LA COUR DU ROI
Épître lxxxiii.
On peut, sans crainte de réplique, sermoner les jeunes femmes et les jeunes filles ; l'aveu des faiblesses de leur âge et de leur sexe, qu'elles viennent faire au tribunal de la pénitence , les rend toujours
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respectueuses ; mais il n'en est pas de même lorsqu'elles ont passé trente-cinq ou quarante ans. Frère André , qui ne sait cela dans notre état, pour peu qu'il ait de sens et d'expérience ? Eh bien ! un religieux en charge, que j'ai rencontré dans le monde, ne le savait pas ; aussi fut-il bien mal mené en ma présence. Je ne vous parle pas de loin ; ce que je vais vous dire est de la semaine dernière. Du reste, soyez tranquille, ce n'était pas un des nôtres.
Je vous ai rappelé , il n'y a pas long-temps , le grand bailli de Touraine: vous en souvenez-vous de ce bon seigneur ? eh bien ! il est toujours tel que vous l'avez connu ; il accueille toujours avec la même bonté les Cordeliers, les Jacobins et les autres religieux. Il y a quelques jours que je lui fis ma visite. Je trouvai la salle remplie de gens du plus haut rang : dans le fauteuil de la maîtresse de la maison était assise une grande dame qui tenait le haut bout, et, en quelque manière, faisait les honneurs de la conversation. Elle dit quelque chose qui ne me parut offenser ni la religion ni les mœurs ; il n'en fut pas ainsi pour le jeune sous-prieur des jacobins qui en jugea différemment et qui prit sur lui de vouloir corriger devant tout le monde la grande dame ; mais celle-ci, déjà aguerrie par lage , se retourna fièrement vers lui et lui dit qu'elle n'avait fait guère que répéter les propos de certaines personnes qui véritablement ne devaient pas être d'une grande autorité ; et elle cita des cardinaux illustres
dans toute la chrétienté , des évoques célèbres par la sainteté de leur vie , des docteurs qui sont aujourd'hui les lumières de l'église : elle ajouta, en terminant sa réponse, qu'elle avait ouï dire à ces mêmes personnes que rien n'était ni plus dangereux, ni plus ridicule que le zèle indiscret de gens , qui, faute de bons yeux, ne peuvent jamais bien voir, qui , faute de bonnes oreilles , ne peuvent jamais bien entendre. Frère André, que faisait cependant le jeune sous-prieur ? il ne savait que répondre , quelle contenance tenir. Et , de son côté, que faisait le frère Jehan ? Placé au milieu de grands seigneurs, de chevaliers chaussés de souliers dorés, vêtus de velours , d'écarlate l , il portait honorablement la glorieuse robe d'étoffe grise , ceinte du glorieux cordon de chanvre; il ne compromettait ni son habit ni son cordon par ses imprudences : et comme le jeune sous-prieur des jacobins , qui a le défaut d'être un peu suffisant , avait besoin de cette leçon, il la lui laissait tranquillement donner.
Quelques instans après , la grande dame m'adressa la parole , bien que je fusse assez éloigné d'elle, et, d'un ton de voix élevé, mais poli, elle me dit : Beau père, connaissez-vous un de vos religieux nommé Sosthène ? — Madame , lui demandai-je à mon tour , parlez-vous du frère Sosthène de Paris? — Oui., beau père. — En ce cas, je le connais , à telles enseignes , que j'ai été son compagnon lorsque nous allions dire la messe au château
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de Cachan, où était alors la cour". — Ah ! beau père, s'écria-t-elle avec un soupir , vous avez donc été à la cour? vous êtes bien heureux. — Madame , je n'ai été qu'à la vieille cour. — Madame , dit alors le sénéchal de Périgord , parent du grand bailli de Touraine et son hôte, en ce cas , je suis plus heureux , car j'ai été à la nouvelle , et j'y suis encore. — Messire , lui dit la grande dame , en laissant échapper un autre soupir : je pourrais , moi , y être aussi aujourd'hui , si ma mère , à qui on offrit pour moi une place de demoiselle de la reine3 , ne l'eût refusée. Ma mère était fort dévote , elle ne le voulut point , par des raisons qui étaient peut-être moins fondées qu'elle le croyait , m'exposer au milieu d'une jeune et nouvelle cour. — Madame , lui dit le sénéchal , mon père était aussi fort dévot ; mais comme je n'étais pas trop beau garçon , il crut devoir accepter pour moi une place de page des écuries qui lui fut offerte; car tout le monde connaît le chemin qu'on fait souventen sortant de ces places : on est archer , homme d'armes , chevalier, et enfin pourvu d'une bonne charge de judicature 4. C'est par là que je suis passé ; mais avant d'arriver , le chemin est long. — Mon Dieu ! que vous dûtes être étonné , dit la grande dame au sénéchal , lorsque vous arrivâtes à la cour. — Madame , lui réponditil, j'avais vu la ville de Périgueux et le château du comte de Périgord ou Pierregord , comme on disait autrefois et comme on dit encore aujourd'hui dans
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le pays5. Je croyais qu'il ne me restait rien a voir; mais lorsque j'entrai à Paris , lorsque je parcourus les magnifiques rues du Marais 6 ; lorsque le Louvre et les maisons royales , avec leurs innombrables fenêtres à grandes croix de pierre , au milieu de leurs grands jardins dessinés en grandes planches de légumes, bordées de lavande et de marjolaine7 fleuries, s'offrirent à moi, je reconnus combien je m'étais mécompte.
Tout alors m'étonnait ou me surprenait : par exemple, je ne pouvais m'accoutumera l'écusson de France , que j'avais toujours vu parsemé de fleurs de lis sans nombre , et que je voyais pour la première fois, dans les nouveaux édifices, réduit à trois fleurs de lis". Il me semblait que c'était la France réduite, après le traité de Brétigni, à un petit nombre de provinces.
A cette surprise on succéda un autre d'un genre bien différent.
Un jeune paysan de notre terre , auquel mon père avait fait donner une place de galopin 9 dans les cuisines de la cour, vint au-devant de moi. Il était mieux habillé que notre bailli. Pierre , lui dis-je , certes je te félicite , il faut que tu sois monté à un des premiers grades de ton nouvel état. Oh ! mon très cher messire, me répondit-il, à la cour il n'en va pas ainsi au jour actuel. L'avancement est ici fort difficile. Dens la partie où je me trouve , nous avons pour chef le maître queux10 , qui a sous
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lui les cuisiniers , qui ont au-dessous les potagers , qui ont au-dessous les hâteurs, les valets tranchans, les valets de nappe , les valets de chaudière , les valets décuelle , les buschoyers , les sert-d'eau , les porteurs d'eau , les tourneforoche , les souffleurs , les cendriers, les galopins11. Je suis devenu tournebroche , et c'est beaucoup : il m'a fallu bien des protections pour l'emporter sur mes concurrens. Le département des cuisines , que me fit parcourir Pierre, et dans lequel se trouve la poissonnerie , la saulcerie , la pâtisserie, la fruiterie et la confiserie , est un monde ; la paneterie est un monde ; la bouteillerie, un autre ; la sommellerie, la buanderie , la lingerie sont des mondes ; la vénerie, qui comprend la grande et la petite écurie , la louveterie , la fauconnerie , sont encore des mondes , de grands , de très grands mondes a.
Eh bien ! madame, ces inondes ne forment que les diverses parties du service général de la cour de France, où le maître-d'hôtel , le panetier , le tranchant, le queux sont chevaliers1" , où les simples sommelliers de la chambre , du matelas, des épices , des armures, de la chapelle, ne servent que par mois , plus clairement ne servent qu'un seul mois de l'année'4.
Je voudrais que vous vissiez cette nombreuse cour , qui est en même temps civile , ecclésiastique et militaire, lorsqu'elle est en voyage ; elle s'étend au loin dans la campagne , comme une grosse ar-
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mée de cavalerie ; car gentilshommes , seigneurs , écuyers, valets, pages , dames , demoiselles ?5 , magistrats , gens de lois , gens de finances , prêtres , moines, évêques, tout est à cheval. Au milieu est le roi , entouré de sa garde et de ses officiers, qui , formant autour de lui un grand carré , laissent entre eux et sa personne une distance respectueuse : devant lui sont portés l'écharpe fleurdelisée , le manteau d'hermine , le chapeau royal et répée*6. Cette armée de cavalerie, où, dès les premiers jours , mes jeunes camarades les pages me firent distinguer , à leurs beaux équipages et plus encore à leur gravité, les fous du roi et de la famille royale17, est entourée d'une autre armée d'infanterie , composée des valets et des pourvoyeurs qui vont dans les villes et les villages exercer le droit de prise sur les meubles , les denrées , les provisions de toute espèce'8 ; et c'est une chose plaisante de voir alors aux barrières les seigneurs , les maires , même les supérieurs des couvens 9 , même les chefs des hôpitaux20, mettre au vent leurs longues pancartes , leurs grandes chartes d'exemption , dont la teneur est quelquefois telle , que lorsque les preneurs s'obstinent ils sont eux-mêmes pris par ceux chez lesquels ils veulent prendre 2\ Je dois aussi vous dire que maintenant le roi ne rend plus d'ordondances portant que ses dettes seront payées à Pâques , ou à la Trinité, ou à une autre grande fête \ Ordinairement aujourd'hui il paie , et quand , dans
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certains lieux il ne paie pas, il n'a crédit que pour quinze jours ; et s'il emprunte sur gages, au bout de huit jours on les \end sans autre remise*3. Du reste, je dois vous dire encore qu'il y a beaucoup de mairies et de corps de ville qui offrent au roi des présens de fruits , des bestiaux et des plus belles productions du pays2*.
Arrivée dans ses résidences , la cour se suffit en grande partie au moyen du blé, du gibier, du poisson , des redevances ou des produits ruraux de ses domaines25. Quant au vin, on l'achète, et quelquefois l'approvisionnement s'élève à douze mille muids de vin français , de Bourgogne ou de Bourbonnais26, ce qui suppose qu'à la cour il y a quatre fois plus de monde qu'on le dit , ou qu'on y boi quatre fois plus qu'ailleurs.
Je me suis plusieurs fois aperçu que surtout en province, on aime à faire et à entendre des contes ; par exemple, l'on dit et l'on croit qu'à la cour, où tout est rigoureusement fixé et distribué, tout se donne sanscompteetsans mesure. Ce matin, un médecin et un clerc de cette ville me le disaient encore assez naïvement. Votre confrère, le médecin du roi, ai-je dit à l'un, a par jour trois pièces de chair, deux poules, cinq quartes de vin, deux pains de bouche, cinq pains de commun, et huit sous27. Le confesseur du roi, ai-je ajouté, en m'adressant à l'autre, a par jour, pour lui, son compagnon, ses clercs et ses gens, quatre pièces de chair, quatre
poules, une demi-longe de veau, deux setiers de vin, quatre pains de bouche, trente-six pains de commun, deux cents francs de pension, vingthuit francs pour menues nécessités, et pas d'avantage28. Je suis informé depuis long-temps de ces livrées, parce que le médecin était de mon pays ; quant au confesseur, je le connaissais assez particulièrement, car j'allais souvent me confesser à lui un peu par dévotion, et, il faut le dire, un peu aussi par vanité.
Je me souviendrai toujours de ce que me dit le jeune tournebroche dont je vous ai parlé : la tante de ma femme, qui est maîtresse lingère, n'a que dix-huit livres de gages, et cent sous pour la façon de chaque robe39. Mon beau-père, qui est pourvoyeur général de poisson de mer, n'a pas plus de quarante-cinq livres °; le pourvoyeur du poisson d'eau douce a encore moins. Je me souviendrai aussi qu'il me disait : bien que le tineP', le commun où mangent les gens de service, ne soit guère moins grand qu'une église, et que le moutardier qu'on fait courir le long des tables soit comme une marmite d'étain32; cependant, lorsque les nappes sont mises et qu'on a crié trois fois au queux! si quelqu'un qui n'aurait pas le droit de rester restait, il serait à l'instant livré au prév,ot53, et Dieu vous garde de ce qui lui arriverait.
On fait encore, continua le sénéchal, cent autres contes sur les repas de la cour. Les vieillards, L 9
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dont l'ordonnance de Philippe-le-Beï réglait autrefois la table34, croient qu'elle n'a cessé d'être exécutée ; d'autres croient que chaque dîné, chaque soupe du roi est un banquet: ils se trompent tous également. Les repas du roi sont à la vérité plus variés qu'autrefois, mais ils sont toujours fort simples; toutefois je conviendrai qu'il est des jours où ils sont extraordinairement somptueux : c'est lorsque le roi mange, comme on dit, en grande salle35; c'est là qu'il montre sa magnificence au milieu du concours du peuple qui l'entoure. La grande dame et plusieurs autres dames témoignèrent en même temps le désir de connaître le cérémonial de la grande salle ou du fameux grand couvert36 du roi, dont on parlait tant. Alors, le sénéchal se tourna avec politesse plus particulièrement vers elles, en leur disant : Je vais tâcher de vous satisfaire; figurezvous d'abord, leur dit-il, unegrande, une très-grande salle; tenez, allongez la salle où nous sommes, supposez-la une fois, deux fois, trois fois et même quatre fois aussi longue, élargissez-la d'autant, tendezen les murailles des plus belles tapisseries de soie36, placer de distance en distance des dressoirs à vin chargés de flacons d'or, d'argent, des dressoirs à vaisselle chargés des plus riches vases de cette belle orfèvrerie 8, achetée avec les amendes des plaideurs39; placez ensuite, sous de hauts dais de velours, de plus ou moins longues tables auxquelles on monte par des gradins couverts de belles étoffes
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de velours; au milieu , et sous un dais de drap d'or placez-en une pour le roi 4°. Est-ce fait ? maintenant voilà le roi qui vient au milieu de son grand cortège; il est vêtu d'habits brillants d'or et de pierreries: il s'assied la couronne sur la tête, au-dessous des archevêques et des évoques'; mais, comme de raison, au-dessus de tous les autres personnages. Quels diriez-vous que sont ceux qui le servent? 4e grands seigneurs? non ; de grands dignitaires ? non: ceux qui le servent ce sont des princes, ce sont ses frères*3. Voyez toutcegrand nombre d'officiers de salle ou de bouche, vêtus de soie, aux couleurs de leurs fonctions4'; au milieu dessergens d'armes44, des gardes qui ont à la main leur masse, leur lance4', au milieu d'un grand nombre de valets qui tiennent des torches allumées pour éclairer le festin46, ils vont, viennent, reviennent, se croisent en mille sens , en mille manières, sans désordre, sans confusion. Et cependant, à chaque service de mets qu'on apporte, les ménestriers, suivant l'usage, embouchent leurs trompettes d'argent47, et par leurs fanfares, réjouissent les convives et les spectateurs. Ensuite on entend la musique, ensuite on entend l'orgue48. A chaque fois que le hérault crie : le roi boit ! tout le inonde fait des vœux et crie : vive le roii<;! C'est comme à la fête de l'Epiphanie, lorsque dans nos banquets nous avons pris un joli enfant pour en faire le roi'0. Au dernier service, on apporte le fruit, l'hippocras; le roi, qui
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avait lavé avant le repas, lave après; on dit les grâces à la royale; ou sert le vin, les épiées'11. Enfin le roi sort précédé de ses huissiers, de ses écuyers de corps, suivi de toute sa cour2. Mesdames et messires, si vous avez été attentifs, si je n'ai rien omis, comme je le crois, vous pouvez avoir maintenant une idée assez exacte du grand couvert. — Et où mange la reine? a demandé la grande dame. — Dans une autre salle. Là, aux jours de solennités, vous la verriez vêtue d'habit de drap d'or amples et flottans comme ceux des pontifes, assise au milieu des princesses et des dames, tandis qu'un prud'homme, placé au bout de la table, l'entretient gravement des faits et gestes des anciens et notables personnages français'3.
Frère André, notre frère Maurice avait raison, les hommes dominés par la gourmandise ont beau la cacher, ils la décèlent toujours de quelque manière. A cette assemblée il y avait près de moi un homme de robe gros et court, que par un sentiment de charité je ne vous désignerai pas davantage, car ce serait vous lenommer, si bien vous le connaissez. Il se prit à dire au sénéchal : Messire, quel est le plus grand festin que vous ayez vu à la cour? — C'est, lui répondit le sénéchal, celui que Charles V donna il y a quelquesannées, à l'empereur Venceslas, dans la salle du palais royal : il fit servir sur la grande table de marbre noir, trois assiettes de quatre-vingts mets chacune. L'empereur, tout Allemand qu'il
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était, pria le roi de le dispenser de la quatrième. Les convives étaient au nombre de plus de huit cents54. Ce fut dans cette occasion qu'on entendit cette ancienne et belle proclamation, faite par le hérault: que ceux qui ne sont que princes ou ducs, qui ne sont pas chevaliers, se gardent bien de s'asseoir à la table du roi55. Pendant la longue description de ce festin, notrehomme ou notre gourmand, ne cessait de répéter : voilà pour les chevaliers une bonne aventure !
Legrand bailli de Tourraine décela aussi combien, malgré son très-vieux âge, il était encore touché des pompes de ce monde; mais il montra en même temps sa continuelle piété. Ah! frère André, le cœur de l'homme est pétri d'élémens si contraires! Il s'établit entre le grand bailli et le sénéchal le dialogue suivant: — Dans ces repas d'apparat, dit le grand bailli, vos maîtres d'hôtel sont-ils toujours montés sur de hauts chevaux quand ils viennent porter les mets sur la table56 ? — Toujours. - — Ah ! tant mieux; cet usage a un air de noblesse et de grandeur qui annonce la magnificence du prince- Y a-t-il toujours des joutes à cheval dans la salle du festin'7? — Toujours. — J'ai vu, de mon temps, qu'à la fin des repas ordinaires on donnait aux pauvres la dîme du pain et du vin qu'on avait servi sur la table "; j'ai vu aussi qu'à la fin des repas extraordinaires, c'est-à-dire des festins, des banquets, on faisa t vœu de se croiser à la première expédition9 ?
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— Il en est toujous de même60. —A cette grande fête donnée à l'empereur, le roi prit-il la droite ?
— Non, il la donna à son hôte, et il se plaça entre lui et le roi des Romains. — C'est bien, c'est on ne peut mieux. Salua-t-il l'empereur avant que l'empereur le saluât? — Il attendit que l'empereur eût porté la main à sa barrette pour porter la main à la sienne6'. — C'est on ne peut mieux. Il monta sans doute sur un cheval blanc' ? — Oui. — C'est on ne peut mieux. Il fit sans doute monter l'empereur sur un cheval noir'3? — Oui. — C'est on ne peut mieux. Ce prince mérite véritablement le surnom de Charles-le-Sage, que l'Europe lui a donné. A mon avis, dit une autre personne de la compagnie, il îe mérite bien mieux pour avoir, de son hôtel de Saint- Pol , reconquis sur les Anglais toutes les provinces qu'ils avaient enlevées à la France64. Avant que cet homme parlât, j'aurais parié qu'il dirait une chose raisonnable ; il avait tout l'extérieur de l'homme sensé dont notre frère Maurice nous a tracé aussi le portrait. Comme le sénéchal était si affable que tout le monde ind is tin c terne ut lui adressait des questions, ce même homme continua et lui dit qu'il voudrait bien connaître la manière de vivre d'un aussi grand roi que Charles V. — Le feu roi, lui répondit le sénéchal, se levaitentre six et sept heures. Aussitôt qu'il était habillé il prenait son bréviaire et disait les heures canoniales; ensuite il allait à la messe. Après la messe, il donnait audience in*-
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distinctement à tout le monde; il tenait le conseil. A dix heures, il dînait; au sortir de table, il recevait les princes, les seigneurs et les étrangers, dont ses grandes salles étaient toujours pleines. Les affaires d état succédaient; après quoi il accordait une ou deux heures au sommeil de la méridienne63. Ensuite il faisait appeler ses plus intimes confidens; et après un plus ou moins long entretien, il allait aux vêpres, qui étaient suivies, en été, de la promenade dans ses jardins, et en hiver, de la lecture de quelques livres instructifs. Il soupait, et se couchait d'assez bonne heure66.
Ce prince , ajouta le sénéchal , avait comme vous voyez , la simplicité d'un bon bourgeois; il en avait aussi l'économie. Il fixa les dépenses que le roi pouvait faire chaque jour pour ses plaisirs à trente livres, et à dix livres ce qu'il pouvait donner pour les aumônes67. Afin de ne pas appauvrir l'état par les apanages , il ordonna que les enfans de France auraient un revenu de douze mille livres68, et que la dot des princesses n'excéderait pas soixante mille livres 69. — Sire sénéchal , dit une dame beaucoup plus jeune que la grande dame et cependant beaucoup plus modestement vêtue, est-il vrai que plusieurs seigneurs de la cour , irrités contre leurs femmes , les font renfermer pour le reste de leur vie dans une prison où elles n'ont que du pain et de l'eau70? — Gela arrive quelquefois, mais cela arrive quelquefois aussi à Paris, et même quelquefois
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aussi en province. — Est-il encore vrai que Charlesle-Sage ne permettait pas cependant aux seigneurs de sa cour de faire ainsi emmurer leurs femmes71 ? — - Rien n'est plus vrai; et cependant il était très sévère pour les mœurs. Il chassa de la cour un homme qui avait tenu un propos libre devant les dames72. Il avait interdit les parures mondaines; il avait défendu aux hommes les souliers trop longs et les habits trop courts , et aux femmes les collets trop larges et les robes trop serrées 7\ — Si le feu roi Charles, dit la jeune dame, revenait aujourd'hui à son hôtel de Saint-Pol , il y trouverait sans doute bien du changement. Le sénéchal ne répondit que par un simple sourire. On dit, continuât-elle , que la cour est actuellement bien frivole. On dit que le jeune duc d'Orléans, qui passe certaines heures si saintement, ne les passe pas toutes de même74. On dit que le jeune roi est encore bien léger ; on dit qu'étant à Montpellier, il paria avec son frère à qui arriverait plus tôt à Paris , et qu'étant parti, sans autre compagnie que celle d'un gentilhomme, il fit le voyage en quatre jours et demi75 ; certes , se prit alors à dire quelqu'un qui était assez près de moi : Charles Y , au lieu d'avancer la majorité des rois dans sa fameuse ordonnance76, aurait du plutôt la retarder. Je regardai cet homme; à sa hardiesse , à sa fierté , il me parut , et il était sans doute un noble de campagne. L'homme sensé dont j'ai fait mention ne voulut pas laisser un pareil
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propos sans réponse. Mcssirc, lui dit-il, pour juger aussi sévèrement les actes d'un si grand monarque, il faut connaître l'administration de l'état au moins autant que lui , et plus que lui avoir le génie de le gouverner : jusqu'ici je n'ai point rencontré un pareil juge. Personne dans l'assemblée ne répliqua , et peu d'instans après tout le monde sortit.
Je vous écris bien des détails; c'est que j'avais bien écouté. Frère André, j'avais écouté pour votre compte.
Écrit à Tours , le vingt-troisième jour du mois de mars.