‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 77 sur 96 · LE LENDEMAIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN

Epître lxxxvi.

Frère André, si je vous dis que le lendemain que nous avons cessé de vivre , il n'est aucun de ceux que nous avons connus qui ne monte sur son tribunal, qui ne nous juge; certes, j'en conviens, je ne vous apprendrai rien de bien ueuf. Si je vous dis encore que pour les grands personnages le lendemain de leur chute ou de leur disgrâce est une autre époque de leur vie, où ils sont de même universellement jugés, j'en conviens encore, je ne vous apprendrai non plus rien de bien neuf: elsi j'ajoute que le lendemain de leur départ du lieu où ils ont 2. 10

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fait quelque séjour est aussi pour certains hommes une autre époque de la vie où ils sont jugés, je ne refuserai pas de convenir de même que je ne vous apprendrai là non plus rien de bien neuf.

Je ne veux pas non plus vous apprendre rien de bien neuf, mon cher frère André; je veux seulement que vous sachiez que le lendemain que ce bon baron de Preuilli nous a quittés, nos frères l'ont jugé aussi , et l'ont jugé fort bénignement, comme il le mérite : mais ensuite ils ont relevé, tourné en ridicule un propos qui , suivant moi , n'est pas aussi absurde qu'il le leur paraît. Ce seigneur, qui est d'ailleurs la bonté même , n'entendait pas, j'en suis sûr, y attacher la moindre importance : à peine aujourd'hui s'en souviendrait-il. Voici ce propos : un après-midi que, pour lui faire plaisir , nous n'avions parlé que de chasses , de pêches ou de batailles, il voulut à son tour, peut-être par politesse, peut-être pour nous faire voir que sa raison pouvait aussi quelquefois être à la portée de la nôtre, parler d'autre chose. Mes frères, nous dit-il, nous avons un roi , mais nous n'avons pas de gouvernement. Et en effet , ajouta-l-il , réfléchissez-y bien : que gouverne le roi? il ne gouverne pas l'Église, ilen est gouverné; il negouverne pas la guerre, c'est le connétable; il ne gouverne pas la marine , c'est l'amiral : il ne gouverne pas la justice, c'est le chancelier. On ne peut pas non plus dire qu'il gouverne les finances , car elles sont exclusivement ad-

minîstrées par un corps financier' ; il ne gouverne pas même la police, car les seigneurs la partagent avec ses baillis. L'état n'a donc pas la force d'une volonté unique, d'une action unique. L'on m'objectera que le conseil du roi se compose quelquefois des grands officiers % je répondrai que si alors il y a unité de résolution , bientôt après chacun redevient le maître, et quand il n'y a pas opposition , il y a toujours diversité d'exécution. Ce sont,ajoutat-il , les barons qui gouvernent dans leur baronnie, c'est moi qui gouverne dans la mienne. Demandez à mon forestier, à mon veneur, à mon garde-pêche, à mon argentier, à mon chapelain, à mon juge : certes, mes frères, dis-je à la communauté qui ne cessait de se donner carrière et de rire, je n'entends pas que l'administration d'un grand royaume puisse être celle d'une famille féodale ou municipale, où toutes les résolutions, toutes les actions partent du même centre. Je sais comme un autre que sans grandes corporations , sans grands offices , sans grandes dignités, une monarchie, comme un édifice bâti sans moellon, sans pierre, bâti seulement de sable et de chaux , serait bientôt dissoute ; mais cette unité de volonté et de force dont a parlé notre noble hôte n'est pas entièrement inadmissible ou du moins entièrement absurde. Mes frères, vous ignorez peut-être que ce bon seigneur chez qui rien ne manque, a demandé que son aumônier fût à perpétuité pris dans l'ordre des Cordeliers : le rai-

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sonnement du baron de Preuilli commença à ne plus paraître si mauvais. Mes frères, continuai-je, vous ignorez peut-être aussi qu'avant de partir ce bon , cet excellent seigneur nous a laissé une grosse somme pour l'argenterie des reliques : le raisonnement du baron de Preuilli parut bon.

Ecrit à Tours, le huitième jour du mois de juin. L'AFFRANCHISSEMENT.

Épitre lxxxvii.

Oui, frère, rien de plus vrai, le nom de serf commence à devenir une insulte" : oui, frère, Dieu a gravé de sa main , au fond du cœur de lhomme, le sentiment de sa liberté; et le Sauveur du monde a dit qu'il n'y aurait ni premier ni dernier : oui , frère, la religion veut que tous les hommes soient libres : oui, les conciles et les papes ont proclamé la liberté des hommes2 ; et aujourd'hui les seigneurs eux-mêmes, les chevaliers, seigneurs de Tannay\ à l'imitalion de nos rois , la proclament hautement, chrétiennement , éloquemment ; oui, nous devons travailler de toutes nos forces à l'affranchissement des serfs : oui, rien n'est plus touchant que cette inscription , gravée sur le clocher de la cathédrale d'Orléans : Letbertus factus est liber, teste hac

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sancta ecclesia4. Cependant je n'irai pas, et sûrement vous ne m'en donneriez pas le conseil, proposer au seigneur de Montbason et aux autres seigneurs de ma connaissance, d'affranchir leurs hommes. Je n'y réussirais pas, je me ferais moquer de moi; il me semble que les moyens lents sont les seuls qui conviennent : continuons de les employer, nos successeurs feront le reste, l'arbre de la féodalité est encore fort et vigoureux ; si nous tentions de le déraciner en le prenant par la cime , nous demeurerions pendus aux branches.

Ecrit à Tours , le premier jour du mois de juillet.

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