I- O- C. p. IIO
et à la médecine. Son titre est a Ùe nntiira hominis elementorum diuersarumque creaturam » (De la nature de ' l’homme, des éléments et de différentes, créatures) et il renferme, comme le dit plus au long le même Théodoric, les secrets de la nature que lui a révélés l’esprit prophétique. Tous ceux qui voudront écrire l’histoire des sciences médicales et naturelles devront lire ce livre, dans lequel cette vierge, initiée à tout ce que connaissait son époque des secrets de la nature, examine et scrute, jusque dans leur essence la plus intime, tout ce qui était jusqu’alors plongé dans les ténèbres. Il est certain qu’Hildegarde connaissait beaucoup de choses ignorées par les docteurs du Moyen-Age » .
ht Liber simplicis medecinœ dans l’édition parisienne et dans le texte de Wolfenbüttel se divise en neuf livres (l’édition strasbourgeoise en compte 4)- Le premier livre traite des plantes, il compte 280 chapitres, Le second est intitulé :
De elementis » (i3 chapitres), le 3®Z)e arboribus (36 chap.), le 4® est consacré aux pierres (26 ch.), le 5® aux poissons (36 chap.), le 6® aux oiseaux (68 ch.), le 7® aux animaux quadrupèdes (43 ch.), le 8° aux reptiles (18 ch.), le. 9® aux métaux (8 ch.).
Tous ces chapitres contiennent d’abord une description de l’espèce en question, ensuite la définition de sa valeur pour l’homme et son importance thérapeutique. La partie descriptive abonde en traits d’observation dignes d’un grand esprit, et le nombre des chapitres indique une science peu ordinaire pour l’époque. Malheureusement, ce livre a partagé le sort d’autres œuvres du Moyen Age : il a été défiguré. Chacun y a ajouté, retranché, modifié à son gré; il en est qui mirent des observations à la suite de celles de sainte Hildegarde et un copiste les a fait passer dans le texte. A l’heure présente, il est difficile de démêler la part
que Ton doit attribuer à l’auteur ; car, à côté de faits très bien observés, d’idées neuves, d’aperçus féconds, on rencontre des recettes ridicules, des raisonnements presque absurdes et de véritables puérilités. Au savant sagace et exercé à discerner à travers ces scories l’or pur qui s’y trouve.
Différents passages contiennent en germes des découvertes modernes, et sont d’un enseignement très utile. La sainte distingue ainsi un double mode d’action des différentes substances sur les organes du corps humain : action chimique dépendant de la composition chimique des substances elles-mêmes (le plomb et le mercure, par exemple, mis en communication avec les entrailles, y déterminent chimiquement les contractions que l’on appelle coliques saturniennes et mercurielles) ; l’autre action est appelée mystique ou plus exactement magnétique. La métallothérapie du docteur Burcq, est tout entière dans les œuvres de sainte Hildegarde.
Dans le chapitre qui traite du soleil (livre II), Hildegarde nous montre cet astre au milieu du firmament, retenant par sa force les étoiles qui gravitent autour de lui, les nuages qui flottent dans l’air, comme la terre soutient toutes les créatures qui l’habitent ; ces idées, pour le xii*^ siècle, sont assez extraordinaires : là terre était, en effet, considérée alors comme le centre du firmament, et l’attraction universelle n’était point encore entrée parmi les théories scientifiques admises. Poursuivant son sujet, Hildegarde arrive à l’inégalité des saisons et nous dit que pendant l’hiver, s’il fait froid sur la partie de la terre que nous habitons, la partie qui est en dessous de nous est chaude, afin que la température terrestre soit ainsi équilibrée. Ce fait est incontestable, mais il est bien étonnant de le voir constaté dans les ouvrages d’une abbesse bénédictine du xin siècle.
Les étoiles (chapitre De stellis), dit-elle, n’ont ni le même éclat, ni la même grandeur et sont retenues dans leur cours par un astre supérieur (toujours le même principe de la g'ravitation universelle). Ces étoiles ne sont pas immobiles, mais elles traversent le firmament dans son entier, et, pour mieux faire comprendre cette vérité, la sainte se sert d’une -comparaison : de même que le sang se meut dans les veines, qu’il les agite et les fait bondir, ainsi les étoiles se meuvent dans le firmament et envoient des étincelles comme des bonds de lumière (phénomène du scintillement).
Entendre parler à cette époque du sang qui court dans les veines et traverse ainsi tout le corps de l’homme, nous semble préjuger d’une manière assez claire la belle découverte d’Andrea Gesalpino sur la circulation du sang. Décrivant le phénomène physique des vagues, sainte Hildegarde a mis le doigt sur la cause, en l’attribuant au peu de profondeur de la mer vers le rivage, donnée complètement acceptée aujourd’hui par la science.
Sainte Hildegarde composa ses deux livres médicaux entre ii5i et ii5g. Elle touchait donc à la soixantaine, et cette circonstance nous permet de comprendre que dans ses livres, elle ait osé aborder l’étude des maladies géni-' taies de l’homme.
L’époque où le principe nataralia non sunt turpia était dominant, concourt aussi à nous l’expliquer. L’honorable matrone s’occupe de ladite branche brièvement, mais non pas incidemment. .
Son esprit puisait à la source de la science théorique, et aussi à celle de l’expérience. A-t-elle étudié chez quelque médecin? En tout cas, elle connaissait les ressources scien-
tifiques des praticiens d’alors, et en parle dans plusieurs passages de son livre (i).
Comme les médecins d’alors, elle savait qu’il existait, des recettes compliquées pour les riches et d’autres simples pour les. pauvres. Elle recommandait, en conséquence, les composita pour les premiers^ les simplicia parabilia (simples et faciles à préparer) pour les seconds.
En somme, un esprit profond, réfléchissant sur tout ce qui se présentait à lui, souvent génial dans ses aperçus^ plein d’expérience, embrassant toute la science de ces temps ; telle nous apparaît Hildegarde dans son premier livre médical. Reuss a pensé y trouver des traces de l’influence des auteurs anciens et il a donné une liste des parallèles entre Pline, Virgile, etc., et Hildegarde. Jessen réfute cette assertion et la question est encore pendante ; ce qui est sûr, c’est que le livre de sainte Hildegarde est le livre naturaliste le plus important du Moyen Age, avant Albert le Grand.
En 1859, dr. G. Jessen trouva dans le catalogue des manuscrits de Copenhague un ouvrage qui portait le titre ; « Hildegardis curae et causae ». (Côte : Garnie Kongelig. Bibliothek folio n. 90 b.). Il se le fit envoyer et se convainquit que c’était bien le manuscrit de l’autre livre médical considéré comme perdu et dont Mathieu de Westmûnster parle en ces termes : Scripsit librum compositae medicinae de agritadinum causis, signis et curis (elle écrivit le livre de la médecine composée, traitant des causes, des signes et du traitement des maladies).
Décrit par Jessen en i864 dans la dissertation citée plus
I. P. E : « Nam cum medici potiones quas dare soient, accelerare et veloces reddere volunt, scampinam illis addunt » Car, lorsque des médecins veulent rendre leurs potions plus actives, ils leur ajoutent de la scamoine (IV, i4, Metridatum].0\i : « Nisi ut medicinarum philosophi invenerunt » (I, 5i).
~ 1-iO —
haut, ce livre resta inédit jusqu’à nos jours. En 1882, le cardinal Pitra en publiant un fort volume des œuvres iné- . dites de Sainte Hildegarde, (Analecta Solesmiana), en communique la table des matières et plusieurs extraits. Il s’abstint de publier le livre entièrement pour deux raisons : la première, c’est que les sujets médicaux se trouvaient déplacés au milieu des discussions théologiques qui trouvèrent place dans les Analecta, la seconde c’est qu’un savant allemand lui avait annoncé qu’il en préparait une édition, laquelle d’ailleurs n’a pas paru.
Même sans la mention précise de Mathieu, on pourrait reconnaître que le manuscrit est bien l’œuvre de Hildegarde. Le style de la sainte — dit Jessen — est tellement caractéristique que personne ne peut le méconnaître ni espérer l’imiter avec chance de succès. L’énergie naïve de ses vues, la façon de s’exprimer brièvement et avec netteté, ne se retrouvent nulle part à ce degré dans la littérature médiévale. Le manuscrit lui-même fut montré par Jessen à plusieurs spécialistes allemands et tous reconnurent que l’écriture était celle de la deuxième moitié du xn® siècle, c’est-à-dire de l’époque de tous les manuscrits d’Hildegarde. ^
Ce manuscrit se divise en 5 livres. Dans le premier elle traite, selon le cardinal Pitra, de l’ordre des créatures; dans le deuxième, du corps humain et de ses maladies; dans le troisième, l’auteur passe au traitement ou plutôt à l’exposé d’une longue série d'entités pathologiques et en embrasse aussi bien les causes que les symptômes et la thérapie.
Les titres des chapitres ne permettent pas trop de se faire une idée de ce livre important. Il y a eu peut-être des interpolations, en tout cas, on rencontre parfois au milieu de chapitres médicaux des aperçus théologiques ou natu-
ralistes. Ils sont bien à leur placé, mais pour s’en assurer^ il faudrait lire le texte entier.
Quoi qu’il en soit, on peut dire que dans le deuxième livre la sainte commence par l’embryologie {de spermate, de conceptu) ; qu’elle définit aussi la position de l’homme dans la nature; qu’elle traite : de la structure du corps, de la psychologie, (dans une série de chapitres : de Jrenesi, de stultis, de insania, de desperatione, de timidis, de bonitate, de iracundis, de obsessis, etc.), et enfin de la génération. En parlant des différents organes, elle passe en revue leurs maladies les plus fréquentes. Ainsb certains chapitres traitent du cerveau, des yeux, des maux de dents, de la rougeur et de la pâleur de la face, des maux de cœur et de la rate, de l’estomac et de l’indigestion, de la tuméfaction splénique, de la douleur du poumon, de l’asthme, de la toux, de l’haleine fétide (une série des maladies pulmonaires), de l’indigestion hépatique, de vasculo hepatis, de inflatione ostei, de la dysurie, de la goutte.
D’autres chapitres sont, au contraire, physiologiques et pathologiques. Nous citerons particulièrement ceux qui traitent des maladies de la moelle, de l’impaludisme, de la dysenterie, des vers intestinaux, des affections nerveuses, de l’ulcère, de la gale, de l’ictère, des fièvres.
La sainte revient sur plusieurs de ces sujets dans les trois livres suivants, tout en y ajoutant des chapitres nouveaux. Dans le premier livre nous trouvons entre autres, des chapitres sur la douleur de la tête, la migraine, la démence, l’afPaiblissement de la vue et de l’ouïe, les douleurs rénales, la sclérose hépatique, rénale et stomacale, la rupture du péritoine, les tumeurs osseuses, la strangurie, la stérilité de la femme. Dans le quatrième elle parle de la rétention des menstrues, du coryza, de l’incontinence nocturne, de 1 hémoptysie, des hémorroïdes, de l’érysipèle, du mal
de langue, de la colique, et des calculs. Le cinquième livre est consacré en partie aux méthodes de diagnostic (il contient un chapitre sur les signes de la vie ; d’autres sur la signification de différents états de l’urine, sur l’inspection de l’urine, sur la rougeur du sang comme signe de la santé) et aux autres sujets comme les bains, la paralysie, les causes des fièvres, etc.
Les titres des chapitres nous révèlent qu’il se trouve en ce livre des choses importantes, au moins pour l’histoire de la médecine. Puisse sa publication être bientôt un fait accompli !
Parmi les extraits donnés par Pitra celui où il est question du sommeil est intéressant par le rôle que l’auteur y attribue à la moelle. Un autre traite delà chute des cheveux et se résume en ordonnances. Le troisième parlant de la démence dénote un esprit qui s’est élevé bien au-dessus de son époque où l’on considérait les fous comme possédés. La Sainte, écrit en effet :
« Et quand les maux de tête et la migraine et les vertiges s’abattent sur quelqu’un et sévissent simultanément dans sa tête, elles rendent cet homme fou et font sombrer sa raison comme l’orage fait sombrer un navire. Ce qui fait penser à beaucoup qu’il est possédé d’un démon, mais cela n’est pas vrai. »
La publication du livre de la médecine composée rendrait certainement plus facile la compréhension du système anatomique et physiologique de la sainte, contenu dans le « Liber operutn simplicis hominis ». La théorie humorale et la théorie du microcosme obscurcissent trop ces nombreux chapitres.
Cependant il en appert clairement que la sainte, non seulement possédait à fond l’anatomie et la physiologie de ce temps, mais qu’elle surpassait à cet égard tous ses contemporains.
Sa connaissance d’angéiologie est étonnante. Comme * nous l’avons remarqué on est parfois tenté de pejaser qu’elle connaissait la circulation du sang, en tout cas elle la pressentait. Le cerveau dont les fonctions étaient à cette époque si peu connues, est pour elle le régulateur de tous les symptômes vitaux, le centre de la vie. Elle relève avec soin l’influence des nerfs et de la moelle sur la marche de la vie. Elle sait que l’air est un aliment, que les dents ne sont pas deformation osseuse. Elle attribue la fatigue à l’hypertension des nerfs et des veines de tout le corps, autrement dit à l’épuisement de l’organisme. La théorie de l’autointoxicatioii se retrouve dans son opinion que les humeurs peuvent se décomposer dans l’organisme et provoquer ainsi des maladies. -
Tels sont les trois livres médicaux de S. Hildegarde. Puisse ce court et rapide aperçu pousser quelque chercheur à faire une étude plus détaillée et plus approfondie de la vie et des œuvres de cette sainte, qui maintint si glorieusement au Moyen Age la tradition de la femme médecin.