‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 76 sur 96 · LE DEUIL · texte numérisé non relu

LE DEUIL

Épître lxxxv.

Le baron de Preuilli, dont le nom est si connu , depuis qu'un de ses ancêtres imagina les tournois , ou du moins en donna les premiers règlemens1 , a perdu l'aîné de ses fils ; il est inconsolable , et , pour tâcher de trouver quelque distraction , il est venu dans notre couvent. D'abord , il a voulu suivre tous nos exercices , et il y a pris un singulier plaisir. A cause de lui, nous avons chanté une messe à notes 2 , et le soir le grand Magnificat , dit à la Cordelière '. Ensuite on a fait disputer les novices sur les cinq plus ardues propositions de Scot. Ils ont argumenté pendant deux heures avec tant de chaleur, avec tant de subtilité , que tous nos frères, tous les specta-

teurs étaient ravis ; et le baron de Preuilli lui-même a avoué, qu'encore qu'il n'entendît pas le latin , il voyait bien qu'il n'était pas possible d'avoir plus d'esprit. Un jour , on lui a fait la lecture de la vie des plus célèbres ermites ; un autre , on a découvert devant lui les châsses des saints. À sa prière, on a prononcé les diverses formules des censures ecclésiastiques , de l'excommunication majeure et mineure, qu'on a terminées par les cérémonies des exorcismes. Le frère jardinier, après s'être longtemps fait prier , a consenti à faire le démoniaque, et ne s'en est pas mal tiré. Encouragé par les applaudissemens qu'il a reçus , le doyen des novices a tout aussitôt voulu représenter le Diable au corps et ensuite le Diable hors du corps. Sa bouche , où il tenait un peu d'amadou enveloppé d'étoupes, jetait au loin des étincelles et des flammes. Sa longue barbe, peinte en rouge , semblait de feu ; et , avec sa fourche flamboyante de térébenthine, il se jouait de la manière la plus divertissante. Tous les jeunes pages se rejetaient en arrière , les uns sur les autres, en poussant des cris de frayeur, ce qui augmentait encore le plaisir du spectacle. Cette Diablerie4 a parfaitement réussi.

Le baron de Preuilli a assisté à l'enterrement d'un chevalier banneret qui s'était vendu au roi, et pour cinquante livres de rente viagère5 , lui faisait hommage de sa personne. L'orgue a joué dans l'intervalle des chants ; il a traîné , entrecoupé les sons ,

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gémi, sanglotté. Tout le monde aurait plusieurs fois applaudi, n'eût été la sainteté du lieu. Tout le monde a été fort content aussi de l'habile jongleur qui a imité avec tant de naturel le port , la démarche, les manières du défunt chevalier 6, que les larmes coulaient de tous les yeux. Quatre gentilshommes tenaient les quatre coins du drap mortuaire posé sur le cercueil7 , que portaient les gens de l'église ; suivaient les parens et les amis, ayant à une main l'épée nue , dont la pointe était appuyée sur le bouclier8 qu'ils tenaient de l'autre. Deux écuyers , coiffés d'un casque à timbre représentant la tête d'un homme à la barbe et aux cheveux gris9, tels que les avait le défunt, ont porté les différentes pièces d'une armure complète , qui ont été offertes par les plus honorables personnages, mais sans les anciens complimens, il y en a de plus dignes ; je ne suis pas le plus digne de faire cette offrande'0. Nous avions lieu d'attendre qu'on offrirait encore , suivant l'usage, des chevaux". On n'a plus rien offert. Le corps du chevalier a été déposé , entre la seconde et la troisième chapelle , dans un tombeau que le baron a trouvé si fort à son gré , qu'il en a commandé un pareil pour lui. On y a figuré le chevalier, armé de toutes pièces, reposant la tête sur un oreiller. Ce monument est adossé à une très grande pierre où est sculptée , en relief, une procession qui porte un mort en terre , et qui descend d'une montagne au sommet de laquelle on voit le

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château du feu chevalier. On nous a dit que la famille serait forcée a faire mettre une grille sur ce tombeau , parce que le chevalier est mort prisonnier de guerre12 : ce sera comme on voudra.

Tous les dimanches , nous avons fait un festin au baron de Preuilli. Dans cette circonstance , les habitans de Tours ne nous ont laissé manquer de rien. Il n'est pas jusqu'aux apothicaires qui ne nous aient donné des preuves de leur bienveillance. Avec une petite provision de poudre de sucre13 qu'ils nous ont portée , on a préparé divers plats de fruits qu'on a servis devant le baron.

Comme nous avions à cœur d'essayer toute sorte de moyens pour le divertir et l'amuser, nous lui avons lu le recueil des épitaphes les plus ingénieuses ; nous lui avons récité de petits poèmes latins rimes l[ ; d'autres dont le premier mot de chaque vers commençait par un À , par un B , par un C l5 ; d'autres dont la réunion , lorsqu'ils étaient écrits , représentaient des fers de pique , des haches, des râteaux , des gerbes16. On lui a expliqué tant d'énigmes , de logogriphes , de rébus '7 , qu'il s'est plusieurs fois écrié que l'esprit de l'homme n'avait pas de bornes.

Vous vous hâtez trop , frère André , de nous faire des reproches de ne pas lui avoir lu en latin et en français la règle avec le testament de saint François ; nous commençâmes , et j'aurais dû commencer par là ; il en fut touché : ah ! les pauvres Cordeliers !

ah ! les pauvres Cordeliers ! ne cessa-t-il de dre dès les premiers mots de la règle : Se aucuns veullent ceste vie prendre , qu'ils vendent leurs biens et en fassent des aumônes : Ah ! les pauvres Cordeliers ! s'ils sont mariés il faut qu'auparavant leurs femmes se soient faites religieuses : ah! les pauvres Cordeliers! les habits seront deux costes , ung chaperon jus ques à la chainture * les brayes, la corde : ah ! les pauvres Cordeliers ! Tant qu'ils le pourront , ils iront pieds nus : ah ! les pauvres Cordeliers ! Ils n'auront pas de chemises de toile, des linceuls de toile; ils ne pourront avoir ni or ni argent , ni aucune espèce de pècune ; ils n'iront jamais à cheval : ah ! les pauvres Cordeliers ! Ils feront deux carêmes. Ceux qui seront propres aux missions seront envoyés dans le pays des Sarrasins et autres infidelles l8. Ah ! les pauvres Cordeliers! les pauvres Cordeliers ! répétait-il sans cesse. Le baron approuva de toute manière cette belle partie de nos constitutions relatives aux chapitres : nous en tînmes devant lui un conventuel et nous en figurâmes un provincial , tout composé de gardiens , et un général , tout composé de ministres provinciaux. Il ne donna pas moins d'éloges à la haute hiérarchie des chefs, des ministres supérieurs, du ministre général '9. Presque tous les jours il se faisait relire le testament de saint François20 : peines, souffrances, désintéressement, humilité ? bonté, douceur, affabilité, tendre amour de Dieu , tendre amour des hommes,

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tendre amour des frères. Le vrai Cordelier , nous disait le baron de Preuiili, est l'homme angélique , l'homme parfait.

Enfin , aucommencement de eette semaine , ce bon baron, cet excellent seigneur se trouvant sinon consolé, du moins plus tranquille , plus calme, plus résigné , après avoir été reçu à plusieurs confréries, est parti avec une permission en bonne et due forme de porter deux jours de l'année le cordon et les sandales de l'ordre.

Ecrit à Tours, le deuxième jour du mois de juin.

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