous occupe vient de l’inguffisance d’instruction préliminaire.

A cet égard quelques passages d’une lettre que M. Kocher, professeur à l’Université de Berne, a eu l’obligeance de nous écrire (avril 1900) à propos des étudiantes bernoises nous paraîtront convaincantes.

« Quant à un jugement sur les femmes étudiantes d’après

I .Gommuoicatioa personuelledu secrétariat de la Faculté de Genève.

Afrique. . .

Australie

notre expérience, c’est trop difficile de faire cela dans peu de mots. En général on peut constater que les femmes ont beaucoup de zèle pour les études, il y en a qui ont fait d’excellentes thèses et ont passé de très bons examens. Mais de l’autre côté très souvent les études préliminaires laissent fortement à désirer et sont inférieures à celles des hommes, de sorte que l’instruction universitaire est plus difficile, même en ne parlant pas des cas où l’on a plutôt l’air de pouvoir s’amuser au lieu de faire des études utiles ou d’avoir plus de goût pour une politique émancipatoire que pour des occupations solides.

Au commencement de 1900, vingt six femmes médecins exerçaient en Suisse (i) : 9 à Zurich, 6 à Genève, i à Bâle, i à St-Gallen, 2 à Berne, i à Lausanne, i à Solure, i à Lauterbrunner, i à Brenne, i àSchinznach, i à Bade, i à Glarus.

Quelle est leur vie ? quelle est leur pratique? demanderat-on. Nous pensons donner la meilleure réponse en reproduisant ici les autobiographies de trois femmes médecins suisses : Mme Heim Vôgtlin, Mlle Dr. Heer et Mlle Dr. de Thilo ; autobiographies qui nous ont été fournies personnellement par ces dames.

Le nom de Mme Heim Vogtlin est connu de nos lecteurs ; c’est la première femme médecin suisse. Voici l’histoire de sa vie :

« Je suis née en 1848. Fille d’un pasteur, au canton d’Argovie, j’ai reçu toute mon instruction chez moi, et l’Université a été pour moi la première école publique. Ma prédilection pour la médecine date de ma première jeunesse. Lorsque j’étais encore jeune fille, je soignais des malades dans un petit hôpital d’enfants; en outre, je visitais sou-

I. Schweizerischer Adressbuch für 1900. Mlle Dr. Heer a bien voulu compléter les données de ce livre d’adresses.

vent les malades pauvres qui étaient seuls et dépourvus de tous soins chez eux.

Lorsque j’appris qu’à Zurich on permettait à deux dames russes d’étudier la médecine, je conçus le projet de me consacrer aussi, malgré toutes les difficultés, à la profession médicale. Tout en remplissant mes devoirs de ménagère, je préparai, en secret, l’examen de maturité. J’ai eu beaucoup de peine à obtenir la permission de mes parents, mais enfin je vainquis leur résistance et je me rendis, en 1868, à l’Université de Zurich. J’ai été pendant presque toute la durée de mes études la seule étudiante de la langue allemande. Je me figurais que j’aurais à subir les luttes lés plus terribles, mais il n’en fut rien. Le travail à l’Université m’était facile et m’intéressait, les professeurs nous traitaient avec estime, bonté et justice, et nos collègues masculins se montrèrent, à peu près sans exception, de braves compagnons. En été 1870, j’ai subi l’examen de maturité et la première partie du Staatsexamen suisse. Ensuite, commencèrent pour moi les années de clinique pendant lesquelles j’eus fort à faire.

J’ai été pendant deux ans dans la policlinique de Zurich. En 1872, j’ai passé la seconde moitié de Staatsexamen ; quelques mois après, j’obtins le degré de docteur. Ma thèse traitait : Des organes génitaux pendant l’accouchement.

Ensuite, j’ai étudié pendant un semestre à Leipzig, puis le professeur Winckell m’a gardée un an comme médecin pour sa clinique obstétricale à Dresde. Cette année de Dresde a été pour moi d’une haute importance ; sous l’œil d’un maître sévère, mais très bon, j’ai tant appris que j’ai osé, en 1874, commencer mon exercice médical.

Ici je n’ai rencontré aucun désagrément. Les magistrats, mes anciens professeurs et la plupart de mes anciens camarades, se montrèrent bons et justes envers moi.

Certes, j’ai eu quelques adversaires, mais ils ne se mirent jamais en travers de mon chemin. Dès les premières semaines, ma salle d’attente n’était pas vide, et après quelques mois j’étais absolument indépendante au point de vue financier.

En 1875, j’ai épousé le professeur de géologie à l’Université de Zurich, M. Heim. Au milieu des conditions les plus avantageuses, jouissant toujours d’une excellente santé, j’ai exercé pendant sept ans, ma pratique s’étendant sur toute la Suisse, spécialement pour les maladies de femmes et les accouchements. Ensuite vint au monde notre premier enfant, que j’ai nourri moi-même.

Dès lors, je bornai un peu ma pratique médicale pour ne pas négliger mes devoirs de mère. En 1886, naquit mon deuxième enfant que j’ai nourri également pendant sept mois en 1889; le troisième qui est malheureusement mort. Vers cette époque, j’ai cédé la plus grande partie de ma clientèle à mon amie, D"" Anna Heer.

Aujourd’hui, je partage mon temps entre mes devoirs de mère et ceux de médecin. En outre, je m’occupe beaucoup de la réalisation d’un des rêves du monde féminin suisse, à savoir de la fondation d’une école d’infirmières, qui sera enfin ouverte en 1901, et à laquelle sera joint un hôpital féminin.

En été 1899, anciennes malades ont fêté le 25® anniversaire de ma pratique médicale ; à cette occasion, elles ont réuni un fond qui a permis de créer une place libre à l’hôpital de Zurich.

Après vingt-cinq ans de travail qui, naturellement, fut pénible et fatiguant, je suis contente de ma vie et je regarde d’un œil serein mon passé. Maintenant, huit autres femmes médecins travaillent. à Zurich, toutes ont de la clientèle et jouissent d’estime ; il va sans dire que la question de savoir

si les femmes peuvent être médecins, a cessé d’exister en Suisse.

Quant aux publications scientifiques, je n’ai rien écrit de bien considérable; toutefois, j’ai publié nombre d’articles médicaux et, en 1899, un petit livre sur les soins à donner aux enfants en bas âge. Ce livre s est déjà beaucoup répandu.

Pour terminer, je dirai que, s’il y a d’un côté quelques difficultés de combiner ensemble les occupations de mère et celles de médecin, d’autre part, ces difficultés sont complètement compensées par l’inapréciable secours que vous prête l’expérience propre pour le traitement dans toutes les phases de la vie de la mère et de l’enfant ».

Nous pensons qu’à la lecture de cette courte autobiographie tous éprouveront le même plaisir que nous. Voilà des paroles simples, sincères, modestes ! Nous y trouvons une preuve de plus que les études médicales ne contribuent pas plus quebeaucoup d’autres professions féminines à priver la femme de sa sensibilité innée, de son amour maternel et de son dévouement. Si on rencontre parmi les femmes qui étudient, des personnes excentriques, il ne faut pas mettre cela sur le compte de l’éducation, ni de là profession, mais l’attribuer à des particularités de caractère, comme on en trouve dans toutes les couches sociales.

L’amie de Mme Heim-Vôgtlin, Mlle dr A. Heer nous a envoyé également son autobiographie ; Mlle Heer, étant beaucoup plus jeune, nous pouvons, grâce à cette circonstance, comparer les deux générations de femmes-médecins suisses. Et nous voyons que la seconde aussi se maintient dignement et vaillamment et qu’elle se consacre entièrement à la médecine et au travail social. Si on lit avec attention les lignes qui suivent on remarquera qu’on a à faire à une femme médecin de vocation.

Voici cette seconde autobiographie : Je suis née en i863, à Olten (canton Solure), ou mon père avait une petite usine et une grande famille. J’ai fréquenté l’école primaire à Glten, puis l’école cantonale à Aarau. A l’âge de i6 ans je vins à Zurich où j’ai étudié pendant quelque temps le dessin. Mais bientôt l’envie me prit de m’approprier une éducation scientifique et je me suis mise à me préparer à l’examen de maturité. Pour cela les études au séminaire des institutrices ont été parfaitement suffisantes. Après avoir passé l’examen de maturité, j’ai suivi pendant cinq ans les cours de médecine à Zurich et je fus reçue médecin, en 1888, pour toute la Suisse. En 1892, j’ai obtenu le titre de docteur, après avoir publié une dissertation sur les fractures de la base du crâne publiée aux Beitrâge zur klinischen Chirurgie (IX fasc. I).

Entre 1888 et 1892 et après j’ai fait des voyages d’études à Londres, à Paris, Vienne et Berlin pour élargir le cadre de -mes notions en gynécologie et en obstétrique. Depuis 1889 j’exerce à Zurich. En peu de temps mes occupations se sont tellement accrues que j’ai été obligée de me restreindre aux maladies des femmes et à l’obstétrique. Ma clientèle est dispersée dans toute la Suisse, parfois on m’appelle même à l’étranger. Depuis 5 ans je fais le cours d’hygiène scolaire au séminaire des institutrices à Zurich et un autre (englobant aussi les soins à donner aux malades) à l’école supérieure des jeunes filles.

Au congrès suisse pour les intérêts de la femme, qui a eu lieu au mois de septembre 1896, à Genève, j’ai fait une conférence sur l’éducation des infirmières. Cette conférence fut publiée dans les actes du congrès (Berne, chez Steigér). J’ai fait des conférences de propagande traitant de la même question à Zurich, Bâle, Saint-Galle, Schaffouse, Lucerne.

L’activité professionnelle et sociale a rempli totalement

ma vie. Je regrette seulement que le temps me manque d’utiliser au point de vue scientifique les matériaux cliniques que j’ai pu ramasser pendant dix ans.

Pendant mes études je n’ai pas eu à me plaindre de mes camarades masculins ni de mes professeurs. Certes, on ne pourrait pas dire qu’ils furent tous partisans de l’instruction médicale de la femme, mais à l’heure qu’il est, il serait hâtif de le désirer. Le gouvernement, de même que l’opinion publique, à Zurich, ne sont pas défavorables aux femmes médecins. Moi-même je jouis de preuves nombreuses d’une grande confiance même dans les cercles les plus influents. Ainsi, par exemple, j’ai été élue par la magistrature municipale scolaire à la commission officielle pour la médecine scolaire avec d’autres collègues masculins.

La troisième doctoresse suisse, Mlle M. de Thilo, nous raconte d’une façon bien vive l’histoire de ses luttes pour atteindre son but : devenir médecin.

Née en i85i à Reval, en Russie, d’un père d’origine allemande et d’une mère russe qu’elle eut le liialheur de perdre bientôt après sa naissance, élevée par deux vieilles tantes, femmes très instruites, mais infirmes, elle eut la triste jeunesse d’un enfant sans mère. Munie d’une instrucrtion profonde, sachant sept ou huit làngues, animée d’une ardeur d’apprendre, elle lut, au moment de la guerre de sécession, dans un journal illustré allemand, la biographie d’une femme médecin, accompagnée d’un portrait plus ou moins fantaisiste. « C’était à l’époque où on entendait parler chez nous de femmes docteurs et voilà que ma résolution était prise : A treize ans je déclarais à ma famille que je serai médecin et j’ai tenu mon serment. Malgré ces projets sérieux, la jeunesse réclamant ses droits, n’osant plus m’amuser le jour avec mes jouets, je me fabriquais en cachette des familles de poupées en papier avec lesquelles

je jouais le soir dans mon lit, la journée entière étant vouée aux études, à la musique et à la peinture, pour laquelle j’avais du talent.

Cependant les années s’écoulaient, j'avais fini mes études proprement dites à i6 ans et fondé une petite école ; mais je pensais toujours à la médecine ».

Mme Thilo prépara en cachette ses examens, prit ensuite pour quelque temps la place d’une institutrice, enfin, après avoir ramassé un petit fonds, elle partit pour la Suisse.

U Enfin l'heure tant attendue sonna, je pris mon essor et débarquai un beau matin à Zurich. Là commencèrent les plus belles années de ma vie, j’étais libre, étudiante et je pouvais étudier à ma soif. Je passai le baccalauréat ès sciences étant la seule femme sur onze concurrents avec le n* i au grand déplaisir de mes camarades, et me plongai du matin au soir dans l’anatomie et la physiologie travaillant la nuit à la dissection, seule dans l’immense amphithéâtre, entourée de cadavres. Plus d’une fois j’y ai entendu sonner minuit sans me douter que mon bec de gaz solitaire excitait la curiosité des personnes qui, passant sur une route élevée pouvaient plonger leurs regards dans l’amphitéatreet sè demandaient avec étonnement qui pouvait bien veiller parmi les morts à ces heures indues.

Malheureusement la mauvaise chance me poursuivait. Car la faillite d’une maison de commerce engloutit la petite fortune que j’avais héritée de ma bonne tante ; il fallut pour le moment renoncer aux études et quitter Zurich pour gagner ma vie ailleurs. J’allais en Angleterre, où après bien des démarches inutiles et des déboires je finis par trouver une place comme secrétaire et sous-éditeur chez le rédacteur de British Medical Journal. Le travail qu’on m’y imposait était énorme, les gages minimes. Le Ciel eut pitié de moi au bout de plusieurs mois ; une demoiselle anglaise

avec laquelle je m’étais liée d’amitié pendant un séjour dans un établissement d’électrothérapie en Suisse et que j’avais retrouvée à Londres, tomba malade d’une affection mentale, sa mère me proposa de venir demeurer chez elle pour lui donner les soins que réclamait son état ; j’acceptais et j’eus le bonheur de voir mes efforts couronnés de succès. Mon amie se rétablit et mue par la reconnaissance elle m’offrit comme prêt un subside annuel qui me permit de continuer mes études.

Je pus donc enfin réaliser mes désirs ; rentrée en Suisse, je me remis à mes chères études et passai mes examens à Genève. Malheureusement, mes luttes ne s’arrêtèrent point là ; le manque de capital se fit cruellement sentir au moment où j’en aurais eu le plus besoin pour m’établir ; j’ai connu tous les hauts et les bas du sort, et j’ai passé par des. épreuves bien pénibles. Au bout de quelque temps de surmenage — pour nouer les deux bouts et payer les dettes que j’avais été forcée de contracter je travaillais nuit et jour, écrivant des brochures sur l’hygiène domestique et sur l’hygiène des femmes, des articles de journaux sur différents sujets, faisait des conférences, — accablée par les chagrins domestiques et autres, par les soucis, je tombais gravement malade d’une maladie nerveuse qui me força à renoncer à tout travail de tête pendant deux ans. Après mon rétablissement, je me suis remise à mon travail avec bonheur et j’exerce actuellement ma profession dans un joli village industriel (Schônenwerd) situé sur les bords de l’Aar, dans le canton de Solure (Suisse), entre Aarau et Olten. devis seule avec mon chat, mes fleurs et une jeune fille, une orpheline que je dégourdis pour la mettre en état de trouver plus tard une place comme gouvernante ou lingère.

Outre les brochures sur l’hygiène, j’ai publié, il y a deux

ans un livre sur les Maladies du corps humain, qui est destiné aux personnes, lesquelles se trouvant éloignées de tout secours médical, sont parfois très-embarrassées de savoir comment il faut agir dans certains cas.

En Angleterre, il y avait en iSgS sept corps constitués qui s’étaient déclarés prêts à donner des diplômés aux femmes médecins. En 1900, il y en a douze. — Ce sont :

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