‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 73 sur 96 · LA COUR DES PRIJNCES · texte numérisé non relu

LA COUR DES PRIJNCES

Épître lxxxii.

Frère André, c'estlorsque le Dauphin était prieur des jacobins de Paris' que je l'ai connu, et non, comme vous le croyez, lorsqu'il était dans sa capitale du Dauphiné. Un jeune profès jacobin de mon âge m'emmenait quelquefois avec lui pour voir son confrère Humbert II qui, à cause des habits de mon ordre, me distinguait dans la foule des autres religieux, et même ne dédaignait pas de me faire approcher et de s'entretenir avec moi.

Je suis fâché de ne pouvoir répondre à toutes les questions que vous me faites sur la cour ; mais , bien que je ne l'aie point vue, je répondrai à quelques-unes. Je vous dirai d'abord que la cour du Dauphin était, pour les officiers et les grands-officiers, la cour du duc de Lorraine, du duc de Bretagne, du duc de Bourgogne, du comte deFoix, du roi de Navarre2, ou, £i vous voulez, quelle était, mais en petit, la cour de France : pour l'étiquette et pour ce que les gens du monde nomment les plaisirs, surtout pour les cabales, les intrigues , les rapports, les délations, les calomnies, la malice, la méchanceté, n'en doutez pas, elle était encore, en petit, la cour de France.

iîio XIV SIÈCLE.

Je puis surtout vous parler avec connaissance de la manière dont on vivait à la cour du Dauphin.

Ainsi que dans toutes les grandes maisons bien réglées, on y faisait cinq repas*, savoir : le matin des jours qu'on ne jeûnait pas, le déjeûner, le repas de dix heures, ou le décimheure, par abréviation le décimer*, par plus grande abréviation le dîner; le deuxième dîner ou le deuxième décimer, le rédécimer, encore par abrévation le rescimer5, le souper, où Ton ne mangeait pas plus de soupe que nous n'en mangeons6; enfin, le repas de la nuit, que les gens du monde ont pris de nous et appellent, comme nous, la collation, bien qu'ils n'y fassent pas, comme nous, les collations des écritures et des livres thélogiques7 ?

Les jours ordinaires, le Dauphin se faisait servir à dîner un potage au riz, aux poireaux ou aux choux, une pièce de bœuf, une autre de porc salé, un entremets de six poules ou de douze poulets partagés en deux, une pièce de porc rôti, du fromage et du fruit" ; à souper, une pièce de bœuf rôti, un entremets de cervelle, de pieds de bœuf au vinaigre, du fromage et du fruit9. Les autres jours c'était d'autres mets, dont l'espèce et la quantité étaient de même fixées10. Les barons de la cour avaient toujours la moitié de la portion du Dauphin, les chevaliers le quart, les écuyers, les chapelains le demi-quart. Les distributions de pain, de vin étaient faites dans les mêmes proportions; tel rang,

XIVe SIÈCLE. isi

tel poids, telle mesure1' : en sorte que la jeune et délicate baronne avait quatre pots de vin, lorsque le chantre ou le chapelain n'en avait qu'un13.

Il y avait aussi, comme dans les autres cours |J, deux fois l'année , une livraison d'étoffes de soie , de draps , de fourrures et de souliers , dont la qualité et la quantité répondaient aussi au rang de ceux à qui elle était faite '4.

Frère , le monde ne cesse de nous regarder. Les petites cours sont aujourd'hui réglées , à certains égards , comme des couvens ; il en est de même des grandes. J'espère vous le prouver incessamment , en vous parlant de la cour du roi , sur laquelle je dois aussi vous satisfaire. Je m'arrêterai là pour aujourd'hui , frère André : je n'ai plus rien à vous dire , je crois vous avoir tout dit.

Ecrit à Tours , le neuvième jour du mois de février.

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