LES POSTES FRANÇAISES
Que de ressemblances de caractère, d'esprit, de figure, même de physionomie, dans la nombreuse race humaine, éparse sur toutes les parties du globe! Que d'Espagnols qui n'ont jamais quitté, qui ne quitteront jamais l'Espagne, j'ai vus en France! J'y ai retrouvé, entre autres, mon barbier, mon cordonnier, mon tailleur; mais ils tenaient ici un rang bien différent : ils étaient, l'un chevalier du Saint-Esprit, l'autre évêque, l'autre président. J'y ai retrouvé aussi le bon et jovial duc de Médina, qui m'honore depuis
longtemps de sa bienveillance. Dieu sait mieux
que moi comment, dans un relais, il existe un valet de poste si semblable de corps et d'esprit à un aussi grand seigneur!
Les maîtres de poste. — Il avait pris aujourd'hui envie à mes mules, ou à mes gens, d'aller fort vite. Un valet de poste, la vraie ressemblance du duc de Médina, nous suivait de fort près; enfin il nous a atteints, et il était près de nous dépasser, lorsque je lui ai adressé la parole. — Chevaucheur, lui ai-je dit, combien de lieues d'ici à Aucb ? — Dix. — Et d'ici à Toulouse? — Quinze. — Chevaucheur, lui ai-je dit encore, êtes-vous maître de poste? — J'aurais l'écusson du roi sur l'épaule, m'a-t-il répondu ; mais j'espère l'y avoir bientôt. Monsieur, a-t-il ajouté, regardez-moi bien : je n'ai pas un beau nez; allons, convenez-en! il n'est pas beau. — Véritablement, ce brave garçon avait un grand vilain nez, fait dans le même moule que celui du respectable duc de Médina. — Eh bien! a-t-il continué, je n'en ai pas moins obtenu la main de Marcelle, la fille unique de mon maître de poste, dont je vais être le successeur; et, pour cela, je n'ai eu qu'à raconter l'histoire que je vais vous raconter aussi, sans que ni vous ni moi en don-
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nions un coup d'éperon de moins à nos montures.
Du temps du roi Charles VIII, en l'année 1495, il y a un peu plus de cent ans, il fut défendu aux maîtres coureurs de poste, sous peine de la vie, de se charger d'aucune dépêche du pape. Le père de mon grand-père, pour gagner quelque argent, s'en chargea ; il fut surpris. Le prévôt lui accorda la vie; mais il lui fit donner le fouet dans toutes les rues de la ville. Le père de mon grand-père et mon grand-père tâchèrent de détruire toutes les traces de ce jugement; mais mon père fut assez heureux pour en découvrir l'original au greffe. Il en demanda trois expéditions en bonne forme, et il se servit d'une pour épouser, malgré son vilain nez, une jeune fille, à la famille de laquelle il prouva qu'il descendait d'un des maîtres de poste institués par Louis XI. Mon frère aîné, qui a aussi un vilain nez, s'est servi d'une autre expédition pour se marier à une jolie, et, qui plus est, riche fille; et moi, dont vous voyez le nez, je suis, au moyen de la troisième expédition, près d'en faire autant.
Les maîtres de relais. — Mais écoutez encore : Un jeune maître des nouveaux relais des che-
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vaux à louer pour le service des voyageurs, pour les voitures des charretiers, pour le halage, pour le labourage, dont le nez était bien fait, en voulait aussi bien que moi à Marcelle, à qui on a eu de la peine à faire comprendre que ce beau galant ne lui convenait pas. Il fallait entendre parler ou plutôt entendre rire son père! Les voyageurs qui montent les chevaux de relais, disaitil, ne peuvent, à peine de trente francs d'amende, les faire galoper, et cela doit être, car ce sont tous avocats, médecins, marchands ou bourgeois. J'en avais là assez de son histoire; je l'ai interrompu. Chevaucheur! combien ont pour gages les maîtres de postes? — Suivant les relais, cent quatre-vingts, deux cent quarante livres; les maîtres de poste de la cour en ont trois cent soixante. — Chevaucheur! combien ont pour leurs gages les maîtres de relais? — Il me tardait que vous me fissiez cette question. Rien. Le prix des postes. — Chevaucheur! lui ai-je dit encore, combien paient ceux qui courent la poste? — Qu'ils la courent à trente chevaux, comme plusieurs grands seigneurs, ou bien à cent, comme le roi, c'est dix sous par poste et par cheval. — Chevaucheur! pourquoi dans le
Livre des postes la grande province de Bretagne est-elle en blanc? — C'est que les états ne veulent pas qu'on y coure la poste. — Chevaucheur! portez-vous les lettres des particuliers? — La poste porter les lettres des particuliers ! La poste a été instituée pour porteries dépêches du roi, qui nous sont d'ailleurs payées outre nos gages; elle n'a pas dérogé, elle ne dérogera pas. Ce serait bien beau qu'on vînt crier devant ma porte comme devant les basses fenêtres grillées des messagers: Une lettre pour moi! Une autre pour moi! Un sac pour moi! Un paquet pour moi ! Un pot de beurre pour moi ! Un saucisson pour moi! Un panier de gibier pour moi ! J'aimerais mieux recevoir, dans toutes les rues, le fouet de mon aïeul, ou, qui pis est, renoncer à la belle Marcelle.
Le prix des relais. — Chevaucheur! combien de lieues par jour doit faire un cheval de louage, pris au relais? — Douze, quinze lieues. — Combien par jour paie le voyageur? — Vingt sous, et il peut porter derrière lui une mallette; mais s'il a une malle, il est obligé de prendre un cheval mallier et un guide. — En sorte que le maître de relais confie son cheval au voyageur qui
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n'a pas de malle? — Sans doute; seulement le voyageur reçoit un billet, qu'il remet avec le cheval au premier relais, où on lui donne un autre billet et un autre cheval ; ainsi jusqu'à la iin de sa route. — Fort bien, pourvu que le voyageur soit un homme honnête et qu'il ne s'enfuie pas sur le cheval. — Oh ! le cheval est toujours marqué de la lettre initiale du nom de la ville on du lieu du relais. — Monsieur, a-t-il ajouté, je dois pour l'acquit de ma conscience, vous dire, avant de vous quitter, que les maîtres de relais sont, comme les maîtres des postes, exempts du guet et du logement des gens de guerre; qu'ils ont le même chef, le contrôleur général des postes. Mon rival aurait dû s'en prévaloir auprès de Marcelle; mais, le plus souvent, il n'y a rien de plus bête qu'un joli nez.
On a vu s'établir des cocher.