‹ Histoire des français des divers étatsChapitre 6 sur 21 · LE CRIEUR DE MONTAUBAN · texte numérisé non relu

LE CRIEUR DE MONTAUBAN

Il était déjà nuit que j'étais encore à plus d'une lieue de Nérac. Je me hâtais, j'allais bon train; tout à coup, j'ai ralenti ma marche pour entendre la conversation de deux hommes qui me précédaient à une grande distance. L'un parlait si bas que pas un seul mot n'arrivait jusqu'à moi, tandis que l'autre parlait si haut que je me trouvais comme à côté de lui. Il y a apparence que l'homme qui parlait bas venait de dire de quel pays il était, car l'homme qui parlait haut a repris ainsi: — Et moi je suis de Nègrepelisse. — Il y a apparence aussi qu'ensuite l'homme

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qui parlait bas a coulé ses aventures de jeunesse et qu'il a voulu que l'homme qui parlait haut contât aussi les siennes; car, après un assez long espace de temps, pendant lequel je n'ai rien entendu, l'homme qui parlait haut a encore repris : — Volontiers ! volontiers ! je vais à mon tour vous faire connaître ma vie passée.

Je me souviens, a-t-il continué, que, dans mon enfance, le maître d'école me disait, surtout quand je récitais ma leçon sans hésiter : Petit, bien! bien! mais plus bas! plus bas!

Devenu plus âgé, je fus mis en apprentissage à Cailus, petite ville voisine, chez un tailleur qui tirait grand parti de moi, en m'envoyant rendre les habits à ses pratiques. Je ne leur donnais que les mauvaises raisons de mon maître, mais je les en assourdissais. Un jour j'allai rendre au crieur de la ville un pourpoint : il ne put y entrer, il se mit à crier; je me mis à crier encore plus que lui. Aussitôt il me saisit. Je croyais que c'était pour me battre; c'était pour m'embrasser. — Tu as manqué ta vocation, me dit-il : tu ne seras jamais qu'un méchant tailleur, au lieu que tu peux être le meilleur crieur de Gascogne. Je consentis à être son apprenti. Il

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m'apprit d'abord à crier de bas en haut, ensuite de haut en bas. Quand, au sommet de la colline qui domine Cailus, je fus parvenu, avec ma voix, à faire enfuir tous les oiseaux de la vallée et à percer toutes les toitures de la ville, il me reçut maître crieur en me donnant une grande poussée par les épaules, et en me disant : Vat'en crier ailleurs !

Le crieur avec tambour. — Je n'allai pas loin. Je passais près de Moissac ; je vis le peuple assemblé sur l'avenue. Le maire et les consuls adjugeaient au concours l'office de la criée de la ville. Il fallait se faire entendre nettement à la distance fixée; et, pour qu'il n'y eût ni brigue, ni collusion, les concurrents étaient obligés de s'adresser aux étrangers qui passaient sur la route. L'éloignement était grand, personne encore n'avait pu se faire entendre. Je me présente; j'offre de me faire entendre deux fois plus loin. Les consuls refusent d'essayer une chose impossible. Je m'obstine, on me suit. Tout à coup on aperçoit au loin un homme s'en allant fort pacifiquement, ayant l'air de songer à ses affaires; je m'adresse à lui : — Habit gris! où allez-vous? Ribault! truand! gagne-denier! habit gris! où

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allez-vous? Larron, voleur! détenteur du bien d'autrui ! habit gris! où allez-vous? Les consuls et tout le peuple de rire. Il n'entend rien! il n'entend rien ! — Il entend, répondis-je d'un air assuré, mais c'est un homme de bon sens qui ne se fâche pas pour peu de chose. Je repris : Habit gris! où allez-vous? Huguenot! parpaillot! maheûtre ! hérétique! hérésiarque! excommunié! diable errant! A ces mots, cet homme, furieux, rouge de colère, court à moi, le bâton levé. Les consuls et le peuple vont en riant au devant de lui, et lui disent que c'est un concours de crieurs publics, qu'on le reconnaît pour un brave homme et un bon chrétien. Le voyageur continue sa route, le peuple rentre dans la ville, et les consuls me nomment crieur public, malgré les réclamations de mes concurrents, qui disaient que je n'avais pas prouvé que je susse battre le tambour; à quoi les consuls répondaient qu'il importait au contraire que je le battisse fort mal, afin que les cuisinières ou les bonnes femmes qui seraient dans leur ménage ne me confondissent pas avec le tambour de la garnison.

Le jour même, j'entrai en fonctions à la pierre

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delà criée. Je criai d'abord le prix de la nourriture des animaux. Je ne me sentis pas très honoré de battre le tambour pour de l'avoine, du foin et de la paille; mais, peu de temps après, je criai la farine de Moissac, la fleur de la farine de France. Il me semblait que l'abondance générale sortait de ma bouche; j'étais tout glorieux. Bientôt je fus plus glorieux : je criai les hypothèques. J'articulais bien, car je sentais qu'une prononciation peu distincte pouvait ruiner les acquéreurs, les créanciers. Je criai les demandes de permission pour de nouvelles garennes; j'articulais bien aussi ; j'animais les opposants par mes réflexions sur la trop grande multiplicité des lapins et des lièvres, ce qui plaisait fort aux gens qui n'en mangeaient pas, je veux dire à mon auditoire. Le jour vint où bientôt je fus plus glorieux encore : la veille, les sergents me rendaient fort lestement mon salut, les greffiers me regardaient à peine, le prévôt ne me regardait pas; le lendemain, le bail de leurs offices ayant expiré, j'en criai le renouvellement de la ferme : Qui veut être sergent? Qui veut être greffier? Qui veut être juge? Qui a de l'argent? qui a de l'argent? Je criais bien fort afin de leur

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attirer plus de monde aux enchères, de leur accroître le nombre des surdisants, de faire changer de main leurs offices; et peut-être j'y aidai un peu.

Le c rieur avec trompette. — Quel plaisir de se croire élevé, haut! mais quelle peine aussi de se trouver bas, très bas ! Un dimanche d'hiver, je me rencontrai par hasard tête à tête dans une taverne avec le crieur de Bordeaux; par un autre hasard, la conversation vint à tomber sur les crieurs. Le crieur de Bordeaux ne me connaissait pas ; il me dit qu'il regardait par-dessus l'épaule tous ces pauvres petits crieurs municipaux qui publient les ordonnances de police aux hôtels-de-ville, en frappant avec un bâtonnet ou une baguette sur les boiseries de la fenêtre pour qu'on fît silence; qu'il ne considérait guère plus tous ces crieurs à tambour qui sont obligés de se geler les mains, de battre leur tambour à la pluie, à la neige. Je ne le connaissais pas non plus. Je lui demandai quel était son état. — Je suis, me répondit-il, crieur à Bordeaux, où l'on rirait d'un crieur qui ne sonnerait pas d'une trompette et qui ne sonnerait pas d'une trompette d'argent. Aussi, ajouta-t-il,

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nous ne crions jamais que de gros poissons, de gros tonneaux de vin ; aussi les ordonnances de police nous font cet honneur qu'elles veulent que les rues les mieux balayées soient celles où le trompette passe. Je voudrais que vous entendissiez ajourner trois fois un accusé fugitif, et avec quelles fanfares et avec quel éclat de voix on lui crie, à la quatrième, que, si dans le temps prescrit, il ne se présente, il sera, d'après l'arrêt du parlement, réputé coupable. J'ai, moi qui vous parle et qui choque le verre avec vous, crié à cinq, six trompettes, c'est-à-dire à cinq, six différents endroits de la ville, la censure et la brûlure de fort grands livres, et, seulement à cause de cela, je m'en crois autant que les crieurs de Dijon, qui se vantent de publier, tous les ans, la nuit, dans les rues, le ban des vendanges, au milieu des flambeaux, et plus que les crieurs, ou viza, ou trompettes de Montmorillon, qui se vantent aussi de percevoir un denier par sac de blé vendu au marché.

A l'instant, la honte et la douleur me prirent; je me levai, sans achever mon vin, sans dire qui j'étais. J'allai à la municipalité, où, avec de grandes politesses, de grands remerciements, je

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posai mon tambour sur la table, et à l'instant même je partis.

Ce n'est point place facile à trouver que celle d'un crieur avec trompette d'argent. Inutilement je suivis le cours delà Garonne, de la Dordogne et du Gers. Partout il n'y avait que des places à tambour, à trompette de bois, et tout au plus à trompette de cuivre. Je trouvai pis : je trouvai même des municipalités où le criage était affermé; j'en trouvai même où les profits en étaient partagés avec le seigneur. Cependant, à force de courir tous les coins et recoins de la grande Gascogne, je rencontrai une municipalité qui m'offrit, à cause de ma voix, la, trompette, qui était, sinon d'argent, du moins argentée; je ne dirai pas où, parce que c'est le secret de la ville. J'acceptai.

Le crieur avec clochettes. — J'étais partout franc et noble ; je me plaisais à passer les ponts, les bacs à péage, car, au lieu de tirer ma bourse pour payer, il me suffisait de tirer de dessons l'habit ma trompette. Je vivais heureux; j'avais été habillé de neuf; je gagnais beaucoup d'argent; je faisais grande chère; je recevais chez moi les crieurs, les crieuses, tous les gens de

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mon état; je leur donnais, aux hommes du vin rouge, aux femmes du vin blanc, mais toujours du vin de mon ordinaire, du vin du pays. A la lin, je fus obligé de changer de vin : ce fut pour un crieur juré de Paris, qui allait je ne sais où. Aussitôt qu'il me dit qui il était, je le fis mettre au haut bout de la table. Cependant, je m'en tins d'abord à mon vin tant qu'il me parla de l'usage et de la manière de crier les choses perdues, les enfants égarés; mais je lui donnai du vin de Bordeaux quand il m'apprit qu'à Paris les crieurs, ayant une serviette blanche sur le bras, une bouteille pleine dans une main, un verre bien rincé dans l'autre, faisaient, aux funérailles de leurs camarades, boire le public à la santé du défunt ; et je lui donnai du vin le meilleur et le plus cher quand il m'apprit ensuite ce que je vais vous répéter. — J'étais, me dit-il, moi, un des vingt-quatre crieurs vêtus d'une robe noire, armoriée devant et derrière, qui allèrent au Parlement crier la mort de Charles IX. Dès que nos quarante-huit clochettes se firent entendre, les deux battants de la porte s'ouvrirent à la fois, comme d'eux-mêmes ; nous nous rangeâmes contre la muraille, en face des juges,

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tous en robe rouge, et, après avoir sonné deux fois nos clochettes, nour criâmes : Nobles et déistes personnes, prieç Dieu pour V âme de tre% haultj tre^ puissant, tre% vertueux et treç magnanime prince, Charles, par la grâce de Dieu, roy de France tre% chrestien , neuvième de ce nom ; prieç Dieu qu'il en ait Vâmel Nous sonnâmes encore deux fois nos clochettes ; nous sortîmes, et la justice reprit son cours. Ces redoutables paroles : Nobles et dévotes personnes me revenaient sans cesse. Je me disais qu'elles pouvaient sortir aussi de ma bouche; que, dans mon état ,ma voix pouvait me mener à tout; que je pouvais être crieur avec clochettes, crieur juré de Paris, comme un autre, plutôt qu'un autre, et que le roi de France actuel pouvait mourir aussi bien quand je serais en charge que quand je n'y serais pas.

Dès ce moment, je pris en dégoût ma trompette argentée, et bientôt je trouvai l'occasion de la poser.

Une nombreuse troupe de voleurs épouvantait les campagnes. Je suivis volontiers les juges qui faisaient lever et armer le peuple, je sonnai volontiers de la trompette, je criai volontiers:

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mais, lorsque ces voleurs furent pris, et qu'ils eurent été condamnés à être fustigés au son de la trompette, je refusai d'en sonner. Le maire me dit que c'était pour perdre ma place ; je lui fis signe que j'y consentais. Je quittai aussitôt la ville.

Je ne balançai pas longtemps sur ma route, je me dirigeai vers Paris. Nous les crieurs, nous sommes connus au loin. Au moment où je sortais de Montauban, le premier consul, qui connaissait ma voix, et qui peut-être me guettait, m'arrête, m'amène à l'Hôtel-de-Ville. On me <lit qu'à Paris, où j'allais chercher tant d'honneurs, je serais tenu de publier le prix des alouettes, des mauviettes ; de publier ce qu'il en coûtait pour les faire plumer, les faire larder, les faire rôtir. Ensuite on me pria de crier, afin de m'applaudir; on m'applaudit tant que je m'engageai comme crieur avec clochettes. Vous me direz qu'à Montauban je ne devais pas crier la mort des rois. Hélas ! je ne le sais que trop; et, de plus, j'eus d'abord des désagréments qui, plusieurs fois, me donnèrent envie de reprendre ma route : car, lorsque je criais dans cette ville, peuplée moitié de catholiques, moitié de pro-

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testants, les fêtes des confréries, souvent les protestants m'accueillaient par des huées; et quand je criais la mort de fort honnêtes prolestants, après les noms desquels j'étais obligé, à cause de leur qualité d'anciens consuls ou de notables bourgeois, d'ajouter: «de bonne mémoire », souventj'entendais à droite et à gauche les catholiques insulter à leur mémoire. Je voulais, comme de raison, prendre le parti de mes morts, et à chaque pas j'avais dispute. Mais depuis redit de Nantes, l'édit de pacification, de liberté de conscience, on me laisse crier en paix. Toutefois, ce qui surtout me retient à Montauban, le voici : quand les portiques de la grande place retentissent du bruit de mes clochettes et du son de ma voix, je suis entendu des gens qui me connaissent, qui m'ont vu naître, des gens de mon pays, venus au marché. Allez-moi dire qu'à Paris, aux lieux du triomphe des crieurs jurés, à la place Maubert, à la grande halle, je pusse être entendu des gens de Négrepelisse!

Les péages perçus aux barrages... (pige 38)

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