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X. — LA CIVILITÉ FRANÇAISE

Bien que je sois arrivé de bonne heure à Nevers, j'y passerai cependant la journée. J'ai à voirie château, et, avant tout, j'ai à alléger ma tête de quelques observations que, depuis plusieurs jours, je sasse et je ressasse, j'ordonne, et je réordonne. Je vais en charger le papier.

Les autres peuples disputent aux Français la

palme du courage, la palme du génie, la palme

des arts; aucun, pas même le peuple d'Italie, ne

lui dispute aujourd'hui celle de la politesse ou

de l'entregent. La civilité française est étudiée

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et fait loi dans tout le monde; un petit traité en serait surtout fort utile au Pérou.

Le salut. — En France, un homme salue en ôtant le chapeau ou le bonnet; une femme, en pliant les genoux, en se baissant sur elle-même. Il en est ainsi ailleurs, mais les Français saluent d'une manière plus légère et plus leste : c'est qu'ils saluent plus souvent.

En France, rien de si commun que les saluts; on se salue en allant, en venant, en courant; on se salue de près, de loin, dès qu'on se rencontre, dès qu'on se voit, dès qu'on s'aperçoit.

On ne saurait croire jusqu'à quel point les saluts sont habituels en France, jusqu'où se porte cette habitude.

Lorsque, dans certaines provinces, vous rencontrez dans un chemin l'exécuteur de la justice, que vous reconnaissez facilement à son habit, il ne manque pas de vous saluer : Dieu vous garde de mes mains! vous dit-il d'une voix douce et presque cordiale.

Dans ces provinces, quand ce même exécuteur, au haut de la potence, passe la corde au cou du condamné, il lui dit : Ami, ie roi te salue.

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Enfin, en France, les saints sont même au nombre des devoirs seigneuriaux, d'après la jurisprudence des parlements; et, d'après d'habiles jurisconsultes, les créanciers peuvent les faire saisir comme droits honorifiques.

L'abord. — Lorsqu'un Français en aborde un autre, aussitôt qu'il ôte son chapeau, son bonnet, il met, pour ainsi dire, un visage serein et riant, dont les traits gracieux sont arrangés par les plus doux sentiments du cœur.

Les compliments de l'abord. — Si un Français vous aborde, il vous dit, suivant l'heure : Bonjour, ou bonsoir! Comment vous portez-vous? Il a raison : quand on se porte bien, la santé est bonne; quand on se porte mal, quand on a de la peine à se porter, la santé est mauvaise; quand on ne peut plus se porter, quand on est porté, on ne vit plus.

Les embrassades. — Dans les provinces du midi, les Français s'embrassent souvent, ils prennent souvent, serrent souvent la main; dans \ts provinces du nord, les Français s'embrassent plus rarement, ils prennent, serrent la main plus rarement.

On n'embrasse pas les grands aux joues, aux

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épaules; on les embrasse aux genoux, on leur embrasse la cuisse, la botte. On leur baise la main, les doigts, un doigt.

A l'égard des grandes dames, on se met à genoux, on leur baise la main ou le bas de la robe.

Entre femmes d'un certain rang, les baisers ne sont pas seulement d'amitié, ils sont de droit. Quand on y manque, une femme qui sait son monde ne se fait faute de dire à la maîtresse de la maison : Madame, vous devez me baiser.

Les qualifications. — Si vous parlez à un grand seigneur, à un cardinal, à un évêque, vous lui dites : Monseigneur; si c'est à un chevalier, vous lui dites : Messire ou Monsieur; si c'est à un magistrat, Monsieur ou Monsieurmaître. Vous dites à un avocat, à un médecin : Maître; vous le dites ou vous êtes obligé de le dire au bourreau : car, ainsi qu'autrefois, c'est encore aujourd'hui son droit, comme ministre de la justice. Vous dites aux tout jeunes gens ou écoliers : Mes petits maîtres. Vous dites à un marchand, à un artisan : Sire Denis ! Sire Jean!

Si vous parlez à la femme d'un grand seigneur ou d'un chevalier, vous lui dites : Madame; si

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c'est à la femme d'un gentilhomme, d'un avocat, d'un médecin, vous lui dites : Mademoiselle. Vous dites à la femme d'un marchand, d'un artisan : Dame Perrine, dame Françoise. Dans le midi, on dit aux femmes d'un rang élevé : Madone; aux femmes de la classe moyenne : Done; à une jeune femme ou jeune fille : Done jeune; et, quand elle est belle, on lui dit : Escarrabillade, ancien et joli mot français, qui a vieilli dans le nord, mais qui, dans le midi, est encore dans toutes les bouches. A Paris, aujourd'hui la qualification de Madame commence à descendre même jusqu'aux femmes des avocats, des médecins, même jusqu'aux femmes des libraires, des marchands.

Parmi les personnes de la haute classe, le mari dit à sa femme : Madame, et elle lui répond • Monsieur; le fils, la fille dit à son père, à sa mère : Monsieur mon père, Madame ma mère; le père et la mère répondent : Monsieur, Mademoiselle.

Il est défendu aux évêques de se qualifier du nom de la capitale de leur diocèse. Arrêt du parlement qui défend à févêquede Montpellier de

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s'appeler Monsieur de Montpellier; mais la civilité a cassé cet arrêt.

Lorsque, dans les actes écrits, il s'agit d'un bourgeois, on scie ordinairement en deux la qualification de Monsieur : le sieur Le Blanc, le sieur Le Roux, le sieur Martin. L'esprit de parti a scié encore ce mot dans les écrits polémiques et de controverse ; on y lit : Mon sieur Calvin, mon sieur Théodore de Bèse, le sieur de Montmorenci, le sieur de Guise.

Le tutoiement. — Insensiblement-Tusage de tutoyer se restreint. Il n'y a aujourd'hui que les gens très âgés qui tutoient les gens qui sont très jeunes, que les gens très élevés qui tutoient les gens qui leur sont très inférieurs. On dit vous à une seule personne comme si l'on parlait à mille. Nos grammairiens ont beau lutter contre l'usage, l'usage reste le plus fort. Toutefois, les auteurs tutoient encore le public dans leur préface : Ami lecteur, tu sauras que ce n'est qu'à la sollicitation de plusieurs personnes d'un grand mérite que j'ai entrepris ce livre.

On dit que François Ier ne voulait être tutoyé ni en vers, ni en prose, ni dans les préfaces, ni

Henri IV

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dans les livres; on dit que l'auteur qui aurait pris cette liberté aurait eu le fouet.

Je ne sais si l'auteur du Grand cuisinier de toute cuisine a cru parler à François Ier; mais, contre l'usage ordinaire, il ne tutoie pas son lecteur : «Preneçdti veau et le tranche^ par lopins», c'est ainsi qu'il commence son livre, sans autre introduction ni avant-propos que la gravure du frontispice, où est représenté un homme qui embroche une volaille. C'est ici le cas de rappeler le proverbe français: «La civilité se met à toutes sauces ».

L' éternuement. — Vous êtes dans une maison, dans une assemblée; vous éternuez : tout le monde ôte son chapeau et s'incline. En même temps, tout le monde vousdit : Dieu vous assiste! Dieu vous aide! Dieu vous bénisse! Vous ôtez votre chapeau; vous vous inclinez, vous répondez : Merci! grand merci!

Le moucher. — En France, comme partout, le petit peuple se mouche sans mouchoir; mais, dans la bourgeoisie, il est reçu qu'on se mouche avec la manche. Quant aux gens riches, ils portent dans la poche un mouchoir; aussi, pour

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dire qu'un homme a de la fortune, on dit qu'il ne se mouche pas avec la manche.

Les visites. — Toujours le cœur sensible des Français est disposé à diverses affections. Quand quelqu'un a éprouvé une perte, un accident, enfin quand il souffre, tous ses amis viennent souffrir avec lui; quand il est dans la joie, tous ses amis viennent se réjouir avec lui. S'il ne veut pas les recevoir, s'il veut être seul, tous ses amis laissent dit à sa porte ou qu'ils sont venus pleurer, ou qu'ils sont venus rire.

Les sièges. — Dès qu'une personne entre, la civilité veut qu'on l'invite à s'asseoir sur un grand, sur un petit fauteuil, sur une chaise, sur un banc, sur un coffre, sur une selle. La justice fait aussi aux accusés la politesse de les faire asseoir sur une petite selle, appelée sellette. La justice ne veut pas qu'on refuse cette politesse. Un gentilhomme, pour l'avoir refusée, fut condamné à voirie fouet dans la Conciergerie.

A la maison, on donne par civilité le coin de son feu à la personne qu'on veut honorer, de même qu'on lui donne à l'église le coin de son banc.

La conversation. — Peu à peu, l'ancien usage

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qui obligeait l'inférieur à demander à son supérieur la permission de parler se perd. Il est peutêtre moins à regretter que celui qui obligeait la femme à demander la même permission à son mari.

J'avertis les étrangers que les Français ont les oreilles très chatouilleuses sur certaines expressions. Il n'y a que le roi qui soit dispensé de choisir et de peser ses paroles.

Les jurons. — Il serait incivil de prononcer les mots de Corbleu! Diantre! mais la civilité admet : Ma foi! Par ma foi! On s'est battu si longtemps en France pour la foi, que ce juron est aujourd'hui d'une grande valeur et d'un grand usage. Le juron de Ventre-saint-gris! est le juron du roi, et par conséquent celui de la cour et du beau monde. Le juron de Cadédis ! si fréquent dans les provinces méridionales, réjouit tous les théâtres.

Les démentis. — Il serait encore plus incivil, ou plutôt il serait dangereux de dire : Ce n'est pas vrai! Vous en avez menti! Il n'en faudrait pas davantage pour perdre son fief. Mais on peut dire : Ce n'est pas vrai, sauf votre grâce! Vous en avez menti, ne vous déplaise! Ces paroles

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sont maintenant reçues partout pour bonnes, belles et civiles.

Les excuses. — Lorsque j'arrivai en France, quelqu'un me dit que Cordoue était surleTage. — Vous vous trompez, lui répondis-je, cette ville est sur le Guadalquivir. On m'apprit que j'aurais dû dire : Pardonnez-moi, ou excusezmoi, cette ville est sur le Guadalquivir. La civilité veut qu'on demande pardon ou qu'on fasse des excuses d'avoir raison.

La main. — Quelquefois on dispute pour céder la main, quelquefois pour la prendre; les cours souveraines font volontiers le coup de poing pour la garder. A leur imitation, les cours inférieures se battent et montrent beaucoup de courage. Les abbesses n'en montrent pas moins contre les abbés, et les abbés contre les abbesses; j'entends dire qu'ils plaident dispendieusement, vigoureusement, pour le pas.

Les notaires. — Oh! que les notaires sont civils! Pardevant nous fut présent, en haute personne..., fut présent haut et puissant seigneur..., fut présent noble homme, fut présent honorable homme, sage homme... Dans les écritures du notaire, un homme est toujours haussé

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au-dessus de sa dignité, ou du moins dans sa dignité. Le notaire, poli dans tous les contrats, l'est surtout dans les contrats de mariage : sur son parchemin, il range avec un tact admirable chacun des assistants à sa place naturelle, et prévient toutes les tempêtes de la vanité, en même temps que la sonore magnificence des diverses qualifications qu'il donne charme toutes les oreilles, et, en une soirée, lui fait cent amis.

Les repas. — Je me trouvai dernièrement à un banquet. Une personne, vis-à-vis de laquelle j'étais, ne mangeait ni ne buvait. Je jugeai qu'elle se croyait placée au-dessous de la place qui lui était due. Je fus assez adroit ou assez heureux pour m'assurer que mes conjectures étaient fondées : cette personne était assise à la plus honorable place d'autrefois, au bout de la table; elle voulait l'être à la place la plus honorable d'aujourd'hui, au milieu. Pour le maître de la maison, un des points les plus difficiles de la civilité française, c'est de faire asseoir convenablement les convives.

Et pour les convives, c'est de porter convenablement les santés, de rendre de même celles

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qu'on leur a portées, de les rendre dans l'ordre dans lequel on les leur a portées, et de les rendre rubis sur l'ongle quand on les leur a portées rubis sur l'ongle. Quelquefois à un bout de la table une personne tient haut son verre, a la bouche ouverte, est pressée de boire, et ne le peut parce qu'elle vous a crié : Monsieur un tel, à votre santé! et qu'elle attend que vous lui répondiez : Je l'aime de vous ! Vous êtes quelquefois distrait ou sourd; alors les voisins vous avertissent du coude et de la parole. Pendant tout le repas, les santés se croisent dans divers sens. A la fin on choque, vers un point central, les verres, qui font alors un cliquetis fort singulier, en même temps que les bras des convives forment au-dessous comme un faisceau de manches et de manchettes.

Que j'écrive encore ici qu'en pays étranger les marchands mettent un genou en terre lorsqu'ils portent la santé du roi.

Le laver. — On lave au moins les mains une première fois au commencement du repas, une seconde fois à la fin. Il est civil au maître de la maison de faire circuler à cette seconde fois un bassin rempli d'eau parfumée.

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Quand la personne assise à la première place est une personne de distinction, il est de même civil de lui offrir, en outre, de l'eau à laver la bouche.

Les messages. — Elle ordonne aussi aux messagers de baiser la lettre qu'ils portent avant de la présentera celui à qui elle est adressée.

Les lettres patentes. — Il n'y a guère que le roi qui écrive des lettres ouvertes; quelquefois cependant les grands, les très grands seigneurs, en écrivent aussi.

Il n'y a guère que le roi qui alors fasse contresigner par un secrétaire ses lettres ; quelquefois, cependant, les grands, les très grands seigneurs, font alors aussi contresigner les leurs.

Les lettres missives. — Ordinairement on date ainsi les lettres : De votre maison de Paris; de votre maison de Lyon; de votre maison de Rouen; de votre maison de Toulouse, le tel jour; de votre château du Ménil, le tel jour. Il semble qu'on donne son bien à celui auquel on écrit.

Il semble aussi qu'on se mette à son service, car, si on termine quelquefois les lettres par ces mots '«Je salue vos bonnes grâces; je me recommande à vous; je vous baise les mains; je

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prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde», on les termine le plus souvent par ceuxci : «Votre très humble et très obéissant serviteur, ou par cette abréviation : L'entièrement vôtre ».

Les simples particuliers signent au-dessous de l'écriture, les grands seigneurs à la marge.

Le pli des lettres. — Je pense que la manière de plier les lettres tient aussi à la civilité.

Il est inutile de dire que les lettres patentes ne sont pas pliées ; on y fait deux entailles pour recevoir la queue ou attache qui porte le sceau.

Au siècle dernier, on faisait aussi des entailles aux lettres closes ou missives; on y passait une bande de papier ou de parchemin, suivant que, sur du papier ou du parchemin, la lettre était écrite, et on scellait les deux bouts de la bande, afin qu'on ne pût lire la lettre sans rompre le sceau. Maintenant on la plie d'une manière plus simple, et on se contente de mettre un cachet sur les deux bouts d'un fil qui ferme le côté par où on l'ouvre.

Les femmes, qui ont des secrets à garder au moins autant que les hommes, ne ferment cependant leurs lettres qu'avec un simple cachet de cire d'Espagne.

je l'ai suivi, (page 142)

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