Franck : o. c., i
.Mélanie Lipinska 9
rintelligence, les femmes manifestèrent le désir de prendre part à la vie intellectuelle.
Les historiens nous apprennent suffisamment quel rôle ont joué les couvents! Jusqu’à la fin du xii'^ siècle, leurs murs abritèrent des femmes éminentes, célèbres non seulement parleur sainteté, mais aussi par leur instruction et par leurs connaissances. On y rencontre sainte Gertrude, abbesse de Nivelle qui envoya des messagers à Rome et en Irlande pour acheter des livres et ramener des étrangers instruits, lesquels devaient enseigner la musique, la poésie et la langue grecque aux religieuses cloîtrées. Sainte Lioba, placée par saint Boniface à la tête de la première abbaye fondée en Allemagne (monastère de Foulda) et si zélée pour la science que « jamais elle ne quittait les livres hormis pendant le temps de l’office ». Deux siècles plus tard Hrosvitha illustre religieuse de Gandersheim, qui composa des drames dénotant chez leur auteur, outre une connaissance peu ordinaire des auteurs de l’antiquité païenne, Plaute, Térence Virgile, Horace, une science du cœur humain bien étonnante chez une femme complètement isolée du monde. Au commencement du xii® siècle, Herrade de Landsberg qui dirigeait quarante-six religieuses nobles au Mont-Sainte- Odile, en Alsace. Elle cultivait les arts libéraux, était versée dans la théologie et connaissait le latin et probablement le grec. Elle écrivit en latin pour l’instruction de ses novices une sorte de cosmologie, intitulée « Hortus deliciarum » qu’on considère comme la première tentative d’encyclopédie scientifique. C’est également à une abbesse d’Eichstadt que l’Allemagne doit la conservation du « Heldenbuch », c’est-à-dire du trésor de ses épopées héroïques.
Ces femmes n’étaient point des exceptions. Les plus anciennes règles des ordres féminins recommandaient aux religieuses l’éducation de l’esprit. De plus, elles étaient
chargées de l’éducation des filles nobles qui comprenait l’étude du trivium, c’est-à dire, la grammaire, la logique, la rhéthorique, et du quadrivium, soit l’arithmétique, l’astronomie, la géométrie et la musique. A partir du vm siècle, elles transcrivirent les manuscrits. Elles mirent à ce travail une dextérité, une élégance et une attention que les moines eux-mêmes ne purent atteindre et nous leurs devons quelques-uns des plus beaux monuments de la merveilleuse calligraphie de cette époque.
Il n’est pas étonnant que dans ce milieu de culture intellectuelle relativement élevée put se former un aussi vaste esprit qfue celui d’Hildegarde. Cette femme l’une des pliis remarquables de l’Allemagne comme intelligence, l’est encore au point de vue de la médecine féminine.
En dehors de la philosophie, de la théologie et de la poésie, elle s’occupa beaucoup de médecine ; ce qui prouve que dans les couvents notre art était enseigné et pratiqué. Cet enseignement, faisait sans nul doute partie de l’éducation que recevaient les femmes dans les couvents, en sorte qu’on peut dire avec Montalembert qu’ « un grand nombre de religieuses joignaient aux connaissances générales, l’art de soigner les blessures, la science des différentes plantes et du parti qu’on en peut tirer pour la guérison des malades ».
Quant à l’exercice pratique dès le début du christiannisme il avait été imposé aux diaconnesses de visiter les chrétiennes malades. Ce devoir devint plus tard une obligation pour la plupart des religieuses. Les soins prirent avec le temps le caractère médical, surtout quand dans le voisinage des couvents se fondèrent des hôpitaux et des hospices ce qui n’était pas rare. Déjà au sixième siècle, la reine Radegonde, femme de Clotaire I®’’, élevée au couvent et devenue quelques années plus tard religieuse, avait transformé, suivant probablement en cela l’exemple de quelque monastère, la mai-
son royale d’Aties en un hôpital pour les femmes indigentes. L’un des passe-temps de la reine était de s’y rendre, non pour faire de simples visites, mais pour y panser les malades.
Herrade de Landsberg fonda également un hôpital près de son monastère (i). Et l’on vit au xir siècle les sœurs du couvent du Paraclet, en Champagne, s’essayer, sur les conseils d’Abélard, aux pratiques chirurgicales. De même, l’association religieuse libre des béguines qui se forma en Flandre au xni® siècle, prit à tâche de traiter les malades et rendit de grands services ; le peuple aimait beaucoup les béguines pour leur désintéressement *et leur activité. Le poète souabe, qui écrivit à l’époque du concile de Constance le poème : Des TeufelsNetz (Les lacs du diable) se confond en louanges sur leur compte (2).
Sainte Hildegarde naquit à Beckelheim, près de Mayence en 1 108. Ses parents, illustres par leur noblesse séculaire et encore plus par leur dévotion, se décidèrent à la consacrer au Seigneur. On l’éleva donc dans un couvent et dès qu’elle eût atteint un âge raisonnable, elle prononça les vœux. En ii36, elle fut élue supérieure du monastère de Disenberg, puis comme les nombreux pélérinages au tombeau de sa devancière, sainte Julta, troublaient le repos de ses subalternes, elle transporta le siège du couvent à Ruprechtsberg près de Bingen. Elle y demeura jusqu’à sa mort (1182).
(i) Ch. Schmidt : Herrade de Landsberg.
(1) Un conte de Boner (écrivain allemand du moyen-âge), nous a conservé la description du traitement d’une abbesse atteinte de la fièvre. « On la couvre chaudement, on lui met une brique chaude sur le ventre, on lui frotte les pieds avec du vinaigre et du sel, on rafraîchit sa tête avec de l’eau de rose ; et dès qu’elle commence à transpirer on la recouvre d’une pelisse. Ensuite, elle prend une décoction de riz {Reismuss) à laquelle on a ajouté du lait d’amende puis du violet de sucre
(ZîfeA;erüfoleÛ pour améliorer sa digestion et une pomme de grenade
pour rafraîchir la bouche.
(2) Weinhold : Deutsche Frauen 0. c.
Femme très intelligente et très instruite elle fut en grande vénération de son temps pour sa divination et on la considérait comme une Velléda chrétienne. Ses révélations né concernaient pas seulemen t les choses célestes, mais les affaires de ce bas monde ; aussi, était-elle en relation avec les personnages les plus illustres de l'époque, correspondant avec deux rois, avec les empereurs Conrad III et Frédéric I, avec plusieurs papes et une infinité d’evêques, d’abbés et d’abbesses.
Toute occupée qu’elle était, elle put cependant laisser nombre d’écrits. Une partie en a été publiée dans le 197“ volume de la Pafrologie chrétienne de Mique avec- l’introduction de A. Reuss. En 1882, lé cardinal Pitra en a édité une nouvelle série dans un fort volume de 6i4 pages. Malgré cela il reste encore beaucoup d’œuvres qui attendent la publication, et parmi celles-ci justement un livre médical de haute importance.
Un de ses ouvrages les plus remarquables estle « Scivias », où elle traite magistralement de tous les mystères de la religion chrétienne. Viennent ensuite les traités sur la règle de saint Benoît et sur le symbole de saint Athanase, la vie de saint Rupert, celle de saint Disibode, les chants pieux : « Garmina », et le Liber Divinorum Operum, terminé en I 170.
Ses ouvrages médicaux sont au nombre de deux.
En i533, parut chez l’éditeur strasbourgeois Schott, un livre intitulé : a Physica S. Hildegarclis, elementorum, fluminum aliquot germaniae, metallorum, leguminum , fructuum et herbarum, arborum et arbustorum, piscium denique, volatilium et animantium terrae naturas et operationes quattuor libris mirabili experientia posteritati tradens ».
Ce titre était un titre de librairie et nous ne nous en servirons pas. Le livre « Physica » est appelé dans les « Acta
inquisilionis de miraculis » (i) n Liber simplicis medicinae». (Le livre de la médecine simple) ; dans le texte du Liber vitae meritorum de Wiesbade la sainte le mentionne comme « Sübtilitates diversarum natararum créât urarum )) . Daremberg et Reuss acceptent ce dernier titre et le mettent en tête de leur édition parisienne. Nous préférons le premier, d’abord parce qu’il se trouve non seulement dans le passage cité des Acta, mais aussi dans Matthée de Westmünster, lequel nous donne les meilleurs renseignements sur les livres médicaux de S. Hildegarde ; puis, parce qu’il indique très bien la substance du livre. Nous pensons même que la dénomination du Liber vitae meritorum^ est une dénomination de hasard qui sert plutôt à définir le contenu au point de vue mystique.
« Liber simplicis médicinae » porte ce nom parce qu’il traite de ce qu’on appelait au Moyen Age « les simples ». Les neuf dixièmes de cet ouvrage ne sont consacrés qu’à la thérapeutique, et Matthée de Westmünster lui oppose bien judicieusement le Liber compositae medicinae où la sainte s’occupe surtout de la pathogénie et de la séméiologie.
Il existe de notables divergences entre l’édition de Schott, (reimprimée en i544 dans l’Experimentarium G. Krautii) et celle de Daremberg, faite d’après un manuscrit de la bibliothèque nationale de Paris. Les difficultés que présente la reconstruction définitive du texte primitif, sont devenues encore plus grandes par la découverte d’un troisième manuscrit, celui de la bibliothèque de Wolfenbuttel.
Le D' G. Jessen auquel nous devons cette trouvaille (faite en 1 858) et qui fit un travail critique sur les éditions et les manuscrits des œuvres médicales de Sainte Hildegarde (2),