‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 75 sur 96 · LA COUR DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LA COUR DE L'EMPEREUR

Épître lxxxiv.

Frère André, à ma dernière visite, le grand bailli de Touraine me fît promettre d'aller dîner aujourd'hui chez lui , sous peine , si je refusais , de se brouiller avec moi , et , qui pis est , avec tous les Cordeliers. On ne peut, comme vous voyez, faire une politesse d'une manière plus polie. A l'heure convenue, je me suis rendu chez lui. J'y ai encore retrouvé le sénéchal de Périgord. On y a encore parlé de la cour. Le sénéchal a dit que l'abréviation de monseigneur y était fort en usage , et qu'on disait presque indifféremment monseigneur ou

»38 XIVe SIÈCLE,

monsieur saint Denis, monseigneur ou monsieur saint Michel, monseigneur ou monsieur le roi, mon" seigneur ou monsieur le prince, monseigneur ou monsieur le duc '. Ensuite on a parlé des plaisirs et des honneurs de la cour. Les nombreux convives s'enivraient mutuellement d'orgueil dans un entretien trop long-temps prolongé. Alors, en qualité de Franciscain , j'ai , pour me servir de votre heureuse expression , levé hardiment la francisque 2 de la philosophie sur leurs passions et leurs préjugés, mais non pas à la manière du jeune sous-prieur des Jacobins : car j'ai cru devoir atteindre le péché, sans faire semblant d'apercevoir le pécheur : et afin de détacher ces hommes terrestres de leur paradis de ce monde , je leur en ai montré , même dans ce monde , un autre encore plus beau.

Messires, ai-je dit en m'adressant à l'assemblée, quelqu'un de vous a-t-il été en Allemagne ? Tout le monde a répondu : non. Tant pis, ai-je repris; là , vous auriez vu la cour la plus magnifique de l'Europe; là , vous auriez vu l'empereur servi à table par des rois; vous auriez vu un souverain , tenant d'une main une aiguière et de l'autre un bassin d'argent et une serviette, lui donner à laver; un autre souverain lui servir quatre écuelles d'argent remplies de viande ; un autre lui donner à boire du vin et de l'eau dans une coupe d'argent. Vous auriez vu, ô comble de la gloire humaine ! trois pontifes, trois archevêques, en habits de cérémonie,

XIVe SIECLE i30

la mitre en tête, la crosse à la main , remplir les fonctions d'aumôniers et de chanceliers , bénir sa table et y poser les sceaux de l'état ; vous auriez vu enfin ce grand monarque , au sortir de ce banquet solennel, s'avancer au milieu de six cents princes, tenant dans sa main le globe surmonté d'une croix, c'est-à-dire le monde chrétien \

Tout le monde s'est tu , a réfléchi ; je ne demandais et je ne pouvais attendre davantage.

Maintenant , frère André , dites-moi quel est le plus grand des vices ? Vous me répondrez : l'orgueil. Oui, frère André, l'orgueil est, de tous les vices , le pins grand ; c'est lui qui entr'ouvrit les cieux lorsque le bras du Tout-Puissant précipita dans l'enfer les anges rebelles. Et, toutefois, ce vice si détesté, si détestable, semble être un des élémens de notre substance ; mais , tandis que , chez le commun des hommes , il se cache avec plus ou moins d'art, il semble pour ainsi dire visible chez les gens de cour ; il donne l'attitude à leur corps , en même temps qu'il gonfle leur cœur ; c'est là qu'il faut le frapper avec force et à coups redoublés.

Mais , de vous à moi , frère , ne sommes-nous pas aussi un peu sujets à ce vice ? Quant à moi , j'en ai eu autrefois bien peur; et, un jour que le frère visiteur vint , je lui communiquai à cet égard mes inquiétudes. Frère Jehan , me dit-il, vous croyezvous le plus saint , le plus savant Cordelier ? Dieu m'en garde , lui répondis-je. Que vous croyez-vous

i4o XIVe SIÈCLE,

donc? Frère visiteur, lui dis-je, parfois je me sens trop de vanité dans l'habit de saint François ; il me semble que cet habitest plus hono rable que le surcot doré d'un pair de France ou la robe de pourpre d'un président au Parlement. Bon frère Jehan ! me répondit-il , bon , frère Jehan ! soyez tranquille , ce sont les pensées d'un vrai religieux, pénétré de la gloire du saint fondateur de son ordre.

Écrit à Tours , le trentième jour du mois de mars.

Page 1