CHAPITRE XXXIV
IjJxpansion des femmes médecins dans les pays orientaux
Les femmes européennes et américaines qui se sont mises à étudier la médecine songeaient, avant tout, à l’exercer dans leur pays natal. Mais bientôt quelques-unes se rappelèrent qu’il existait des contrées où la femme était, par suite des conditions sociales, entièrement dépourvue du secours médical,pays où l’on n’appelle presque jamais auprès d’elle un médecin parce qu’il est homme et où par conséquent un
médecin du' sexe féminin pourrait non seulement compter sur une clientèle fidèle, mais aussi être d’une très grande utilité. C’étaient les pays orientaux et musulmans.
Nous ne voulons pas discuter si le Coran contribua à effacer le rôle social de la femme musulmane et à abaisser son niveau intellectuel ; mais il nous semble qu’il n’a joué, à cet égard, qu’un rôle secondaire et qu’il faudrait chercher ailleurs, notamment dans les conditions ethniques des pays, la cause réelle de ce phénomène. Car, si l’on considère le rôle de la femme chez les Touaregs (où elle jouit d’une égalité complète avec l’homme), chez les Turcs, les Persans ou les Hindous, on trouve malgré la communauté de religion des différences notables.
Toutefois une chose est certaine, c’est que nulle part la femme musulmane n’a essayé de réclamer ses droits. (Quelques cas sporadiques des derniers temps sont dus à l’influence européenne). Elle n’a donc contribué que très peu au progrès des arts et des sciences.
Et pourtant on aurait pu croire qu’au moins une branche de la science : la médecine, les attirerait et trouverait parmi elles des adeptes. Le système de réclusion mahométan privant presque entièrementles femmes du secours médical des hommes, il était logique qu’un législateur ou homme d’Etat musulman, s’occupât de la création de l’institution des femmes médecins. Ceci d’autant plus qu’il existait déjà dans certains pays musulmans des guérisseuses. Mais, aucun dignitaire de l’Empire turc, persan ou hindou ne daigna concevoir un projet semblable. Cependant l’exemple du prophète Mohamed aurait dû les mettre sur cette voie. Le fondateur de la religion musulmane était loin de dédaigner le concours des femmes dans le domaine médical. En ®ffet, pendant ses expéditions, il emmenait les femmes des auxiliaires dévoués à la foi nouvelle ; elles portaient à boire Mélanie Lipinska 36
aux combattants, soignaient et pansaient les blessés et les malades.
Même la science de l’obstétrique ne s’est pas développée d’üne façon considérable chez les musulmans. Dans les royaumes des Maures seulement, on trouve quelques sagesfemmes qui possédaient une réelle éducation médicale. Ainsi la fille et la sœur d’Abôu Bekr ben Zohr (xiie siècle, Espagne) s’occupaient avec succès de l’obstétrique; elles accouchaient les femmes d’El Mansour et de sa famille (i).
D’après Ali Ben Abbàs (994), médecin de la reine de Bruita et auteur d’un livre embrassant toute la médecinej les sages-femmes de son temps faisaient des opérations même des plus difficiles. Seulement dans les cas extrêmes on s’adressait aux chirurgiens, lesquels connaissaient d’ailleurs fort peu l’obstétrique. Quant aux autres connaissances médicales des femmes musulmanes de ce temps, nous n’en trouvons mentions que chez Avicenne. A propos des remèdes contre les maladies des yeux, il parle d’un collyre nommé Fa Kis, composé par une femme; ce remède, par sa composition, semble annoncer une personne versée dans la matière médicale (Canon IV, sum. Il, tract. 2).
Pour s’assurer, au moins à un certain degré, la clientèle féminine, les médecins maures se servaient du moyen suivant ; quand une femme — ditAlbucasis — est atteinte d’un calcul de la vessie,- la question est fort embarrassante, car elle ne veuf pas le découvrir à un homme ; dans ce cas, il faut recourir à une femmé entendue en médecine ; mais on en trouve peu. Si vous n’en trüüvez pas, cherchez un médecin de bonnes mœurs et habile dans son art, en rtiême temps qu’une accoucheuse consommée dans tout ce qui concerne les femmes, pu bien encore une femme qui connaisse un
i. Di’ Bertherand : Contribution des Arabes au progrès des sciences médicales. Paris, i883, p. 10.
peu la matière (i). Il doit aller avec elle chez la malade ; sa compagne la questionnera, rapportera ses réponses et le médecin passera ensuite aux prescriptions.
Un des cliniciens les plus recherchés d’Amsterdam dans la première moitié du xvii® siècle, le juif Portugais Abraham Sacchuth, connu aussi sous le nom latin Zacutus Lusitanus, transporta cet usage en Hollande. Toutes les fois qu’il allait chez une femme atteinte d’une maladie des organes génitaux, il se faisait accompagner d’une Hollandaise qui parlait aussi le portugais ; elle traduisait les questions portugaises de Sacchuth en hollandais et donnait au médecin des réponses portugaises. Ainsi, il put apprendre beaucoup de détails que la pudeur féminine de ce temps aurait caché à un homme.
Quelques siècles plus tard, vers i58o, nous rencontrons encore une mention relative aux femmes orientales munies de certaines notions médicales. Elle est due à Prosper Alpin qui voyagea longtemps en Egypte.
Ce savant médecin et naturaliste dit avoir été très lié au Caire avec une femme turque, d’un commerce agréable, qui avait acquis une grande fortune en traitant les affections utérines, et passait pour très savante en médecine. Elle disait elle-même, avoir une grande supériorité sur les hommes, pour traiter les maladies des personnes de son sexe, à cause de la complète liberté qu’elle avait d’examiner les organes génitaux de ses malades. Cet examen étant complètement interdit aux hommes, ils devaient, le plus souvent, méconnaître les causes des affections utérines - (Med. Æffypt., t. IV, c. 5). Au total, on peut remarquer que, même chez les Arabes, les - femmes entendues en médecine étaient très rares, ce qui peut s’expliquer par