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II. LES GRANDS HOMMES DE LA CHALOSSE

Il y a donc trois jours que je suis en France.

Aujourd'hui, à dix heures du matin, et par un de ces brillants soleils qui semblait comme moi nouvellement arrivé d'Espagne, je parcourais les verdoyantes plaines de la Chalosse, petit pays qu'on trouve quand on sort de la Navarre et qu'on entre dans l'Agenais : voilà qu'une troupe de cavaliers, montés sur de grands chevaux, s'approchent, marchent parallèlement avec moi, une haie entre.

Je ne voyais que leurs têtes, coiffées de bonnets rouges, de bonnets noirs, de bonnets bleus,

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de bonnets blancs. La haie s'étani abaissée, j'ai remarqué aussitôt que la couleur de leurs habits était la même que celle de leurs bonnets. La haie s'étant abaissée encore, j'ai reconnu que ces cavaliers étaient des gens du pays, montés sur de grosbâtons, chevillés de distance endistance, appelés échasses. Au moment où j'allais lier conversation avec eux, ils ont subitement pris un autre chemin et ont disparu.

Les vignerons en échasses. — Je voulais absolument parler à un de ces grands hommes du pays. Je regardais de tous côtés; j'ai enfinaperçu un vigneron taillant dans les branches des arbres ses hautes vignes, se haussant, se baissant sur les chevilles de ses ingénieuses échasses. J'ai été à lui ; il m'a prévenu. — Monsieur, m'at-il dit, n'allez pas plus à gauche, il n'y a jusqu'à la côte sauvage, jusqu'à la mer, que des landes, des sables, des lièges, des pins, que des maisons noires, enfumées de résine, que des femmes noires, sentant la poix, que du pain noir, que des malheureux, que de la misère; au lieu que nos maisons, nos femmes, sont blanches comme celles des villes, et que notre pain est blanc comme celui de Potensac; d'ailleurs,

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ici vous trouverez de belles compagnies de malades, et des eaux au moins aussi minérales, aussi chaudes que celles d'Acqs. — Mais, lui ai je répondu, je ne suis pas malade, je ne viens pas pour vos eaux. — Ah ! tant mieux que vous veniez pour nos vins! ce sont les meilleurs qu'on puisse boire; et quant à la viande, toujours bon mouton, bon porc : car nos bouchers jurent sur l'autel de sainte Quitevte de ne vendre qu'au mois de septembre de la brebis, de la truie, de la chèvre, de la martre; enfin ce pays plaît tant de toute manière que tout le monde veut y demeurer. Toutefois, a-t-il ajouté, n'est pas voisin, c'est-à-dire paysan de la commune ou juridiction, qui veut; et souvent je m'aperçois que, dans le fond du cœur, c'est pour acquérir le droit de voisinage, pour être voisins, que les jeunes gens des environs aspirent à la main de nos jeunes voisines. Mais je n'ai pas tout dit.

Les bergers en échasses. — Monsieur, voyezvous dans la plaine ces troupeaux conduits par des bergers qui, avec leurs longues échasses, vont, viennent, courent plus légèrement que leurs chiens? Ce sont les troupeaux du village; et, comme voisin, je puis y envoyer six vaches,

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douze porcs, dix-huit brebis, soit qu'ils m'appartiennent, soit qu'ils appartiennent à un autre, que je les aie en gazaille, à moitié rapport. Il y a plus : si je suis riche, je puis avoir à moi des troupeaux et les faire pâturer dans tous les champs de la juridiction , qui, après le temps des récoltes, deviennent champ bestialle, pâturages communs. Il faut cependant vous dire que les boeufs, les porcs, les moutons, que mon berger laisserait échapper dans une terre défendue, une terre close, un jeune taillis, ne seraient pas, comme dans certaines juridictions, aux termes de la loi, gracieusement mis dehors, mais qu'ils seraient camalés, pris, tués, rôtis, mangés.

La haute justice. — Voisin ! ai-je dit à ce bon villageois, je ne vous laisserai remettre à la taille de votre vigne que lorsque vous m'aurez appris ce que sont des hommes habillés de rouge, de noir, de bleu, de blanc, que j'ai rencontrés tout près d'ici, il n'y a qu'un moment. — C'est, m'a-t-il répondu, notre justice, que les coutumes appellent la petite cour, mais que nous appelons en riant la haute justice , quand, ainsi que ce matin, elle monte sur des échasses. Elle est composée moitié de gens de robe courte, en

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habits rouges, du maire et des jurés, moitié de gens de robe longue, en habits noirs, du baile et du sous-baile, que vous avez vus accompagnés de leurs sergents et de leurs archers. J'ajouterai, si vous voulez le savoir, qu'elle maintient en crainte et en paix tout le pays. D'abord elle aime la politesse : elle punit sévèrement les démentis donnés devant le maire en habit rouge. Elle aime ensuite l'obéissance : elle punit sévèrement celui qui, rencontrant le maire en habit rouge, refuse de le suivre. Elle n'aime pas les mauvaises odeurs : elle punit sévèrement celui qui étend des cuirs verts sur la voie publique. Elle aime l'ordre : elle punit sévèrement celui qui boit à la taverne après le dernier A ve Maria. Elle n'aime pas le bruit : elle enlève, sans autre forme, les armes à celui qui en porte pendant la nuit. Elle n'aime pas les vagabonds : elle fait payer vingt sous par jour à celui qui n'a ni feu ni lieu, et qui s'obstine à demeurer dans le pays. Elle n'aime pas les bannis : elle permet de tuer ceux qui reviennent pendant leur ban. Elle aime la vérité : elle fait percer la langue aux faux témoins. — Voisin, lui ai-je dit en riant et en pliant les épaules, oh ! je n'en suis pas! je n'en suis pas ! je m'en vais! je m'en vais !

et quand je criais la mort... (page 35)

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