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CHAPITRE VII

Salerne.

L’influence gréco-romaine persiste dans le sud de l’Italie, après les invasions germaniques. — Ecole de Salerne. — Les femmes médecins continuent les traditions antiques. — Trotula. — Ses écrits. — Abella. — Rebecca Guarna. — Françoise de Romana. — Constance Calenda.

C’est une opinion erronée de prétendre que les lumières de la civilisation gréco-romaine se soient éteintes en Italie dès que l’empire romain fut devenu la proie des barbares. Cette civilisation persista longtemps. Les Goths la laissèrent intacte, et, les Longobards, tout en changeant le système gouvernemental, ne touchèrent ni aux coutumes, ni aux institutions civilisatrices de Tltalie. Quant aux invasions germaniques, pour bien comprendre leur influence, il faut considérer quelles furent les destinées des divers Etats de ce pays.

Mélanie Lepinska 6

queurs de Tépoque citent nombre de savants et de prêtres, très versés dans la connaissance de la langue Hellène, même parmi ceux qui- n’habitaient pas Tltalie méridionale. En somme, on peut répéter avec Giesebrecht {De litt. studiis apud halos, Berlin i845) qu’en Italie, dans ces siècles, qu’on est enclin à considérer comme barbares, il y avait un trait d’union certain entre la civilisation antique et la civilisation du moyen-âge.

Nous attachons une grande importance à ces détails, car nous avons vu par ce qui a précédé, quels rapports existaient entre la civilisation gréco-romaine et l’exercice de la médecine par les femmes. Tant qu’elle florissait en Italie, les coutumes et l’opinion étaient favorables aux femmes médecins et nous n’avons pas besoin, comme Renzi, d’invoquer l’influence bienfaisante du christianisme pour expliquer l’existence des femmes médecins à Salerne.

Elle s’explique tout naturellement par la continuation de la culture antique, d’autant plus que Salerne en fut le foyer pendant cinq ou six siècles; et, que jusqu’au xii® siècle, cette ville brille au milieu des ténèbres de la science comme la luciole dans une nuit d’été.

Après elle seulement d’autres villes prirent leur essor et vinrent ternir son éclat.

Salerne est une belle ville, située au fond d’un large golfe de la mer Tyrrhénienne à 28 lieues de Naples, et 18 de l’antique Paestum. Bâtie sur le versant d’une colline elle domine la baie. A sa droite s’élèvent les monts abrupts, à gauche s’étend une plaine fertile, baignée par le Sele et traversée par des collines douces et des vallées délicieuses. La mer et les montagnes la protègent naturellement contre les attaques de l’ennemi et, quand elle était entourée de ses murs et de ses fortifications, elle assurait la plus parfaite sécurité à ses habitants.

L’époque de sa fondation se perd dans l’antiquité la plus reculée et déjà aux temps de la république romaine elle était célèbre pour la douceur de son ciel. Sous l’empire elle conserva cette renommée et il est certain qu’elle florissait bien avant l’arrivée des Goths. A l’époque longobarde elle apparait comme une des villes les plus importantes de l’Italie méridionale.

Salerne devint la propriété des princes de Benévent qui s’en emparèrent et régnèrent jusqu’à 889. Cette année-là Siconulphe en fit un duché indépendant. Un de ses successeurs, Gaimar IV, étendit sa domination sur Gapoue, Sorrente, Amalfi et prit le titre de Dax Italiae. Son successeur, Gisulphe II, maintint cet état de choses et aimant la paix et la science il contribua beaucoup au développement intérieur de son duché, dont il fut privé par Robert Guiscard. La conquête normande (en 1076) ne changea rien à la prospérité de la ville. Robert Guiscard l’embellit avec un faste vraiment royal, y construisit le dôme, y développa le commerce et l’industrie et conserva à la ville l’honneur d’être la capitale de son vaste royaume. Encore aujourd’hui, huit siècles plus tard, on retrouve les traces de cette munificence et l’on peut dire que sous la domination de Robert la ville atteignit son apogée.

Les bénédictins contribuèrent aussi à son développement. Ils y fondèrent, vers la fin du vu® siècle, un couvent, y bâtirent plus tard des hôpitaux et des hospices et si grande fut leur influence que, lorsque Gauferius (à la fin du IX® siècle) déposa le sceptre, il se retira comme moine en leur cloître.

Quand plus tard Roger prit le titre de roi et transporta sa résidence à Païenne, Salerne resta la seconde capitale et les monarques souabes l’entourèrent aussi de leur protection. Dans ces conditions la ville put devenir grande, floris-

santé et Ton s’explique le développement et l’importance que prit l’école médicale qui s’y était formée.

A quelle époque faut-il rapporter la fondation de cette école ? C’est un point qu’on n’a pas encore élucidé. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’est point due aux Arabes, Renzi l’a démontré d’une façon trop évidente. Selon toute probabilité le « collège de médecine de Salerne » existait déjà à l’époque des Romains, toutes les villes considérables possédant alors des écoles de médecine. L’admission des femmes aux études de l’école de Salerne, conformément à ce qui se pratiquait dans les écoles romaines, semble à notre ?ivis, confirmer cette hypothèse.

Les bénédictins, les plus éclairés parmi les membres du clergé, lorsqu’ils se fixèrent à Salerne, contribuèrent peutêtre aussi quelque peu à l’éclat de cette école. Mais la supposition que ce serait eux qui l’auraient fondée est inadmissible, elle a du reste été victorieusement refutée dans les derniers temps. En effet, il a été démontré que si les moines et en particulier les bénédictins étudiaient la médecine, si leurs bibliothèques contenaient des manuscrits médicaux, c’était surtout pour leur permettre d’exercer l’art de guérir dans les hôpitaux qui se trouvaient près des couvents.

D’ailleurs on ne voit pas quelle circonstance aurait pu les obliger à fonder une école médicale laïque ; car, les médecins salernitains étaient mariés et, parmi les femmes médecins salernitaines, aucune n’était religieuse.

Ce qui est certain c’est que, dès le commencement du VIII® siècle, il est fait mention de médecins salernitains, que, du x® au xiii® siècle l’école de Salerne acquit une renommée immense et compta une foule de célébrités médicales consultées par les malades de tous les pays ; et que

sous leur direction un g-rand nombre d’élèves étudièrent la médecine.

Il convient de citer, dès le xii" siècle : Gophon l’ancien, Pétronius, Jean Platéarius, le moine bénédictin Gonstantin^ Archimataeus, Gophon le jeune, Bernard le provincial. Au XII® siècle, Févêque de Salerne, Romuald, qui devint médecin du pape, et Jean le Milanais, auquel on attribue — d’ailleurs sans preuves — le fameux poème didactique, intitulé : Regimen sanitatis scholae salernitanae (Préceptes sanitaires de l’école de Salerne) qui est parvenu jusqu’à nous et a été traduit bien des fois. Enfin, nommons Jean de Procida, l'instigateur du complot fameux des Vêpres siciliennes, né vers I2i5.

Une des particularités de l’école de Salerne, un moment si fameuse qu’on a voulu la comparer à l’Ecole d’Alexandrie^ est la reconnaissance des femmes comme médecins.

Un moine d’Utica^ Ordéric Vital (1141)5 auteur d’une histoire ecclésiastique publiée par Duchesne, écfit dans le troisième livre de son ouvrage :

« En loSg, Rodolphe Malacorona vint à Utica et y demeura longtemps avec l’abbé Robert, son neveu. Ge Rodolphe étudiait depuis son enfance, avec beaucoup de zèle, les lettres et se rendit célèbre en visitant les écoles de France et d’Italie pour y approfondir les choses occultes. De sorte qu’il était très instruit, non seulement en la grammaire et la dialectique, mais aussi en astronomie et en musique. Il possédait, en outre, des connaissances si étendues sur les sciences naturelles que dans la ville de Salerne, où depuis les temps anciens étaient les meilleures écoles de médecins, il ne trouva personne pour l’égaler, à l’exception d’une matrone savante (i). »

I. Orderici Vitalis Uticensis Monachi Ecclesiastic. Histor. lihH très, eao histor, Normannor. ScHptor, Ed. Ducbesne, p. 477.

Quelle était cette docte matrone, cette doctoresse fameuse qui égalait un homme d’une telle renommée ? Probablement la célèbre Trotula dont la vie a été mise en lumière par le docteur napolitain Renzi (i). Cette femme célèbre vivait à Salerne sous le dernier prince lombard et, par conséquent, avant l’arrivée de Constantin l’Africain, comme le prouvent des documents irrécusables. Nous possédons d’elle un livre sur les maladies des femmes, écrit par un médecin venu plus tard et qui manifestement vivait au commencement du viii® siècle. Il avoue, dès le début, avoir extrait son ouvrage de celui de Trotula. D’autre part, en un manuscrit jDe œgritudinum curatione (Du traitement des maladies) découvert à Breslau et renfermant des extraits pris dans les leçons des professeurs qui enseignaient à Salerne, vers la seconde moitié du xi® siècle, on trouve plusieurs fragments appartenant aux œuvres de Trotula.

Cè sont surtout ces deux ouvrages qui ont permis à Renzi de reconstituer sa biographie. Les indications du livre sur les maladies des femmes ne laissent aucun doute sur la personne de son auteur. Le compilateur fait loyalement connaître* l’écrivain auquel il a emprunté le fond de son livre. Il dit qu’il a voulu résumer en préceptes la doctrine de Trotula, qui avait dû étudier avec le plus grand soin les maladies de son sexe. Il nous raconte même un incident de sa vie. Dans le chapitre qui traite de la « ventosité de l’utérus », il parle d’une malade qui en souffrait beaucoup. Vu la gravité de sa maladie, elle apppela Trotula « quasi maqistra operis » comme praticienne consommée. Trotula émerveillée par la rareté du cas (caractérisé par une hernie) fit transporter la femme chez elle et l’ayant mieux examinée reconnut la cause de la maladie. Après quoi elle la guérit

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