‹ Histoire des fils de Louis le Pieux, éditée et traduiteChapitre 63 sur 113 · LODHUWICUS ET KAROLUS CONVENIUNT · texte numérisé non relu

LODHUWICUS ET KAROLUS CONVENIUNT

quod et evenit. Nam, quamquam”* difficile, praevaluit tamen sententia priorum.

Quamobrem Cadhellonicam Karolus adüt urbem ibique, matre una cum Aquitaniis recepta, repente nunciatur quod Lodhuvicus cum Adhelberto duce Austrasiorum praelio commisso vicisset' Renoque trajecto ob illius adjutorium quantocius posset veniret?. Quod cum otius universis castris omnibus® notum fieret, cuncti alacri animo ut ill obviam irent suadebant:.

Lodharius quoque, ut haec ita se habere deprehendit, circumfusae plebi Karolum fugam inisse persequique illum quantocius posset velle denuntiat ; quo quidem nuntio fidos sibi alacriores reddidit, dubiis autem quibusque et affluendi audaciam injecit et firmiores sue parti reddidit.

Cumque Karolus a Lodhario persequi se didicisset, quoniam in difficili* loco, aquis paludibusque circumfusis castra posuerant*, ut absque qualibet difficultate, si Lodharius vellet, congredi possent, protinus obviam 1illi perrexit. Que” quidem Lodhario ut nuntiata sunt, castra posuit ac veluti fessis equis biduo requiem dedit. Iterato itaque cum hec®£ eadam fecissent missosque invicem frequenter mitterent, sed nihil proficui deliberare possent, tandem appropinquantes Lodhuvicus et Karolus conveniunt* deque his omnibus in eodem conventu quae Lo-

a. quam 4. — b. omibus 4.— c. sua debent 4.— d. Mot omis dans À et que nous restituons comme indispensable au sens. — e. dificili 4.— }. Fol. 9, col. 1, de A. — g. ec corrigé en hec 4.

1. Cette bataille eut lieu le 13 mai 841 sur les confins de la Bavière, dans le « Riesgau », au delà de la Wornitz, affluent de gauche du Danube (non loin de Nordlingen), et le comte Adalbert y fut

JONCTION DE LOUIS ET CHARLES (mai 841) 67

côtés vers lui : ce qui arriva en effet. Car le premier avis prévalut, quoique non sans peine.

Charles se rendit donc à Châlons, et là, après avoir reçu sa mère avec les Aquitains, il apprit tout à coup que Louis était sorti vainqueur d’un combat livré au duc d’Austrasie Adalbert ! et qu'ayant passé le Rhin il venait à son secours le plus vite qu’il pouvait ?. Et cette nouvelle s’étant répandue avec rapidité dans le camp, tous, remplis de joie, demandèrent qu'on allât au-devant de Louis.

Lothaire, de son côté, aussitôt informé de la situation, annonça à ceux qui l’entouraient que Charles avait pris la fuite et qu'il voulait le poursuivre aussi vite que possible ; par cette nouvelle, il ranima le zèle de ses partisans, donna aux hésitants le courage d’accourir et les affermit dans son parti.

Charles, ayant appris qu'il était poursuivi par Lothaire et ayant placé son camp dans un lieu peu accessible, tout environné d’eau et de marécages3ä, se hâta de marcher à sa rencontre, afin d’être à même d’en venir aux mains sans diffculté, si Lothaire le désirait. À cette nouvelle, celui-ci s’arrêta et campa deux jours, sous couleur de donner du repos à ses chevaux fatigués. Recommençant donc comme précédemment, Charles et Lothaire échangèrent de fréquents messages, mais sans pouvoir rien décider, et, finalement, Louis et Charles, ayant pu se rapprocher, opérèrent leur jonction. Au cours de l’entrevue qui suivit, ils se plaignirent mutuellement de tout ce que Lothaire machinait sans cesse contre

tué. Cf. Bæœhmer et Mühlbacher, 2€ éd., n° 1369 d, p. 572 ; Dümmler, Geschichte des ostfrænkischen Reiches, 2° éd., t. I, p. 151.

2. Les Annales de Saint-Bertin et les Annales de Fulda (année 841) confirment le témoignage de Nithard.

3 Comme l'instant d’avant, Charles était à Châlons, il est probable que la région marécageuse dont il est ici question correspond aux marais actuels de Saint-Gond, dont l'importance stratégique est bien connue.

4. Le lieu de la rencontre n’est indiqué nulle part (voir Annales de Saint-Bertin et Annales de Xanten, année 841), mais peu après on les trouve dans le région d'Auxerre (voir plus loin, p. 70).

68 FRATRUM PROPOSITA LODHARIUS SPERNIT (841)

dharius absque quolibet* moderamine erga se suosque seviebat dolendo conferunt, quidve deinceps agendum oportunius videretur in crastinum deliberaturi.

Aurora siquidem delucescente conveniunt, concilium ineunt, in quo multum de tanta calamitate conquirunt ; cumque alteruter que? quantave et qualia passi a fratre fuerant referre desissent, universis visum unanimiter parique consensu, tam ex sacrosancto ordine episcoporum quam et laicorum, viros nobiles, prudentes, benivolos deligant, per quos quae pater inter illos statuerat et que post obitum patris ab illo passi sint mandent*, insuper obsecrent ut memor sit Dei omnipotentis et concedat pacem fratribus suis universeque ecclesie Dei; cederet cuique quod patris* fratrisque* consensu juste debebatur ; insuper etiam, ut justis precibus acquiesceret, offerrent Ÿ illi quicquid absque equis et armis in universo exercitu habere videbantur ! ; et, si his monitis obsecrationibusque acquiescere vellet, placere ; sin aliter, aiebant se divino ex munere suffragium£& absque dubio sperare posse, si omne quod justum est vellent et hoc fratri offerre humiliter studerent. Que, quoniam merito rata videbantur, protinus expleta sunt.

[10.] Sed haec ?, veluti pro nihilo ducta, Lodharius sprevit ; per suos se nihil absque prelio velle mandavit confestimque obviam Pippino’, qui ab Aquitania ad illum veniebat, iter arripuit. Quod cum otius didicissent Lodhuwicus et sui, supra modum rem graviter ferentes — erant enim undique graviter tam itineris longitudine quam et proeliis variisque difficultatibus et maxime’ equorum ino-

a. qolibet corrigé en quolibet 4. — b. alter uterque 4. — c. mandænt 4. — d. pater À. — e. fratresque À. — f. offerent À. — g. Fol. 9, col. 2, de A. — h. À ajoute ici hoc. — 5. Pippini 4. — î. mxime corrigé en maxime À.

LOTHAIRE MÉPRISE LES OFFRES DE SES FRÈRES (mai 841) 69

eux et les leurs, puis ils remirent au lendemain la délibération sur les mesures qui leur paraîtraient les plus opportunes pour l'avenir.

Ce jour-là, dès l’aurore, ils se réunirent et ouvrirent la séance en déplorant grandement une telle calamité ; puis, lorsqu'ils eurent terminé l’un et l’autre le récit de tout ce qu’ils avaient souffert de la part de leur frère, il parut à tous d’un accord unanime, tant à ceux de l’ordre sacro-saint des évêques qu'aux laïques, qu'il fallait charger des hommes nobles, prudents et dévoués, d’aller lui rappeler ce que leur père avait établi entre eux et ce que, depuis sa mort, ils avaient souffert ; de le conjurer, en outre, de se souvenir du Dieu tout-puissant, d'accorder la paix à ses frères et à toute l’Église, de céder à chacun ce qui lui revenait équitablement du consentement de son père et de ses frères ; enfin, pour qu'il acquiesçât à leurs justes prières, de lui offrir tout ce qui était au pouvoir de l’armée, à l'exception des chevaux et des armes!. S'il voulait tenir compte de leurs avertissements et de leurs exhortations, tout irait bien ; sinon, ils déclaraient qu'ils pouvaient s’en remettre sans crainte à la décision de la volonté divine, puisqu'ils ne demandaient rien que de juste et qu'ils avaient pris soin de l’offrir humblement à leur frère. Tout cela, ayant été avec raison approuvé, fut mis aussitôt à exécution.

[10.] Mais Lothaire ne tint aucun compte de ces avis, annonça par messagers qu'il ne voulait rien terminer sans combat et partit sur le champ à la rencontre de Pépin, qui venait d'Aquitaine vers lui. Louis et les siens, aussitôt mis au courant, furent consternés de cette nouvelle : car ils avaient été fort éprouvés de toute manière, tant par la longueur du voyage que par les combats et les difficultés diverses qu'ils avaient eu à vaincre et, de plus, ils manquaient de chevaux.

1. Cette offre, qui pourrait paraître exagérée, n’était évidemment, de la part de Charles et Louis, qu’une façon imagée de montrer à Lothaire qu'ils étaient disposés à aller jusqu'aux extrêmes limites des concessions, mais que, néanmoins, s’il repoussait leurs avances, ils étaient prêts à recourir aux armes.

70 DE PACE PROPE AUTISSIODORUM AGITATA (jun. 841)

pia attriti —, verumtamen, quanquam se haec ita haberent, timentes ne forte, si ab auxilio fratris frater deficeret, posteris suis indignam memoriam reliquissent, quod quidem ne facerent, elegerunt omni penuriae, etiam, si oporteret, morti potius subire quam nomen invictum amittere. Quamobrem, ex eadem magnanimitate mestitia oppressa, invicem se adortantes, gaudentes velociterque, ut Lodharium cito consequi possent, ibant.

Cumque atque insperate* propter urbem Alciodorensem uterque exercitus alter ab altero videretur!, confestim Lodharius, verens ne forte fratres sui absque dila- tione supra se irruere vellent, armatus castra aliquantulum excessit. Quod quoniam fratres sui facere illum cognoverunt, quosdam castra metantes? relinquunt, quosdam secum armatos® assumunt et absque dilatione obviam procedunt ; missos invicem mittunt pacemque sub nocte componunt. Castra autem ab invicem distabant plus minus leuvas tres et intererat paucula palus saltusque ; ac per hoc erat utrique ad alterum difficilis accessus.

Quapropter aurora delucescente Lodhuwicus et Karolus ad Lodharium mittunt, mandant sibi valde displicere quod illis pacem absque proelio denegaverat*; quod etiam, quoniam vellet, et absque qualibet fraude, si fieri deberet, esset. Et primum quidem jejuniis ac votis Deum invocent ; deinde, si ille transire ad illos voluisset, locum transeundi se daturos promittunt, ut, omni inpedimento sua suorumque ex parte ablato, absque qualibet occulta deceptione congredi possent ; quae et, si vellet, sacramento firmare praeceperunt, at, si nollet, ut eadem illis

a. inspirate À.— b. metentes 4. — c. Fol. 9 v®, col. 1, de A. — d. denedenegaverat À.

TENTATIVES DE PAIX PRÈS D'AUXERRE (juin 841 71

Cependant, quoi qu'il en fût, craignant que si, par malheur, le frère manquait de soutenir son frère, ils laissassent une mémoire indigne à la postérité, ils préférèrent souffrir les privations et la mort même plutôt que de perdre leur renom d’invincibles. Par suite, faisant taire leur désappointement à force de grandeur d'âme, ils partirent rapidement en s’exhortant les uns les autres etse réjouissant de pouvoir atteindre Lothaire sans délai.

Et lorsque les deux armées se trouvèrent en vue l’une de l’autre, auprès d’Auxerre!, Lothaire, craignant que ses frères ne voulussent en venir aux mains aussitôt, sortit en armes et s’éloigna un peu de son camp. Dès que ceux-ci en furent informés, ils laissèrent là une partie des leurs pour établir le camp et, partant tout de suite avec quelques autres en armes, s’avancèrent à sa rencontre ; on échangea des messagers et, vers le soir, un armistice fut conclu. Les deux camps étaient distants l’un de l’autre d'environ trois lieues et il y avait entre eux un petit marais et un bois, ce qui rendait le passage de l’un à l’autre assez difficile.

Là-dessus, dès le lever de l’aurore, Louis et Charles envoyèrent dire à Lothaire qu'il leur était très pénible de se voir refuser la paix sans combat; mais que, puisqu'il voulait en venir là, ils souhaitaient que la lutte, si elle était engagée, le fût sans fraude. Et d’abord ils proposaient d’invoquer Dieu par des prières et des jeûnes ; puis, s’il voulait se rendre auprès d'eux, ils promettaient de lui en fournir le moyen et d'éviter qu'aucun obstacle de leur part ou de celle de leurs gens püût les empêcher de se réunir sans risque d’embüûche ; et, s’il acceptait, ils offraient de lui donner toutes garanties sous la foi du serment ; sinon ils demandaient qu'il leur en concédât autant et le leur garantît de même. Mais

1. Le 21 juin 841. En effet, nous savons que la bataille de Fontenoy eut lieu le 25, qu’elle fut précédée, le 23, d’une trêve de deux jours, précédée elle-même d’une journée (le 22) consacrée aux négociations et au déplacement des armées ; or c'était la veille au soir que ces dernières s'étaient trouvées en présence, donc le 21 juin. Cf. Lot et Halphen, Le règne de Charles le Chauve, t. I, p. 20, D. I.

72 FONTANETUM REGES ADEUNT (22 jun. 841)

concederet atque firmare rogaret petunt. Is autem, more solito, per suos se responsurum promisit ! et, ut legati regressi sunt, protinus obviam iter arripuit ac locum, quo castra poneret, Fontaneum? petit. Eadem autem die fratres sui, post Lodharium iter accelerantes, antecesserunt illum et propter vicum quod Tauriacus dicitur castra posuerunt. Crastina die exercitus, praeparati ad proelium, castra aliquantulum excesserunt.

Praemittentes* Lodhhuwicus ac Karolus Lodhario mandaverunt ut memor esset fraterne conditionis, sineret ecclesiam Dei et universum populum christianum ? pacem habere, concederet 1illis regna a patre suo consensu concessa, haberet sua sibi non merito, sed sola misericordia a patre illi relictaÿ. Et in munere offerebant illi quicquid in universo exercitu‘ absque armis et equis habere videbantur$ ; at si id* nollet, cedebant ill uterque portionem regni, alter usque Carbonarias, alter vero usque Renum;

a. Praemittes 4. — b. Transcrit Xpistianum dans A. — c. Fol. 9 v°, col. 2, de À. — d. it À.

1. Les Annales de Saint-Bertin, année 841, font aussi allusion à cet échange continuel de négociateurs entre les deux partis.

2. Cette localité, auprès de laquelle va se livrer la bataille, est aussi appelée Fontanetum (Angilbert, Rhythmus de pugna Fontanetica, dans Mon. Germ., Poetae latini aevi Karolini, t. II, p. 138), Fontinata (Annales de Fulda), Fontanidus (Annales de Saint- Bertin, etc.), Fontanedo (Annales de Saint-Germain, dans les Mon. Germ. hist., Script., t. IV, p.3), Fontanide, Fontanit (Ann. de Lobbes, Tbid., p. 14,15), Fontanih (Ann. de Prüm, Ibid., t. XV, p. 1291), etc. Elle doit être identifiée, sans contestation possible, avec Fontenoyen-Puisaye (arr. d'Auxerre, cant. de Saint-Sauveur, Yonne), ainsi que l’a prouvé Pasumot dès 1811 (Dissertation sur le lieu où s'est donnée la bataille de Fontenay en 841, au t. XIII des Annales des voyages de Malte-Brun, p. 171-215, avec carte). Cf. Meyer von Knonau, p. 136-141 (avec carte), et Ernst Müller, Der Schlachtort Fontaneum (Fontanetum) von 841 (dans le Neues Archiv, t. XX XIII, 1907, p. 201-211). Il ne peut être question phonétiquement de Fontenailles (à douze kilomètres à l’est de Fontenoy),

LES ROIS ATTEIGNENT FONTENOY (22 juin 841) 73

lui, selon sa tactique, promit de répondre par ses envoyés! ; et, dès que les messagers de ses frères se furent retirés, il partit aussitôt en avant et gagna Fontenoy ? pour y camper. Or, le même jour, ses frères, accélérant la poursuite, le dépassèrent et établirent leur camp auprès du bourg de Thury. Puis le lendemain, les deux armées, prêtes à combattre, sortirent quelque peu de leurs camps.

Louis et Charles envoyèrent des messagers à Lothaire, lui mandant qu'il se souvîint qu'il était leur frère, qu'il laissât vivre en paix l’Église de Dieu et tout le peuple chrétien, qu'il leur reconnût les royaumes que leur père, avec son assentiment, leur avait concédés et se contentât du sien propre, qui lui avait été laissé non en vertu de ses droits, mais seulement grâce à la clémence paternelle ; et ils lui offraient en don tout ce qu’ils pouvaient avoir dans l’armée, à l’exception des armes et des chevaux$6. S'il n’acceptait pas, ils lui céderaient chacun une portion de leur royaume, l’un jusqu’à la forêt Charbonnière et l’autre jusqu’au Rhin’; que, s’il

qu'avait proposé jadis l’abbé Le Beuf (Recueil de divers écrits pour servir d’éclaircissemens à l'histoire de France, t. I, 1738, p. 127- 190), ni de Fontenay-près-Chablis (Yonne) en Tonnerrois, vieille identification déjà rejetée par Le Beuf (Joc. cit., p. 132 et suiv.), mais reprise encore en 1900 par M. le capitaine Vaulet (La bataille de Fontanet, 25 juin 841, Paris, in-80, 71 p.). Les textes indiquent, en effet, que les événements se passent en Auxerrois (Annales de Fulda et de Xanten) et non en Tonnerrois. De plus, l'étude topographique des environs de Fontenoy-en-Puisaye a permis de retrouver trois noms de lieux indiqués comme voisins par Nithard : Thury (Tauriacus), Solmet (Solemnat) et le bois de Briottes (Brittas), ce qui constitue la meilleure preuve d’exactitude de l’identification, sans parler des découvertes de débris d'armes et d’ossements humains faites à différentes reprises aux alentours. Cf. Lot et Halphen, Le règne de Charles le Chauve, t.I, p. 29 etsuiv., avec une carte (p. 33).

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