TISSERANDS EN LAINE
Je fus très content des réponses et des connais sances de Vincent. Je l'encourageai. Maître Vincent, lui dis-je, parlons maintenant du travail des étoffes ; c'est le plus important. Je viens d'apprendre que les laines de la ferme de l'abbaye arrivèrent hier ; nous allons examiner quelles opérations elles doivent subir depuis l'instant où les brebis en sont dépouillées, jusqu'au moment où elles sont posées sur les épaules des respectables dames de ce couvent.
Je vous suppose déjà reçu frère convers de la maison. Voyons un peu , qu'allez vous faire ? Vincent me répondit : Je porterai d'abord les laines dans les chaudières pour les dégraisser , les laver ; ensuite je les étendrai au séchoir. Dès qu'elles seront sèches je les battrai, je les trierai en deux parts; d'un côté je mettrai les laines longues, propres à la chaîne ; de l'autre les laines courtes, propres a la trame. Je graisserai ensuite les laines delà chaîneavec du sa n-doux ou du beurre3f!, après quoi je les peignerai; et puisque maintenant le roi trouve bon que nous cardions celles de la trame H;, je les carderai. Je ferai ensuite filer à la quenouille les premières, et seulement au rouet les dernières10.
Maître Vincent, lui dis-je, combien de marches mettez-vous à votre métier ? Mon frère, me répon-
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dit-il , deux pour les étoffes à pas simple , comme
le drap; trois, quatre, pour les étoffes croisées35'.
— Combien de portées ou fils à la chaîne de votre drap? — Suivant le genre ou la qualité des draps , tantôt quatorze cents, tantôt dix-huit cents35". — Votre chaîne est collée, vous la tendez sur l'ensouple355, vous tissez, vous avez tissu toutes vos pièces de drap ; quels sont les apprêts que vous leur donnerez? — Je les foulerai au moulin pour les dégorger et les feutrer35'; je leur donnerai un trait de chardon pour tirer en dehors le poil de la laine35; je les foulerai encore, et quelquefois je les soufrerai356; quelquefois aussi je les tondrai avec de grandes forces ; lorsqu'on me demandera des draps tout prêts357, je leur donnerai encore un léger trait de chardon ; je répéterai une , deux fois ces opérations. Enfin, si je ne veux pas les laisser en blanc je les enverrai au teinturier, sinon je les presserai 358, je les calendrerai359. — ■ Combien de longueur donnerez-vous à votre pièce de drap ? — Quinzeaunes. — Et de largeur? — Sept, huit quarts360.
— Si le tisserand donnait des dimensions moindres à ses pièces, que luiarriverait-il? — Ilaurait le poing coupé36' ; et c'est bien fait, tant pis pour les voleurs : les honnêtes tisserands ont toujours voulu conserver leurs deux mains pour dire le chapelet.
Vincent ne me parut point d'ailleurs étranger à la manière de fabriquer les bures, les serges, les brunettes , les camelots , les étamiues "'6\
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Avant que je m'en allasse, madame l'abbesse me demanda, par un signe , si j'étais content. Je lui répondis, par un autre signe, que je Tétais. Vincent a dû être reçu.
Voici les prix que m'a donnés ce bon tisserand : il les connaît mieux que personne.
La livre de laine, quatre sous363.
L'aune de drap, quarante sous "M.
L'aune de blanchet, six sous 6j.
La manière dont j'accueillis Vincent le rassura si bien, que pendant la conversation il se permit quelques traits degaîté : entre autres , il me dit en riant, qu'à Paris, à la fête de la confrérie des drapiers, les frères de saint François n'avaient qu'une portion de pain , et que le roi avait une portion de viande366. Je lui répondis que cela devait être ; que les Cordeliers n'avaient jamais passé pour les plus
gourmands.