VI. ' — LES VOITURES FRANÇAISES
J'allais partir, quand la porte de la petite salle de l'auberge où je m'étais fait servir en particulier s'est ouverte. Je croyais que c'était mon valet Dominique ; j'ai vu entrer un inconnu. — Monsieur, m'a-t-il dit, (il s'est repris en portant les yeux sur mes panaches et sur mon manteau de velours passementé d'or). Messire, je viens vous proposer d'acheter un joli petit chariot, qui n'est qu'un joli petit coche quand j'y suis, qui deviendra un joli petit carrosse quand vous y serez. — Mon ami, lui ai-je répondu, je vais, je viens, je reviens, je tourne, je retourne; je
48 LA FRANCE AU XVIe SIÈCLE
change de direction comme le vent : les mules me conviennent mieux, je vous remercie. J'ai prononcé ces derniers mots en le congédiant de la tête et de la main. Il s'est assis ; il a continué à parler. — Mon ami, lui ai-je dit en l'interrompant assez brusquement, je vois que vous êtes en même temps et faiseur de coches et sellier; mais je n'ai pas non plus besoin de selles. — Messire, m'a-t-il répondu, je ne suis ni l'un ni l'autre. — Qu'êtes-vous donc? — Vous allez le savoir, m'a-t-il répondu en s'établissant sur son siège; mais, avec votre permission, il faut que d'abord je prenne les choses d'un peu haut.
Les messageries. — De tout temps, ou du moins je ne sais depuis quel temps, il y a eu des messagers d'université qui se chargent de conduire les écoliers aux villes où ils font leurs études et de les reconduire chez eux. Je l'ai été, mais j'avais continuellement mes oreilles remplies de latin, de grec, d'hébreu, que je n'entendais pas de mauvaises raisons, ou de mauvaises paroles, que je n'aurais pas voulu entendre. Je laissai lacet état, et tous les jours je m'en félicite.
Les messagers des sénéchaussées et des bailliages sont plus modernes. Leurs offices sont
LA FRANCE AU XVIe SIÈCLE 49
aujourd'hui devenus héréditaires. Ces messagers se chargent de porter au parlement les procès qui doivent y être jugés par appel et de les en rapporter. Ils se chargent aussi, depuis Tannée 1576, en concurrence avec les messagers des universités, de porter les lettres du public, pour chacune desquelles on donne huit, dix, douze deniers, suivant la distance. J'ai encore essayé de cet office. Toutes les semaines, j'allais à Bordeaux porter au greffe du parlement, ou en rapporter, les sacs des procès. Je m'étendais la nuit, je dormais fort bien sur ces monceaux de chicanes et de mensonges qui empêchaient de dormir tant d'autres. J'étais bien payé, j'avais par sac deux sous par lieue; mais le greffier me dit de lui en rendre deux deniers, sinon qu'il ferait porter les procès par un autre, et que j'aurais un office sans fonctions. Je lui rendis deux deniers. Bientôt il en voulut quatre, bientôt huit. Je les lui rendis. Enfin, il voulut douze deniers, c'està-dire partager. Je refusai. Dans ce temps, le roi n'avait pas encore ordonné que ce transport fût exclusivement fait par nous, et, le greffier l'ayant donné à un autre, j'allais et je revenais presque à vide; je fus donc obligé de quitter mon
^O LA FRANCE AU XVIe SIÈCLE
oftice pour n'avoir pas voulu me laisser écorcher. Messire, que Dieu vous préserve de jamais passer par les griffes des greffiers !
Les coches. — Vous avez vu, a-t-il poursuivi, ce que j'ai été; vous allez maintenant voir ce que je suis, et comment l'un m'a mené à l'autre.
Nos pères et nos grands-pères s'étaient, jusqu'à nos jours, contentés ou des chevaux de louage, ou des chariots des écoliers, ou des chariots des procès des bailliages; ils avaient jusqu'à nos jours patiemment enduré le soleil, la pluie, les bruyantes incivilités des jeunes gens, la fatigante mobilité, la fréquente dislocation des sièges faits de paperasses. Mais enfin ils se sont lassés, et sur les principales routes on a vu, comme en Italie, s'établir des coches ou chariots rembourrés en dedans, couverts de cuir en dehors, garnis de sièges et de rideaux, qui correspondent d'une ville à l'autre. Maintenant, quelque temps qu'il fasse, vous pouvez, avec une valise du poids de quatre livres, aller de Paris à Rouen pour soixante-dix sous, et de Paris à Orléans pour soixante-quinze. Je cite ces tarifs parce qu'ils ont été en général suivis dans ce grand nombre de villes où la dame de Fon-
LA FRANCE AU XVIe SIÈCLE 5 I
taine et d'autres personnes à son exemple oit établi des coches. Quand je suis venu ici, il m'a semblé qu'il pouvait aussi y en avoir un; il m'a bien semblé, car, au bout de quelques semaines, celui que j'avais fait faire, qui est fort bien construit, fort beau, qui est celui que je vous ai offert et que je vous offre encore, s'est trouvé trop petit. Il est même à croire que celui dont je me sers maintenant se trouvera bientôt encore trop petit; et je vous l'offrirai de même, si vous repassez et si vous en voulez un plus grand. Il s'est levé. Messire, a-t-il ajouté, je ne veux pas vous retenir plus longtemps ; je me borne à vous dire qu'enfin je me trouve aujourd'hui fort heureux, car, lorsque j'ai satisfait aux droits de notre chef, le commissaire général surintendant des coches publics, je régis, je gouverne, je suis roi dans mon coche. Les voyageurs ne cessent de me gracieuser. Et quand nous sommes arrivés, ils croient ne m'avoir jamais assez payé de ce que j'ai bien graissé les essieux, de ce que je les ai menés doucement, surtout de ce que je ne les ai pas versés. Croyez en toute vérité que souvent, pour recevoir les témoignages de leur reconnaissance, il me faudrait plus de deux mains.
.. monté sur un fort bel àne. (pag-e ."33)