Biog’. des femmes célèbres, II, p
3. G. Markham :■ A memoir of the lady Anna de Osorio, countess of Chinchon. Londres, .1874, p. 4o-4i-
un grand nombre de malades habitant les bords du Tage (i) et communiqua sa recette au cardinal Lugo, qui la porta à Rome, en 1649. Son efficacité fut bientôt reconnue, malgré lés contradicteurs, et son usage se répandit rapidement dans toute FEurope, sous les noms ô.'écorce de la comtesse^ puis d’écorce du Pérou et enfin de quinquina. Les jésuites, actifs dans leurs spéculations, en firent passer une grande quantité en Europe, et lui donnèrent le nom de poudre des Jésuites. Depuis, Linné, pour perpétuer le souvenir dü service important rendu par cette dame, l’appela Cinchona.
Si dans le rôle médical que joua Mme Chinclion, le hasard fut pour beaucoup, une autre femme doit sa place dans l’histoire de la médecine à son instruction sérieuse et spéciale. Nous voulons parler de Madame Oliva de Sabuco. Les Espagnols en font un être presque surnaturel, et les moins enthousiastes ont trouvé son œuvre si excellente, qu’il- leur a paru qu’un homme seul était capable de l’avoir conçue.
En 1728, un sceptique, le docteur Martin Martinez, publia à Madrid, l’édition nouvelle d’un livre qui portait ce titre un peu long : Nueua fdosofia de la naturaleza del hombre, no conocida ni alcanzada de los grandes fîlosofos antiquos, laquai mejora la vida y salud humana.... escrita y sacada à luzpar Dona Oliva Sabuco de Nantes Barrera^ natural de la ciudad de Alcaraz (Nouvelle philosophie de la nature de l’homme inconnue aux grands philosophes anciens, laquelle améliore la vie et la santé humaine, écrite et publiée par Madame Oliva Sabuco, née dans la ville d’ Alcaraz).
Réédité, d’après une édition de Braga, 1622, ce livre était à ce temps tout à fait inconnu aux lecteurs espagnols.
I. Son nom est devenu légendaire et selon la communication de M. Hippolite Serrano on le bénit encore aujourd’hui aux environs du château de Chinchon. Markham, O. 6-. 44-Zi5.
Et pourtant, avant d’être publié en Portugal, il avait été imprimé deux fois en Espagne en 1687 et i588. La hardiesse de son contenu lui avait probablement attiré de terribles haines et ses ennemis, comme le pense avec raison Guardia, l’avaient peut-être voué à la destruction, Martin Martinez, entrepritle premier la réhabilitation d’une gloire nationale et d’autres écrivains après lui l’ont continuée avec beaucoup de zèle.
Bien des doutes sur le texte et sur la personne de l’auteur seraient éclaircis, si l’on connaissait la première édition de 1687, mais de cette première édition il ne reste aucune trace. Qu’est-elle devenue? On ne saurait dire. Si elle a été détruite, la destruction a été complète, car il n’en existe plus un seul exemplaire.
Quels étaient les ennemis de dame Oliva Gomme ce livre renfermait beaucoup de nouveautés, elles parurent probablement dangereuses et les persécuteurs purent être, d’après Guardia, soit les gardiens de la foi, soit les partisans convaincus de la tradition et de la routine médicale. Ce qui rend cette conjecture probable, c’est que dans la troisième édition, l’éditeur Fructuoso Lourenço de Basto, parle dans sa dédicace à l’illustre seigneur, don Joâo Lobo Barâo d’Alpito, du mauvais accueil qui fut fait à la seconde édition. Il ajoute que l’auteur n’était plus de ce monde.
Les bibliographes, se conformant au frontispice des éditions connues, écrivent les prénoms et les noms de l’auteur dans cet ordre : Oliva Sabuco de Nantes Barrera, natural de laciudad de Alcaraz. Avec l’indication ainsi donnée de la ville natale il était possible d’établir l’état civil d’une personne dont l’existence est si controversée. Des amis de M. Guardia de Madrid, firent des recherches et voici ce qu’ils trouvèrent sur les registres de naissance en l’église paroissiale d’Alcaraz, (diocèse de Tolède) « Le 2 décem- Mélanie Lipinska H
bre. de Tannée i562, fut baptisée Louise Oliva, fille du bachelier Miguel Sabuco, et de sa femme, Francisca de Gerar ».
Dans Textrait de baptême figurent trois seulement des noms de la signature mise au-dessus de la dédicace au roi Oliva, Sabuco, Barrera. Pour de Nantes il est possible qu’il faille voir en ce groupe de mots le vieil adverbe « de liantes » qui équivaut exactement au mot français « ci-devant», d’un usage si fréquent sous la première République. Dans ce cas, la signature deviendrait : Oliva, Sabuco, de liantes Barrera.
Il n’y a peut-être que ce moyen d’expliquer raisonnablement une énigme, encore plus singulière qu’importante, puisqu’il n’y a point d’incertitude sur le prénom et le nom de l’auteur.
Voilà, à peu près, tout ce qu’il a été possible de recueillir sur la personne de l’auteur. D’après une tradition, qui s’est perpétuée dans sa ville natale d’Alcâraz, on croit qu’elle y exerça la médecine, et Ton montre encore deux ou trois édifices publics qui ont été bâtis par sa famille. Son père était probablement médecin.
La question d’identité établie, reste à faire l’analyse critique de la « Nouvelle philosophie de la nature ». Ce n’est qu’en 1707 que l’Inquisition s’avisa de supprimer quelques passages de la Philosophie nouvelle, comme il appert de l’approbation donnée pour la quatrième édition par le qualificateur du Saint-Office le 24 mai 1728.
La censure de la congrégation de l’index fut ponctuellement observee, si bien qu’il ne se rencontre peut-être pas en Espagne un seul exemplaire des deux éditions de 1 588 et de 1622 qui ne soit couvert de ratures aux endroits marqués par la griffe inquisitoriale. L’auteur d’une étude littéraire sur Dona Oliva Sabuco, M. Julian Sanchez Ruano, a
eu beaucoup de peine à rétablir les passages biffés dans les deux exemplaires de la bibliothèque nationale de Madrid.
D’ailleurs, l’auteur de la Philosophie nouvelle ne s’inquiéta guère de théologie, et ne porta aucun ombrage aux théologiens, qui la laissèrent en repos, tandis qu’elle dut mécontenter très vivement les médecins, les légistes et les politiques. Sans compter beaucoup d’autres qui vivaient grassement des abus dontel-le demandait la réforme avec un courage et une persévérance rares, soit en langue vulgaire, soit en latin ; car, elle écrivait pour tout le monde et avec le désir manifeste d’être lue et entendue de tous.:« C’est par là surtout que se recommande-ce Gode de réformes qui touche à tant de choses, et dont la rédaction a été inspirée certainement par le désir du bien public » (i).
Le livre de madame Sabuco (2) est écrit avec beaucoup de naturel et d’aisance, et çà et là avec une simplicité pleine de grâce. Il est de ceux qu’on relit volontiers, sa langue est belle, saine et forte.
La première partie, la plus considérable, est en espagnol. On y trouve d’abord un dialogue sur la connaisance de soimême, sur la nature humaine et sur les moyens de vivre heureux jusqu’à l’extrême vieillesse, ensuite un petit traité sur la composition du monde tel qu’il est ; puis un essai de réforme politique et sociale ; enfin, des préceptes de santé qui résument les principes développés dans le dialogue final sur la vraie médecine et la vraie philosophie.
La partie latine résume très heureusement toutè la doctrine.
Dans les deux parties, les têtes de chapitres sont d’une
I- Guardia : Oliva Sabuco in Revue philosoph., 1886, v. p. 57.
2. Octavio Cuartero, a doué l’Espagne d’une nouvelle édition de cette œuvre remarquable. Elle a été publiée en 1888 à Madrid sous le titre : Obras de Dona Oliva Sabuco.
remarquable netteté. Les questions sont toujours bien posées, et si elles ne sont pas toujours résolues à la satisfaction du lecteur, c’est que la matière est ardue et inépuisable. La délicatesse féminine adoucit avec beaucoup de tact le ton de la discussion et la plus fine ironie donne à ces entretiens une grâce piquante.
Les trois bergers qui figurent dans le premier dialogue sont beaucoup plus instruits que le commun des gens de leur profession, et l’on pourrait croire, à les entendre raisonner savamment, qu’ils ont suivi les cours des facultés. Du reste, le ton doctoral, sous prétexte de gravité, ne déplaisait point alors aux meilleurs écrivains, voire aux poètes: les bergers des idylles de Garcilaso de la Vega, contempo^ rains de Gharles-Ouint, sont infiniment plus savants que ceux des bucoliques de Virgile, si éloignés déjà de la simplicité de Théocrite.
L’étude de la nature ne suffit point pour argumenter contre les habitués d’universités. Dès le début de l’entretien, on voit poindre la vieille doctrine de l’humide radical, l’inscription du temple de Delphes apparaît, et le plus savant dès interlocuteurs. Antonio, oppose à ses camarades, Rodonio et Veronio, l’autorité d’Hippocrate, de Galien, de Platon et de Pline.
A propos d’une perdrix poursuivie par un faucon, laquelle tombe morte à leurs pieds, les trois amis traitent des effets de la peur, et par suite de l’influence des émotions sur les anh maux et sur l’homme. L’auteur se sépare nettement, sans le dire, de son illustre compatriote, le médecin Gomez Pereiro, prédécesseur de Descartes, et le premier des modernes qui remit en. circulation et en honneur la doctrine oubliée de l’automatisme des animaux. Elle admet la conception des trois âmes : végétative, sensitive, raisonnable, reconnaissant la première dans les plantes, la première et
la seconde chez les animaux, et les trois ensemble chez rhomme.
Malgré d’évidentes réminiscences de Platon, cette conception assez nouvelle se rapproche beaucoup de l’opinion de Galien sur les rapports du physique et du moral. Opinion essentiellement physiologique, d’autres diraient profondément matérialiste développée ex professa parle médecines pagnol Huarte dont le livre fameux dès son apparition parut pour la première fois, en ibyb (Baeza, in-8®). Mais ce livre, dont le succès fut aussi prodigieux que rapide? est conforme à la doctrine galénique des tempéraments, aussi vieille que la médecine grecque, tandis que la crase et l’idiosyncrasie ne tiennent qu’une place insignifiante dans la Philosophie nouvelle. Preuve irrécusable que Fauteur ne marchait point sur les traces d’autrui.
On voit dès à présent que M“® Sabuco n’a de commun que la hardiesse des vues et l’indépendance de l’esprit avec les deux plus illustres médecins-philosophes espagnols du XVI® siècle ; mais elle se tient beaucoup plus près de Huarte que de Pereira, en tant qu’elle considère les animaux comme des êtres Sensibles et passionnels. C’est avec ces idées, alors assez peu répandues qu’elle aborde la grosse question des passions. Le premier dialogue, et le plus important roule sur la nature humaine, il constitue un véritable traité d’autant plus remarquable qu’il n’a rien de dogmatique dans la forme.
Pourquoi les passions, considérées comme causes de maladie et de mort, sont-ejles plus fréquentes etplusintenses chez l’homme que chez les animaux ? La solution proposée par l’auteur espagnol est en tout point conforme à la théorie animiste que Stahl, le plus profond des médecinsphilosophes, appelle fièrement : « la vraie théorie médicale » pour rappeler le titre de l’ouvrage immortel qui renferme
toute sa doctrine. Stahl à-t-il puisé cette idée dans les livres de Sabuco? Selon toute probabilité : non, car Tinfluence
de cet ouvrage minime en Espagne même, était nulle à Tétranger. Nous nous trouvons en face de la conception identique de deux esprits éminents.
C’est à l’âme raisonnable et à ses facultés, dont le siège est dans la tête que l’homme doit selon Sabuco le triste privilège de ressentir les funestes effets des passions. Il est le seul des êtres vivants qui souffre du présent, qui se chagrine du passé, qui s’inquiète de l’avenir. De là tant de maladies et de morts subites, car le chagrin tue et rien que l’imagination peut produire les plus pernicieux effets.
Des exemples pris dans l’antiquité où dans l’histoire nationale sont cités comme preuves ; d’autres sont empruntés à la vie ordinaire et montrent que les suites du chagrin ou du désespoir sont les mêmes dans toutes les classes sociales. Le chagrin met la discorde entre l’âme et le corps; il en résulte la maladie, la mort ou la folie; ce désaccord suspend les fonctions de la partie végétative.
Cette étiologie de la fièvre consomptive, dite nerveuse, n’est point vulgaire. Les femmes, en général, et particulièrement dans l’état de grossesse, sont beaucoup plus sensibles que les hommes aux suites du chagrin et de la moindre contrariété.
Combien d’enfants à la mamelle meurent victimes des peines de leur mère ! 11 n’est pire ennemi de l’humaine espèce que le chagrin et sa fille, la tristesse. Aussi les bonnes paroles produisent-elles d’excellents effets.
On voit que l’auteur ne partageait point le préjugé des médecins empiriques ennemis de la méthode thérapeutique jiiaugurée par l’orateur Antiphon, lequel eut la singulière idée d’ouvrir à Corinthe un bureau de consolation pour le traitement des maladies morales, Cet essai ne réussit point,
etTinventeur fit à la tribune un emploi plus fructueux de son éloquence.
Leuret n’est donc pas le premier qui ait conçu et appliqué le dessein de traiter les malades d’esprit par la logique . et la morale.
La colère est une passion qui doit être traitée en douceur, par des moyens analogues : en s’insinuant dans le cœur de la personne offensée, irritée et qui ne respire que ven« geance.
La persuasion agit à peu près à la façon de Molière, arrê-^ tant ses amis décidés à se suicider.au moment où ils allaient se jeter dans la Seine. En pareil temps, il suffit de gagner du temps ; la nuit porte conseil, et il n’y a plus rien à crain-dre quand la réflexion a remplacé l’emportement, Sénèque ne dit pas mieux en son classique traité de la colère. Un bon ami, la promenade au grand air, l’eau froide, la vue des champs, le bruit des arbres agités par le vent, le mur^ mure d’une eau courante, la musique enfin sont aussi des remèdes très efficaces. Isménias, médecin de Thèbes en Béotïe, appliquait la musique au traitement de toutes les maladies.
La crainte et la peur ne sont pas moins redoutables que le chagrin et la colère.
Nombre de condamnés à mort meurent avant l’exécution et la peur tue aussi bien les animaux que les hommes,
Beaucoup de femmes enceintes meurent ou avortent vic-r times d’une peur imaginaire. Le plaisir et la joie peuvent également tuer, quand ils sont excessifs et trop brusques. L’expérience prouve qu’il y a péril à donner une bonne nouvelle sans préparation ; les vieillards surtout veulent être ménagés. Du reste, c’est la joie qui entretient la vie et la santé, tandis que l’ennui et le chagrin produisent la maladie et la mort.
L’espérance et le désespoir ont des effets analogues. La haine est aussi l’ennemi de la vie. La honte paralyse les facultés. On voit souvent dans les épreuves publiques des universités des candidats réduits à l’impuissance par ce sentiment. L’angoisse et le souci n’ont pas de moins funestes effets, bien qu’ils soient moins graves que ceux causés par l’oisiveté, mauvaises digestions, fatigue du corps, vieillesse anticipée.
C’est un mauvais bagage qu’il faut déposer avec les vêtements, quand vient l’heure du sommeil. A chaque joursuffit sa peine; il est imprudent de trop surcharger l’avenir. Ce chapitre est fondamental et d’une grande clarté, on comprend très bien cette division des passions en deux classes : celles qui sont favorables, et celles qui sont contraires à la santé et à la vie. Il serait difficile d’établir mieux l’étiologie morale des phénomènes vitaux. La joie fait vivre, le chagrin tue.
Les passions salutaires produisent un accord des deux éléments, corporel et spirituel, les autres produisent le désaccord et ouvrent la porte aux maladies et à la mort. Platon le savait, mais les médecins n’ont rien compris à cette étiologie. Sans doute, dit notre auteur, le cerveau prend sa part des aliments que l’estomac lui prépare, notamment pendant le sommeil ; mais les maladies produites par les excès de table ne sont rien en comparaison de celles qu’engendre le chagrin. Il trouble l’âme même dans le cerveau où elle réside; ce qui signifie que les désordres de 1 innervation sont bien plus graves que ceux de la nutrition.
Jusque-là, Mme Sabuco a cherché l’origine des maladies dans les passions, en ce qui suit, elle passe en revue les autres causes qui nuisent à la santé et à la vie par décroissance de l’humide radical, et dont les effets sont aussi
pernicieux. Elle commence par la peste contag-ieuse ou infectieuse, car l’air lui sert de véhicule.
La peste pénètre dans l’individu par la respiration, par l’odoraL et bientôt le cerveau s’en ressent dans ses fonctions. Le cerveau respire tout comme le cœur, et l’effort qu’il fait pour se débarasser de l’élément délétère entraîne une si g-rande perte de liquide, que l’estomac en perd sa chaleur. Il en résulte un trouble profond de l’harmonie org-anique qui peut amener la mort. C’est un empoisonnement qu’il faut combattre par les moyens les plus énergiques, par les antidotes et les contre-poisons.
Avec un peu de bonne volonté remarque M. Guardia, il serait facile de dire que c’est là une vue de génie. Il n’y a pas bien longtemps en effet que l’on sait que l’action des poisons sur le système nerveux est immédiate et direct. Evidemment l’auteur en savait infiniment plus que ses contemporains, les docteurs galénistes et arabistes, sur l’étiologie et la pathogénie des épidémies et des fièvres par intoxication et l’on voit qu’il n’admettait point l’essentialité que Broussais a eu tant de peine à détruire. Sabuco a reconnu aussi que la plupart des épidémies, connues autrefois sous le nom générique de peste, suivirent comme on a coutume de dire la marche du soleil, allant de l’orient à l’occident.
Puis viennent des considérations très justes sur les causes nombreuses qui peuvent altérer la pureté de l’air, et sur le processus des épidémies : « Fuyez, dit-elle, du côté d’où elles viennent et non du côté où elles vont, comme si elle connaissait l’itinéraire habituel de ces sinistres voyageurs!
Après ces pages admirables de bon sens et de justesse, l’auteur paye tribut à son temps, en exposant très ingénument une théorie du mauvais œil et indique les remèdes
propres à combattre les mauvais effets de cette influence.
Les poisons et les venins n’ont d’action efficace qu’en atteignant le cerveau. Pour arrêter les suites d’une morsure venimeuse, le plus sûr est de couper la partie mordue ou de l’isoler par la ligature, pour empêcher le venin d’arriver au cerveau. Parmi les . aliments vénéneux^ l’auteur ne manque point de compter la cervelle des bêtes malades et la chair des animaux en rut. Après avoir ingéré des aliments suspects ou de mauvaise qualité, le mieux est de vomir. Le changement de climat rend l’homme malade parce que son organisation dépend du sol qu’il habite, de Pair qu’il respire, de l’eau qu’il boit, et que tout cela influe sur ses aliments animaux et végétaux. De là, viennent les différents caractères des peuples, et mille autres particularités qui tiennent aux circonstances extérieures. Notre organisme ressent aussi les effets des changements de temps et de lune,
A propos du travail et de la fatigue qui l’accompagne, l’auteur recommande la devise : « Festina lente », et remarque fort à propos que la sueur, les larmes et les excrétions en général sont comme des exutoires naturels qui maintiennent l’équilibre de l’économie ; c’est par là que le cer-, veau se décharge de ses impuretés.
Ayant parlé des effets du bruit sur le cerveau et des suites fâcheuses que peut produire un son excessif et subit, notamment chez' les femmes enceintes, l’auteur est amené à traiter de la bienfaisante influence de la musique.
Il n’est point de remède plus efficace pour toutes les maladies du cerveau, c’est-à-dire pour toutes les affections de toute nature qui atteignent les centres nerveux. Enumérant tous les avantages de l’harmonie, l’auteur s’étonne qu’une médication aussi puissante soit tombée en désuétude.
Les odeurs, les couleurs, la saveur des alimenls ont selon Mme Sabuco une grande importance, car le cerveau réagit contre les aliments de mauvais goût. Il faut donc choisir avec discernement les aliments salutaires et rejeter les autres. La faim et la soif non satisfaites, le manque de sommeil, Fétude après le repas troublent les fonctions cérébrales, mais la sobriété dans le boire et le manger, et la régularité dans le sommeil donnent d’excellents résultats.
A ce propos, Fauteur fait des réflexions très sages sur le régime. Ses préceptes sont conformes aux règles de Fexpérience et de l’hygiène. La boisson doit être réglée avec beaucoup de soin, et le repas du soir doit être léger. Manger peu le soir, c’est se mettre dans les meilleures conditions pour conserver la santé, l’intelligence, les moeurs et la vie.
Le sommeil doit être réglé en raison de son importance, car il préside à la nutrition. Excessif, il a les mêmes inconvénients que l’oisiveté. Pendant le sommeil fonctionne la vie organique, pendant la veille la. vie animale.
Les crudités et les mauvaises digestions viennent pour la plupart de ce que, contrairement aux lois de la nature, le cerveau est obligé de travailler lorsqu’il devrait se reposer. Le repos est de rigueur après le repas; repos d’esprit et de corps. Beaucoup de maladies n’ont d’autre cause que la violation des lois du régime. La douleur locale, à la suite d’un coup, d’une blessure ou d’une tumeur, peut avoir les plus fâcheuses conséquences. Comme le cerveau est le centre des sensations, dès qu’une partie du corps souffre, il y envoie des émissaires : esprits et humeurs qui gonflent et endolorissent la partie malade, si bien que la mort peut s’ensuivre. C’est une excellente précaution
que de faire une ligature au-dessus du point douloureux^ pour couper le chemin à riiumeur.
Voilà une théorie assez singulière de l’inflammation et de la fluxion sur lesquelles les médecins sont encore loin d’être d’accord.
Broussais aurait signé le très curieux et très intéressant chapitre qui traite du froid, appelé par lui ennemi de la vie. Mme Sabuco le traite encore plus énergiquement d’ennemi de la nature. Il tue soit immédiatement soit indirectement. Mais la chaleur escessive agit à peu près comme le froid rigoureux. L’air ambiant, qui est de l’eau raréfiée, est le principal aliment. Pour maintenir la bonne température et les qualités vitales de l’air, il le faut renouveler, comme on renouvelle de l’eau dormante, par un courant d’eau vive. Rien n’est plus pernicieux que l’air vicié de la chambre d’un malade. L’air renouvelé, tempéré par la fraîcheur de l’eau, imprégné de senteurs salutaires, nourrit, vivifie, rajeunit et alimente le cerveau.
Après avoir parlé des effets du soleil et du serein, et donné à ce sujet d’utiles préceptes d’hygiène, Mme Sabuco passe en revue d’autres causes moins importantes de santé et de maladies, toujours fondées sur les rapports de l’homme avec le monde extérieur, puis elle revient à l’étiologie morale.
Le dégoût produit l’ennui, qu’il faut absolument repousser en variant les occupations et les exercices, c’est la variété qui plaît. Le travail accompagné de dégoût ne produit que fatigue ; c’est une faute de s’obstiner à poursuivre une tâche ingrate. Il y a là d’excellents conseils pour les hommes d’étu'des.
L'imagination est comme un moule vide qui donne la forme de tout ce qu’on y jette.
La peur imaginaire peut donner la mort. L’auteur en
cite des exemples, et remarque à ce propos que les effets de l’imagination ne sont pas moindres durant le sommeil que pendant la veille.
L’imagination agit chez les animaux, puisqu’ils rêvent, et chez l’homme elle tient souvent lieu de bonheur. Beaucoup de gens ne sont heureux qu’en imagination, et à défaut de la réalité, se contentent de l'image.
Dans le chapitre suivant, consacré à l’action du soleil comme agent de vie, l’auteur fait d’intéressantes remarques sur la migration des oiseaux. Mais il y a beaucoup trop de fantaisie dans le chapitre consacré à l’influence de la lune. Ce qui semble infiniment plus juste, -c’est cette remarque venant ensuite, que la croissance des êtres vivants est accompagnée du contentement et de la joie, tandis que la décroissance produit la tristesse. Voilà une notion. assez nette de la conscience organique ou vitale, trop négligée par les psychologues classiques bien que cet élément essentiel se retrouve toujours dans l’analyse des, sensations internes et des principes de la connaissance.
A la fin de ce chapitre,, l’un des interlocuteurs, Veronio, se plaignant de la complaisance avec laquelle Antonio (c’est le berger savant) répond à Rodonio, au sujet de la croissance et de la décroissance du cerveau, c’est-à-dire de la vie et de la mort, lui rappelle la promesse de traiter de la connaissance àe, soi-même, A cette demande, le protagoniste répond qu’il est parfaitement dans la question, la connaissance de soi-même consistant principalement dans la connaissance des passions et des causes de maladies.
Toutefois, pour complaire à son ami, il consent à traiter en moraliste de la reconnaissance, laquelle n’est pas étrangère aux animaux, puis de la grandeur d’âme, compagne du génie et sœur de la prudence et de la générosité. Après un très beau portrait de l’homme magnanime, et quelques
réflexions très fines sur la force morale et la haute inlellig-ence, vient un éloquent éloge de la- prévoyance, de la sagesse et de leurs bienfaits.
La comparaison du microcosme et du macrocosme sert ingénieusement à mettre en pleine lumière les rapports de rhomme avec le monde extérieur, conformément aux principes de la philosophie naturelle.
Ce chapitre renferme toute la psychologie de Sabuco, sensualiste en somme, puisqu’elle rend les facultés tributaires des sens, puisque le sensorium ne peut rien par luimême sans les sensations externes. Le sens commun siège dans la région frontale, avec l’entendement et la volonté, qu’ellé ne sépare pas plus que Spinoza ; l’imagination et la conception occupent le département intermédiaire, et à l’arrière est le siège de la mémoire qui conserve les images du passé.
L’entendement prononce, la volonté ordonne, et lesorganes exécutent. Pour rendre ses explications plus claires. Fauteur expose brièvement le mécanisme de la vision ; et comme il touche à des matières délicates il à soin de déclarer qu’il se soumet d’avance aux décisions dé l’Eglise.
Le principe de tous les actes, de tous les sentiments, de tous les mouvements, de tous les phénomènes vitaux, réside dans la tête. Les vapeurs de la terre et de la mer s’élèvent, se condensenten nuages et retombent en pluie^il en est de même des vapeurs de l’estomac, qui montentnu cerveau et produisent le sommeil. C’est là que, transformées en chyle, elles retombent, dans les cas de maladie sous la forme de bile et de flegme ; les ventosités précédent cette sorte de pluie.
Sans les passions qui le tuent, l’homme serait sujet aux lois de la nature, comme tous les êtres vivants, il n’aurait qu’un petit nombre de maladies, comme les bêtes, etmour-
raitde mort naturelle, après avoir parcouru les deux périodes de croissance et de décroissance, sauf accidents imprévus. “ '
La vie monte et descend par deux pentes opposées : la montée est agréable, la descenté triste. Tout ce qui vit est en mouvement et se transforme. Le péril n’est pas tant dans le déclin que dans Tascension. Combien d’hommes sains, forts et robustes sont terrassés soudainement par la mort, soit à l’âge florissant soit en pleine maturité. C’est que le flux du cerveau se précipite comme une pluie d’orage, tandis qu’ils se fait tout doucement pour les natures maladives, dont la vie précaire se prolonge indéfiniment.
Ce flux lent et continu rend les hommes plus sages et plus intelligents, en desséchant progressivement dans la vieillesse le cerveau, d’où vient le jugement tandis que Thumidité du cerveau diminue le jugement des jeunes hommes et l’interdit aux enfants.
Cette théorie est de tout point contraire à celle de Cervantès suivant lequel la folie de Don Quichotte fut le résultat des veilles prolongées qui desséchèrent à tel point le cerveau du bon chevalier, qu’il en perdit la raison. Ce rapprochement n’étonnera point ceux qui savent que les médecins espagnols considèrent Cervantés comme une autorité en pathologie mentale.
Sabuco ne met point en doute l’excellence de sa doctrine, puisqu’elle va jusqu’à prétendre que les vieillards engendrent des enfants très intelligents.
L’antithèse du sec et de l’humide avec celle du chaud et du froid ont servi de base pendant vin gt siècles à la médecine humorale ; les qualités premières répondaient aux quatre éléments.
Au lieu de s’aventurer en des explications subtiles M™® Sabuco remarque finement que les fruits produits par
des terres humides ont moins de saveur et de durée. Du reste elle raille agréablement les hypothèses des anciens sur les années climatériques et leurs combinaisons de chiffres cabalistiques.
A propos de la croissance et de la décroissance du cœur, imaginée par les Egyptiens, elle se sert d’une formule, qui revient souvent sous sa plume, notamment contre les médécins : Cuncta errore plena.
Ce qu’elle a fort bien vu, c*est qu’en tout, la période d’état est de beaucoup la plus courte, et que les changements insensibles qui se font dans les périodes ascendante et descendante de la vie transforment profondément le tempérament, le caractère, les mœurs, les passions et toutes les fonctions de l’organisme, bref le physique comme le moral.
Le tableau des changements insensibles est digne d’un médecin physiologiste, d’un moraliste observateur et d’un peintre de sentiments et d’idées. Sabuco n’a rien
emprunté aux peintures classiques des divers âges de la vie, et les siennes sont si vraies, si vivantes, qu’elles échappent à l’analyse; il faudrait les reproduire avec sa vigueur de pinceau et cela n’est point donné aux traducteurs.
Ce que cette femme remarquable a supérieurement compris, c’est que les sentiments et les idées de l’homme sont en raison de ce sens intime de la vie qu’il faut appeler la conscience organique ou vitale, et qui est le fondement de toute la psychologie.
Plus d’un point de son œuvre prouve que Sabuco connaissait l’anatomie du système nerveux, soit d’après \ alverde, élève de Bealdo Colombo et correcteur de Vésale, soit d’après Charles Estienne, dont les beaux travaux sur la structure de la mœlle et le grand sympathique étaient connus depuis plus de quarante ans.
Ce qu’il y a de particulièrement remarquable dan-s son œuvre c’est l’importance accordée aux enveloppes du cerveau et de la mœlle.
Après avoir traité de la nutrition l’auteur parle de l’effet des aliments sur l’économie et, à ce sujet, il prescrit un régime spécial aux femmes grosses, et aux mères nourrices, régime essentiel, parce que, dans la première enfance, c’est surtout les système nerveux central qui croît et se développe.
L’alimentation est étudiée simultanément au triple point de vue de la santé, de la maladie et de la morale. La faim et la soif sont des sensations du système nerveux, lequel désire les aliments solides ou liquides, selon qu’il est à l’état d’humidité ou de sécheresse.
La vieillesse et la mort sont les conséquences naturelles de l’épuisement du liquide nourricier par la sécheresse des centres nerveux des nefs qui en émanent et des expansions nerveuses de la périphérie.
Résumant en termes généraux toute sa doctrine. Madame Sabuco ajoute : « Quand vous irez à la ville paisible, avertissez les médecins qu’il se trompent du tout au tout, et vous ferez œuvre méritoire »: Ces derniers mots prouvent clairement que la philosophie nouvelle avait pour but de préparer la rénovation de la médecine par la réforme radicale de là science de l’homme.
Pour détrôner la vieille théorie médicale, c’est-à-dire le galénisme et l’arabisme, fortifiés depuis la Renaissance par le culte d’Hippocrate, surnommé le Divin, encensé comme une idole par le troupeau servile des commentateurs ; il fallait renouveler la philosophie naturelle, il fallait fonder la connaissance de la nature humaine sur une base plus solide et plus large que l’hypothèse orientale des quatre
Melanie Lipinska
humeurs, des qualités premières correspondantes des trois âmes et des trois sortes d’esprits.
En d’autres termes, il fallait commencer par démolir de fond en comble l’imposant édifice de la médecine g-recque commencé par Hippocrate, continué par les Alexandrins, achevé par Galien, conservé par les Arabes, restauré par les érudits, et fréquenté comme un temple par la quasi-totalité des médecins élevés dans le respect superstitieux de la tradition classique et de l’orthodoxie. Entreprise hardie, presque surhumaine, car le travail de démolition demandait plus de courag-e et d’énergie que l’œuvre même d’édification. L’histoire (i) nous apprend que l’on traite de fous, d’hallucinés, tout au moins de visionnaires, les grands révolutionnaires et les réformateurs, en médecine comme en politique il n’y a que le succès immédiat, incontesté, qui absolve et justifie les coups d’Etat.
L’échec de cette femme vaillante qui la première imagina de réduire la nature animale en général, et la nature humaine en particulier, à l’unité souveraine du système nerveux, fut complet.
•Une pareille tentative ne pouvait d’ailleurs pas réussir dans un pays dont les universités perdaient leurs franchises et renonçaient forcément aux traditions libérales et à la tolérance, sous la pression d’un pouvoir ombrageux rendant l’orthodoxie obligatoire par la force et la persécution.
Les docteurs orgueilleux et infaillibles n’admettaient point qu’on enseignât hors des écoles et sans s’être assis sur les bancs.
Il ne fut tenu aucun compte, de cette haute manifestation féminine, renforcée d’un traité de physique générale et de cosmographie et d’un projet de réforme de la police civile
;. Guardia, o. c., p. 279.
et saiiitaire, utile à consulter pour l’hygiène privée et publique.
L’exposé complet des vues, aperçus^ réflexions et paradoxes de cette doctoresse sans diploriiej à la-fois savante, spirituelle et éloquente; fournirait matière à une étude beaucoup plus développée que la nôtre. Eh terminant, rendons hommage à Martin Martinez, ainsi qu’à tous ceux qui sont venus plus tard, et grâce à qui nous avons pu connaître l’œuvre remarquable de Mme Sabuco, cette gloire incontestable de là médëciüe féminine et de l’Espagne.