Quantin-Bauchart o. c. I. v
2. Quoi qu’il eu soit, les femmes sous Louis XIV furent presque réduites à se cacher pour s’instruire et à rougir de leurs connaissances. Thomas : Essai sur le caractère, les mœurs et l’esprit des femmes, Paris 1772, p. 178.
et de chimie — dit Taine, dans son « Ancien régime ». Elles assistent aux expériences scientifiques, elles suivent des cours de science physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission de fréquenter les cours du collège de France.
Il y a dans ces études beaucoup de dilettantisme — chose d’ailleurs assez naturelle vu l’état défectueux de l’éducation féminime en ce temps — mais, il y a aussi le désir sérieux d’apprendre. Peut-on appliquer le nom de dilettante à Mlle de Lézardière qui composa La théorie des lois politiques de la monarchie française, livre des plus remarquables dans la philosophie du droit ? Peut-on appeler dilettante Mme du Châtelet, auteur de livres d’astronomie et de mathématiques très appréciés ? Ce qualificatif ne convient non plus ni à MlleBihéron, ni à Mme d’Arconville ou de Necker.
Déjà, à la fin du xvii® siècle, parurent quelques livres médicaux dus aux femmes. Dans la bibliothèque pratique de Haller^ on trouve un recueil de secrets , en médecine (Paris 1791 in-8“) dû à une demoiselle d’Auvergne. Beaucoup de personnes connaissent aussi un petit livre de Mme Fouquet publié en 1701, maintes fois réimprimé depuis, et traduit dans diverses langues sur les Remèdes faciles et domèstiques choisis et expérimentés . Plus important nous paraît V'Aois aux mères qui veulent nourrir leurs enfants, par Mme L... (i) A l’heure où la question de l’allaitement maternel passionne les meilleurs esprits du monde médical de France, ce petit livre nous semble mériter l’honneur d’être mentionné spécialement. D’ailleurs il fut accueilli par le public avec une grande bienveillance et on le réédita encore en 1791.
I. D après Harless le nom. de 1 auteur de ce livre serait : Madame de Rebours.
« La modeste mère, y lit-on à une des premières pages, qui a fait ce petit ouvrage ne vient pas, d’un ton dogmatique, annoncer à ses semblables, qu’il faut qu’elles nourrissent, elle se contente de leur montrer comment il faut qu’elles s’y prennent, et que rien n’est plus aisé et plus avantageux
En plein xviii® siècle, nous voyons la marquise Voyer, assister à la dissection, et la comtesse de Goigny dissèque de ses propres mains. Mme de Staal Delaunay (ibgS-iybo) pousse plus loin ses études ; elle atteint une telle perfection en anatomie que le naïf du Vernay vantant' à la duchesse du Maine les mérites de Mlle Delaunay, la loue singulièrement d’être, « lafille de France, qui connaît le mieux le corps de l’homme » (2).
Mais trois femmes déjà citées : Mlle Bihéron, et Mmes d’Arconville et Necker représentent les études médicales féminines du xviii® siècle d’une façon encore plus brillante.
Le 6 mars 1771 l’Académie, royale des Sciences recevait un hôte des plus éminents. Le prince royal de Suède,depuis : Gustave III, assistait à la séance.
Son séjour dans la capitale^ datant déjà de quelques semaines, n’avait été célébré, ni par des bals, ni par des opéras comiques. Au dire de Grimm, jamais le baromètre de Paris ne fut moins à la danse que cet hiver là * mais, la nation s’empressa de reconnaître par des hommages plus flatteurs, l’honneur de la visite. Le prince avait manifesté
1. Histoire littéraire des femmes françaises, t. V. p. 384-5.
2. Brunetière : Etudes sur le xviii® siècle. Revue des deux Mondes- 1 5 octobre 1892. Ici il faut que nous réfutions une erreur que commet Harless et après lui Beaugrand et Velden. Ils parlent d’une Thècle Félicité du Fay, femme très studieuse qui aurait reçu à Montpellier en 1770 le titre de docteur en médecine après avoir défendu une thèse intitulée « De fluido nerveo ». Tout cela est très vrai excepté ceci : le studieux auteur de ladite thèse (que nous avons trouvé à la bibliothèque nationale) est un étudiant qui s’appelle Jean-Thècle Félicité du Fay.
des g-oûts très littéraires et très artistiques; par conséquent on lui présentait la vie française sous ce jour. Cependant, la nouvelle imprévue de la mort subite du roi, son père, vint au bout de quelques semaines l’enlever à l’empressement du public et donner à son séjour un caractère politique, Malgré cela, il ne voulut pas quitter Paris sans honorer de sa présence l’Académie française et l’Académie royale des sciences. Il se rendit donc le 6 mars 1771 sans appareil et sans cortèg'e, à la séance particulière de l’Académie royale des sciences. D’Alembert ouvrit la séance par un discours. Trois académiciens Macquer, Sag‘e et Lavoisier, lurent chacun un Mémoire, le premier sur le flint g’iass, le second sur la blende, le troisième sur la nature de l’eau. La séance se termina par plusieurs démonstrations anatomiques de Mlle Bihéron.
« Et c’est sans dificulté, ce qu’il y a eu de plus digne de l’attention de Sa Majesté » dit Grimm. Puis il nous communique d’autres détails sur ladite dame.
« Cette fille, âgée de plus de quarante ans, pauvre, subsistant d’une petite rente de douze à quinze cents livres, infiniment dévote d’ailleurs, a eu toute sa vie la passion de l’anatomie.
« Après avoir longtemps suivi la dissection des cadavres dans les différents amphithéâtres, elle imagina de faire des anatomies artificielles, c’est-à-dire de composer non seulement un corps entier avec toutes ses parties internes et externes, mais de faire aussi toutes les parties séparément dans leur plus grande perfection. Si vous me demandez de quoi sont composées ces parties artificielles, je ne pourrai rien répondre, ce que je sais c’est qu’elles ne sont pas de cire, puisque le feu n’a pas d’action sur elles; ce que je sais encore, c’est qu’elles n ont aucune odeur, qu’elles sont incorruptibles et d’une vérité surprenante. Que vous examiniez Pin-
térieur de la tête ou les poumons, ou le cœur, ou quelque autre partie noble, vous les trouverez imitées avec tant d’exactitude jusque dans les plus petits détails, jusque dans les nuances les plus délicates, que vous aurez de la peine à distinguer les limites de l’art et de la nature. Le célèbre chevalier Pringle eut la curiosité de voir ces ouvrages, lorsqu’il vint à Paris il y a quelques années ; il en fut si saisi d’étonnement qu’il s'écria en baragouinant et en vrai amateur passionné. — Mademoiselle, il n’y manque que la puanteur !
Je crois en effet que ce merveilleux ouvrage de MlleBihéron est une chose unique en Europe et que le gouvernement aurait dû depuis longtemps en faire l’acquisition pour le cabinet d’histoire naturelle ou jardin du roi, et surtout récompenser l’auteur d’une manière qui honore et encourage les talents (i) »•
« Mlle Bihéron continue-t-il, a dans ses idées beaucoup de netteté, et fait des démonstrations avec autant de clarté que de précision. Je sais bon gré à l’Académie des sciences d’avoir songé à procurer au roi de Suède un spectacle si intéressant, quoiqu’elle n’ait d’ailleurs aucun droit sur les cadavres de notre anatomiste féminin. »
Mlle Bihéron était fille d’ün habitant de Paris, sans fortune. Elle naquit vers lySo et mourut en 1786,, âgée de cinquante-cinq ans. Dès ses plus jeunes ans, elle sentit un penchant irrésistible pour l’étude, de l’anatomie ; mais la position peu aisée de ses parents ne lui permirent pas de suivre son goût. Elle eut beaucoup de peine à se procurer quelques livres, et l’occasion d’assister à des dissection ne s’offrit à elle que rarement. Mais, elle surmonta toutes ces difficultés.
Cette émule de Anne Morandi-Manzolini n’eut pas les
I. Grimm ; Cori^espondance littéraire. Paris, l. IX, p. 276-7.
honneurs de la célèbre Italienne. N’ayant eu « ni protection ni manège » (i) elle est restée négligée et oubliée dans un coin de l’Estrapade, où elle occupait une maison habitée jadis par Denis Diderot le philosophe. Gomme elle procurait à ceux qui voulaient s’instruire le moyen d’acquérir des notions anatomiques sans s’exposer au dégoût souvent invincible de voir opérer sur des cadavres, et comme elle demandait pour la visite de son cabinet anatomique une rétribution minime (trois livres), les médecins et les chirurgiens la persécutèrent et réussirent à provoquer contre elle la défense de recevoir des élèves. Seuls Jussieu et Villoison à Paris, Hunter et Hewson à Londres, apprécièrent ses mérites et lui donnèrent des secours. Enfin, l’ambassadeur de Russie acheta son cabinet pour l’impératrice Catherine II.
Madame Geneviève-Charlotte d’Arconville (1720-1805) se passionna aussi pour l’anatomie. Mariée àM. Thiroux, conseiller au parlement, amie de Gresset et de Lavoisier, elle s’adonna de bonne heure aux lettres et aux Sciences (2). Elle s’occupait d’histoire, dé chimie, de physique, d’histoire naturelle et de médècine, elle suivait les cours du jardin du roi, (entre autre celui d’anatomie) et sa société était composée^ outre les personnes déjà citées, de Sainte-Palaye, Turgot,