‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 80 sur 96 · LE PÈLERINAGE DE SAINT-JACQUES · texte numérisé non relu

LE PÈLERINAGE DE SAINT-JACQUES

Épître xc.

Je vous écris encore aujourd'hui par un pèlerin.

Frère André, quand les routiers1 infestent les chemins , et , ce qui est encore plus terrible , quand les guerres privées ou les guerres générales interceptent toutes les communications ; quand alors le commerce est mort ou immobile, et que toutes les relations semblent suspendues , des troupes in-

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nombrables de voyageurs , sans autre défense qu'un long bâton peint en rouge" , et quelques coquilles attachées au collet de leur habit" , parcourent en sûreté les diverses parties de la France et de l'Europe. Les pèlerins lient entre elles toutes les contrées des états chrétiens ; car, il faut en convenir J bien que les diverses universités aient chacune de nombreux messagers qui vont porter les lettres des écoliers dans toutes les parties de la France et de l'Europe4, bien que des milliers de pénitens de tous les pays aillent vers l'évêque ou vers le pape pour se faire absoudre des cas réservés5, vous et moi, ainsi que toutes les personnes qui entretiennnent des correspondances suivies , nous nous servons plus souvent de la voie des pèlerins que de toute autre6.

Qu'est-ce donc qui peut faire sortir tant de personnes de leurs foyers pour leur faire parcourir des régions lointaines , n'importe les dangers , les temps ou les saisons? Je crois que la dévotion y est pour beaucoup ; mais je crois que le goût des aventures y est pour beaucoup aussi , et que le plaisir de les raconter y est pour beaucoup plus.

Nous avons ici , rue de l'Huis de Fer, un procureur comme il n'y en a guère, un procureur l'ennemi juré des chicaneurs et des fripons , en même temps que le défenseur des pauvres et des opprimés. Une jeune, riche et jolie fille, appelée Marion , voulut , par estime pour un homme si rare,

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devenir son épouse. Jamais mariage contracté sous de plus heureux auspices ; jamais union mieux assortie : cependant la première , la seconde et la troisième années se passèrent sans que ces bons époux eussent d'enfans. Alors Marion se voua à saint Jacques de Compostelle pour obtenir un garçon, et à saint Pierre de Reuiiremont pour obtenir une fille. L an n'était pas fini qu'elle accoucha de deux jumeaux , d'un garçon et d'une fille. Elle fut rétablie en peu de temps ; aussitôt elle voulut accomplir son vœu , et le jour de saint Joseph , s'étant levée de grand matin , après avoir reçu le bourdon et la besace , au pied de l'autel 7 , elle se mit en marche. Son pèlerinage a duré quatorze mois , au bout desquels cette jeune femme, quia fait par mer le tour de l'Espagne , et par terre le tour de la France, est revenue plus belle , plus jolie , plus fraîche que lorsqu'elle est partie.

Il n'y a que peu de jours qu'elle est arrivée : son mari, qui est mon proche parent, est venu m'en informer. J'ai été la voir. Sa maison ne désemplit pas de visites. Sans cesse elle recommence son histoire, mais toujours avec des expressions variées , toujours avec une grâce nouvelle.

Je vais vous l'écrire ici, telle à peu près qu'elle me l'a racontée. Je la laisse dans sa bouche afin qu'il vous semble l'entendre elle-même.

Je partis, dit-elle , au jour que j'avais fixé. Il faisait un temps affreux ; il pleuvait , il neigeait, jenV

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vais d'autre provision qu'un pelit pain de froment. Je marchai pendant quatre lieues pour arriver au premier gîte : j'allai à l'hôpital des pèlerins8; j'étais recrue, fatiguée, mouillée, percée jusqu'à la peau. La même cheminée chauffait quatre salles différentes 9. Un grand nombre de pèlerins qui se resséchaient entouraient partout le feu. Je ne pus en approcher. Le soir on nous donna pour souper une écuellée de légumes; le lendemain matin un morceau de pain et un verre de vin 10 , et l'on nous ouvrit la porte, en nous disant qu'il fallait partir pour faire place à ceux qui devaient arriver.

Cependant il ne cessait de pleuvoir ; il plut encore plusieurs jours. Enfin le ciel s'ouvrit, le soleil parut, mais les chemins devinrent plus poisseux et plus difficiles. Je n'en pouvais plus, je marchais nu-pieds , portant mes courtes bottes11 à la main, lorsqu'un villageois m'offrit de me prendre sur sa charrette. J'acceptai. Nous liâmes conversation. A me voir , me dit-il , vous ne croiriez pas que j'ai eu la tonsure ; cependant je l'ai eue , rien n'est plus vrai ; mais le seigneur de mon village me la fil ôter parce que j'étais serf12. Il s'en est repenti depuis, et en dédommagement il m'a affranchi. Il m'a donné même un attelage de bœufs et m'a cédé quelques terres que je travaille pour mon compte, en lui rendant , suivant l'usage, la quatrième gerbe et le cinquième raisin li; enfiu je suis ce qu'on appelle hôte 4. Mes petites affaires prospèrent. Je possède

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une maison avec un jardin ; je suis marié à une jolie jeune femme; mes enfans viennent bien : mais, ajouta-t-il en soupirant, je n'ai plus la tonsure. Rien, pour moi, ne peut remplacer la tonsure. J'essayai assez long- temps de faire entendre à ce bonhomme combien iî avait lieu de se trouver heureux ; ce fut inutilement. Il tenait trop aux vanités et aux honneurs de ce monde.

Avant de descendre de la charrette de ce villageois , je m'aperçus qu'il avait des fleurs. Belle pèlerine, me dit-il , je ne puis vous offrir les fleurs que vous voyez, c'est le bouquet annuel que nous sommes tenus de présenter à notre prieur; nous lui présentons aussi, ajouta-t-il en découvrant une grande corbeille, ces oies blanches, ces pigeons blancs et ces fromages gras l'.

J'arrivai le même jour à Poitiers; j'allai comme tout le monde visiter les églises des Cordeliers, des Jacobins, qui sont toutes pavées des corps des princes et des barons tués à la funeste bataille livrée , il y aura bientôt quarante ans , près de cette ville6. Je fis ma prière sur la tombe du connétable de France 7.

Bien que je priasse de tout mon cœur pour les âmes de ces braves et malheureux guerriers, je ne pouvais m'empêcher de voir qu'un homme placé à quelque distance me regardait avec une attention particulière.

En sortant , cet homme , qui donnait les bras à

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sa femme ou à sa fille , m'invita à venir chez lui. Je le suivis. C'était un décimateur de dîmes laïques18. Il logeait volontiers les pèlerins, et il les hébergeait quatre jours, ni plus ni moins. Pendant le temps que je passai chez lui il me fit chère de tout ce qu'il y avait de meilleur au marché. Un jour nous avions des poulets , un autre des perdrix , un autre des paons '9 , un autre des grues 2°. Au dessert , outre les meilleurs fruits du pays , il faisait servir des raisins d'outre-mer21 , des marrons de Lombardie" et des figues de Malte 3\ Quant au piment, il est inutile de dire qu'il ne manquait pas sur la table24, non plus que les bons vins, le vin bastard ou vin de Corse miellé25; le vin de Gamache ou vin de Roussillon6, les vins herbes, épicés27. Le clairet, la liqueur qui termine aujourd'hui tous les repas 2Î était offerte dans un grand flacon de cristal à fleurs d'or9. Le soir on dressa mon coucher sur des bancs à lit ° ; on y mit une paillasse remplie de paille fraîche , une excellente couette de plume31, avec un chevet parfumé de fleurs32. Le lendemain, en me levant, je trouvai une chemise parfumée aussi de fleurs3. Ma chambre était jonchée de verdure et de glaïeul34. Mon hôte, qui couvrait ses cheveux blancs avec de la poudre blonde35, ne laissait pas d'être jeune par son caractère aimable et sa gaîté naturelle. Il ne cessa de me faire fête. La joie qu'il se plaisait à entretenir toujours dans sa maison fut, dans ce temps-là , augmentée par l'honneur qu'on

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lui fît de venir planter un mai devant sa porte36. Il donna ordre qu'on dressât des tables, autour desquelles le peuple but, dansa et se réjouit.

Poitiers m'avait paru en y entrant un peu triste; mais en sortant il me parut tout jovial, tout peuplé de décimateurs laïques.

A Lusignan il n'en fut pas de même. J'allai loger chez un percepteur des droits du marché : on n'y mangeait durant les douze mois de l'année que deux sortes de mets : à dîner, des langues de porc37; à souper, des pieds de veau3'; on n'y avait jamais pour pain que des galettes39; quant au vin, il était méchant et en petite quantité; car mon hôte n'en percevait pas.

Mais que m'importait la bonne ou la mauvaise chère? Je ne pensais qu'à voir la fée Mellusine40, qui se montre , comme on sait , sur les galeries du château au commencement du jour ou à l'entrée de la nuit. J'allai plusieurs fois, à ces momens-ià, sous les murailles; je m'approchai d'abord avec prudence ; ensuite je fis hardiment le tour des fossés ; ensuite, mon courage s'accroissant par l'envie de voir cette fée5 j'osai l'appeler à haute voix : je lui donnai les noms d'aimable, de belle, de jolie; je n'oubliai rien de ce qui pouvait engager une femme à se montrer; je ne pus réussir à la voir distinctement. Je fus obligée de me contenter de quelque bruit, de quelques sons , de quelques légères apparitions de lumière.

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Le tombeau où le célèbre Merlin est enterré, ou plutôt enchanté4, , depuis tant d'années, n'est pas loin de Lusignan13; je voulais aller le voir, on ne me le conseilla pas.

Je ne me souviens pas si c'est à deux ou trois jours de Lusignan, que, le soir , craignant d'arriver tard à la ville où je devais coucher , je demandai à quelle heure étaient fermées les portes. On me répondit de ne pas me presser , qu'elles demeuraient ouvertes la nuit et le jour. Comment donc, me disais-je, peut-il y avoir en France une ville où les portes demeurent nuit et jour ouvertes ? La réponse qu'on venait de me faire ne tarda pas à s'expliquer. J'appris qu'à l'occasion de quelques nouveaux subsides , cette ville s'était soulevée contre les officiers du roi , les avait chassés , et avait refusé d'en recevoir d'autres. Le commandant était accouru ; on avait pendu son écusson43; le prévôt avait voulu haranguer le peuple; pour toute réponse on avait attaché son effigie à un gibet44. Les commissaires du gouverneur de la province s'étaient présentés aux barrières : ou était entré en pourparler ; mais les propositions n'ayant pas plu aux bourgeois qui s'étaient portés en foule au haut des murailles, ils avaient levé le derrière de leur robe et baissé leurs chausses4'. Alors, toute conférence ayant été rompue, ou en était venu à la force; la ville avait été prise, pillée, saccagée. On aurait pu, d'après les lois, la raser K ; on s'était contenté de lui ôter la

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commune, l'arsenal, le beffroi, et d'enlever ses portes47. Les babitans étaient dans la plus grande misère; j'eus de la peine à trouver un peu de pain et un lit. Je partis le lendemain : le jour était magnifique , le soleil tout radieux ; mais la consternation et le silence régnaient dans les rues. Cependant, à l'extrémité du faubourg j'entendis chanter; c'était, dans une petite maison basse , bâtie de terre et couverte de chaume, habitée par un sabotier qui, avec le produit de sa petite industrie, nourrissait son bon vieux père, et chose plus extraordinaire, ses deux fils, dont l'un était peintre et l'autre musicien. J'ai beau chercher le nom de cette ville , il ne peut me revenir; je me rappelle seulement que la position en était naturellement forte , ce qui devait naturellement rendre les habitans mutins , ou du moins têtus et obstinés.

Je me rappelle aussi que lorsque je rencontrai des gens qui conduisaient du bétail à vendre, je demandai si c'était jour de foire. Us me répondirent qu'ils allaient plus loin ; que depuis sa révolte celte ville qui avait autrefois uu grand commerce , qui avait une foire aux draps , une foire aux cuirs , une foire au lard, une foire aux bœufs , ne tenait plus que la foire aux ognons45.

A droite et à gauche du chemin, je vis les arbres coupés par le milieu ; c'étaient les vergers des bourgeois ou des seigneurs qui avaient pris part à la révolte 4?.

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Angoulême a toutes ses portes ; je me hâtai d'y arriver le soir avant qu'elles fussent fermées Le lendemain j'allai visiter le château , le châtelet et le beau parc aux cerfs joint à la ville par une enceinte de murailles. J'examinai surtout avec une vive curiosité les nouvelles fortifications élevées par une femme, la comtesse douairière d'Angoulême50.

Je n'étais encore guère éloignée de cette ville, lorsque je tombai dans un mécompte assez désagréable.

Je voyais devant moi, tout à côté du chemin, les apprêts d'une espèce de fête ; je demandai quel en était l'objet. On me répondit qu'on attendait des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. J'allai m'imaginer, non sans quelque apparence déraison, que c'était pour les régaler, et déjà dans mon cœur je remerciais ce bon chrétien qui avait fait les frais de ce buffet champêtre. J'avais un peu faim et un peu soif; je m'avançai modestement. Je ne vis sur la place que des cavaliers, la lance en arrêt ; je témoignai ma surprise sur cette espèce de petit tournoi ou de cimbel 5l. Vous ne savez donc pas, me dit la personne à qui je m'adressai , que deux chevaliers et deux écuyers ont fait vœu de se battre pendant leur pèlerinage , soit en allant, soit en revenant ? Ils se sont engagés à donner et à recevoir dans cette lice vingt coups de lance, vingt coups d epée et vingt coups de hache : leurs lettres ont été publiées ici 52; et les gentilshommes du pays les attendent pour les délivrer de leur emprise , ou si

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vous voulez , pour soutenir Ja gageure. Je n'avais plus que faire là; je continuai ma route. Quelques moments après , je rencontrai quatre jeunes pèlerins en long manteau, en chapeau clabaud attaché sous le menton, enfin en costume de pèlerin 5S; seulement deux avaient des éperons d'or , et les deux autres des éperons d'argent 5% ce qui me fit croire que c'étaient les pèlerins qu'on attendait ; ils cou-« raient d'ailleurs à toutes jambes.

En continuant à marcher, je me trouvai engagée dans un long chemin bordé de hauts palis de chêne 55, qui servait de communication entre deux grands villages. Un groupe de personnes me précédait ; elles parlaient assez haut , et s'entretenaient du curé de Saint-Pierre , paroisse des environs. Elles en faisaient le plu s bel éloge. C'est un excellent homme, disaient-elles ; le dimanche il prêche la morale, et il îa pratique pendant la semaine. S'il tient une école 56, ce n'est que pour distribuer à ses écoliers pauvres les rétributions de ses écoliers riches. Il veut que ses paroissiens ne cessent d'être heureux et se croit chargé de leur bonheur dans ce monde et dans l'autre.

Mes pas s'étant insensiblement ralentis , ce groupe s'éloigna de moi , et je me trouvai bientôt rapprochée d'un autre qui criait fort haut : c'est un méchant ! c'est un hypocrite ! on parlait de ce même curé. J'écoutai encore plus attentivement. On lui a présenté, disait-on, le billet suivant: Je reconnais

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et confesse devoir à maître Martin la somme de trente-quatre livres tournois, que je lui paierai aux fêtes de la Pentecôte, à peine d'être excommunié s?. Eh bien î dimanche passé , quelques iwstances qu'on lui ait faites , il n'a pas voulu excommunier le débiteur : il a prétendu colorer son refus en disant qu'il n'excommuniait que les usuriers 58. Belle grâce! a S.t-Martin les excommunications ne vous sont jamais refusées, et aussitôt le peuple va, suivant l'usage , jeter des pierres contre la porte de l'excommunié , et dresser devant sa maison une bière vide &9 : à Saint-Martin on est payé.

Ce que je venais d'entendre acheva de me faire aimer ce bon curé de Saint-Pierre. Je me le représentais parcourant sa paroisse, calmant les haines, les passions, semant le bien à pleines mains; je le voyais grand, beau , brun, bien fait, d'un âge à donner de la gravité à son visage jovial. Un moment après il vint à passer; le croiriez-vous? il était tel que je me l'étais représenté.

Que de vignes dans le Bordelais ! et dans Bordeaux que de tavernes! Les Anglais boivent tant60 qu'ils sont parvenus à se faire aimer dans cette ville 6l.

Je n'ai jamais vu des noces d'une aussi grande magnificence qu'à Bordeaux; les magistrats ont été obligés d'en fixer la dépense63 : toutefois je ne voudrais pas y être mariée. Pendant le peu de temps que j'y demeurai , un mari fut accusé d'avoir tué sa femme ; il comparut devant les juges. Pour toute

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défense il dit que sa femme l'avait irrité; mais qu'il était cependant fâché de l'avoir tuée. En pareil cas la loi se contente d'un simple témoignage de repentir6^. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage ; il se retira.

Quand il s'agit de voleurs , la loi est autrement sévère. Le tribunal est composé d'une jurée de bourgeois 6* qui vous font pendre un homme lestement et sans retard. Toutefois, par une espèce de politesse envers la juridiction du roi, on conduit le condamné devant l'hôtel du prévôt de l'Ombrière, et l'on crie par trois fois : Prévôt ! Prévôt ! Prévôt ! comme pour lui demander la confirmation du jugement. Le prévôt, qui sait qu'il a affaire à des Gascons , se garde bien de paraître ou de répondre65. Aussitôt le pauvre diable est attaché au gibet et passe le pas.

La ville de Bordeaux n'est pas moins polie envers les petites villes des environs qu'elle tient sous sa dépendance; elle les nomme ses filleules66.

Elle n'est pas non plus moins polie envers les étrangers. Elle a établi le droit de faire présent d'une petite branche d'arbre à chaque vaisseau qui arrive dans son port, et chaque vaisseau doit à son tour lui faire présent de cinq sous67.

Je n'omettrai pas que dans ce pays, qui produit tant de vin, il tombe quelquefois du blé 6S.

ïlouge vespre et blanc matin réjouissent le pèlerin'9. Ce fut par un temps pareil que je partis de

Bordeaux, et toutefois avant la fin delà journée je n'eus pas lieu de me réjouir. Malgré le proverbe le temps se brouilla dans l'après midi, et je fus obligée daller demander un asile à un ancien château situéassez loin du grand chemin. Le châtelain m'accueillit fort gracieusement ; il m'invita à souper avec lui , et même il me fit manger dans son écuelle 7°. Insensiblement ses politesses devinrent si vives et si extraordinaires, que jeme ressouvins, mais un peu tard, de l'avis que m'avait donné mon beaupère , lorsque je fus prendre congé de lui; il m'avait dit : ma fille, vous allez seule, méfiez-vous des vieux châteaux et des jeunes barons. Je courus cette nuit un danger auquel je n'échappai que par une espèce de miracle. A cette occasion je fis deux vœux : le premier de changer de route et d'aller immédiatement remercier Notre-Dame du Puy-en- Velai ; le second de faire ferrer mon bourdon par les deux bouts. J'accomplis ce dernier vœu le jour même. Personne depuis n'a osé m'approcher avec de mauvaises intentions. Je dois dire aussi que le serrurier ne voulut rien prendre. Jamais, dit-il, je n'ai ferré bourdon pour pareille cause; je veux, autant que je le puis , contribuera une aussi bonne œuvre.

Je pris donc une nouvelle route ; je passai à Castel-Jaloux , à Aiguillon. Quand je fus près d'entrer dans ce grand pays de montagnes , qui s'étend depuis les plaines de l'Agenois jusqu'à la ville du Puy,

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on essaya d'ébranler ma résolution. Ah ! pèlerine, me dit-on, vous voulez voyager dans une contrée sauvage, où les chemins sont étroits, difficiles, où peu de personnes entrent, d'où peu de personnes sortent. Vous avez dû voir dans l'histoire; du vaillant Renaud de Montauban 7l qu'il n'y avait jamais pénétré, qu'il s'était contenté d'en faire le tour. Mes bottes étaient nouvellement ressemelées , mon bourdon était ferré à neuf; je rejetai les conseils timides , et poursuivis ma route vers Notre-Dame du Puy par le chemin le plus direct. J'avais à traverser une vaste contrée montueuse, dont les diverses parties, sous les divers noms de Quercy, de Limousin oriental , de Haute-Auvergne, de Rouërgue, de Gévaudan et de Vêlai, ne forment qu'un même et vaste pays , élevé au-dessus du reste de la France , à laquelle il semble étranger par son climat , par son langage , ses mœurs et ses habitudes.

Durant plus de trente jours je n'y marchai guère que dans les bois , et toujours en montant ou en descendant; car bien que les sommets des montagne soient très rapprochés , il faut faire plusieurs lieues de chemin pour aller de l'un à l'autre. Toutes ces hauteurs portent de grands châteaux forts , presque aussi massifs que les rochers sur lequels ils sont bâtis. Les nobles qui occupent ces fortes positions en ont pris le nom comme un titre de domination ou de puissance. Les familles de Roc , de 2. 12

Roche, de Mont, avec Jes épithèles de fort, de haut ou de grand , y sont plus communes que dans aucune autre partie de la France.

Dès que je fus engagée dans ces montagnes l'épouvante commença à me saisir. Je m'attendais bien que, suivant l'usage, au lever et au coucher du soleil , lorsqu'on change les gardes qui font le guet autour des villes ou des châteaux , les trompettes se faisaient entendre72, mais les échos de ces vallées en multipliaient le retentissement ; c'était un bruit dont on ne peut se faire une idée. Ailleurs, depuis trente ou quarante ans , les enfans ne font plus le guet sur les clochers , et ne sonnent plus le cornet pour avertir de l'approche de l'ennemi ceux qui travaillent dans ks champs7. Dans ce pays l'on ne s'est pas encore relâché de ces précautions : un grand nombre d'églises et de monastères y sont fossoyés et fortifiés 4. Lorsque les processions sortent dans la campagne, leurs rangs sont entremêlés d'archers75 tenant a la main leurs arcs et leurs sagettes.

Les bergers, outre leur houlette , ont à leur ceinture un long et large couteau ?6. Souvent les cultivateurs, dans les grands travaux , se trouvent si éloignés de toute habitation , qu'ils font cuire la viande des veaux ou des chèvres qu'ils viennent de tuer dans des bassins faits de la peau de ces animaux77.

Quand j'arrivais à une ville, on nemanquaitguère

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de me demander si je n'avais pas eu de fâcheuse rencontre ; quand j'en partais, on me recommandait surtout de ne pas voyager la nuit, Véritablement outre le grand nombre de bètes fauves et de bêtes féroces qui sortent souvent des bois7 , les sorciers y sont, comme les habitans du pays, sauvages et terribles; s'ils vous en veulent, ils vous envoient dans les chemins les ombres de vos parens qui vous poursuivent 9. D'autres fois, quand ils rencontrent des sonneurs de cloches , ils se portent des défis, les uns à qui attirera l'orage, les autres à qui l'écarlera °. Alors vous verriez s'élever au milieu du plus beau jour, de grands nuages qui retombent en pluie ou en grêle ; alors vous entendriez les arbres, les arbrisseaux , les rochers qu'ils ont charmés , hurler comme des chiens ou des loups .glapir comme des renards ou des blaireaux . Dans quelques parties de ces contrées , les habitans laissent tranquilles au milieu d'eux plusieurs villages entièrement peuplés de sorciers ou de vieilles devineresses. Il va là telle montagne où l'on ne compte pas moins de deux ou trois sabbats le samedi au soir ; à minuit vous entendriez le bruit affreux de la valse d enfer ' , interrompue de temps en temps par des miaulemens épouvantables ; vous sentiriez la suie à plus de dix lieues à la ronde. Le pays de Combrailles, qui en fait partie, est , à ce qu'on assure, presque tout enchanté \ Ce que je vais dire je ne puis l 'attester comme l'ayant vu ; mais on eu

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parle dans ces pays comme de faits assez ordinaires. Quelquefois les magiciens s'y changent en bêtes84 ; quelquefois seulement en moitié , en quart de bête, qui alors n'est que plus terrible. Dieu vous préserve de rencontrer le veau noir , la brebis errante, surtout la moitié de poulet, la queue de cheval ou le pied de bœuf 5. Continuellement en commerce avec le Diable , ces magiciens le font travailler tantôt au mal, et tantôt , il faut en convenir aussi , au bien , même au bien général. Ils lui commandent souvent des édifices publics ; j'ai passé sur un pont fait de sa main. Le maire du lieu qui n'était pas sorcier , mais que les sorciers avaient engagé à entrer en négociation avec le Diable , convint avec lui qu'aussitôt qu'il aurait terminé ce pont dont la commune avait grand besoin, il lui donnerait la première créature qui passerait dessus. C'était un homme fin que ce maire, comme vous allez voir. Le jour convenu , loin d'aller se cacher dans un monastère,il se présenta hardiment le premier,au grand effroi de tout le peuple, devant l'entrée du pont: mais il lâcha un chat qu'il avait dans sa large manche86. Le Diable s'en alla tout honteux , tout confus , tirant le chat par la queue , et faisant la plus laide grimace.

Et n'attendez pas dans ces profondes vallées qu'on vienne vous secourir. Les côtes en sont si escarpées, que les villages situés sur les cimes des montagnes n'ont entre eux que des communica-

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tions très longues , très difficiles ; il y a des cantons où chacun de ces villages a ses coutumes et des lois particulières87.

Combien de fois, en traversant ces montagnes, ces vastes forêts , ces vastes solitudes , n'ai-je pas regretté notre paisible rue de l'Huis de Fer , dont je m'éloignais de plus en plus. Dans certains momens je tâchais de me distraire de ma frayeur, en chantant des chansons profanes.

Robin m'achata corroie Et aumônière de soie ; Pourquoy donc ne l'aimeroie?

Robin m'ame , Robin m'a 88.

Mais lorsque le péril devenait plus imminent , je chantais les vieux cantiques.

Entendez tuit a ce sermon Et clerc et lai tuit environ Conter vous veil la passion De saint Estienne le baron 89.

Il me semblait que ces chants religieux étaient ma sauve-garde, et je ne me trompais point.

Quelquefois il m arrivait que, lorsque je n'avais rencontré personne depuis plusieurs heures, tout à coup je voyais passer d'élégantes chasses, composées de jeunes gens, de jeunes dames, de jeunes demoiselles menant en lesse de jolis chiens, de jo lies levrettes, portant sur le poing des tiercelets ,

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de petits éperviers, attachas aux pieds par des cordons rouges90. D'autres fois au contraire, c'étaient (Jes villages entiers qui allaient faire la chasse au loup avec des toiles9', des arbalètes, des pieux armés de longues pointes de fer, avec de grands chiens du pays nerveux, forts, taillés comme des lions92, le cou défendu par des colliers à plaque, et le corps couvert d'un réseau de fer ç3.

La noblesse de ces contrées inaccessibles est très fière, on le croira aisément.

J'ai entendu des gentilshommes dire : Pourquoi ne s'agenouillerait-il pas devant moi, qui suis son seigneur, le roi d'Angleterre s'agenouille bien devant le roi de France9i, qui est le sien. J'ai entendu direà un autre : Quand il aura pris possession, je le reconnaîtrai; en France on ne reconnaît le roi qu'après son sacre9'. En parlant d'un grand seigneur, un simple gentilhomme disait: Qu'il me paie la rente, le roi la paie bien9*. Continuellement ces nobles mettent le roi en jeu, et tâchent le plus qu'ils peuvent de s'assimiler à lui.

Le clergé estencore plus fier; à l'entrée de l'abbé de Figeac, j'ai vu un haut baron lui conduire le cheval par la bride, et au repas de ce jour, rester debout derrière la chaise de l'abbé, jusqu'à ce que celui-ci lui eût dit : Tu peux {asseoir1". A l'entrée de l'évêque de Rhodes, un seigneur des environs est tenu à une corvéeà peu près semblable9'. L'abbé d'Aurillac, qui lorsqu'il était simple clerc, disait la

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messe pour deux sous", occupe militairement, comme seigneur, un grand et fortchâteau qui commande la ville00. L'évêque de Saint-Flour, qui sans doute avant son élection101, ne prenait pas davantage pourdirelasienne,s'intitulebaronde Saint-Flour°% et celui de Mende, comte de Gévaudan1'3. Enfin, lorsque l'évoque de Cahors pontifie à la messe, vous croiriez voir un beau gendarme. Il chante tout botté, tout éperonné; son casque, ses gantelets et son épée sont sur l'autel104.

Quant au peuple, il s'en faut bien qu'il soit au quatorzième siècle, il n'est pas même au treizième, pas même au douzième.

Voici la prière des villageois du Limousin :

Monsiour saint Marsa , Nostre bon fondateur, Prega per nous nostre seignour, Qu'il veilla garda Nostra castagna , Nostra raba , Nostra fenna '-5.

La femme du Limousin vient aprè9seschâtaignes? elle vient même après ses raves.

Dans l'Auvergne, les habitans sont si âpres qu'ils ne veulent ni approvisionner, ni laisser approvisionner les marchés voisins06. Rien n'est plus vrai, et cependant on aura de la peine à croire que c'est seulement depuis quelques années que le roi a voulu ou a pu y avoir ses procureurs'07.

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Dans le Querci, lorsque la récolte est mauvaise , les gens de la compagne courent aux églises, en arrachent les saints, les traînent et les fustigent pour avoir laissé grêler leurs champs et geler leurs vignes'08.

Dans le Rouërgue, les guerres privées ne se font pas avec les formes des siècles civilisés. Au lieu des lettres de défiance, les seigneurs s'envoient par des hérauts des pailles rompues09; quelquefois, pour marque de mépris, ils s'envoient aussi de vieilles chausses tout usées'"1; et comme dans ce pays on est fort pauvre et fort économe, ce signe y est très expressif. Alors on égorge, on brûle, on ravage sans merci. Afin de rendre ces guerres moins sanglantes, il a fallu établir des trêves, et pour les faire observer, il a fallu établir aussi une force armée et la solder. La province a accordé un impôt spécial qui a pris, de la cause de son institution , le nom commun de paix1".

Rhodes, capitale de ce pays, est, comme un grand nombre d'autres villes, divisé en deux parties1 entourées de remparts et de tours. L'une s'appelle la cité, l'autre le bourg; les habitans de la cité et ceux du bourg se font de temps en temps la guerre"3; et même quand ils sont en paix, ils ferment chaque nuit les portes de leur enceinte, et ils font plus exactement le guet sur les murailles qui les séparent, que sur celles qui défendent la ville du côté des champs.

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Leshabitans de Rhodes, les Rouèrgas par excellence, sont hauts, fiers et difficiles à manier. Après s'être courbés profondément devant leurs évêques lorsqu'ils leur donnent la bénédiction, ils se relèvent promptement devant lui, et même quelquefois le querellent lorsqu'il exerce sa juridiction temporelle"4. L'évêque est seigneur d'une moitié de la ville; le comte est seigneur de l'autre moitié. S'ils ne le querellent pas aussi, ils lui font si mauvaise mine qu'il a déserté son palais et l'a abandonné à ses officiers de justice. Quand il vient dans cette ville il logeaucouventdes Cordeliers, qu'il a fortifié comme une place de guerre"5.

On vante la franchise des habitans de Rhodes , on a raison : mais dans une occasion j'ai trouvé cette franchise un peu dure. Au moment où je partais de cette ville, un seigneur des environs y arrivait au milieu de sa nombreuse suite : il était vêtu d'un peliçon rouge fourré"6 d'écureuil, et monté sur un cheval dont le harnais était garni de plusieurs bordures de grelots"7. Il allait grand train et faisait beaucoup de poussière et de bruit : les cloches sonnèrent ; il crut que c'était pour lui, pour l'honorer, ainsi que c'est assez généralement l'usage, même pour des personnages"8 moindres que lui. Aussitôt il se mit à ranger son cortège et à faire une espèce d'entrée ; mais au moment même , des bourgeois qui passaient et auxquels il ne demandait rien, ne disait rien, s'empressent de lui crier : Eh ! mon-

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seigneur, ce n'est pas pour vous qu'on sonne, c'est pour saint Amans"9. Ce seigneur, tout honteux, tout confus , se détourna de son chemin et prit une autre rue.

C'est au centre de ce vaste pays de montagnes , que les chefs de route, les Amérigot-Marcel , les Geoffroy tête noire , les Renaud de la Foue , les Pierre deBéarn , qui occupaient les plus forts châteaux10, ont voulu fonder un état indépendant. C'est là que les vicomtes de Tu renne en fondèrent un à l'occident , et que les comtes d'Armagnac en fondent un autre à l'orient.

Les Turenne tiennent avec raison à leur ancien litre de souverain ia1 , dont ils ont conservé quelques droits , entre autres celui de conférer la noblesse1*2. Les rois leur écrivent, comme aux princes , des lettres cachetées de six cachets ,a3.

Les rois écrivent aussi des lettres cachetées de six cachets aux comtes d'Armagnac, qui ont leurs sénéchaux, leur chambellan, leur chancelier, leurs grands officiers'24, qui donnent des lettres de rémission ia5, et s'intitulent comtes par la grâce de Dieu 1 6.

Bien qu'il y ait dans ces pays des mines d'or et d'argent'7; bien que le roi y ait plusieurs hôtels où l'on frappe des espèces1"; bien que plusieurs seigneurs en fassent frapper à leur coin129, en sorte qu'à chaque journée de voyage vous trouvez des monnaies différentes, cependant les choses n'y sont

pas à un très haut prix. Pour trois deniers vous avez un poulet; pour un denier un pigeon'0. Les petits pains, plus ou moins petits , servent de monnaie comme à Paris xSi , et même plus souvent qu'à Paris , pour payer les herbes, les menus fruits , les petits oiseaux , les petites corbeilles, les petits ouvrages, les petits services des jeunes garçons qui vont ramoner les cheminées ou écurer la vaisselle d'étain l5\

Les divers idiomes sont encore plus multipliés dans ces provinces que les diverses monnaies. Ils sont tous formés d'un mélange plus ou moins désagréable de la langue d'Oyl et de la langue d'Oc, qui, à cet égard, les rend un peu étrangers dans leur pays , car à Toulouse on rit de leur langage xSi , et à Paris on le confond souvent avec celui des Allemands lH.

Après avoir traversé les montagnes du Rouèrgue, de l'Auvergne et du Gévaudan , j'arrivai à celles du Vivarais, qui sont encore plus épouvantables. Il semble qu'autrefois elles aient été bouleversées et brûlées par des géans ou par des êtres supérieurs à la nature humaine. Elles sont couvertes de hautes aiguilles en pierre de couleur noire, qui ressemblent à de grands tisons dressés, éteints depuis plusieurs siècles.

Au milieu de cette contrée est située la ville du Puy ; j'y arrivai avant le coucher du soleil. Le lendemain j'allai à la messe des pèlerins , où je trou-

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vai un grand nombre de malheureux qui afîluaien^ de toutes parts. Aussitôt qu'on eut ouvert le riche trésor des reliques, vous auriez entendu sous les voûtes mille voix, mille cris : sainte Luce, ayez pitié de moi ; rendez-moi la vue ! saint Antoine , guérissez mon fils ! sainte Agathe , sauvez ma fille ! Place àl epileptique ! Place à l'enragé 1 saint Roch, guérissez-moi! Notre-Dame, ayez pitié de moi , secourez-moi ! Tous ces malades , tous ces infortunés, après s'être recommandés à Dieu et à ses grands serviteurs, s'en retournaient soulagés , ou du moins visiblement ranimés par l'espérance.

Moi-même je sentis mes forces et mon courage s'accroître. Il me semblait que les distances diminuaient : le chemin du Puy à Viviers ne dura guère.

Viviers est une ville agréable, gaie, même un peu folle. Dans le carnaval , l'évêque des fous parcourt pendant plusieurs jours les rues de la ville, coiffé d'un chaudron et vêtu des habits les plus ridicules. Les jeunes clercs des églises le suivent , au milieu des cris et des acclamations du peuple. Après un grand nombre de cérémonies , toutes également folles, l'évêque des fous congédie l'assemblée par des indulgences et des bénédictions , et il donne à tous ceux qui sont présens une queue de roussin , una coa de roussi, et vingt paniers de mal de dents, vint banastas de mal de dens , comme dit la formule en langue du pays135, que tous les habitans de Viviers savent par cœur et récitent toujours avec des

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éclats de rire qui semblent en faire partie. Ces fêtes sont pour eux une époque solennelle de réjouissances qui répand la gaîté même sur les autres jours de l'année. Plusieurs personnes de la ville me proposèrent sérieusement de ne partir que lorsque je les aurais vues : près de la moitié de Tannée est passée, me disaient-elles , vous n'aurez guère a attendre que six ou sept mois. Je les remerciai, et continuai ma route.

Ah ! que j'ai ri dans le Vivarais ! c'est , je crois , le pays de France où l'on rit le plus.

Le front de la justice même s'y cîeride quelquefois , comme vous allez voir. C'est un usage, dans certaines communes, que le juge viguier conduise par la bride le cheval de la mariée lorsqu'elle va à l'église ; au retour le cheval lui appartient'36. Il arriva , à peu près dans le temps démon passage, que la famille d'une mariée borgne la fit monter , par économie , sur un cheval aveugle. Le viguier , frustré de ses droits, se mit alors à contrefaire le boiteux. Inutilement les parens et les amis de la mariée voulurent se fâcher, menacer ; le viguier fut soutenu hautement par tous les rieurs, c'est-à-dire par tout le peuple.

Je dirai encore que je n'ai jamais vu jouer d'une manière plus bouffonne qu'à Viviers, à ce jeu de société qu'on appelle le jeu de faire le saint'57. Les jeunes garçons , les jeunes filles, font le saint , la sainte, à se tenir les côtés de rire. Autre part je n'y

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suis pas la plus mal habile ; là , je n'osai m'y hasarder, quelques instances qu'on me fît.

Je n'ai jamais vu non plus d'herberies"' si plaisantes que celles de Viviers. Un matin, je voulais traverser la place du parvis de la grande église ; je la trouvai toute couverte de tapis ,iç et de milliers de paquets d'herbes de la Saint- Jean. Une immense foule entourait plusieurs jongleurs qui faisaient des sauts et des tours merveilleux. D'autres , aux grands appiaudissemens des spectateurs , imitaient le cri de divers animaux 4°. Les danses des chiens, des singes et des ours succédèrent ; mais ce qui excitait surtout la gaîté générale , c'était une chèvre qui pinçait la harpe 9 et un grand loup qui filait de la laine au rouet ,4\ Tous ceux qui étaient là , les clercs , les moines , les gens les plus graves riaient aux éclats. Le loup vendit une infinité de paquets d'herbes.

Je sortis enfin du pays des montagnes ; je descendis dans les belles plaines d'oliviers qui s'étendent jusqu'à Montpellier, dont les rues sont parfumées par les épices qu'on y trouve en plus grande quantité que dans aucune autre ville de France '4\

Le Languedoc est un bien beau pays ! On dit que la ïouraine est le jardiu de la France ; on devrait dire que le Languedoc en est le paradis. Ce proverbe : si Dieu habitait sur la terre , il habiterait à Béziers1' , me paraît fondé. Le climat de cette ville

est de la plus grande douceur , le pays est de la plus grande beauté ; la terre semble pétrie de miel et de sucre: les fruits y sont délicieux, exquis.

Je laissai à ma droite le célèbre pays de Cocagne , où l'on fait les pains ou coques de pastel , qui enrichissent les habitans'1.

Toulouse est bâti dans la même plaine dont le pays de Cocagne fait partie : la Garonne sépare cette ville du faubourg Saint-Cyprien.

J'allai loger chez un homme dont le père , qui était capitoul , avait eu ia fantaisie de se faire porter à l'église dans une bière , et de se faire chanter , au milieu d'un luminaire funèbre, une messe des morts, après laquelle, sortant de la bière et se dépouillant du drap mortuaire, il avait emmené ses confrères et ses amis à un grand dîné 45.

Les fabriques de cette ville sont en grand nombre ; le commerce y est considérable. Les Toulousains sont en général fort riches ; ils ne le sont pas autant que je le voudrais. Nulle part je n'ai trouvé des hôtes plus gracieux , des gens plus charitables. A Toulouse on n'entend pas crier dans les rues, comme à Paris : Pain aux Cordeliers ! Pain aux Jacobins î Pain aux Carmes î Pain aux prisonniers \ Pain aux aveugles ! Pain aux pauvres ! Pain à Jésus, notre sire'4'. Les habitans donnent sans attendre qu'on leur demande. Nulle part je n'ai vu non plus autant et de si beaux couvens ; et quelle piété parmi les moines, les religieux ! je fus édifiée. Je

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vis passer tous les Cordeliers en procession ; pas un frère , pas un jeune novice ne leva les yeux sur moi ni sur aucune femme.

Les grands seigneurs des environs semblent disputer de vertus hospitalières avec les habitans de cette noble ville. Ceux qui ont été à leurs cours plénières17 qu'ils tiennent aux fêtes solennelles , et dont ils se gardent bien , comme ailleurs , de laisser perdre l'usage , vous diront si j'exagère. Ces jourslà tous les ponts de leurs châteaux , environnés de vastes plaines de blé et de vignes , sont abaissés ; toutes les portes sont ouvertes; hommes, femmes, riches, pauvres , accourent de tout côté; on arrive, on part , on entre , on sort , on va , on vient : le maître de la maison semble recevoir une nouvelle grâce à chaque nouvelle visite. Un grand feu brûle dans toutes les cheminées ; les appartemens , les salles sont ornés avec élégance ; les cuves des bains M8 sont toutes drapées ; tous les lits sont parés de housses de fourrures'49. Toutes les tables sont couvertes de tapis rouges, bleus, jaunes, verts, de toutes sortes de couleurs50, où Ton joue toute sorte de jeux. Tous les repas sont accompagnés de musique ; et , dès que les fanfares des cors de chasse ont annoncé que les convives se lavent les mains ,51 , toutes les tables sont aussitôt servies avec une délicatesse qui n'exclut ni l'abondance , ni même la profusion. Alors commencent des festins de plu* sieurs jours, moins interrompus par le repos de la

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nuit que par les danses , les divertissemensde toute espèce1 5\

Hospitaliers habitans de Toulouse et du Languedoc, je ne laisserai jamais échapper l'occasion de célébrer votre générosité , votre magnificence !

Les Pyrénées bornent ce beau et bon pays : c'est dommage que les Pyrénées ne soient pas plus loim

Je passai heureusement ces fameuses montagnes. Je ne parlerai pas de l'Espagne ; si je commençais , je ne finirais pas.

Vous ne sauriez assez croire combien ce pays est riche , animé , industrieux , populeux. Que de laboureurs, que d'ouvriers, que d'artisans, que de marchands55! Pendant les premiers temps qui suivirent mon retour en France , les villes et les campagnes me paraissaient 'engourdies , languissantes. Je le dis aux autres voyageurs ; ils m'en dirent autant : nous fûmes tous d'avis qu'il n'y avait guère que le Languedoc et la Normandie qui , par leurs fabriques , leur commerce et leur mouvement, fussent dignes d'être des provinces espagnoles.

Enfin, après avoir marché tant de jours, après avoir laissé derrière moi tant de plaines , tant de montagnes , tant de régions différentes ; après avoir supporté tant de pluies , tant de neiges ; après mille fatigues , j'arrivai à Saint-Jacques de Compostelle. L'église de cette ville est la plus magnifique des églises; elle est toute brillante de lames d'argent, de lames d'or, de perles , de diamans * de pierre- 2. i5

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ries l M ; elle est toute remplie de lampes , de bougies , d'encensoirs, d'encens , de pèlerins, de peuples de toutes les parties de la terre.

Je me confessai; je fis mes dévotions ; j'entendis au grand autel la messe, qui fut dite avec un calice d'or à sonnettes'5', pour que le prêtre se souvînt de celui qui avait donné ce précieux vase. Je reçus la bénédiction ; je me fis délivrer un certificat de pèlerinage ,5<s , et je partis. J'étais entrée en Espagne par la Navarre , j'en sortis par la Galice.

Et moi , frère André , je sors , pour le moment , de cette histoire et de ma longue lettre par le bout de deux grandes feuilles de papier, que j'ai remplies dune écriture trop serrée pour mes yeux et sans doute aussi pour les vôtres.

Ecrit à Tours , le sixième jour du mois de juin.

LE PÈLERINAGE DE REMIREMOiNT.

Èpitre xci.

Frère, c'est encore la pèlerine de la rue de l'Huis de Fer. Je vais continuer, ou plutôt elle va continuer son récit.

Je rencontrai à Saint-Jacques un capitaine de navire, à qui je parlai de mon projet de passer pa la Provence en allant à Remiremont; il m'assura

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que pour aller par terre dans la Provence je met trais plus de temps qu'à faire avec lui, par mer, le tour de l'Espagne. Je le crus; d'autres pèlerins, qui voulaient aussi comme moi aller en Provence le crurent, et nous n'eûmes pas lieu de nous en repentir: en peu de temps nous arrivâmes à Marseille.

Je pris ma route par Aix, où je vis tenir chez mon hôtesse un de ces parlements d'amour ' dont j'avais si souvent entendu parler.

Dans une salle revêtue de stuc3, était dressée une estrade parée de tapis verts, sur laquelle vinrent s'asseoir plusieurs jeunes dames de dix-huit à vingt ans, présidées par une doyenne qui avait unegravité de vingt-deux ou vingt-trois ans au plus. Leur coiffure était une branche d'orangers fleurie, pliée en cercle; une écharpede soie rose serrait à la ceinture leur manteau de soie blanche, qui, suivant l'usage du pays,nedescendaitquejusqu ami-jambe '; leurs bas étaient de réseau d'or. Le grenier, assis devant une petite table, écrivait leurs arrêts4. C'était un jeune enfant, beau et habillé comme l'amour; sa plume avait la forme des flèches qui étaient dans son carquois. Divers amans vinrent plaider leurs causes. Tantôt les conseillères opinaient du bonnet, c'està-dire qu'elles faisaient à la présidente une gracieuse révérence; tantôt elles discutaient, et la question d'amour était décidée à la pluralité des suffrages. La plusgrande peine qu'elles infligeaient aux hommes, était la défense de voir leur maîtresse pendant

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un temps plus ou moins long : pour les femmes , elles étaient condamnées à porter de plus ou moins vieilles modes. Getteaudience, qui avait duré toute la matinée, me parut trop courte; j'aurais voulu qu'elle eût duréau moins tout le jour. La ville d'Aix a eu de plus grands parlemens de dames5; je ne crois pas qu'elle en ait un de plus spirtuel ni de plus joli.

On voulait me faire détourner de mon chemin pour aller voir à la sainte Beaume les longs cheveux noirs de sainte Madeleine, à Arles l'ancienne capitale du royaume de la France orientale où résidaient les rois dont la chronologie est depuis bien des siècles continuée par la succession des jugesviguiers delà ville6; j'aimai mieux aller voir à Apt les reliques miraculeusement découvertes par le fameux Turpin7 .

Je dirigeai ensuite ma route par Avignon : le pape n'y résidait plus'; je ne m'y arrêtai pas.

Ni hospice ni hôte à Orange: force me fut d'aller à l'auberge. Le lendemain matin, l'aubergiste ayant oublié, avant d'ouvrir sa porte, de demander, suivant l'usage , aux voyageurs logés chez lui s'il manquait rien à personne9, excita des réclamations suivies de vives plaintes; enfin ce fut un tumulte , à travers lequel j'eus de la peine à m'échapper.

Une chose à remarquer en Provence> et que je n'ai remarqué guère que là, c'est que les chemins sont en général d'une égale largeur., au lieu que

XIVe SIECLE. ig?

dans presque tout le reste de la France il y a autant de chemins de dimensions différentes que de coutumes10: en sorte qu'aux limites de deux provinces où ils se joignent, vous diriez souvent de deux planches de largeur inégale ajoutées bout à bout.

J'entrai en Dauphiné. Quand j'approchai de Romans, j'arrivai à un grand emplacement de terrain couvert de fleurs, entouré de bocages, où se faisaient continuellement entendre les rossignols et les fauvettes. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces beaux lieux. Des gens qui passaient m'apprirent que c'était là que l'archevêque de Lyon avait fait brûler, au milieu d'une immense foule de peuple, la belle Izarde de Baux , parente du Dauphin. On me raconta son histoire. De long-temps je ne pus ôter de mon imagination cette jeune femme entrant dans l'autre monde à travers les flammes d'un haut bûcher élevé sur le bord d'un large fleuve. Elle avait fait périr son époux'1; du reste la peine du feu n'aurait pas été assez grande, s'il y en avait de plus grande.

A Valence on me montra une épée dont la poignée était faite avec du bois de la vraie croix12. Je ne sache pas de relique plus mal placée : Jésus- Christ, en mourant, donna la paix au monde,

A Vienne, je parlai à des bourgeois qui avaient vu le Juif errant3. Il fait volontiers la conversation, mais toujours en marchant. Dès qu'on le force

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à demeurer immobile, il crie comme un homme qui souffrirait les plus grands tourmens. Il a une longue barbe blanche ; il porte un long habit jaune ouvert par-devant, fixé sur les reins par une large courroie de cuir; enfin il est à peu près tel que les peintres le représentent'4.

Dans cette ville, une de ces béguines jeunes et lestes qui font volontiers toute sorte de vœux , excepté celui de ne pas se marier'5 et de ne pas jouir des plaisirs du monde, m'accueillit dans sa maison où elle m'enbéguina si bien, que, malgré ma résolutiou d'aller toujours seule, elle me fit consentir à faire route jusqu'à Lyon avec deux pèlerins qui logeaient chez elle. Le soir même je découvris que l'un deux avait été repris de justice, et faisait son pèlerinage en expiation de ses délits et par sentence du juge16. J'en conclus que son camarade ne devait valoir guère mieux. Je sortis de grand matin et partis seule.

Vers midi qu'il faisait très chaud, je m'écartai à quelque pas du chemin pour me reposer sur un petit tertre élevé entre deux champs. Pèlerine, me dit un vieillard en s approchant de moi, vous êtes assise sur le tombeau de mon aïeul : il plaidait pour les bornes de son champ ; il n'avait pas de preuves ; il demanda le duel judiciaire'7 ; il fut vaincu par son voisin, qui le fit enterrer en cet endroit Qui terre a, guerre a ; et les corps morts trop souvent marquent les limites.

XIVe SIÈCLE. 19g

Du temps de mon père, me dit encore ce bon vieillard, le combat en champ clos n'était plus permis en matière civile r; mon père lut obligé de plaider par procureur et par avocat ; mais il fut jugé avec tant d'injustice, qu'il obtint d'être soustrait lui et ses descendans au tribunal qui l'avait condamné19. Jelui demandai si pour être jugé plus loin il était plus équitablement jugé. Il se mit à sourire en secouant la tête.

En m'approchant du Forez je trouvai tout le pays dans des réjouissances : les hommes chantaient, sautaient; les femmes pleuraient de joie. Comme je ne pus m'empêcher de pleurer aussi , Ton se hâta de m 'apprendre quelle était la cause de ce bonheur général; on me dit que le seigneur venait d'échanger, contre des redevances en blé , la permission à tous les habitans d'avoir chez eux un four et d'y cuire quand bon leur semblerait83. Le jour ou je passai était celui de l'ouverture générale des fours. Toutes les maisons étaient remplies de gâteaux chauds ; partout on mangeait, on buvait, on dansait; partout on voulait m 'avoir. A la fin, les quatre ou cinq jeunes filles du régisseur de la terre m'environnèrent, m'enlevèrent. Leur père par son bon cœur était digne de ses aimables filles : dès qu'il m'aperçut, il vint au-devant de moi avec cette affabilité gracieuse que je pourrais, je crois, appeler Dauphinoise. Sa maison était nou vellement bâtie : il me reçut dans une salle ornée

aoo XIVe SIÈCLE.

de meubles neufs et élègans ; mais ce qui fixa le plus mon attention, ce fut un volumineux compte posé sur une grande table : d'après mon calcul, il avait fallu pour l'écrire au moins les peaux d'un troupeau de quatre-vingts moutons21. Elles étaient solidement cousues bout à bout l'une à l'autre, par ordre des lettres alphabétiques, et elles formaient un long rouleau qui aurait pu atteindre depuis le haut des tours de Saint-Gatien , et je pourrais sans doute dire depuis le haut des tours de Notre-Dame de Paris, jusqu'au bas".

C'était le compte des revenus de la terre que ce régisseur, qui était jurisconsulte23, rendait tous les trois ans au seigneur. Je n'en a vais guère vu d'aussi long. II en prit occasion de me dire que lorsque de pareils comptes étaient bien faits, on y trouvait l'histoire agricole, commerciale, et même l'histoire des mœurs du pays. Il me donna envie de voir le sien : je le priai de vouloir bien le parcourir avec moi; il s'y prêta avec plaisir. Ce compte, comme tous les comptes des gens instruits, était en latin24. Mes jeunes hôtesses voulurent s'empresser de me l'expliquer; mais je leur fis voir que je n'en avais pas besoin, que j'entendais aussi le latin des affaires, car si elles étaient filles d'avocat, j'étais femme de procureur.

Les premiers chapitres comprenaient les recettes des rentes en grains, en légumes, frumentum, si-

ligo, avenu, fabœ, pisei; les recettes des rentes en vin, vivwnrubrum, vinum blancum.

Venaient ensuite ceux des volailles, pulii, pullœ; capones, columbœ7/\

Ensuite celui des droits de cornage, corna gium ; pourchaque mouton, brebis, un denier viennois 6.

Ensuite celui des droits de pâturage, pasqueragium; pour chaque bœuf, vache, cheval, âne, un sou ; pour chaque porc, neuf deniers27.

Ensuitecelui de la poussière, puloeraglwn; du droit sur les troupeaux qui passaient pour aller aux montagnes *8.

Ensuite celui des foires, nundinœ, des droits que payaient les marchands qui venaient étaler pendant la durée des foires ou des marchés9.

Ensuite celui du monnayage, species brunetœ; des espèces brunes ou de cuivre fabriquées dans les ateliers du seigneur30.

Ensuitecelui de vendit iones, mutagia, des droits à raison des ventes, mutations, investitures5'.

Ensuite celui de la ferme des papiers et parchemins du greffe de la cour seigneuriale, firma papirorum curiϪ.

Venaient ensuite les curieux chapitres des amendes : celui des amendes pour injures, rixes et querelles avait plusieurs toises de long B; et cela devait être dans un pays ou les habitans ont le caractère et 1 esprit si vifs. Celui des amendes pour fornication n'était pas non plus très court4. Le compte

aoa XIVe SIÈCLE,

était terminé par le chapitre des mesures de blé et de vin données aux juges ou aux officiers du château35: c'était le beau et bon chapitre, qu'on me passe l'expression, le chapitre de la bonne bouche.

Mes hôtes me retinrent tout le jour , tout le jour suivant. J'eus de la peine à pouvoir me dérober à leurs bontés.

Le troisième jour je continuai mon chemin. J'entrai sous les voûtes ombreuses de ces hauts arbres du pays des forêts ou du Forez : je vis ça et là brûler du menu bois , des feuilles, des herbes ; on faisait de la potasse 6.

Dès que je fus entrée dans le Lyonnais , on me montra l'Argentière , château que le seigneur avait changé en couvent, après avoir changé ses filles en religieuses 7.

Vous avez entendu parler de la fameuse bataille où les tard-venus , qui n'auraient jamais dû venir , défirent le connétable de France. Cette bataille fut livrée à Brignais , dans le Lyonnais38. Je traversai ce lieu où tant de milliers de tombes sont labourées, ensemencées, moissonnées, vendangées. Les cimetières des batailles , qu'on s'est empressé de me montrer partout où je suis passée , deviennent à chaque siècle , et surtout à notre siècle , de plus en plus nombreux ; on ne peut les enlever à l'agriculture ; car , pour s'assommer , les hommes ont toujours choisi les plus belles plaines des plus beaux pays.

XIV SIÈCLE. 2o5

Avant d'arriver à Lyon j'eus une bien grande frayeur. Deux hommes assis le long d'un pré , se levèrent tout à coup et coururent sur moi : je les écartai avec mon bourdon. Bientôt je reconnus à leurs cheveux coupés très courts que c'étaient des fous39; j'en avertis les premières personnes que je rencontrai. Ils ne font jamais de mal , me répondit-on ; ils demeurent chez un médecin du voisinage qui traite la folie , et ils lui servent comme d'enseigne.

Depuis long-temps je désirais de voir Lyon , si renommé en tous lieux. Je m'attendais à beaucoup ; mon attente fut surpassée. Cette populeuse ville est surtout animée par des étrangers riches. Aussi à chaque pas vous trouvez des rôtisseurs , des aubergistes , sur la porte desquels on crie : Cy est bon mouton rôti ! cy est bon poisson ! cy est bon merlan chaud ! cy est bon vin de Mâcon ! cy est bon vin du Rhône 4°. A Lyon , comme vous voyez , on commence à retrouver la langue française ou langue d'Oyl , car les provinces du midi prétendent parler aussi la langue française4'.

Tout le peuple de Lyon est magnifiquement vêtu ; il est couvert de soie , de broderies , de fourrures. Il n'a pas à craindre les règlemens de certaines municipalités, qui fixent aux femmes le nombre de leurs perles , la dimension de leurs paremens , qui mesurent aux hommes la longueur de leurs souliers42. Toutes les femmes se mettent comme bon

ao4 XIV SIÈCLE,

leur semble ; tous les hommes ont des ehaussures de la longueur qu'ils veulent : tous marchent sur un fort grand pied43.

Cette ville est sous la juridiction spirituelle et temporelle de son église44. Elle est administrée par cinquante consuls45 qui tiennent du roi , à titre de fief , les clefs de la ville46. Lyon a été une ville impériale47 , il s'en souvient ; il est fier.

La femme chez qui je logeai allait saigner en ville48. Elle me fit toute sorte d'honnêtetés et m'offrit , à plusieurs reprises, de me tirer du sang49, sans qu'il m'en coûtât rien.

Mon séjour à Lyon fut assez long. Quand j'en partis je ne voulus pas faire par eau , je voulus faire à pied , la lieue de V Me franche à Anse , la plus belle lieue de France'30. Je m'embarquai ensuite sur la Saône, et après une agréable navigation à travers les vignes et les vergers , j'arrivai à Mâcon.

11 y avait dans le bateau deux jeunes garçons et deux jeunes filles , qui de temps en temps laissaient échapper des soupirs suivis de larmes. Je ne savais qu'en penser. Lorsque je fus descendue à terre , je n'y pensai plus. Je gagnai la campagne , en me dirigeant vers une chapelle située sur une haute montagne. Je suivis un sentier qui s'élève insensiblement jusques à la chapelle où j'allai faire mes prières et mes offrandes. J'étais renfoncée dans un coin assez obscur ; je vois les quatre jeunes gens entrer ; ils se croyaient seuls ; ils se jetèrent tous

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quatre à genoux , en demandant à Dieu de rendre la santé à leur mèredaugereusement malade : quelle prière si fervente î je ne sais vraiment si , dans certains cœurs , l'amour filial n'est pas le sentiment le plus vif, s'il n'est pas même l'amour le plus ardent. Je joignis mes vœux à ceux de cette pieuse famille , et de plus je priai Dieu de faire que j'aimasse ainsi ma mère , et que je fusse ainsi aimée de mes enfans.

Je cessai d'être surprise que ces jeunes gens fussent venus de loin à celte petite chapelle , quand j'en eus considéré la porte , toute couverte des clous de bottines ou des fers de cheval qu'y avaient attachés les pèlerins et les voyageurs6'.

En sortant, je ne pus, selon l'usage , acheter des chandelles , il n'y en avait plus depuis que la commune , le seigneur et le chapelain se disputaient le droit de les vendre52.

Personne certes ne disputait à un vieux pèlerin le droit de vendre des médailles et des coquilles de Saint-Michel ; mais il faisait son métier d'une manière damnable ; car il les vendait tant qu'il pouvait ; et sans doute il ôtait à bien d'autres, comme à moi, l'envie d'en prendre • aussi je ne pus m'empêcher de lui dire : Mon ami , en conscience vous êtes trop cher, surtout depuis que la nouvelle ordonnance exempte des droits d'aide les médailles et les coquilles53.

S'il est un pays de grands couvens ., de grandes caves, de grands étangs H> de grands réfectoires,

ao6 XIVe SIÈCLE.

c'est la Bourgogne ; les seigneurs, en donnant leurs biens aux monastères se sont réservé , pour eux et leurs successeurs , le droit de past ", c'est-à-dire le droit d'y aller faire bonne chère certains jours de l'année. Les petits bourgeois ont aussi fait les mêmes réserves dans leurs donations. J'en ai rencontré plusieurs, qui, le premier jour des fêtes, allaient au couvent chercher leur écuellée de viande et leur portion de gâteau 6. J'ai rencontré aussi un chapitre qui allait dîner chez des moines , en exécution d'un arrêt du parlement 7.

Le clergé de cette province est un peu guerrier , ou, si vous voulez, il l'est plus qu'ailleurs ''.

Dans une maison , je fus assez long-temps arrêtée par une pauvre femme; elle se désolait. Son fils n'avait pu faire valoir une exemption qu'il croyait bonne, et il se trouvait dans le nombre des hommes de la terre obligée de suivre l'abbé toutes les fois qu'il irait à la guerre5'. Je tâchai de la consoler ; je lui dis que cet abbé se contenterait sans doute , comme tant d'autres, de bien prier Dieu et de bien dîner. Ah ! tel était l'ancien , me répondit-elle , mais celui d'aujourd'hui est un vrai gendarme , qui a souvent querelle avec ses voisins pour les terres de l'église. Si vous allez à la chapelle de l'abbaye, vous verrez au haut des piliers les lances et les épées des gentilshommes qu'il a vaincus6'. Le même jour, le hasard me fit passer à côté d'un homme qui portait à la main un casque neuf orné d'une belle aigrette :

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c est pour monsieur l'abbé , dit-il , en le montrant a un de ses eamarades.

Le même jour encore , je vis dans une ville de cette province les vassaux de l'évêque lui faire en même temps hommage d'un cierge et de plusieurs gens de guerre armés et équipés6'.

Tout le monde sait que l'abbé de Cîteaux est chef de plusieurs ordres militaires62.

Je passai dans le comté de Bourgogne, pays presque indépendant, où l'on a l'humeur encore bien plus guerrière que dans le duché et dans le reste de la France. Je traversai des communes où les défiances avaient été faites. Il va sans dire qu'il n'y avait dehors ni hommes ni animaux : mais ensuite dans d'autres où les défiances avaient aussi été faites, je voyais les hommes et les animaux errer paisiblement comme en pleine paix. De bons villageois dont je m'approchai , me dirent que les seigneurs des environs les avaient pris sous leur sauvegarde , moyennant une tanse ou taxe en blé , en vin, en argent 3 , et qu'ils aimaient mieux jouir de la sûreté et de la tranquillité, et être de temps en temps un peu tansés.

Entre autres villes des deux Bourgognes où je m'arrêtai, je me souviendrai particulièrement de Gray, à cause du sénéchal qui voulut que j'allasse loger chezlui. C'était un ancien capitaine d'une tour du Louvre6'. On avait réformé sa place; il était revenu dans son pays où on l'avait fait sénéchal; ilnecessait

ao8 XIV* SIÈCLE.

de se plaindre. Pèlerine, me disait-il, j'ai le produit des amendes;j'ai la perception sur les fours delà ville; j'ai la perception sur les juifs; j'ai la perception sur les combattans en champ clos; j'ai la première écuelle d'argent qu'on sert à chacune des quatre bonnes fêtes devant le duc de Bourgogne ; j'ai le vin qui reste après ces fêtes dans ses tonneaux mis en perce; j'ai les peaux de toutes les bêtes qu'on mange dans son hôtel6 ; enfin j'ai mes émolumeus de juge: cependant j'aimerais cent fois mieux être capitaine d'une tour du Louvre; devant un capitaine d'une tour du Louvre, personne jamais n'ose élever la voix, ni même tousser un peu haut ; au lieu que tout le monde a toujours des raisons bonnes ou mauvaises à donner à un sénéchal. J'eus d'abord intention de lui parler comme au villageois que j'avais rencontré au commencement de mon pèlerinage, et qui regrettait tant sa tonsure : toulefo s je craignis que l'ancien capitaine d'une tour du Louvre ne me fît la réponse , et je me tus. Il continua. Voyez , me dit- il , la maison de la Châtre , elle possède depuis long-temps de père en fils la capitainerie de la grosse tour de Bourges66, et la possédera sans doute jusqu'au jour du jugement. Mais à Paris, tout change , tout est mobile : trouvez-y si vous pouvez une grosse tour de Bourges.

Du reste , à part la tour du Louvre et la grosse tour de Bourges, dont ce sénéchal ne pouvait se lasser de parler, c'était un excellent homme , un

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excellent chrétien, qui avait la charité universelle comme vous allez voir. Jeune pèlerine , me dit-il , avez-vous passé à Besançon? — Oui. — Y avez-vous demeuré ? — Non. — Ah ! je vois bien, ajouta-t-ii en riant , que vous n'êtes pas femme de corps , coutumière ou serve ; car vous auriez usé du plus beau privilège de cette ville , qui est d'affranchir de fait et de droit les serfs après un an de séjour 6? :ah ! que je voudrais , ajouta-t-il, avec l'accent du vif désir d'un cœur bien fait , et sans doute vous le voudriez autant que moi , qu'on fit passer par Besançon une partie de la France qui est encore couverte de serfs comme au temps de Charlemagne, qu'on y fît passer une partie de l'Italie, une partie de l'Espagne , une partie de l'Angleterre, une plus grande partie de l'Ecosse , une plus grande partie de l'Allemagne, presque toute la Suède, presque tout le Danemarck , toute la Pologne , toute la Russie. Ah 1 pèlerine , ah ! que de serfs ! ah ! pèlerine , ah ! que de chrétiens qui ne sont pas libres ! Ce bon sénéchal me gardait chez lui depuis plusieurs jours ; il comptait megarder encore plusieurs autres;mais un matin, à déjeuner , après lui avoir chanté la chanson que, suivant l'usage , les pèlerins chantent à leur hôte , après lui avoir fait le petit conte qui la suit63, je me levai, je le remerciai, je le saluai d'une profonde révérence, je pris mon bourdon et je partis.

Aux premiers pas que vous faites dans le Bourbonnais*9, vous entendez quelques mots qui an-

aïo XIVe SIÈCLE,

noncent que vous touchez aux pays où l'on parle la langue d'Oc ; de même aux premiers pas que vous faites dans la Lorraine , vous entendez aussi quelques mots qui annoncent que vous touchez aux pays où l'on parle la langue allemande.

J'entrai dans la Lorraine au milieu des feux dont la campagne était illuminée ; c'était le premier jour des brandons70 , que dans ce pays on nomme le premier jour des bourrées7'.

Les chemins des montagnes des Vosges , qu'il me fallut traverser , ne ressemblent guère aux chemins plainiers de notre belle Touraine ; j'eus les pieds déchirés; mais le plaisir d'être arrivée à Remiremont me guérit bientôt.

11 me semble que les femmes qui n'ont pas la dévotion d'aller à Remiremont , devraient y aller par vanité. Partout ailleurs les hommes les ont détrônées : là elles ont détrôné les hommes. Les dames chanoinesses de l'abbaye de Saint-Pierre y sont maîtresses et souveraines. L'abbesse s'intitule abbesse par la grâce de Dieu. Aux grandes cérémonies , un officier porte devant elle sa crosse, autant vaut dire son sceptre. Le gouverneur de la ville vient tous les soirs prendre chez elle le mot de l'ordre. Elle a son tribunal ; et, lorsqu'elle préside, le doyen de la justice ouvre l'audience par ces mots : Je bénis les plaids de madame , au nom de Dieu et de monsieur saint Pierre. Le couvre-chef est un des ornemens qui distingnent l'abbesse. La secrète ou sacristaine

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a aussi le droit de porter la même coiffure. Elle a aussi sa juridiction , et préside son audience : son tribunal est nommé le buffet de la doyenne. Les causes sont portées par appel de son buffet au buffet de l'abbesse. Elle a l'administration de l'argenterie et du luminaire. Tous les clercs sont d'ailleurs sous son autorité. Parmi ces clercs , il y en a un qu'on nomme le clocher72. Le clocher d'aujourd'hui est un des plus petits hommes que j'aie vus ; mais c'est aussi un des plus polis ; il me donna toutes les instructions que peuvent désirer les pèlerins , relatvement aux principales reliques et aux heures des offices.

JeremplisàRemiremont tous mes devoirs comme à Saint-Jacques , et je partis.

En traversant le marché , je vis une étale de beaux fruits : je m'en approchai ; des bourgeoises qui venaient de faire leur emplette , me dirent : Pèlerine ! tant que cette grande enseigne que vous voyez sur la fontaine est déployée , il est défendu aux étrangers de rien acheter sous peine d'amende 7\ Je fus obligée de me mettre en voyage, sans pouvoir prendre mon déjeûner.

Je résolus de regagner Tours par Metz et par Paris , j'allais à Metz par dévotion , à Paris par curiosité.

J'avais eu bien de la peine avant d'arriver à Remiremont : je n'en eus pas moins lorsque j'en fus partie. Les montagnes des Vosges s'étendent bien

avant au-delà de cette ville. J'arrivai enfin sur les bords de la Moselle , et en suivant cette belle rivière , bientôt à Metz.

Lorsque vous entrez dans cette ville , vous n'avez pas besoin de demander si elle est libre et impériale : les habitans s'empressent de vous dire que vous n'êtes plus sur les terres de France , que vous êtes sur celles de l'empire74.

A Toul, à Verdun , l'autorité municipale pâlit auprès de l'autorité épiscopale ; à Metz , l'autorité épiscopale pâlit auprès de l'autorité municipale75.

A Metz, il y a un homme que je pris pour le roi de la ville , c'est le maître écbevin76.

Metz, par sa population , sa grandeur et ses murailles , paraît une imposante barrière , que les révolutions et les siècles ont élevée entre l'Allemagne et le France. Quelle belle et forte ville ! et dans la Lorraine combien d'autres belles et fortes villes !

Il y a beaucoup de forêts dans la Lorraine , beaucoup de loups , cela va sans dire ; mais je crois qu'outre les loups français il y a aussi des loups allemands , si grand est le nombre des récompenses qu'on donne pour la destruction de ces animaux. J'ai vu les paysans par troupes venir les chercher aux hôtels-de-ville où l'on montre, armée par année, les registres mortuaires77 des los et des lovets , comme on dit dans ce pays78. La mairie de Metz avait payé pour une seule année jusqu'à cent primes79 : c'était effrayant pour les pèlerins.

XIV SIÈCLE. 2i5

J'arrivai dans la Champagne: le proverbe accrédité par la malignité des autres provinces me revint à la mémoire ; mais certes ce n'est pas les pèlerins qui en sont la dupe. Pour moi j'ai trouvé bien des Champenois en Normandie et en Gascogne; et bien des Normands et des Gascons en Champagne.

A la vérité le Champenois est bon , mais il de se laisse pas opprimer : aussi lui fait-on promptement justice y de crainte qu'il se la fasse. A l'hôpital de Reims on me dit que le lendemain , dimanche , il devait y avoir , dans une paroisse du voisinage, une procession où les gens du seigneur, qui avaient battu plusieurs personnes , porteraient une selle de cheval sur le dos8°. Je me levai de grand matin pour y aller : malheureusement je me trompai de chemin et j'arrivai un peu trop tard. Je vis cependant au milieu de la foule des gens de livrée , qui étaient si rouges et si honteux , qu'il me fut facile de voir qu'ils venaient de porter la selle.

Le Champenois d'ailleurs ne paie pas ce qu'on lui demande aussi facilement qu'on le pense. Je passai dans un village où le marguillier vint demander soixante poules pour l'aniversaire de la victoire de Mons-en-Puelle81 : l'acte de fondation était en latin ; le marguillier ne l'entendait pas et le notaire du lieu ne voulut jamais l'entendre.

Il y a des cantons où le rôle des dons, pour aller faire la guerre aux infidèles8*, demeure aujourd'hui tout en blanc.

ai4 XIVe SIÈCLE.

Je logeai chez un bourgeois dont le père avait légué deux combattans pour la Terre-Sainte"3 : quand on vint lui demander ces hommes ou le montant de leur entretien , il répondit : Au lieu de deux hommes j'en fournirai quatre , car je veux y aller moi-même avec mes trois grands garçons; quand les autres partiront je partirai.

Du reste , il y a en Champagne un grand nombre de gens qui portent la croix sur leurs habits84; mais souvent ce ne sont , comme autre part , que de pauvres diables qui, ne pouvant payer la taille, se croisent ou font semblant de se croiser.

Pour aller de Reims à Paris , on laisse la ville de Rouen à droite ; mais je ne voulus pas la laisser. J'y allai : bon pain , bon cidre, bon poisson ; bons et beaux hôtes , bonnes et belles hôtesses.

Je ne ferai aucune remarque sur Rouen. Depuis que j'avais vu tant de grandes villes , rien ne me frappait lorsque j'en voyais une nouvelle.

Il n'en était pas de même des villages; c'est sans doute parce qu'ils sont plus petits que j'en saisissais mieux les différences. Je pourrais vous en citer un assez grand nombre qui me sont restés nettement dans la mémoire : il y en a un entre autres que la singularité de son nom me rappelle un des premiers ; on le nomme Versailles , parce que , diton , les vents y versent les orges et les avoines 86 , qui sont les seuls grains qu'on y cultive.

Ce village , de l'aspect le plus misérable *7, n'offre

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que des maisons couvertes de paille ou de genêt. Le château , entouré de palis et de fossés, est encore plus défendu par sa pauvreté88.

Je vis le seigneur qui allait à la chasse avec une petite meute ; il portait sous l'aisselle un arc dont il décochait de temps en temps quelques traits aux lapins et aux lièvres , qui fuyaient sur ces terres sablonneuses. On me dit qu il était souvent obligé de gagner son dîner à la pointe de ses flèches89. On me dit encore qu'il plaidait son curé, pour le forcer a prier Dieu gratuitement pour lui, en vertu de ses droits de patronage et de haute justice yo. Cependant, ajouta-t-on, il est bon et généreux, il fait volontiers remise de plusieurs redevances, entre autres du droit de tombe 9' , lorsqu'on ensevelit quelqu'un au cimetière ; et si vous le voyez vêtu d'une gonelle grise93 du drap du pays , c'est qu'il a donné sa robe fourrée à un messager qui est venu lui porter l'heureuse nouvelle 93 de la convalescence de son père.

Laissant derrière moi le pauvre pays de Versailles qui, ainsi que tous les pays pauvres , est un beau pays de chasse , je continuai ma route , et j'arrivai bientôt sur les hauteurs de Saint-Gloud ; je vis Paris, je marchai encore plus vite.

Je passai par Boulogne , bâti par le feu roi9*, où je rencontrai des pauvres à qui ce bon prince avait fait l'aumône , en leur baisant la main , suivant son usage95; par Passyoù je vis la vénerie royale96; par

2i(i XIV SIÈCLE.

INigeon où l'on vend d'excellent lailage97; par le

Roule qui produit d'excellents fruits 98.

A l'entrée du village ou faubourg Saint-Honoré" je fus accostée par un cultivateur qui , ayant vu que je venais de Saint-Jacques, me dit qu'il y avait été aussi dans sa jeunesse. Nous liâmes conversation ; il allait faire ses vendanges à des vignes qu'il possède dans un quartier de Paris ,0°.

J'ai vu , dans cette immense ville, des champs , des prés , des vergers , toute sorte de cultures 10T ; j'y ai vu des pressoirs à vin102, des bergeries, des granges; j'y ai vu même dans l'hôtel du roi des poulaillers, des vacheries, des étables couvertes de chaume103. Paris, qui était autrefois une ville toute champêtre , toute agricole, qui est aujourd'hui une ville toute marchande, toute brillante, toute noble, paraît vouloir encore conserver ses sabots et ses gamaches.

Je logeai à notre hôpital de la rue Saint-Denis'0*. Le quatrième jour on me fit mauvais visage , le cinquième j'en sortis. J'allai chez un marchand que son confesseur avait condamné à garder un pèlerin pendant un mois. Je demeurai chez lui tout le temps de sa pénitence, qu'il trouva fort long et que je trouvai fort court ; au bout de ce terme il fallut quitter cette heureuse ville.

J'eus en sortant de Paris pour compagnon de voyage un ami de mon hôte, épicier du roi, qui s'est chargé pour douze cents livres de la fourni-

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ture générale des épiées de la coiir°:. Ah! pauvre pèlerine, me dit-il , vous retournez donc en province ; mais au moins avez-vous bien vu Paris ? avezvous bien vu surtout l'hôtel du roi? Oui, lui répondisse et en très grand détail. J'ai vu la chambre jaune, la chambre blanche, la chambre rouge, la chambre verte , la salle des bourdons , vous le croyez bien , la salle des armes , la salle du trésor, la magnifique galerie du verger ,o6. J'ai vu la salle des bains toute remplie de cuves en bois de rose '°7; j'ai vu les maisons des grands lions . des petits lions, des sangliers , les grandes volières des pigeons, des tourterelles, des poules de Flandre, des paons et des papeguais lo8. Avez-vous vu , me demanda-t-il , manger le roi? Je lui répondis que je l'avais vu dîner et souper. — Vous avez dû être surprise de voir entourer de barrières les tables? — Je l'avais vu en province'09. — Aviez-vous vu aussi éclairer de grandes salles par une seule grosse torche , placée au milieu du parquet sur un haut guéridon'10? — Je l'avais encore vu en province : les grands seigneurs y sont de petits rois.

Avez-vous vu, me demanda-t-il aussi, le jeune roi jouer à croix ou pile"1 ? — Oui. — Lavez-vous vu jouer au brelan "2 ? — Oui , et j'ai vu avec plaisir qu'il perdait toujours. Au jeu il est de la dignité royale de toujours perdre.

Quand nous fûmes en pleine campagne , une immense quantité de châteaux, de maisons fortes1'3,

2i8 XIVe SIÈCLE,

de jardins, de clos, de courtils "4 , de folies1'5 , de séjours ll6 , tous environnés de créneaux et de tourelles et de fossés, s'offrit à nous. Je ne cessais de faire des questions a l'épicier. Les villages que nous découvrions en avançant me donnaient surtout occasion de lui en faire. — Quel est , lui dis-je , ce village que nous laissons à notre droite? Il me répondit que c'était Clichy, où Charles-le-Sage et sa suite avaient logé pendant une nuit à l'hôpital1'7. — ■ Et ce beau château qui est au-delà ? — C'est la noble maison de Saînt-Ouen. où se tiennent les assemblées de l'ordre des chevaliers de l'étoile ,l\

Ensuite il me montra, à droite et à gauche , un grand nombre de lieux de dévotion , où notre jeune roi va en pèlerinage à cheval , au milieu de ses courtisans de tout âge, qui marchaient nu-pieds et nu-tête119.

Dans cette direction, ajouta-t-il, en me montrant un vallon sur notre gauche , est le village de Chatenai, dont les seigneurs s'obstinant à refuser de mettre en liberté plusieurs malheureux villageois qui languissaient de misère et de maladie dans les prisons , la pieuse mère de saint Louis , à la tête de ses gens, alla en rompre les portes, et avec son bâton frappa la première 12°. Ah ! lui dis-je , a-t-on conservé ce bâton ? je baiserais avec bien du plaisir cette relique. Et moi aussi, me dit le bon épicier.

Je lui montrais de hauts clochers épars dans la campagne. — C'est un riche prieuré; c'est un riche

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monastère , c'est une riche abbaye , me répondaitil. En tous ces lieux le roi a droit de procuration, c'est-à-dire d'y venir déjeûner, dîner, souper, loger ,2t ; mais ordinairement on lui paye une plus ou moins grande somme pour qu'il n'y vienne pas122.

Dans ce moment il passa un clerc en longue robe noire, conduisant un cheval drapé de rouge , sur lequel était un coffre doré : aussitôt l'épicier se mit à genoux, en me disant : Ce sont les reliques delà Sainte-Chapelle ; l'Hôtel-Dieu de Paris les fait toujours porter à la suite de la cour ' ;. A droite, à gauche, tous ceux qui travaillaient dans les champs accouraient et s'agenouillaient.

Bientôt après nous fûmes interrompus par un homme d'une très mauvaise mine, suivi d'autres gens qui ne l'avaient guère meilleure. Il s'approcha de moi avec une hardiesse extraordinaire , qui me fit reculer. Il se tourna ensuite vers l'épicier , lui parla d'un air de connaissance et se relira. Cet homme, qui vous a fait peur , me dit l'épicier , est le roi des Pûbaulds ; vous n'aviez rien a craindre124. Il sait trop bien qu'un prévôt, pour avoir pris quelque liberté avec une femme, a perdu son office ,25. Parmi les sergens qui le suivent, en avez- vous remarqué un qui tenait une corde? Ils vont dans une maison voisine pendre un Ribauïd , sans autre forme de p 26.

Je ne pourrai, me dit l'épicier, aller guère plus loin avec vous. On m'attend à La-Saulsai , c'est une

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léproserie de femmes dont la prieure m'a affermé le droit qu'elle a de prendre le reste de toutes les bougies et de toutes les torehes qui ont été allumées dans la chambre du roi. Cette léproserie a aussi tout le vieux linge, toutes les vieilles malles de la cour, ainsi que tous les chevaux réformés. Elle a aussi, à la mort du roi, les sceaux d'or ou d'argent qui lui ont servi27. L'épicier avait commencé à me parler de la fondation et des privilèges de cet hôpital , lorsque le chemin de La-Saulsai, qui vient couper celui d'Orléans, se présenta; il me salua et me souhaita un bon voyage; je prenais un grand plaisir à l'entendre : il me semble avoir commencé à lire une belle histoire, dont tout à coup le reste des feuillet vous manque.

Quelques momens après j'entendis marcher précipitamment derrière moi. Je me retournai ; je vis un très grand jeune homme qui me dit : Pèlerine, vous êtes bien heureuse , non d'être jeune , d'être belle, d'être pèlerine, mais de sortir de Paris. Je suis bien heureux aussi, car j'en sors ; mais j'y ai bien enragé avant d'en sortir. J'entrai par la porte de Nesle 12l°' ; j'allai , par économie , loger à la rue Pavée, comme les pauvres gens, les pauvres diables29. Il était tard; il neigeait; et la capitale de la France était aussi paisible que nos villages du Gâtinais.

Mais le lendemain, à peine je fus dans la grande rue'^°, qu'une horrible confusion de cris commence

XIV SIÈCLE. 2ai

et ne cesse plus : Étuves chaudes ! bains chauds! pois chauds? fèves chaudes! gâteaux chauds! échaudés chauds131! oublies chaudes! tartes chaudes! pâtés chauds! En hiver le Parisien crie que tout est chaud; en été que tout est frais ; mais ce ne sont que mensonges des différentes saisons. Je n'étais accoutumé qu'au chant des oiseaux de nos bocages; imaginez si mes oreilles devaient souffrir d'entendre: Vieux meubles! Vieuxustensiles! Vieux pots! Qui veut faire raccommoderson pourpoint, son manteau, seschausses! Qui veut faire moudre son blé! Qui veut faire bluter sa farine! Qui veut faire cuire son pain,3a! chaume! chaume! balais! balais! Sac de charbon pour un sou33! El ensuite la clochette du crieur des morts : Priez Dieu pour l'âme de maistre, de messire qui vient d'aller de vie à trespas'3'. Et plus loin le tambour ou la trompette: De par le roi ! et tout le peuple d'accourir, de m'entraîner dans le tourbillon. Moi qui me soucie fort peu d'ouïr la proclamation du ban du service militaire des fiefs'3', je songe à me dégager, mais les chants d'une procession se font entendre à un autre bout de la rue, et le tourbillon de la foule m'entraîne encore, bien que je n'aie aucune envie d'aller prier dieu, ni de ce côté, ni à cette heure.

Mon hôte de la rue Pavée, qui se faisait toujours payer d'avance avant de permettre qu'on se mît à table, me disait qu'à Paris les noms des rues apprenaient aux gens de tous les états la profession

222 XIVe SIECLE,

ou le métier de ceux qui y demeuraient ' 6. Cela est vrai; mais certains noms l'apprennent avec trop de naïveté37, et j'ai été sans cesse scandalisé de les entendre dans la bouche des jeunes demoiselles bien élevées. Ce sont elles qui, sans le vouloir, m'ont enseigné ces rues si dangereuses pour les moeurs et la santé'38 des jeunes gens, où mon jeune âge ne cessait d'être salué par les invitations, par les révérences les plus réitérées.

Cette conversation me déplaisait depuis les premiers mots, car j'aime beaucoup le bon et beau Paris; elle me déplut tant enfin, queje quittai brusquement le jeune voyageur et pris d'un autre côté.

Je continuai seule ma route. Le vent soufflait avec violence. Tandis que j'étais à considérer un arbuste planté le long du chemin, qui avait de la peine à sauver ses rameaux fleuris de la violence du vent, il vint à passer une jeune fille; elle gesticulait vivement ; elle parlait seule et assez haut : elle me paraissait fort agitée. Je trouvais quelque ressemblance entre elle et ce jeune arbre. Je la suivis de très près, moins par curiosité que pour tâcher de lui être utile. Enfin je l'accostai. Ma belle, lui dis-je, si vous voulez nous ferons chemin ensemble; elle y consentit, à vous voir, continuai-je, vous me paraissez éprouver des affections où. votre cœur a sans doute part; je ne veux pas être indiscrète, mais je ne crois pas me tromper. Pèlerine, me réponditelle, conseillez-moi. Un jeune garçon d'une paroisse

XIVe SIÈCLE. 223

voisine veut m'épouser. Il est bien fait; ?1 est doux ; il me plaît: mais, d'un autre côté, mon voisin me propose un de ses parens, natifet habitant de la terre de Saint-Denis. Je trouve celui-ci moins à mon gré. Je l'ai dit à mon voisin, qui m'a répondu : Un peu plus de jeunesse, ou peu plus de fortune, tout cela est bien peu de chose. Considérez que vous allez être de la terre de Saint-Denis, où il y a au moins deux cents moines, un prieur, un sous-prieur, un tiers-prieur, un quart prieur, un grand-commandeur, un prévôt , un grand bouteiller, un grand panetier, un garde des sceaux, un chancelier139; enfin un abbé qui a son chambellan, son échanson, son maréchal, ses grandsofficiers,4°.Yous aurez pour bannière la bannière de l'abbaye, quiest la bannière de France; pour patron, le patron de l'abbaye qui est le patron de la France, un saint dont le nom est le cri de ralliement des armées1'1. Enfin, et souvenez-vous bien de ceci, vous serez enterrée à très peu de distance des rois de France; au lieu que si vous prenez votre petit Mathurin, vous appartiendrez à une seigneurie qui n'a aucun relief, à une église qui n'a aucune illustration, et vous serez honteusement obligée de payer la dîme pour les fourrures des religieuses1'2. Pèlerine! j'aime mon amant; mais ce que m'a dit mon voisin me revient souvent à l'esprit; je suis partagée entre l'amour et la gloire. Ma mie, lui dis-je, à votre place je répondrais aux sentimens du petit Mathurin, que vous aimez, qui vous aime, et

aa4 xIVe SIÈCLE,

qui vous rendra heureuse; je me moquerais de tous ces honneurs : avant de songer à se faire enterrer, il faut songer à vivre. Je la quittai; je ne sais ce qui en aura été.

Je pris du côté de Sainte- Geneviève-aux-Bois. Dès que je fus dans la forêt, je rencontrai des villageois qui chassaient avec des chiens courans, et qui tenaient en lesse des chiens lévriers. Ils virent que je les regardais avec un peu de surprise. Nous pouvons, me dirent-ils, chasser avec les uns et non avec les autres ; nos privilèges ne nous permettent pas non plus de prendre le gibier avec des filets ; mais nous pouvons le tuer avec des pieux43.

L'église est située dans un lieu solitaire; elle est entourée de la verdure la plus riante. Les voûte et les murs sont d'une belle pierre blanche, et les vitraux en verre rouge comme ceux du siècle dernier'44. Je n'ai jamais prié avec plus de recueillement. A la fin de la messe, je me levai pour sortir. On me dit: Attendez! Je crus que ce n'était pas à moi qu'on parlait; je continuai à marcher; des femmes restées à genoux, me retinrent par le bas de ma robe; je regardai autour de moi, je vis des gens qui portaient des corbeilles remplies de pain, et des vases remplis de vin. A la fin d'une prière, tout le monde se, leva, se mita manger et à boire ; on m'invita. Depuis que j étais née, j'avais mangé bien souvent du pain bénit; mais je n'avais jamais bu du vin bénit. Celui-là fut béni en grande solen-

nité. Au sortir de l'église, on m'apprit que c'était une agarpe, pour laquelle il y avait une fondation , ainsi que dans plusieurs paroisses voisines'4'.

Je fis chemin avec une deces bonnesgens de Sainte- Geneviève, à qui j'eus occasion de dire par hasard que j'étais la femme d'un procureur de Tours. Puisqu'il en est ainsi, me dit-il, après avoir déjeûné à l'église, vour dînerez à l'audience. Effectivement , lorsque nous fûmes arrivés à unlieu nommé Avrinville, le prévôt fit l'appel de tous ses justiciables , lut et expliqua les lois nouvellement rendues; après quoi il monta sur son siège , et jugea sommairement quelques procès. La séance terminée,on servit un grand repas en poisson. Le prévôt ayant su qui j'étais, me fît asseoir à sou côté et me témoigna par toute sorte de politesses, combien il était aise que je me trouvasse à cette fête que le maître de la maison était tenu de donner tous les ans à la justice46.

J'arrivai le même soir à Montlhéry. Le fort et redoutable château de ce lieu, bâti sur une haute

butte, par Thibault File-Etoupes'47, domine toute la plaine qui s'étend de Paris à Etampes; il semble placé au milieu de la campagne comme ces anciens preux qui, montés sur leurs grands chevaux bardés de fer, prenaient position au milieu du grand chemin, défiant tous ceux qui se présentaient. J'ai bien vudefortschâteaux;je n'en ai jamais vu d'aussi forts. J'ai bien vu aussi des bourgeois orgueilleux de la puissance de leur seigneur, mais non comme 2. i5

ceux de Monllhéry. A îes entendre,, le roi n'est roi que depuis qu'il est maître de Montlhéry'4". Tous les châteaux, tous les seigneurs du pays relèvent de Montlhéry'1. Il est plus honorable, me disait-on, de payer la rente ici que de la lever ailleurs. Véritablement, j'appris que le droit de bourgeoisie y est très difficile à obtenir, et que les habitans de cette ville vendent fort cher leurs antiques et noires maisons. La veille, je m'étais moquée de la jeune fille agitée entre deux passions opposées; le lendemain je me trouvai agitée de même. Les gens du pays me parlèrent beaucoup delà vieille chaise delà reine Isemburge, conservée à l'église de Saint-Jcan-enl'Ile °. J'aurais bien voulu la voir, la toucher, m'y asseoir, pour dire ensuite que je l'avais vue, que je l'avais touchée, que je m'y étais assise; mais on m'avait tant vanté les ognons de Corbeil, que je voulais, afin ne pas être trompée, en goûter dans les jardins même. Il était tard; il fallait se décider ou pour la chaise ou pour les ognons; j'étais tirée en sens contraire, d'un côté par la curiosité, de l'autre par la gourmandise. A la fin la curiosité céda; je me dis que la reine Isemburge était faite comme les autres femmes; que sa chaise devait être faite comme les autres chaises; qu'elle devait même être plus mal faite, puisqu'elle était faite dans l'ancien temps. La gourmandise ayant donc triomphé, j'entrai dans un jardin ,et je mangeai enfin de ces ognons de Corbeil si vantés'5'. Je m'étais imaginé qu'ils

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étaient naturellement épicés, musqués, parfumés ; je leur trouvai le même goût que celui de tous les autres ognons.

Le lendemain j'arrivai àBrétigni; je ne voulais pas m'y arrêter, à cause du mauvais renom de son vin, Cependantlasoifme força d'entrer dans une maison où l'on me donna une botte,v d'un vin assez bon, que je trouvai, à cause de ma prévention, excellent. Le maître de la maison se mita rire : Malgré le proverbe, me dit-il, le vin de Brétigni n'est pas si mauvais. Du reste, ajouta— t il, notre vin ne fait pas, comme on dit, danser les chèvres ", parce que nulle part les chèvres ne boivent de vin; parce que si elles buva ent du vin, celui de Bourgogne les ferait danser tout aussi bien et mieux que le notre. Le proverbe a donc menti, lui dis-je. Non, me répondit mon hôte, un proverbe ne peut mentir; car vous saurez que nous avons dans ce village une famille nombreuse, appelée Chèvres,, qui a toujours aiméla joie et le vin nouveau; et quand elle danse on dit avec raison que le vin de Brétigni fait danser les chèvres'4.

A Elampes on m'indiqua mon logement chez un propriétaire appelé Chalo-de-Saint-Mas. Il y a plus de vingt familles de ce nom, toutes descendant du fameux pèlerin Chalo-de-Saint-Mas5'. Avant de trouver mon hôte, il me fallut parcourir plusieurs fois toute la ville.

Les échalotles d'Etampes n'ont pas moins de ré-

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putation1 6 que les ognons de Corbeil; il en est de

même.

Quand vous voyez dans la campagne de hautes haies épineuses, fortes et bien taillées, qui entourent les maisons, vous pouvez dire que vous êtes en Gâtinais1 7. Je marchais à grands pas vers Orléans; mais voilà que tout à coup je me me trouve arrêtée par les apprêts d'un supplice qui allait avoir lieu. Je remarquerai que tous les supplices que j'ai vus, j'ai été forcée de les voir, et que ceux que j'aurais voulu voir je ne les ai pas vus. Assurément le supplice des deux Augustins, qui s'étaient ingérés si imprudemment de vouloir guérir le roi158, était à voir : j'arrivai à Paris quelques jours trop tard. Dans la Champagne, on condamna un célèbre faussaire à demeurer exposé pendant tout un jour, révêtu d'une robe de toile blanche, sur laquelle étaient peintes des têtes d'où sortaient des langues de feu1 ^. Je ne pus jamais en approcher : la place fut continuellement remplie. Il en fut de même d'un homme qui s'était tué volontairement, et dont on fustigeait le cadavre160. Eh bien ! au contraire , ai-je eu le malheur I j'avais en ma vie cent fois vu noyer16'; je passais un jour daus une petite ville située sur la Saône : il n'y avait pour continuer ma route qu'un pont entièrement occupé par les sergens; on attendait qu'on amenât une pauvre femme qui devait être précipitée dans la rivière; impatiente, je voulus aller passer, dans un bac, la rivière

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plus haut; le bac chavira, et je manquai d être noyée avant celle qui était condamnée à l'être. J'ai vu pendre cent pauvres diables. Je me trouvai un jour dans une ville d'où mon hôte m'empêcha de partir, sous prétexte qu'on devait pendre un homme au son d'une belle musique62; eh bien ! on le pendit tout simplement comme les autres. Enfin, ce jour-là, on avait creusé au milieu du chemin une fosse pour y ensevelir vive une femme1". On ne pouvait passer. Auboutd'une heure on l'amena: elle était dépouillée de presque tous ses habits. Aux limites de deux juridictions, le juge du lieu , qui avait pu la juger à mort, mais qui ne pouvait faire exécuter sa sentence parce que la seigneurie était seigneurie d'église, la livra au prévôt du roi64. C'était une grande brune, haute en couleur, l'œil vif et bien fendu, les traits agréables et réguliers. On lui attacha les pieds et les mains, et on la descendit dans la fosse que six hommes, ayant chacun une grande pelle, eurent en un moment remplie, tandis qu'un prêtre, qui s'était avancé jusqu'au bord, lui criait, en grossissant la voix de plus en plus : Marguerite ! ayez confiance en Dieu! la terre se ferme, le ciel s'ouvre ! Tout le peuple se hâta, par charité, de fouler promptement la fosse; je fus obligée de faire comme les autres.

Le jour commençait à tomber; je craignis les approches de la nuit ; et , au lieu d'aller jusqu'à Orléans , je m'arrêtai à la première petite ville. J'y

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fus accueillie par un riche bourgeois qui m'engagea à prendre sa maison : j'acceptai. Le lendemain , aussitôt que je fus prête à sortir , il vint frapper à la porte de ma chambre. Je criai qu'on haussât la cliquette16' , qu'on pouvait entrer : il entra, et me proposa de passer dans la maison voisine. Je le remerciai, et lui dis que j'étais dans l'usage de partir avant déjeuner. Il me répondit que ce n'était pas pas pour déjeûner ; je le suivis. Nous entrâmes dans une salle basse, où étaient assis , autour d'une table ronde couverte d'un tapis , plusieurs gens graves. Le plus ancien me dît que, ne pouvant s'accorder au sujet d'un différend survenu entre eux, ils étaient convenus de se faire juger par une femme arbitre'66, et qu'ils m'avaient choisie comme étrangère, et n'étant prévenue pour aucune des parties. Vous saurez, continua-t-il , qu'il y avait autrefois si peu de notaires et si peu de gens qui sussent écrire , que la donation d'un champ se faisait par une poignée d'épis ou de terre que le propriétaire mettait entre les mains de la personne à qui il le donnait; celle d'un pré par une poignée de gazon; celle d'une vigne par une botte de sarmens ; celle d'une forêt par une branche coupée à un des arbres; celle d'une maison par un morceau de pierre ou de mortier détaché d'une des murailles'67. C'est ainsi qu'a été donnée la maison où vous êtes, qui dépendait d'une plus grande. Les prétentions sur des usages et des servitudes s'étant successivement élevées entre les

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possesseurs de ces deux maisons , ou de cette maison divisée, il y a plus de cent ans qu'ils disputent sur parchemin ou sur papier ; et c'est vous qui aujourd'hui allez définitivement les régler. Je me fis bien expliquer toute cette longue affaire; je visitai les lieux, et je fus assez heureuse pour rendre un jugement qui satisfit également les deux parties. Je prononçai ce jugement en termes de pratique. Aisément vous croirez que tous les assistans furent dans 1 etonnement : je me gardai bien de le diminuer en disant de qui j'étais la femme.

Vous croirez bien aussi qu'on ne me laissa pas aller sans m'inviter à dîner. C'était un jour maigre; on me fit des excuses de ce qu'on ne pouvait me donner de poisson : tout celui qui avait été porté avait été vendu de très grand matin . et ceux qui l'avaient acheté ne pouvaient le revendre sans payer une grosse amende ,68. Un des convives me dit qu'il était bien fâché de ne pas être près de l'étang de Vardes , dont les eaux s'échauffèrent un jour au point qu'elles bouillirent , et que tous les poissons furent cuits. Gomme on ne voulait pas le croire , il cita le passage du livre où cela était rapporté l69. II nous dit aussi qu'il y avait dans les environs un vignoble dont le vin faisait venir le courage, et il cita encore son livre '7°. Je pris congé de mon hôte et de ses amis qui me renouvelèrent leurs remerci mens.

J'arrivai le soir à Orléans : je fusa l'hospice. Dans

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cette ville, les pèlerins ne vont guère loger chez les particuliers , tant les lois relatives aux étrangers y sont sévères. Qui prend la plus petite chose à son hôte est pendu; qui vient conter fleurettes aux dames est puni au moins du fouet; qui parle mal de la reine est banni'7'. Je trouve surtout ce dernier article très juste : on ne doit jamais mal parler des femmes. Le lendemain j'arrivai à Blois , où je lus sur une porte de la ville une inscription dont le latin était au-dessus de ma science. Des artisans que je rencontrai me l'expliquèrent : il y est dit que le comte Etienne et la comtesse Adélaïde avaient affranchi des corvées les habitans de Blois17". Les effigies en pierre de ces deux bons'seigneurs étaient au-dessous de l'inscription. Maudit soit le sculpteur qui a fait Etienne tout renfrogné, et la bonne Adélaïde vieille et laide ! Est-ce encore ce même comte Etienne , ou bien , suivant la tradition le comte Thibaut qui } prenant aussi pitié du sort des travailleurs des champs , régla i'heure où la journée commencerait et celle où elle finirait ? Dans ce pays vous entendriez tous les soirs, dès quela cloche de la ville a sonné, les travailleurs les plus voisins avertir leurs camarades par des huées ou par le son de leurs pioches et de leurs marres qu'ils font tinter l'une contre l'autre : tous les soirs c'est un tintamarre l7?> universel, un bruit générai auquel se mêlent des cris de reconnaissance : Dieu pardoint au bon comte de Blois '7* /

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Le lendemain j'arrivai à Émeret ; le lendemain à Amboise ; le lendemain ici.

Mon Dieu ! que les quatre lieues d'Amboise à Tours me parurent longues ! Je courais de toute ma force; je ne pouvais jamais atteindre le bout de la dernière : enfin j'arrivai.

J'avais demandé à saint Jacques de Gompostelle et à saint Pierre de Remiremont qu'en récompense de mes deux pèlerinages la personne de la maison qui m'aimerait le plus fui la première que je ren-r contrerais. Depuis long-temps mon mari venait m'attendre tous les jours à l'extrémité du faubourg de Marmoutier. Ce fut lui que je rencontrai le premier : quel bon mari que le mien ! il n'en est pas de meilleur, si toutefois il en est d'aussi bon. Dans le monde, toutes ses actions sont mesurées; dans le cabinet, toutes ses paroles sont des sentences. Quand je fus arrivée, il ne savait plus ce ni qu'il faisait ni ce qu'il disait.

Frère, c'est là toute l'histoire de la pèlerine.

Ecrit à Tours, le vingt-septième jour du mois de février.

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