‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 86 sur 96 · LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX ABUS · texte numérisé non relu

LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX ABUS

Épître xcvn.

Frère, vous m'avez donné occasion de vous écrire sur les us: l'envie me prend aujourd'hui de vous écrire sur les abus ; mais je serai bien plus long. Il y a tant d'abus, il y en a tant !

Partout il y a des abus.

S'il y a des habitans sur le soleil, sur la lune , sur les planètes, sur les étoiles, il y a des abus. Si ces habitans sont d'une nature différente de la nôtre, il y a des abus différens ; mais si au contraire ils sont de la même nature, si, comme nous, ils sont

constitués en société, dans chacun de leurs états il y a les mêmes abus que dans chacun des nôtres.

J'en juge parce que je vois.

Le parlement siège dans un des appartemens de la cour, ou du moins dans un palais que le roi peut de nouveau habiter1 : d'autres juridictions supérieures, la connétablie, l'amirauté, les eaux et forêts, siègent dans la salle des festins, et là, toutes les fois que les magistrats veulent rendre la justice, ils se mettent à table; c'est, à la vérité, à une table où l'on ne mange que deux ou trois fois par siècle, c'est à la table de marbre2.

Ya-t-il dans une ville un vieux petit château, un vieux châtelet? il est toujours assez bon pour les cours royales inférieures : celle de Paris3, celle d'Orléans4 en portent honteusement le nom.

Ce n'est pas comme la cour du parlement ou comme celle du Châtelet de Paris , dans une spacieuse salle, au milieu d'un beau parc de menuiserie, dont les huissiers gardent les huis5, que les cours seigneuriales tiennent leurs séances , c'est tantôt sur le perron du château6, et tantôt à l'ombre des arbres7; point de beau temps, point de justice.

La majesté du parlement se montre, j'en conviens, jusque dans ses registres, qui commencent avec une magnificence de style à laquelle bientôt les greffiers se hâtent de mettre fin : Au nom de celui qui fait asseoir de rois sur les trônes et les puissans de la terre sur les tribunaux de la justice. . . Entre

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Robin-grand-Villain , appelant d'une part, contre Marcel-aux-Oies d'autre part. Les appelans disent..."'.

La majesté du parlement se montre encore lorsque le chancelier , surtout lorsque Je roi le préside 9: mais, à mon avis, elle ne se montre plus lorsque le roi déclare qu'à l'avenir il ne jugera point personnellement les petites causes10. Le roi est le roi des petits aussi bien que des grands : ah I pourquoi ne peut-il in 'entendre, je lui crierais : Abus , sire ! abus , abus !

Que j'aime à voir une partie du parlement, une partie des avocats , des procureurs , des huissiers , se botter, s'éperonner, monter à cheval, l'épée, l'écritoire au côté, partir et aller à cent, deux cents lieues'1, porter la justice, tenir les grands jours ia ! Que le parlement alors est grand, lorsque de ses yeux aussi bien que de son bras il atteint les extrémités de la France ; mais qu'il redevient petit lorsque par un arrêt il déclare qu'il prendra, non comme autrefois, les épices en épices , mais bien en argent comptant1*, quand en robe rouge il mangea belles dents, devant tout le monde, l'huître des plaideurs ! Ah ! pourquoi ne peut-il aussi m'entendre ! je lui crierais aussi : Abus , nos seigneurs ! abus, abus !

Je consens qu'il y ait un premier , un second , un troisième degré de juridiction : mais quand il y en a un quatrième , c'est un abus, un cinquième '4, c'est un plus grand abus.

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Oh que d'abus ! je le demande , et si l'on peut , qu'on me réponde : à quoi bon toutes ces petites justices de quartier, de faubourg, de rue, départie de rue, toutes ces petites justices palatiales d'évêques, toutes ces petites justices claustrales de chapitres, toutes ces petites justices d'enceinte , de parties d'enceinte , depourpris, de cour, de préau, qui, par leurs anguleuses bornes , leurs limites cornues, biscornues, marbrent, pour ainsi dire , d'une manière bizarre la face des villes15 ?

Toutefois je trouve encore bien plus à redire :

A la juridiction de la Bazoche, où les clercs de procureurs sont présidens, conseillers, avocats, procureurs, plaideurs16 ; car là c'est la comédie de la justice.

A la juridiction de la grande boucherie de Paris, où les maîtres bouchers en tablier siègent au milieu des moutons et des bœufs qu'on égorge 1?, car ici la robe de la justice traîne dans le sang.

Appels volages, appels frivoles, appels feints, qui montent des plus bas aux plus hauts degrés des juridictions; anciens abus que le siècle actuel extirpe , déracine l8 !

L'appelant paye l'amende au juge lorsque le jugement est confirmé; le juge la paye au fisc lorsque le jugement est cassé'9; le juge jugeant bien , jugeant mal , s'enrichit, s'appauvrit, je ne le blâme pas ; voici ce que je blâme.

J'arrivai dans une ville où l'on venait de nommer

st^o

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uq jeune juge. Il me parut trop jeune, et , avec ma franchise ordinaire, je le dis. Oh! me répOndit-on, lorsqu'il sera embarrassé il ira , suivant l'usage, consulter dans les grandes villes, aux frais des plaideurs, les habiles jurisconsultes20. Je me mis à rire du juge, on se mit à rire de moi. C'est que parmi ces bonnes gens , l'abus ayant pris le nom de Tus , de l'usage, en avait l'autorité, les droits.

Pourquoi, dans certains cas , ne brûlerait-on pas exemplairement la maison des condamnés21, puisqu'on brûle leur personne? les avocats ont beau dire, je ne vois pas là d'abus.

Mais j'en vois à ce que bon gré mal gré les huissiers vous ouvrent les portes du ciel , à ce que lorsque vous êtes excommunié le juge vous force à vous faire absoudre22. Les avocats crient bien contre cet abus, mais ils ne crient pas assez; ce n'est pas ordinairement leur défaut.

On oie la justice au seigneur qui refuse de la faire rendre2'; très bien ; mais on s'arrête à moitié chemin, il faudrait ôter la judicature au juge qui par sa faute retarde le j ugement. Souffrirait-on un Cordelierqui retarderait les vêpres, l'office, la discipline?

On afferme, on vend les petits offices de judicature24, bientôt on vendra les grands.

Et lorsque , par une antique habitude , le roi, au commencement de son règne , rendra une ordonnance pour confirmer tous les officiers dans leurs offices * , je vois tous les officiers rire au nez de

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l'ordonnance et lui dire : C'est pour notre argent que nous sommes ici , et pour notre argent nous y resterons.

Aujourd'hui à Paris est procureur qui veut*'.

S'il est un homme fier sur la terre , c'est le sergent de ville avec son long bâton armorié27.

11 est cependant un homme plus fier , c'est le sergent d'une baronnie ou d'un comté. Voyez-le marcher timbré sur la poitrine de la marque du maître ; je veux dire portant brodé sur ses habits l'écusson seigneurial2 ; c'est l'orgueil descendu sur la terre.

Eh bien ! il est un homme encore plus lier , qui élève la tête bien plus haut, c'est le sergent d'un bailliage royal ; celui-là est décoré d'un écusson fleurdelisé*9; s'il daigne vous parler il semble que ce soit l'écusson qui vous parle ; mais bientôt il devient tout humble, le plus humble des hommes ; il parle au bailli : A vaillant homme et sage Claude bailli de Tours , Michel sergent du roy et le vostre , avec honneur et révérence et toute obéissance , mon très cher seigneur ,je vous certifie30...

Quand le plus bas ministre de la justice veut descendre trop bas comme quand il veut monter trop haut , il y a abus.

Le roi tutoyait il n'y a pas long-temps la justice ,

il ne la tutoie plus ; il disait tu31 , maintenant il dit

vous aux grands baillis ^ ; c'est un abus de moins.

Le roi tutoyait et il tutoie encore les sergens ,

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même le premier sergent ou autre 9 sur ce requis7".

Ce n'est pas un abus de plus.

Je nie que la justice soit un sacerdoce lorsqu'elle tombe dans la domesticité, comme celle des sénéchaux des seigneurs qui ne sont guère que leurs majordomes34.

Un jour un viguier se vantait à moi d'être un de ces juges domestiques , et après m'avoir rappelé un à un les principaux droits qu'il avait en cette qualité , il me dit qu'il avait encore celui d'être logé dans un petit château, celui de se faire porter par chaque veuve une charge de bois, celui de se faire prier à dîner un certain nombre de fois par les redevables35, qui devaient alors en même temps faire manger ses chevaux et ses chiens36 ; notre pensée , comme on sait , vient souvent s'écrire sur le visage ; je n'avais cessé de sourire: le viguier, qui était mon beaufrère , ne le voyait pas , les femmes lisent mieux sur la figure : ma sœur était un peu rouge.

Ma sœur passait dans sa jeunesse pour être une des plus jolies personnes de la ville ; mais en vérité cela ne fait rien à l'affaire. Dernièrement elle me racontait qu'à l'âge de seize ou dix-sept ans elle fut amenée par une amie , à peu près de cet âge , à îa campagne, dans un château où demeurait la fille du seigneur qui venait de mourir. Cette jeune et unique héritière était en cette qualité chevalière fieffée , obligée de siéger aux assises du chef-lieu. Elle montra à son amie et à ma sœur son élégant

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chapeau à panaches, sa robe rose d'audience : l'après-midi , au moment où elles allaient prendre congé de leur jeune hôtesse , un huissier vint la chercher; la cour des pairs n'attendait qu'elle pour faire commencer les plaidoiries 3y. Ma sœur lui trouva d'ailleurs beaucoup d'esprit et d'instruction. Je vous assure , me dit-elle, que je n'eus pas du tout mauvaise opinion de cette chevalière.

Suivant les jurisconsultes c'est un ancien us, suivant moi c'est un ancien abus, que l'exercice d'une magistrature, attribuée par droit héréditaire à une femme, à une toute jeune femme.

Dans cette occasion je rendis à ma sœur histoire pour histoire. Vous connaissez, lui dis-je, le pays frais et verdoyant des environs de Loches ; eh bien ! ainsi est la Normandie , d'Elbeuf à Louviers. Je traversais un jour les grandes prairies qui sont entre ces deux villes ; voici venir devant moi une vieille dame de quatre-vingts ou cent ans , suivie d'un cortège de chevaliers , d'écuyers et de Bénédictins. Je m'approchai d'un de ces derniers ; je lui dis à l'oreille : Dom Bénédict , cette dame porte bien des années; je ne sais si elle pourra en porter beaucoup plus. Frère François , me répondit-il , vous vous trompez ; notre avouée, heureusement pour nous , jouit toujours d'une fort bonne santé, non qu'elle puisse ni qu'elle ait jamais pu monter à cheval , se cuirasser , empoigner la lance , mais le service militaire de l'abbaye ne consiste que dans une guerre 2. i8

défensive à faire à travers les machecoulis et les meurtrières de nos murailles. Quand cette dame n avait que dix-sept ou dix-huit ans elle se refusait à entrer avec ses hommes dans les lieux réservés ; mais notre abbé lai fit signifier les extraits du cartulaire où sont stipulés les devoirs de l'avoué fieffé et à son défaut de l'avouée 3a , et depuis elle est venue, quelquefois même en temps de paix, habiter ses appartemens claustraux ; ce soir elle y vient coucher.

Suivant les jurisconsultes c'est encore un ancien us ; suivant moi c'est encore un ancien abus.

Si aux poids du marché il y avait des peseurs pour chaque état, on dirait avec raison qu'un seul peseur suffît : pourquoi n'en est-il pas ainsi des poids de la justice.

Juges des gens d'église39, juges des nobles40, juges des bourgeois4*, juges des gens de cour42 , juges des gens de guerre43, juges des gens de mer44, juges des écoliers45 , juges des artisans46 , juges des marchands47 , juges des financiers45 , je n'ai pas fini , juges des étrangers49 , juges des Lombards50, juges des Juifs5' , abus ! vous dis-je , abus , abus!

Qu'il est grand ce grand champ des abus ! qu'il est bien travaillé , bien labouré ! qu'il est productif I qu'il est fertile ! Oh ! combien de gens en vivent! J'en ai déjà nommé beaucoup : j'en nommerai encore davantage , et cependant je ne nommerai

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pas les gardes des sceaux , contre lesquels on crie le plus.

J'achète une terre; je porte mon contrat d'achat au garde du sceau de la juridiction où demeure mon vendeur, qui le transcrit dans ses registres , qui l'enregistre, qui le scelle avec un sceau de cire \ Les écritures privées de mon achat sont devenues publiques, et je suis devenu propriétaire incommutable.

Ce n'est pas tout, un coquin de débiteur me renvoie de bonnes en bonnes fêtes; je parviens enfin à en obtenir non de l'argent, mais une obligation scellée au sceau privilégié de certaines juridictions,comme des foires de plusieurs villes5', ou mieux encore du petit sceau de Montpelltier. Oh 1 il faut alors qu'il paye. 11 s'est soumis aux dispositions pénales de la loi du petit sceau qui le poursuivent, toujours également impérieuses, devant toutes les juridictions, devant tous les tribunaux et par toute la France5*. L'abus, l'ancien abus, c'est l'habitude, l'ancienne habitude de se plaindre de ces chancelleries, qu'on fera peut-être malheureusement supprimer.

J'en serais fâché, surtout à cause de la bonne dame Latoye, qui pour avoir bien nourri un ancien roi de France, peut-être Philip pe-le-Long, peutêtre, ou plutôt Louis-le-Gros, mérita que ses descendans fussent, ainsi qu'ils l'ont été depuis et

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sans interruption, par droit de primogéniture ,

chauffes- cire de la grande chancellerie55.

On aime et j'aime les notaires ; leur état n'est cependant pas sans abus.

Plusieurs n'ont pas de registres. Dans certains pays ils y suppléent en portant une copie de chaque acte au dépôt public, appelé la chambre fermée56. Il est d'autres pays où ils les portent dans les coffres, appelés les arches7; et alors les actes obligatoires sont privilégiés58.

Bien des gens ne sont pas notaires qui en font les fonctions7.

Bien des notaires, dans leurs actes, n'en prennent pas le titre; Thibaut fa escript; Nicolas l'a escript60 1 Thibaut et Nicolas supposent que tout le monde doit savoir qu'ils sont notaires, comme on doit savoir que Charles est roi.

Quelle raison peuvent avoir plusieurs notaires pour crucifier leur nom, pour le partager en quatre et en mettre une lettre ou une syllabe, quand il est assez long sur les trois hauts bouts d'une croix61 ?

Quelle raison peuvent avoir d'autres notaires pour ne pas signer leurs actes de leur nom, pour les signer d'une espèce de signe hiéroglyphique qui n'y a aucun rapport ; car il faudrait qu'ils s'appellassent la lance, la grille, le gril, la poêle, le battoir, le papillon, le moulin à vent; leurs signes figurent ces divers objets et beaucoup d'autres62.

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Dans la Lorraine les notaires gardes-notes portent le nom tendre d'amant63. Une jeune femme , une vieille femme qui disent devant un étranger : faites venir mon amant; je veux aller chez mon amant, le font également sourire.

Les abus, quand ils portent i'épée au côté, s'imagineraient-ils donc me faire peur? on va voir si je parlerai franchement des gens de guerre.

Je commencerai même par les plus hauts dignitaires.

Un homme , après avoir reçu un soufflet , ou comme autrefois grossièrement sur la joue , ou comme aujourd'hui civilement sur le cou , après avoir reçu la colée6*, chausse les éperons d'or; aussitôt il peut souffleter un autre qui aussitôt peut chausser aussi les éperons d'or, et peut aussi souffleter un autre ; celui-ci un autre. Un chevalier peut en faire un autre, un autre un autre; un autre un autre jusqu'à l'infini65. La chevalerie, périssable comme toutes les institutions humaines, périra par cet abus.

Pourquoi, je vous prie, la conscience d'un homme doit-elle être plus engagée que celle d'un autre homme ? L'homme de guerre, s'il n'est pas noble, est obligé de jurer qu'il observera les ordonnances; l'homme de guerre , s'il est noble , est seulement obligé de le promettre 66.

J'ai deux aventures toutes prêtes à raconter à celui qui voudrait me nier et les abus de l'état deg

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gens de guerre, et le» arrangemens que fait souvent

Je hasard.

En voiei une. J'ai été dans ma jeunesse, comme il peut vous en souvenir , mon chère frère André f premier quêteur dans plusieurs grandes maisons de l'ordre ; un jour je passais devant la porte d'un aubergiste qui me voyant fatigué, recru, haletant, couvert de sueur et de poussière, me força de m'arrêter , et me fît servir au bout d'une table de bois , placée devant la porte , une petite mesure de vin frais et une salade à l'huile d'olive nouvelle. Je pris mon petit repas , me levai , dis grâces tout haut , priai Dieu pour mon hôte, sa femme , sa famille , et continuai mon chemin. Je n'avais pas fait un quart de lieue que je fus joint par un soudoyer qui avait aussi pris son repas à l'autre bout de la table du bon aubergiste; il me salua fort civilement et se rangea à mon côté. Mon brave frère, me dit-il, je suis sergent de la garnison de cette forteresse que vous voyez là-haut; je vais plaider devant le châtelain qui réside chez son beau-père , dans cette maison que vous voyez là-bas. Il ne s'était point encore passé un mois que sur la même route je rencontrai le même sergent , qui m'ayant reconnu me dit : Mon brave frère , j'ai perdu mon procès , contre toute justice; je vais plaider en seconde instance devant le sénéchal de la province , qui , je l'espère , aura plus d'égard à mes bonnes raisons; et il se met à faire une espèce de répétition de sa plaidoirie. Je

l'écoutai jusqu'il la fin , après quoi je tirai de mou côté, et il tira du sien. Vers la fin de l'année , vers Pâques67, je le rencontrai encore; nous nous croisâmes sur le même chemin; je vis à son air qu'il avait encore perdu son procès. 11 gelait, le vent du nord soufflait contre sa figure qui en était toute gercée; mais il marchait de grand cœur et d'un air irrité. J'ai perdu une seconde fois mon procès , me dit-il; je vais plaider en troisième instance devant le commissaire du roi qui est à cinquante lieues , et si je ne le trouve pas, devant le roi qui est à plus de cent; j'y suis obligé comme tous mes camarades 6°'. N'est-ce pas un abus , dites-moi ? N'est-ce pas encore un abus qu'un homme de guerre , qui peut avoir la colique tout comme un autre , ne puisse séjourner dans une auberge plus de vingtquatre heures69 ? Sergent, lui répondis-je avec prudence y ma foi ! je ne sais trop que vous en dire.

Voici la seconde aventure, qui date aussi du temps que j'étais premier quêteur. Un jour , comme je sortais de la ville, où il y avait une confrérie d'arbalétriers , je fus obligé de rebrousser à cause de la foule. Un jeune arbalétrier, beau et adroit comme Apollon, revenait en grand cortège d'une ville voisine où il avait remporté le prix sur l'élite des arbalêlriers défiés à vingt lieues à la ronde. Quelque temps après , comme je rentrais dans la ville avec ma quête , je fus obligé de me ranger pour laisser passer la nombreuse compagnie des arbalétriers ?

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tous on uniforme , on cotte rouge , en chaperon rouge, tous Tare au cou, la flèche à la main. C'était encore ce même jeune arbalétrier qui venait de se marier , et dont les camarades reconduisaient à deux lieues la noce. Je ne sais s'il s'était écoulé six mois entiers , lorsque passant devant l'église d'un village j'entendis les cloches en même temps que les chants funèbres. Bientôt la porte s'ouvre, un convoi sort.labièreétaitentourée d'arbalétriers, portant chacun leur flèche renversée. Je n'osai demander quel était l'arbalétrier qui était mort ; je craignais qu'on me dît que c'était le jeune vainqueur, le jeune marié : je fus force d'apprendre que c'était lui. A ces louables us de la confrérie des arbalétriers , qui m'ont donné occasion de rapporter ces vains hasards, s'était mêlé un abus dont je fus alors informé. Le prix que gagne un arbalétrier , qui est ordinairement un beau vase d'argent , ne lui appartient qu'en partie ; il n'a que la façon , la confrérie a la matière 7°.

Quand, à Paris, j'entre à l'église de Saint- Catherine, je crois entrer dans un arsenal , et je ne suis pas le seul. Tous les piliers, toutes les voûtes sont couverts des écus armoriés des sergens d'armes de la garde du roi qu'on y enterre ; c'est l'église de leur confrérie : il ont tous le droit d'y être enterrés. A l'offrande les parens ou les amis du défunt viennent offrir son cheval de bataille; maison donnant «ient sous, ils le ramènent : abus !

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Une fois l'an le prieur de Sainte-Catherine est obligé de donner à dîner à tous les sergens confrères , qui sont obligés de lui payer chacun quatre sous. Quoique d'après l'ordonnance du roi le dîner soit bon71, il n'est jamais assez bon pour tout l'argent : abus ! encore abus !

Ne vous impatientez pas, frère André, il vous tarde, je m'en doute, que j'en vienne au clergé; j'y viens; mais mon jeune ami le frère Guillaume, qui m'assiste si souvent dans mes travaux est là , qui dispute, qui s'obstine. Il veut que je vous donne comme étant de moi une opinion qui est de lui : tout ce que je puis faire , c'est de l'écrire ici.

Philosophe et Cordelier , je sais ce que les hommes doivent à la religion, ce que la religion doit au clergé; mais je n'en poursuivrai pas moins les abus jusques aux pieds des saints autels : les abus ne sont pas saints.

Le clergé esta la tête du conseil du roi , et même du conseil de régence 72; il partage avec les laïques le gouvernement; il en a la première part. ïl partage aussi avec les laïques l'administration des finances73, l'administration delà justice74, et il en a aussi la première part. Il ne partage avec personne l'administration des consciences, l'administration de la raison ; il est seul maître de morale , seul maître de l'éducation ; et cependant par sa faute il n'a pas toute sa force; il ne fait pas la guerre; c'est un abus. Ah! que ceux qui à l'époque delà prison

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du roi Jehan se trouvaient à la tête du conseil sentaient bien que la seule présence du clergé armé devait relever la France, après ses plus grands désastres : Que le clergiè prenne les armes , disait ou plutôt criait la loi , d'un bout delà France à l'autre, qu'il y soit contraint par les juges d'église1^.

En même temps que d'avantages pour le clergé lui-même. Alors, à la force spirituelle il unirait la force temporelle, à la force morale la force physique. Il ne serait plus obligé d'entretenir ce grand nombre de chevaliers , d'avocats , d'avoués , de vidâmes7', de prolecteurs armés, qui le protègent très mal. Il ne se laisserait pas enlever ses dîmes77, ses cures, ses prieurés par les gens de guerre78. Il mettrait fin à l'abus des bénéfices laïques79. Il n'aurait plus besoin de sauve-gardes; il ne prêterait plus au roi le serment de fidélité80. On ne le dépouillerait plus de ses privilèges ; on ne le forcerait plus à payer trois cent mille livres de décimes 8l, et à payer en même temps, comme tout le monde, les impôts extraordinaires; à excommunier ceux de ses membres qui ne les paieraient pas82. On ne le forcerait plus à élire tel abbé, tel évêque, tel archevêque'1. Les élections des prélats seraient alors aussi libres, alors aussi bonnes que celles de nos provinciaux, de nosgardiens. Le clergé, comme sous Philippe-le-Bel, ne serait plus forcé à prendre bon gré mal gré parti contre le pape8% et comme aujourd'hui , la cour ne le forcerait pas à

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reconnaître pour pape celui qui peut-être est l'antipape, et à faire schisme avec l'anti-pape qui peutêtre est le pape85. Alors le pape serait bien plus puissant en France et dans tout le reste du monde, quand partout on aurait imité la France. Enfin, ce qui n'est pas d'une petite considération , si le clerc portait l'épée,le baron ne se moquerait plus du clerc.

Mais, mon cher frère André, le clergé fût-il militaire, ainsi que le veut le frère Guillaume, qui, si on 1 ecorchait , nous montrerait encore , sous sa peau de Cordelier, l'ancien gend'arme; le clergé fût-il militaire, ainsi que l'ont plus ou moins voulu les anciens siècles militaires, et il faut en convenir avec le frère Guillaume, ainsi que l'a voulu quelquefois le siècle actuel, il resterait encore bien des abus.

Il y aurait soixante mille aumôniers ou chapelains86 à réformer.

Il y aurait des milliers de chanoines à réformer.

Je veux bien , si on le veut, payer les moissonneurs de trois heures , mais je ne veux d'aucune manière payer les moissonneurs qui ne moissonnent pas.

Faudrait-il aussi réformer les dotations des bénéfices? y a-t-il abus dans les gros revenus des bénéficiers7? Non, s'ils en font l'aumône aux pauvres ; s'ils ne la font pas à leurs riches familles. Vous et moi , frère André , nous laissons avec grand plaisir, et par les mêmes raisons, les richesses aux princes de l'église : il n'y a que le Cordelier qui ait bonne grâce à porter la besace

J'ai parlé librement du clergé, je parlerai plus librement encore du roi : on doit s'y attendre.

Quand le roi porte une robe fleurdelisée88, il est couronné sur toute sa personne; mais quand il permet que les princes portent aussi des robes fleurdelisées89, il permet un abus.

Le roi s'appelle le roi des Français en latin et le roi de France en français90; c'est un abus: il devrait être le roi des Français ou le roi de France en latin et en français.

Le roi prend aujourd'hui le titre de Majesté9' : ce n'est pas un abus ; c'était au contraire autrefois un abus qu'il ne le prît pas 9\

Le roi , en tête de ses ordonnances , salue tous ceux qu'elles concernent93. On y trouve à dire. Je n'y trouve moi a dire sinon que c'est bien. Le roi traite tous ses grands officiers , tous ses officiers et plusieurs autres damé94 , ancien nom d'ami ; on y trouve à dire ; moi je n'y trouve à dire sinon que c'est bien. Le roi met l'autorité de la science avec l'autorité du trône , et même avant , de nostre certaine science etauctorité royale93. On y trouve à dire; moi je n'y trouve à dire sinon que c'est bien , que c'est très bien.

Le roi dit, ou on lui fait dire , dans ses ordonnances , qu'il est au-dessus de la loi , solutus legibus96 : abus de style pour le moins ; car je sais bien ce qu'à un des côtés des états-généraux on lui ré-

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pondrait. Ce ne serait peut être pas au côté du clergé, moins encore au côté des communes que se ferait entendre la réponse ; mais au côté des barons, écoutez , entende z , ou plutôt voyez toutes les mains se porter sur les poignées des épées.

Le roi dit encore , ou on lui fait encore dire , qu'il dispense de suivre les differens degrés de juridiction, comme empereur dans son royaume97 : c'est plutôt comme roi qu'il le peut. Le pouvoir royal est bien au-dessus du pouvoir impérial de l'ancien connétable de Rome. Les gens de cour , je suis tenté de le croire , n'ont pas fait leurs plus basses classes.

Le roi veut que , deux fois chaque semaine , le peuple s'approche de sa personne, lui présente ses suppliques, lui porte ses plaintes9".

Le roi défend à ses officiers de lui rien demander qu'en plein conseil99.

Le roi défend de sceller les lettres de rémission qu'on lui a surprises100.

Le roi défend d'accorder des lettres de rémission pour crime01.

Où est l'abus dans ces lois? il est à ne pas les exécuter ; on ne les exécute pas.

Le roi défend à la chambre des comptes d'enregistrer les dons qu'il peut avoir faits ou qu'il peut faire d'une partie de son domaine, si petite qu'elle soit02 , abus. Il ne faut pas donner et reprendre , car ce serait le don du cheval du sergent d'armes.

Le roi défend à son confesseur de rien demander , si ce n'est pour son office10' : abus. Jamais le confesseur ne devrait rien demander ; il parlerait bien plus courageusement quand la majesté royale serait agenouillée aux pieds de la majesté divine qu'il représente.

Si le confesseur du roi est digne de son ministère, il tient entre ses mains la clef du paradis de la France.

A son défaut , le conseil du roi tient aussi entre ses mains cette clef.

Un prince était, qui ne faisait tenir cette clef ni à son confesseur , ni à son conseil : c'était Charlesle-Sage'°4.

La reine accordait des lettres de rémission ,0> ; mais c'était avant le règne de Charles-le-Sage.

La reine mange quelquefois les aides de la guerre, la solde des gens d'armes ,c6; mais c'est depuis le règne de Charles-le-Sage.

Que la reine le sache bien ; la taille du pain et du vin , levée pour sa ceinture'07 , doit lui suffire ; elle n'a plus maintenant le droit de se faire prêter de l'argent par qui que ce soit , quelque besoin qu'elle en ait,c8.

Que le dauphin le sache bien ; il n'a pas non plus ce droit109.

Qu'il sache aussi qu'il doit prendre avant le titre de duc de Normandie celui de dauphin M0; que c'est à cette condition qu'il possède ce beau pav*

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entre le Rhône et les Alpes " : Que si ee titre ne lui plaît pas, qu'il le laisse, mais qu'il laisse aussi le pays.

J'arrive , ou plutôt je suis arrivé au bon pays des abus , au milieu de la cour.

Les règlemens disent que les conseillers qui ne sauront pas signer feront au bas des délibérations du conseil d'état leur signet ordinaire11'. 11 me semble cependant que ceux qui gouvernent la France devraient sa voir signer ; mais je me reprends, car je dois me souvenir , au moins autant qu'un autre , qu'à la cour il y a des gens instruits qui ne savent ni lire ni écrire.

L'office de lecteur de la cour est érigé en fief; pour le desservir il faut faire quatre lectures : Eslce chaque semaine? chaque mois? C'est chaque

année M\

Voici la preuve que dans des mains faibles les racines des abus ne tiennent pas contre le temps, mais qu'il n'en est pas de même dans les mains fortes.

Il y a cent ans et plus que les porte-écus ou écuyers du roi allaient aux bords de la Seine percevoir sur les bateaux chargés de foin la coutume ou droit de chevêtrage : ils n'y vont plus l'4.

Il y a plus de cent ans que les plats de vermeil , servis sur la table du roi le premier jour de carême, appartiennent au chambellan : ils lui appartiennent encore"5.

On me demanda un jour combien de gens à chc-

a88 XIVe SIÈCLE,

val il y avait dans la maison d'un jeune prince de douze ans. Je dis douze, je dis quinze, je dis vingt; encore ! me criait-on , encore ! vous n'y êtes pas 1 Je dis vingt-cinq , je dis trente, je dis quarante, je m'arrêtai à cinquante. On m'apprit qu'il y en avait quatre-vingts ,l6.

Je laisse dire , je laisse rire mon ami le clerc de la chambre aux deniers1'7, je ne vois pas un très grand abus à ce que le roi n'ait pas d'apothicaire de corps , à ce qu'il n'ait d'apothicaire que pour lui servir les dragées et les épices,ia.

Je ne vois pas non plus un très grand abus à ce qu'il n'ait qu'un chirurgien, qu'un médecin"9.

S'il y a un très grand abus, c'est à ce que de jeunes princes, déjeunes princesses de seize, dixhuit ans, bien logés, bien nourris, bien vêtus, qui ne vont jamais ni au soleil ni à la pluie, qui ne font rien , qui ne peuvent que se bien porter, aient chacun leur chirurgien , leur médecin xi\

S'il y a un très grand , le plus grand des abus c'est que lorsque la cour est en voyage les grands officiers puissent demander à un homme qui va s'asseoir son banc , à un homme qui va dîner son écuelle , à un homme qui va se coucher son lit , à un homme qui vient du marché, du moulin, son blé , sa farine, à un homme qui a invité ses amis son vin ; en un mot, à ce que les grands officiers jouissent, comme le roi, du droit de prise des meubles et des denrées ' '.

XIVe SIÈCLE. 289

Un jour, mon ami le clerc de la chambre aux deniers, que j'avais été voir, me dit : Frère, voulez-vous me suivre? Eh! pourquoi pas? lui répondisse. Nous nous levâmes, et étant arrivés au bout du corridor, devant une porte peinte en jaune, il haussa le cliquet2, et il me fit entrer dans une salle voûtée , aussi haute , aussi large qu'une église; elle était remplie de quittances des diverses parties prenantes ; il y en avait des milliers écrites sur de petits rubans de parchemin pas plus grands que deux doigts' 3.

Là je vis ouvertes cette multiplicité de mains qui bordent continuellement le trésor royal, qui ne cessent de le désemplir, de le vider.

J'en conviens , à la cour plus que tout autre part, il y a à serrer; mais je n'en fus pas moins étonné, que le chapitre de lacoffrerie se portât à deux cents livres'24.

Je savais qu'à la cour il y avait des anneaux pour les divers jours de la semaine125; cependant je lus deux fois , pour m'assurer que je ne m'étais pas trompé sur la somme totale du chapitre des joyaulx d'or et d'argent , qui se portait à mille livres ,26.

Si je n'avais vu le chapitre de Yespicerle, aurais-je pu jamais penser qu'il fallût au roy ou à sa cambre quatre mille livres pesant de confitures127.

A la cour, que de belles peaux et de toute sorte de bêtes ! mais aussi que d'argent dépensé ! Le chapitre des pennes coûtait autant que cinq ou six vais„ 2. 19

20o XIV SIECLE.

seaux de haut bord128 : il se portait à quatre mille

livres la9.

Le chapitre de la ganterie se portait à deux cent cinquante livres1 ,0 : il me parut impossible que le roi, la reine , les princes, les princesses, qui n'ont que deux mains comme nous, eussent employé tant de gants : j'en conclus que les argentiers et leurs clercs en avaient mis beaucoup dans leurs poches.

Le chapitre de la vennerie se portait à trois mille livres l3' : je n'y trouvai pas à redire , parce que au siècle actuel, qui à cet égard tient des siècles précédens , le roi doit faire montre , devant les ambassadeurs étrangers , de beaux équipages de chasse , autant que de beaux escadrons de gens d'armes ; toutefois il me parut que les cors et les meutes de la cour ne faisaient pas assez de bruit pour tant d'argent , d'où je conclus encore que les argentiers et leurs clercs avaient mis aussi beaucoup de chiens dans leurs poches.

Les dépenses qui me parurent les plus folles étaient celles pour les fous.

J'avoue que lorsqu'ils meurent le roi leur fait faire des obsèques fort modestes1"2; que leurs tombeaux sont fort simples , leurs épitaphes fort courtes l33.

Mais tant qu'ils vivent le roi paie magnifiquement tout leur entretien, tout, jusqu'à leurs pèlerinages'"4.

Le roi s'habille tout de neuf quatre fois Tannée; il habille ses fous aussi souvent , et même plus souvent'3'. Mais, et c'est à remarquer, il leur fait faire leurs habits ci 'ir ai gne rouge, c'est-à-dire de la même étoffe et de la même couleur que celle de sa chaise percée36.

Comme ils piétinent beaucoup, le roi leur passe par an quarante-sept paires de souliers et sept pour le valet ,3\

En outre il leur paie les habits qu'ils déchirent par divertissement13', ce qui redouble les abus; car surtout à la cour les personnes les plus sévères écoutent sans scandale les obscénités, voient sans scandale les nudités , quand ce sont des obscénités, des nudités de fous.

A ce sujet , je rapporterai ici une petite histoire que nous raconta hier le frère Sylvestre , ancien grand sacristain de la maison de Paris. Un jour, nous dit-il , en parlant du temps qu'il était dans cette ville, la vieille folie du chancelier vint nous consulter à la sacristie. J'y étais à ranger les ornemens; je fus le premier qu'elle rencontra; elle s'adressa à moi et me dit : Mon père, je n'ai guère qu'un bon tour dont je vis avec ma nombreuse famille, et pourtant a cet égard ma conscience n'est pas tout-à-fait tranquille. Mb I quel est ce tour? lui demandai-je. Elle ne pouvait jamais me le faire comprendre; voici enfin comment elle s'y prit. jMon père, supposez qu'un jour où je porte une ample

292 XIVe SIECLE.

cotte, je rencontre sur le haut d'un pont ma fille, et que. pendant que je l'embrasse, le vent tout 5 coup me lève la cotte par derrière ; eh bien ! ce que lèvent fait involontairement, je le fais volontairement, mais vite, mais très vite. Considérez , ajoutât-elle , que ce tour n'est que pour les plus graves magistrats de la cour et pour leurs familles qui ne sont pas moins graves. Considérez que j'ai plus de quatre-vingts ans et que ce tour est à mon usage depuis plus de trente. Malgré toutes ces considérations, continua le frère Sylvestre, je ne la tranquillisai pas , et je lui déclarai que son ancien tour était un ancien abus. Je lui déclarai aussi que je regardais encore comme un ancien abus que les fous divertissent la cour pendant l'aven t et le carême.

Qu'on ne me défie pas de trouver dans quelque autre état autant d'abus que dans l'état des gens de la cour; je vais parler de l'état des financiers, où il y a des abus par dizaines , par centaines , par mille , par dizaines de mille.

Charles-le-Sage, dans son ordonnance du 6 avril ï374? qui tient quinze ou vingt feuilles de parchexnin, a pu y nombrer à peine les principaux.

Il faut entendre la voix de ce bon père couronné, de ce bon père du peuple , parlant aux anciens et aux nouveaux abus. Receveurs, collecteurs et autres financiers , dit-il , vous ruinez , vous dévorez mon peuple.

XIVe SIECLE. 293

Vous imposez les uns plus , les autres moins , suivant qu'on vous paie.

Vous vous intéressez dans les fermes des aides et vous les adjugez alors pour la moitié de ce qu'elles valent.

Vous détournez à votre profit le gain que doit faire l'enchérisseur, lorsqu'il se présente ensuite un surenchérisseur.

Vous écrivez souvent les quittances sur simple papier, et si on les perd, vous faites payer deux fois.

Vous gagnez sur la vente des biens saisis à ceux qui ne peuvent payer.

Vous gagnez encore plus sur la vente des meubles des effets, des gages, donnés en nantissement.

Vous gagnez encore plus sur la cession qu'on vous fait des assignations en argent sur vos recettes.

Vous gagnez encore plus sur le vin , le blé , les denrées , les étoffes , les marchandises , que vous donnez en paiement des ces assignations.

Vous grossissez les frais de vos chevauchées pour les recouvremens.

Vous grossissez les frais des transports et des convois de l'argent recouvré.

Vous vous entremettez , auprès des capitaines ennemis , de la rançon du pays qu'ils pourraient ravager et qu'ils ne ravagent pas , des forteresses qu'ils pourraient bâtir et qu'ils ne bâtissent pas , des forteresses qu'ils ont bâties et qu'ils consentent à démolir : vous faites des avances d'argent, et en-

294 xiye SIÈCLE.

suite vous représentez envers mon peuple l'ennemi,

l'ennemi sans pitié.

Ensuite ce bon prince , regardant les anciens et les nouveaux abus en finance comme indignes de la miséricorde humaine, ordonne qu'il ne soit fait à cet égard ni pactisation , ni composition, mais que tout soit déféré à la connaissance des juges ' 9.

C'est ce bon prince , Charles-le-Sage , qui appliquait aux embellissemens de Vincennes les amendes contre les usuriers 4°. Que d'abus dans les prêts d'argent , depuis que les trop fameux Garés ,4' en ont donné de si pernicieux exemples : que d'abus ! que d'abus ! Qu'il est beau, qu'il est magnifique le château de Vincennes î

Ce bon prince ignorait peut-être un abus dont autrefois j'ai été douloureusement témoin.

Je quêtais , à la fin d'un mauvais hiver , dans une petite ville où , en parcourant les rues , je vis plusieurs habitans qui entraient dans leur maison par la fenêtre ; j'en vis d'autres qui en sortaient aussi par la fenêtre , et qui ensuite emportaient sous le bras l'échelle comme si c'était la clef; la porte était bouchée par une maçonnerie sur laquelle on avait mis une croix; je n'étais pas peu étonné. Mon frère, me dirent ceux qui passaient , vous connaissez le vieux proverbe, il faut passer par la porte ou par la fenêtre ; quand dans notre ville on ne paie pas les tailles , il faut passer par la fenêtre M\

Si quelqu'un connaît bien un pays c'est le pre-

XlVe SIÈCLE. 295

mier frère quêteur ; il le traverse , il le croise dans toutes les directions, dans tous les sens. Aussi puisje dire qu'il y a telle province dont j'ai, dans ma tête, figurées toutes les montagnes, toutes les rivières , toutes les forêts , toutes les positions des villes et des villages. Il me semble que je ferais la carte de la Bourgogne et que je ne ferais pas moins exactement celle de la Champagne. Je défie tous les Champenois de connaître leur pays mieux et peut-être aussi bien que moi. Aux jours pluvieux d'automne que les ermites ne sortent pas de leurs cellules et ne demandent pas mieux qu'à jaser, j'eus occasion dans les forêts de Rhétel , de m'entretenir avec trois d'entr'eux qui tous trois s'étaient retirés du monde, parce que, me dirent-ils, il y avait dans leur état trop d'abus. L'un était marchand, l'autre artisan , l'autre en même temps noble et seigneur. Us demeuraient à une assez grande distance l'un de l'autre.

Je fis d'abord connaissance avec l'ancien marchand. Il portait comme les prêtres , une cape de cuirl4° et ne me paraissait pas d'ailleurs mal étoffé. Devant lui était toujours une espèce de table en forme de comptoir et par dessus une petite boîte de pois et de fèves dont à défaut de jeton il se servait sans doute pour le calcul comme les paysans'44; nous ne pouvons jamais entièrement nous défaire de nos habitudes. Mon cher frère , me dit-il fort civilement, comme s'il avait eu à me vendre quel»

296 XIVe SIÈCLE,

que chose, je suis tout content d'être fort mal ici ; notre état de marchand, qui n'a jamais valu grand chose , ne vaut aujourd'hui plus rien ; ah ! qu'on est heureux de ne plus être marchand ! supposez que vous l'êtes mon cher frère, lorsque parfois vous vous trouvez mal dans votre couvent, et dites-vous ce que je vais vous dire : si je fais venir des marchandises des pays étrangers , si j'y en envoie, elles ne peuvent entrer dans le royaume, ni en sortir que par une, deux villes au plus14 ', bien que dans toutes les villes frontières il y ait des cartulaires ou préposés aux douanes '46. Si j'arrive dans une foire , si j'y étale , il me faut payer les droits ,|7 ; passe , à la bonne heure, c'est juste : mais tout à côté je vois des marchands qui ne payent rien, parce qu'ils sont de certaines villes1'8. Si le commissaire aux ventes , le ventier ,49 se présente , il me demande mes balances , mes poids , il les examine , il les étalonne ,5° ; passe, à la bonne heure, c'est juste; si le visiteur fait sa visite, il me demande avoir mes marchandises15'; passe encore, à la bonne heure encore, c'est encore juste;mais si l'inspecteur aux monnaies fait son inspection ,2 , il me dit: montrez-moi votre argent, tout votre argent. — Le voilà. — Vous en avez d'autre? alors je lui prouve que je n'ai que celui-là, que par conséquent j'en ai fort peu, et alors adieu mon crédit. Quand il passe un homme bien vêtu, qui a l'air riche , je lui crie : voyez , messire , voyez ! demandez ! Aussitôt amende de cinq sous. Mon voisin a

prouvé, bien ou mal, que cet homme était plus près dosa tente que de la mienne ,53.

La foire est finie ; je n'ai gagné aux termes de la loi que mes deux sous pour livre "' ; je m'en retourne la conscience bien tranquille : je suis sous la protection du roi qui défend d'injurier les marchands. Cependant je vois venir à ma rencontre un ou plusieurs vauriens, qui m'attaquent de paroles, m'insultent de la manière la plus grossière. Je porte plainte ; ils sont absous. Ils ont bien ou mal prouvé que je ne voulais pas de bien à la ville l55. N'y en a-t-il pas là assez , convenez-en , pour vous trouver bien dans votre couvent , quel qu'il soit ; vous vous vous y trouverez bien mieux quand vous vous serez encore dit , si je prête , si j'emprunte , si je vends, si j'achète sur obligation écrite ; si, comme bien d'autres, j'aime les élégans paiemens en or fin de Paris, qui est à dix-neuf carats'^6 ; si comme les hommes avisés , j'ai plus de confiance en ce beau métal qui invariablement , depuis trois siècles au moins, vaut onze fois l'argent'57; si je veux me prémunir contre les hausses des monnaies toujours plus subites dans le prix du marc d'argent que dans celui du marc d'or5 ; si je stipule en royaux d'or , en francs d'or , ou n'importe, en sous d'or, en deniers d'or l5ç , mes stipulations sont nulles , je serai payé en sous d'argent, en deniers d'argent160; enfin, si j'ai des créanciers, ce sont toujours des gens puissans h qui mes obligations ont 6té cédées ,6' ; si en

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même temps j'ai des débiteurs , ee seront presque toujours des gens qui ne payent pas ou qui payent avec la monnaie de la bazoche ,6% ou avec la monnaie funèbre d'anniversaire, avec des pièces de requiescant in paceir'\

Cependant , pour moi tout cela ne serait rien ou n'aurait été rien, si les nobles, à la grande honte de leurs aïeux et de leurs descendans , ne faisaient le commerce'6'; si les magistrats , les chefs , les présidens du parlement même ne tentaient sous d'autres noms, de le faire ,65 : ah ! tous les états se jettent donc dans notre état. Ermite ! ermite ! me suis-je dit , et je me suis fait ermite.

Je continuai mon chemin , qui bientôt me mena à un endroit où il fourchait : j'hésitais , j'entendis quelqu'un me crier : Par ici ! mon frère , par ici ! J'avançai ; je vis un autre petit ermitage et un ermite à la fenêtre : je conduisais un cheval chargé de ma quête. Attachez, me cria-t-il, votre cheval à un arbre ; je l'attachai. La porte s'ouvrit et j'entrai. Mon frère , me dit l'ermite , vous ne me refuserez pas de prendre ici un léger repas; je vous servirai à trois plats; vous aurez des nèfles, des avelines et des prunes de nos buissons. Il me donna de bon cœur, je mangeai de bon appétit. Mon frère, me dit-il ensuite, je vous aurais autrefois régalé d'une échinée de porc , d'un aloyau de bœuf, d'une éclanche de mouton ; j'étais boucher à la grande boucherie de Paris. Un jour le maître des bouchers vint me dire :

Paul, renvoyez votre gouvernante. Elle est si bonne, si douce , lui répondis-je. Quelques jours après il revint : Paul , renvoyez votre gouvernante. Elle est si jolie, si fraîche, lui répondis-je encore. 11 revint une troisième fois : Paul , nous nous sommes assemblés aujourd'hui , les quatre jurés et moi , et nous vous avons condamné à perdre votre place de la grande boucherie, et à aller avec ceux qui veulent , comme vous, vivre dans le concubinage, vous établir sur le petit pont. Frère, la place de boucher de la grande boucherie de Paris est la plus belle et la plus lucrative de notre état; elle est héréditaire ; pensez , je vous prie , si je me la vis tranquillement ravir. Je suis bien aise, répondis-je de me séparer d'un maître des bouchers aussi gourmand et aussi vaniteux que vous. À chaque réception, à chaque abreuvement il vous faut , outre les gâteaux, outre le pain et le vin, trente livres de porc ou de bœuf , et à votre femme , à la maîtresse des bouchers encore plus de mets , de pain et surtout de vin ; car il lui en faut jusques à deux grand setiers. N'avez-voûs pas de honte , vous que j'ai vu simple garçon étalier, de vous asseoir sur une chaise de bois à la grande salle de la halle , et là , de faire brûler devant votre face un cierge , comme devant la face de saint Denis ,66? Je voulais me marier avec ma gouvernante, ajoutai-je, mais puisque vous traitez ceux qui veulent se marier comme ceux qui ne le veulent pas , j'ai résolu de ne pas me marier

3oo XIVe SIÈCLE.

Effectivement je ne me mariai pas sur le petit pont, mais j'achevai de m'y ruiner. J'allai demeurer à Angers; ce fut pire. D'abord on me traita bien : à ma réception, au lieu des coutumes, des droitures et du vin sauge que le nouveau maître est tenu de verser de sa main à tous les bouchers, on ne me demanda , comme fils de maître , que la chair d'un lièvre ,6? : mais ensuite on me querella à cause de ma gouvernante. Les statuts portent qu'une femme ne pourra estre tripière se son seigneur n'est bouchierl6i : j'étais bien boucher, mais je n'étais pas, me dit-on, seigneur de ma gouvernante; car on avait découvert que nous n'étious pas mariés. Nous allâmes demeurer plus loin ; ce fut dans une autre ville , où lorsqu'au marché ma gouvernante et moi achetions quelque chose , les bourgeois nous le prenaient en nous en rendant le prix , et cela parce que nous étions bouchers ,r<;. Alors nous nous dégoûtâmes l'un et l'autre d'un pareil métier. Ma gouvernante alla je ne sais où , et quant à moi je fis , comme fît le diable quand il fut vieux ou quand il n'eut plus d'argent , je me fis ermite : mais y a-t-il donc des abus dans notre état ? Si au lieu de me permettre d'aller m'établir sur le petit pont, l'on m'eût obligé à me marier, je ne serais pas maintenant à vivre au milieu des pinsons et des merles , je serais encore boucher de ia grande boucherie de Paris. Du reste, me dit-il encore , vous trouverez d'autres ermites , anciens artisans comme moi , qui vous avoueront

XIVe SIECLE. 3oi

aussi qu'il y a dans leur métiers autant d'abus que dans le notre , et je erois même que ces abus sont plus bizarres. Un ermite de Paris me dit qu'à Soissons il avait été ruiné en amendes pour n'avoir pas veillé autour du corps de ses confrères décédés , pour n'avoir pas été à la messe de leurs funérailles . pour n'avoir pas assisté à leur sépulture. Il me dit qu'aimant la joie et la danse , il avait été demeurer à Montpellier où il s'était trouvé plus mal ; qu'à chaque fois qu'il mourait un maître ou quelqu'un de sa famille, il fallait ce jour-là discontinuer l'ouvrage , fermer boutique , et qu'alors il avait pensé qu'autant valait être ermite ; il était tailleur'70. Un ermite de Rouen me dit qu'il ne s'était retiré du monde que par dépit de se voir soumis dans son état à la magistrature d'une femme élue garde ; il était filassier '7'. Un autre ermite de je ne sais plus quel pays me dit un jour , après le chapelet : Mon ami, quand je vis les abus s accroître ; quand je vis que dans notre métier nous ne pouvions plus , comme à Paris , avoir aux petites fêtes , chacun à son tour, la boutique ouverte'72; quand je vis qu'un homme qui n'était pas maître dans un métier , pouvait pour son argent faire travailler les maîtres de ce métier et vendre les produits de leur fabrication ,?3; quand je vis les abus s'accroître; quand , en 1 348 , une loi , qui heureusement a été depuis abrogée , permit à tous ceux qui étaient habiles dans un art de l'exercer sans être reçus mai-

3oa XIVe SIECLE.

1res ,?4 , je pris le monde et ces nouveaux abus en telle aversion que je vins sans plus attendre nie faire ermite.

A un quart , à une demi-lieue de là tout au plus • j'entendis, en passant près d'une butte, une voix de tonnerre tomber pour ainsi dire sur moi : Frère Cordelier! montez ici ! venez, qu'on vous parle ! Je levai la tête, et j'aperçus sur la porte de son ermitage un grand et gros ermite en cape grise , bordée d'un passe-poil rouge, qui me sembla le prévôt de la forêt. J'aiiai à lui en tirant mon cheval par le licou ; lorsque j'en fus à quelques pas je lui fis un profond salut, qu'il me rendit par une légère inclination de tête. Que portez-vous là? medemanda-t-il. C'est , lui répondis-je , la quête pour le couvent. Par saint Benoît ! me dit-il, je ne la fais pas si bonne; mais autrefois je la faisais meilleure, et au lieu de la demander , je l'exigeais. Je suis né et j'ai été longtemps le sire Hermenfroi , damoisel de Montfort ; je suis maintenant i'ermite Lucas ; mais si j'ai quitté le monde , c'est qu'il m'a plu de lui tourner le dos , ainsi qu'il le mérite : car plus il va , plus il se charge d'abus. Je vous parle comme seigneur , comme noble, et en même temps comme homme désintéressé. Le roi, qui , lorsqu'il succède aux seigneurs-, a et garde fort bien encore des serfs ,y' ; le clergé , qui a encore aussi et garde encore fort bien aussi des serfs 7'' ; les philosophes , les savans , qui n'ont pas , j'en conviens, mais qui , s'ils en avaient, garderaient

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aussi fort bien des serfs ; les désœuvrés , les oisifs , les parleurs ; tous nous poussent à l'affranchissement des hommes qui nous restent ; et n'étaient plusieurs anciennes terres éminemment seigneuriales et féodales qui , ayant pour ainsi dire plus de bon sens et de raison que nous , font serfs bon gré mal gré tous ceux qui y demeurent un an et un jour177, je ne vous donnerais pas cinq cents ans pour qu'il n'y eût absolument plus de coutumiers, de gens de poëste, enfin de serfs , pour qu'on ne s'en souvînt plus ; malgré cela , je vous demande si la grande , l'antique féodalité de la France est ou n'est pas dégradée! mais ce n'est pas la seule cause : une autre, et bien plus grande, c'est la permission accordée aux roturiers d'acquérir des fiefs. A quoi pensaient nos trop dévots aïeux , quand , au temps des croisades , pour avoir de l'argent , ils consentirent à vendre leurs seigneuries à des bourgeois1"8? qu'en est-il résulté ? un épouvantable débordement de roture au milieu des fiefs. N'ai-je pas vu un avocat chasser a cor et à cris dans ses forêts ? poursuivre la bête rousse avec sa gibecière sur son épaule , son chaperon fourré sur l'autre? Je passai devant son château ; une des tours était remplie de faucons79; une autre de chiens; ses piqueurs , ses gens étaient sur le pont-levis de la grande porte. Ah ! dis-je en grinçant les dents, le monde n'est plus habitable; je me retirerai du monde. Quelques jours après, me promenant d'un autre côté, je demandai à qui ap-

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partenait ce fort donjon que je reconnaissais bien pour le chef-lieu d'une baronie ; on me répondit : au grenetier de la gabelle. Ah ! frère ! un donjon de baronie à un financier ! j'aurais voulu n'avoir ni oreilles , ni yeux , ne pas entendre , ne pas voir, ou plutôt n'avoir jamais entendu, jamais vu. Non ! non ! frère , l'avilissement de la France ne peut être plus complet ; et voici maintenant l'avilissement des Français. Dans quelle tête raisonnable a-t-il donc pu entrer que des gens , vêtus d'une robe moitié noire , moitié verte en deçà de la Loire l8' , moitié noire, moitié rouge en delà182 , je veux dire les échevins, en venant, en s'en allant au son de la cloche , en tenant l'audience de la jurée , en entendant tous les jours la messe de la halle , en faisant renouveler exactement les nattes de l'hôtel de ville et les seaux de cuir pour les incendies , en faisant exactement tous les soirs à la même heure allumer la grande lanterne, les fallots et les torches des salles, en commandant de sur leurs chaises aux sergens de ville, aux garde-fossés, aux garde-portes, aux garde- greniers , aux garde-caves ,82 , pussent devenir nobles8' ! Et toutefois c'est ce qu'on voit dans un grand nombre de villes. Nous avions les bourgeois seigneurs ; il nous manquait , etgrâce aux nouveaux privilèges des mairies, il ne nous manque plus, les bourgeois gentilshommes. Qui a vu comme moi leurs nouvelles armoiries se multiplier sur leurs portes, leurs fenêtres , leurs vitres, leurs tapisseries,

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leurs harnais, leurs meubles, leurs écuelles, leurs couteaux , leurs chandeliers , leurs chandelles ,84 ? Eh ! que représentent ces armoiries? des pattes, des têtes de loup, des griffes, des tètes de lion, des tours, des carreaux, des fers de lance? non, c'est un marteau, une enclume, une chèvre à long poil, un mouton à longue laine, la vache noire, le veau qui tète. Ces armoiries, aux fenêtres des tournois, feraient rire, et la généalogie qu'il faut remettre au héraut11'' ferait encore bien plus rire; car le noble échevin serait convaincu de descendre de l'avocat , du procureur , du notaire , du clerc de procureur , du clerc de notaire , de l'orfèvre , du chaudronnier, du serrurier , du paysan serf ou non serf; l'un vaut l'autre , si même l'un ne vaut pas mieux. Cependant vous les voyez vouloir se faire , comme nous , mettre en gage entre les mains des Juifs , pour sûreté de l'argent prêté aux princes |C6. Vous les voyez paraître hardiment comme nous avec le chapeau bordé d'un ruban d'or ' ;? , l'habit rouge' ! , l'épée; et leurs femmes, toutes habillées de soie , toutes fourrées, de la même main dont elles ont aune publiquement le drap, la toile, porter publiquement l'oiseau109. C'est cette nouvelle noblesse de cloche qui m'a le plus fait haïr le monde ; et maintenant voici ce qui m'en a fait sortir.

Dans notre petite province le comte est chargé de la garde de la ville pendant sept mois de l'année, et quelques hauts seigneurs en sont chargés pen- 2. 20

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dant les cinq autres190. Les aînés de notre famille, à raison de leurs fiefs , sont de ce nombre : là , il n'y a qu'honneur et profit. Les puînés, au contraire, à raison de leurs fiefs , sont avec d'autres seigneurs chargés de la garde du chapitre'91 : je descends des puînés. Il n'y a pas , je crois , de chanoines plus hargneux , plus difficiles que les nôtres. Il fallait trop souvent monter à cheval pour les soutenir. A la fin nous nous lassâmes : le chapitre nous excommunia tous'9'. Les autres co-seigneurs se soumirent et prêtèrent leur serment , les uns , les plus puissans , sur la porte de leurs châteaux , les autres , les plus dociles, devant les autels, d'être léaux et féaux hommes du chapitre19'. J'aurais bien prêté aussi le serment , si le coquin de notaire , qui sans doute avait été gagné , n'eût inséré dans l'acte que chaque seigneur devait toucher les Evangiles avec la main nue'94. Je vis qu'il ne s'agissait pas seulement de promettre ; je me retirai ; je fus excommunié de nouveau, aggravé , réaggravé. Je résolus alors de faire la guerre au chapitre , de même que le vicomte de Turenne , pour pareille cause , l'avait faite au pape ; mais toute ma parenté , tous mes amis s'y opposèrent : le moyen , me dit-on , de finir , comme le vicomte de Turenne , par un traité honorable conclu par la médiation du roi de France'95? Je ne voulus pas cependant céder et je pris l'habit d'ermite. Frère , me dit l'ancien damoisel de Monlfort en me congédiant , il y a encore bien des

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abus dans les ermitages , et fort souvent il me prend , comme on dit, envie de jeter le froc aux orties ; mais je crains de trop faire rire le Diable.

Je détachai mon cheval, je m'en allai. Des villageois du pays, que je rencontrai, m'apprirent que Termite, ancien marchand, ne vivait guère que d'un petit commerce de champignons et d'herbes de la Saint-Jean; que l'ermite, ancieu boucher, était souvent appelé pour aller saigner les porcs ou les bœufs; mais que pour Termite, ancien seigneur, dès que les paysans avaient su qui il avait été, ils lui avaient aussitôt donné un valet, et que depuis ils ne cessaient de lui envoyer du pain, du vin , de la volaille, du gibier, à plusdedeux lieues à la ronde.

Il me reste à dire si je regarde comme abus tous les abus dont ces trois ermites se plaignaient : non certes. INous disputâmes : je ne leur en passai pas le quart ; et peut- être , si nous n'eussions été au milieu des bois , si mon cheval n'eût été chargé de la quête , je ne leur en aurais pas même tant passé.

Dans ces temps, ou à peu près, je fus amené un jour dans une jolie petite ferme qui appartenait à une jeune veuve; dès que je me présentai, elle me dit : Mon frère , je ferai part volontiers à votre couvent de ce que nous avons dans la maison ; mais c'est à condition que vous prierez Dieu qu'il nous délivre de tous les abus qui affligent les campagnes. Eh ! quels sont-ils donc tous ces abus? lui demandai-je. Oh ! mon frère } me répondit-elle, asseyez-

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vous; car ce serait trop long à écouter debout. Peu de temps après la mort démon mari, j'eus une fièvre qui fît craindre pour ma vie. Le sacristain de la paroisse m'apporta les quatre croix des malades '9<5 : je payai quatre droits. Mon pauvre mari m'avait laissée enceinte ; à mes couches le sacristain revint encore pour me faire boire dans la coupe des accouchées197, et le droit qu'il prit fut encore plus grand que tous les quatre autres. J'avais quelque argent, il me sembla que je ferais bien de le placer d'une manière solide. Une ferme, dont j'avais vu mesurer à la perche198 les diverses pièces de terre, était à vendre , je l'achetai et je voulus moi-même la faire cultiver. D'après mon calcul les laboureurs à bras '" coûtent plus que les laboureurs à la charrue; je ne savais, et j'appris, aux dépens de mon argent, que dans la paroisse on payait un droit lorsqu'on labourait ses terres avec des bœufs étrangers200. Ce fut inutilement que je représentai que la loi me défendait de travailler, soit à la houe, soit à la bêche , toute espèce de terre qui pouvait être travaillée à la charrue201. Jetais prête à ensemencer, on me vola le blé des semailles : celui qui me l'avait volé fut pris. Je désirais ravoir mon blé; je ne pus jamais le ravoir. Je me souciais fort peu qu'on coupât l'oreille au voleur; on la lui coupa a0\ Quelque temps après , mes pigeons me furent aussi volés par un pauvre homme; on le fit bien pendre0, mais on ne fit pas revenir mes pigeons. Après la

moisson je fus obligée de donner pour la dix-àpart 2l4. ou la dixième à part, la dixième gerbe, tandis qu'ailleurs la dîme n'est que delà quinzième ou même de la vingtième205. J'avais Vendu mon blé, jenepouvaisen être payée. J'avais obtenu une contrainte par corps contre mon débiteur"06, il se réfugia dans une église où je le vis qui chantait tranquillement les vêpres. Je me doutai alors qu'il avait emporté ses meules et cela fut vrai; car ayant couru à sa maison, je n'y trouvai rien ; je ne pus profiter de la loi qui permet de saisir les meubles des réfugiés dans les saints lieux207. J'avais des vignes, je crus ne pas devoir les donner à moitié fruits; pour se venger de moi, les ouvriers qui, dans notre village surtout , ne veulent guère travailler qu'à cette condition, refusèrent de faire les façons des miennés. J'allai me plaindre, le mayeur leur parla avec fermeté. Vous ne pouvez, leur dit-il, travailler à vos vignes ou à celles que vous avez prises à moitié fruits que le lundi, le mardi et le samedi; les autres jours vous ne pouvez refuser vos services au public, par conséquent à cette veuve; si vous les lui refusez, je vous mettrai à l'amende, ou je vous tiendrai en prison quatre jours au pain et à l'eau ; si vous les lui refusez une seconde fois , je vous ferai mettre au pilori; je vous ferai marquer à l'épaule d'une belle fleur de lis bien rouge, et certes, croyez-m'en, vous ne m'échapperez pas , car l'ordonnance veut que dans ce cas tous les habitans soient sergens °\

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Le messier a le droit de manger sur place tous les fruits qu'il peut manger209; comme les miens sont les meilleurs , il vient chaque jour faire ses quatre desserts dans mon verger. Je n'avais que trois agneaux on m'en a pris un pour le droit de trousse20. J'avais quatorze moutons , le percepteur des debtes de vingt bestes^1 m'en a pris aussi un; et comme il ne m'en restait que treize, j'ai été obligée d'en vendre bien vite un autre , afin que ce nombre ne me portât point malheur. Mon berger , un jour de ces grandes chaleurs qu'il a fait au 'mois de fénal"2, s'est endormi à l'ombre d'un arbre : son troupeau est entré dans le pré voisin; la justice du lieu lui a ôté et lui a gardé son chapeau a,\ J'aide belles ruches, mais le forestier de la juridiction, qu'on appelle le bigre, n'a cessé de se faire payer des droits qui m'enlevaient tout le profit. C'étaient des exactions et des disputes continuelles. Heureusement la bigrerie, ou l'hôtel aux mouches a'4, n'est pas loin. J'ai fait connaissance avec labigresse; je suis bonne nourrice, j'ai allaité sans me gêner tous les petits bigres, et alors seulement j'ai eu la paix avec mon bigre.

A peu de distance de la maison de la jeune veuve je rencontrai son jeune frère; on ne pouvait s'y méprendre tant la ressemblance était frappante. Il sortait d'une cave où l'on transvasait du vin et où j'entrai : il y rentra avec moi. Je regardais ses longues chausses faites de la peau d'une vieille outre

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retournée. Il s en aperçut. Vous me voyez, me ditil, avec les jambes couvertes de poil de bouc comme un faune ou un sylvain. Oh! pensai-je, ces mots sentent le clerc: je ne me trompai pas. Frère, continua-t-il, je viens de quitter l'université de Paris , il y a trop d'abus. Nous étions cinq bacheliers qui ainsi que tous nos camarades avions fait de grandes dépenses, car nous donnions vingt sous chacun à celui qui dans notre classe lisait à la cloche de tierce de Saint-Sévérin et autant à celui qui lisait à la cloche de none de Saint- André-des- Arts. A notre réception de bachelier nous avions encore amplement dépensé en vin, en pain et en volaille. Enfin , quant au jubilé, nous nous sommes présentés pour prêter le serment de la licence, le chancelier a voulu nous faire payer un droit en argent. Nous avons offert de lui donner après la signature de nos lettres, mais seulement à titre de manusculum , la somme qu'il demandait2'5. Il a refusé ; nous nous sommes retirés tous les cinq: l'un est devenu procureur,l'autre tambour des soudoyers, l'autre vigneron, c'est moi; des deux autresl'un bat l'or, l'autre le fer, et celui-ci est le plus riche. Nous avons voulu tous les cinq que les abus ne devinssent pas des us; car on ne cessait de nous dire : c'était ainsi que faisait saint Thomas qui demeurait à tel logement du collège voisin, que faisait le pape Urbain qui occupait la chambre voisine de la vôtre"''6. Tout cela n'a pu nous persuader. Frère, ajouta-t-il, en me présentant

3i2 XIV' SIÈCLE,

un seau de vin qu'il tenait, emportez-le; je donne avec plaisir, quand c'est de bon gré: je ne sais pas donner par force.

Il me reste de même à dire, si je regarde comme abus les abus dont se plaignait la jeune veuve. Oui certes, je lui en passai volontiers les trois quarts, et si alors je disputai, aujourd'hui je ne disputerai pas sur le reste. Je ne disputerai pas non plus sur les abus dont se plaignait le jeune vigneron : car alors même j'en convins si sincèrement, qu'il remplit aussitôt mon seau jusqu'au bord.

Vous savez, frère, que si j'ai quêté, j'ai aussi prêché. J'ai prêché dans plusieurs villes, et entre autres dans une ville de commerce, le sermon du grand marché et quelques joursaprès le sermon de la halle des jurés"7. On avait tendu tous les murs de riches tapisseries, et on avait couvert tous les sièges de belles housses; jamais tant d'honneurs : ce ne fut pas tout; quand on vit que je ne voulais pas, à cause de la règle, recevoir l'argent du vin du sermon du marché et du vin du sermon de la halle*'8, on me le fit joyeusement boire; on me donna une petite fête municipale. Plus j'allais, plus les honneurs s'accroissaient. Dans une autre ville, comme je descendais d'une haute chaire où j'avais prêché le jour du bon vendredi, plusieurs officiers en grand costume ee présentent et viennent pour ainsi dire mettre à mes pieds le pain et le vin que le chapitre de la cathédrale faisait offrir au prédicateur^.

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Mais qu'est-ce en comparaison de ce qui m'arriva dans une bonne ville de l'intérieur, point distraite par le bruit de la guerre ou par le mouvement du commerce! Je m'étais engagé comme prédicateur de lavent et du carême. J'y arrivai la veille vers les deux heures de l'après-midi : on m'attendait depuis long-temps sur l'avenue ; chacun des plus riches voulait m'avoir chez lui; l'un me tirait par le cordon, l'autre par la robe, le capuce; l'un par un bras, l'autre par un autre. Encore s'il n'y eût pas eu des femmes; encore s'il n'y en eût pas eu de jeunes; mais il y en avait, et en grand nombre. Deux des plus fortes, des plus obstinées, peutêtre faudrait-il dire des plus pieuses, remportèrent la victoire, restèrent maîtresses du champ de bataille, et m'amenèrent chez elles où toute la maison, maîtres et domestiques, ne cessèrent de me faire fête.

Mais voici où je veux en venir: le lendemain, à peine je fus levé que ma chambre fut assiégée par une foule de gens de la ville. Les femmes furent encore victorieuses; elles entrèrent les premières.

Frère, me dit la plus avancée, je n'aime pas les baillis qui n'aiment pas les pauvres. Hier celui de notre ville voulait faire marquer d'un fer rouge un vieux homme pris trois fois à mendier °. Heureusement il avait dans ses poches une pagnotte ou pain de la forme de la tiare du pape, qu'on lui avait don née en aumône à Avignon2 '; il trouva le moyen

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de l'envoyer de sa part à la baillive qui intercéda

pour lui et le sauva.

Frère , me dit un autre , voici un bien plus grand abus; il touche à la santé de tous les habitans de la ville. Prêchez donc avant tout et prêchez bien fort contre les maîtres médecins, qui n'ont pas fait leurs quatre cours, étudié leur sept ans; contre les maîtres médecins interdits dans Paris, à la revue qu'on y fait tous les deux ans32* et qui viennent exercer ici, comme si les maladies n'en savent pas ici autant et comme s'il ne fallait pas ici savoir autant de médecine; prêchez encore plus fort contre les maîtres médecins juifs, qui, ayant été admis à exercer leur art sans autre examen que celui de leur savoir223, trouvent le moyen, par haine contre le christianisme, de ne guérir les chrétiens que pour un temps. Rapportez-vous-en à moi, frère, je suis lanièce d'un maître médecin. Et moi, frère, dit une autre, jesuis la femme d'un maître chirurgien, et si vous faites votre devoir, vous commencerez par les barbiers, qui trouvent toutes les blessures légères, depuis que l'ordonnance leur défend de panser les blessures mortelles24. Et moi, frère, dit une autre, je suis la veuve d'un maître apothicaire, et si j'étais à votre place je monterais en chaire aujourd'hui, ce matin même. Ah I frère, montez-y, et dites hardiment que les ordonnances ne sont pas exécutées, que le maistre des mestiers cCapothicairie , les maistres en médecine ou autres scieneiers dédai-

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gncnt d'examiner les opiates, les médecines laxatives, spécialement nommées par le roi dans son ordonnance où il désire pourvoir à la santé de ses subjets; que plusieurs apothicaires ne mettent pas sur les pots la date du mois et de l'année où les confections ont été faites; qu'un grand nombre de leurs valets jurés ne savent pas lire, ni même confire. Dites encore plus hardiment que les herboristes., bien que les ordonnances ne leur permettent que de composer des clistères, des emplastres, des hcrbers^) osent cependant bien composer du gingembrais, du rosat, du violât, des élixirs de Montpellier 26. Frère, prêchez au nom du roi, prêchez au nom de Dieu l'exécution des ordonnances.

Frère, dit une autre , les avocats clercs sont aussi à réformer. Ainsi que les procureurs tonsurés , ajouta aussitôt sa voisine ; ils sont les uns et les autres ou prêtres ou bénéficiers 2 6 , continua-t-elle ; ils devraient plaider gratuitement . ou faire mieux, ne rien faire , dire l'office. Je vis que ces deux femmes étaient mariées > l'une à un avocat laïque , l'autre à un procureur laïque. Je me trompai sur une troisième que je pris pour la femme d'un notaire ; mais si elle ne l'était pas , certes peu s'en fallait.

Frère, me dit-elle, n'oubliez pas les faux notaires de Calais ; je vous les recommande. Mon mari avait au moins vingt ans de clérieature chez le meilleur notaire de la ville ; on lui a préféré, pour un office

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vivant , un jeune blondin, petit-fils d'un notaire de FAstarat ou de l'Armagnac , ou de quelque autre fameux canton de la Gascogne , qui s'est prétendu petit-fils d'un notaire de Calais. Rien de plus touchant , sans doute , que la loi qui , pour les places vacantes, donne la préférence aux habitans sortis de Calais328; mais souvent, dans l'application, rien de plus abusif.

Bientôt il s'éleva une confusion de voix.

Frère ! frère ! criait-on de tous côtés , ils m'ont pris dix arches de blé : et à moi dix tonneaux de vin : et à moi toutes mes salaisons : et à moi toute ma cire , tout mon chanvre. Eh ! comment voulezvous , leur dis-je , que j'aille prêcher les Anglais , car je croyais que c'était des Anglais qu'on parlait ; et quand on me dit qu'on parlait des marins français , je répondis que les prises pour les approvisionnemens des armées de mer se faisaient en vertu d'ordonnances229 , et que bien sûrement je n'irais non plus prêcher le grand-amiral.

Une grande femme } sèche comme une momie , vêtue à peu près de même, mais dont les yeux creux étincelaient et pour ainsi dire flamboyaient, m'adressa alors la parole.

Frère , nie dit-elle , je l'avoue publiquement et je n'apprends rien à personne , j'ai aimé le feu maître Quentin , qui, entre autres qualités qui me le rendaient cher , avait celle de savoir bien calculer. Il n'était pas comme ces jeunes étourdis , ces impru-

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dens amoureux qui prennent avec transport une belle femme sans dot ; il voulait que sa femme fût à tous égards rccommandable. J'espérais que mes parons me laisseraient leur fortune ; mais ils ont fondé l'entretien de plusieurs lampes , qui doivent perpétuellement brûler sur leur tombeau30; ils ont fondé des offices en musique î3' ; frère , prêchez contre ces inutiles vanités , ces anniversaires de chants qui font pleurer les survivans qui les paient. Mais , lui demandai-je , étiez-vous leur fille ? Elle garda le silence : leur sœur, leur nièce? Elle garda encore le silence. Oh! lui dis-je alors, ces parenslà étaient aussi libres de ne pas vous donner une dot que feu maître Quentin d'en vouloir une.

Tout à côté était une petite femme , assez vieille, mais leste et ingambe au possible , elle se dressa sur ses pieds , et allongea son cou ; Ton vit bien qu'elle voulait parler.

Frère, dit-elle , je suis petite-fille du fleuriste de l'église , fille d'un marguillier d'autel f*„ Mon père ne possédait que son lil ; il demeurait dans une paroisse où le lit de mort appartient toujours à l'église233 : mon père ne me laissa rien. J'avais une tante qui était en service ; dès que je fus assez âgée pour y être , elle me donna d'excellens conseils : Ne va pas , me dit-elle , demeurer chez les curés ; lorsqu'ils meurent ils ne peuvent faire de testament234 ; ils ne te laisseraient rien Ne va pas chez les marguilliers ; ils afferment les herbages des cime-

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tières *35 , et quand la nuit tu irais traire les vaches , lu verrais entrer et sortir les morts par leurs naseaux et par leurs mufles. Ne va pas chez les bedeaux ; ils sont pauvres, de mauvaise humeur, et frappent les domestiques avec leur masse d argent36. J'aimerais mieux , quoiqu'il y eût moins d'honneur , le bâton. Va chez les chanoines ; chez eux il n'y a ni misère ni masse d'argent ; il n'y a que joie et abondance. Malgré les avis de ma bonne tante , je me laissai placer par la recommanderesse337 chez un vieux curé. Il était si affable , si doux, qu'il riait toujours; mais un soir il ne rit plus , quand je lui dis que mon jeune filleul voulait m 'épouser et que j'y consentais ; il s'irrita et me répondit que cela ne se pouvait , que le scandale serait trop grand2'3. J'aurais bien appelé à l'évêque , et peut-être , à force de protections, aurais-je obtenu unedispense; mais la paroisse était exempte de l'ordinaire 23; ; mon filleul ne voulut pas la quitter ; moi, je m'en allai. Apres avoir demeuré chez quelques autres maîtres, j'allai chez un maire d'une porte de ville'40. S'il y avait peu de travail , il y avait encore moins de profit. Je me décidai enfin à prendre le chaperon violet"41 , à entrer au service des chanoines. Chacun demeurait dans le logement qui lui était dévolu242. Je fis presque le tour du cloître sans pouvoir trouver un maître qui me convînt : il y en eut entre autres un qui manqua à me battre parce que sa soupe ne se trouva pas trempée au premier coup de la pampe-

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lune ou cloche du dîné*4\ Frère, continua-t-elle, si vous voulez prêcher sur les abus , écoutez-moi. Les moines, dans mon pays, se font bien appeler les sires moines2'4 ; mais dans ce chapitre les chanoines prenaient le titre de seigneurs , et le trésorier le titre de monseigneur'45. Enfin ils finirent par mettre , comme les femmes , des aumusses sur la tête216. Lorsque je les vis ainsi affublés dans leurs stalles , je ne pus m 'empêcher de rire aux éclats. On me mit à la porte de l'église , et mon maître me défendit de jamais reparaître en sa présence. J'allai gouverner le ménage d'un clerc écrivain , qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans la pauvreté à faire des cartables sur parchemin*47; et qui s'enrichit enfin à faire au prix d'un sou , des psautiers petits comme la paume de la main243. Malheureusement on le vola ; il en mourut , ou il mourut bientôt après et me voilà .

Plusieurs autres vieilles ou jeunes femmes m'adressèrent successivement la parole.

Frère , je me serais mariée , si le percepteur de notre commune n'eût levé un droit d'épaules sur les nouveaux époux249. La somme à payer était assurément bien petite ; mais mon amant ne voulut jamais se soumettre à cette perception abusive. On a beau dire, les hommes sont plus obstinés que les femmes. Frère, prêchez contre le droit d'épaules.

Frère , je me serais mariée , si mon amant n'eût consulté une Égyptienne 5o qui lui prédit à l'oreille

3ao XIVe SIÈCLE,

un malheureux sort. Ah! frère , personne au monde plus que moi n'aurait été fidèle ! Frère , prêchez contre les Égyptiennes.

Frère , je me serais mariée , si mon amant n'eût dépensé tout son bien aux parades des franches fêtes , et cela pour être quoi? roi du Papcgai21. Toutes les fois que je vois arriver un de ces hérauts des villes voisines , qui viennent proclamer leurs fêtes avec les sauf-conduits pour toute sorte de gens sans exception 2*a , je suis prête à leur jeter des pierres. Frère , prêchez contre les franches fêtes.

Frère , je me serais mariée , si mon amant , qui était parfaitement droit . parfaitement fait , ne fût allé aux joutes publiques253. Bien qu'on eût répandu , suivant l'usage , du fumier sur la grande place du marché*54, il se fracassa un genou en renversant son adversaire : alors ma mère, qui cependant boitait elle-même fort visiblement, ne voulut plus consentir à notre mariage , disant que si l'on peut donner son fils à une femme boiteuse , on ne peut donner sa fille à un homme boiteux. Frère , prêchez contre les joutes qui rendent veuves les femmes avant d'être mariées ! frère, qu'on ne joute plus !

Frère, je me serais mariée, si mon amant n'avait trop souvent engagé mon beau chapelet pour de fortes sommes 5'. J'eus la bonté de le dégager jusqu'à trois fois; je refusai à la quatrième : mon

XIVe SIÈCLE. 3ii

amant m'écrivit qu'il renonçait à moi , et finit sa lettre par la formule ordinaire, vostre petit serviteur. Je lui répondis , et finis aussi ma lettre par la formule ordinaire , la vostre jékanne*6. Depuis , nous en sommes restés là. Frère, prêchez contre les emprunteurs et les prêteurs sur gages.

Frère , je me serais mariée avec un marchand , nouvellement venu dans cette ville ; il me plaisait également à le voir et à l'entendre; mais il déplaisait au maréchal , qui lui ordonna incivilement de partir dans les vingt-quatre heures. Frère, prêchez contre l'incivilité, et ne ménagez pas les maréchaux des villes ?5?.

Frère , je me serais mariée , si je n'étais allée me promener avec mon amant. D'abord ce furent de grandes déclarations, de grandes protestations , des promesses tendres , des sermens plus tendres. Eh bien ! croiriez-vous que nous finîmes par nous quereller, nous injurier. Il m'irrita au point que je lui dis qu'il était un ladre; il me dit que j'en avais menti par le cot^i vous sentez qu'il ne fut plus possible de nous marier. Le pacificateur des rues et des chemins259, qui aurait dû nous faire taire, nous réconcilier, nous regardait et riait. Frère, prêchez contre les pacificateurs qui ne font que rire.

Frère , je me serais mariée , et j'allais me marier avec un beau jeune homme auquel mes parens m'avaient donnée sans me faire assurément violence, lorsque tout à coup, en pleine paix, au 2. 21

522 XIVe SIÈCLE.

milieu des joies et des préparatifs de ma noce , on lève les chaînes des rues , qui dans notre ville sont fort multipliées a6°, sont fort lourdes et pèsent jusqu'à cinq ou six cents livres'6' , on les tend et on en ferme à clé les serrures. Il n'y a alors, comme vous savez, que les hommes un peu lestes, les vieilles, les pauvres femmes, qui puissent les sauter ou les enjamber. Lanoce fut deux jours arrêtée sur la porte: pendant ce temps, les rivaux, les rivales brouillèrent nos parens , nous suscitèrent des difficultés , des obstacles; tant il y a que depuis plus de vingt ans ce mariage est à faire. Frère , prêchez contre les chaînes tendues dans les villes en temps de paix , en temps de noces.

Bientôt les dénonciations des abus redoublent , au moment où il s'était fait un peu de silence, où je croyais en être quitte.

Frère , mon mari dépense toute sa fortune en tours, en tourelles, en toitures de plomb, en grands ornemens, en grands cordons, en grandes aiguilles de pierre qui au dehors décorent notre maison a6% qui ne nous laissent pas un sou au-dedans. Frère , prêchez contre le nouveau et dispendieux goût de l'architecture.

Frère , prêchez contre le nouveau et dispendieux goût de la peinture. Tout le monde veut sur ses murailles des fresques 26\ des peintures prises des romans 264 ou de la mythologie. Les noces de Thétis

nous empêchent de faire , ou du moins retardent celles de ma fille.

Frère, prêchez contre le nouveau et dispendieux goût de la sculpture. Mon mari a si bien fait sculpter nos fenêtres z6\ que nous n'avons pas de quoi acheter les vitres ; si bien fait sculpter Ja grande cheminée266, qu'il n'y a plus rien à rôtir, plus rien à frire.

Frère , vous avez assez long-temps prêché contre les parures des femmes, prêchez contre les parures des hommes : mon mari met tout son argent en bonnets, en plumes , en bottes rouges207.

Frère , et le mien en ceintures de cuivre avec chaîne et cachet d'argent 2<53.

Frère , et le mien en ceintures à clous d'argent , avec chaîne et cachet d'or 2Ô9.

Frère, et le mien en manches fourrées, en manches larges , en manches à bombarde 2?°, en manches pendantes jusqu'à terre 2?l, en manches de rechange 27\ Mon mari a trente-six paires de manches 2?3 , et je n'ai pas une robe.

Frère, prêchez, criez, contre les bombances, la gourmandise , le piment , le cumin , le poivrelong274. Frère, nous mauquons souvent de pain.

Frère , nous manquons souvent de viande ; frère, prêchez contre les nouvelles ménageries de paons275.

Frère, nos choux, nos poireaux, nos carottes, ne coûtent pas plus à faire venir que ceux des autres, et cependant mon grand-père a mangé ses champs

324 XIVe SIÈCLE.

à la courtille 2?6 ; mon père y a mangé ses prés et ses vignes. Ses enfans n'y mangeront rien , parce qu'il ne leur a laissé rien à manger. Les courtilles sont une occasion d'invitations, de repas, de dépenses, pour ne pas dire pire. Frère, prêchez contre ces nouveaux jardins à bâtimens , à menuiseries *77 ; frère, prêchez contre les courtilles et qu'on vous entende.

Frère , prêchez contre cette universelle manie de chanter. Maintenant, à toutes les veillées, à tous les contes de veillées, et souvent plusieurs fois dans le même conte ?7<H, on chante.

Frère , on danse encore davantage ; prêchez contre les petites danses au flûtet , contre les grandes danses à l'orgue 2?9.

Frère, prêehez contre les bains230; aucun siècle ne s'est autant baigné.

Frère, prêchez contre les étuves °' ; aucun siècle n'a autant sué.

Frère , prêchez contre le luxe des matelas couverts de satin 28\

Frère , prêchez contre le luxe des matelas remplis de coton283.

Frère, prêchez contre le luxe de l'argenterie des écuelles284.

Frère, prêchez contre le luxe de l'argenterie des reliquaires 285.

Frère, prêchez contre le luxe des reliques286. Mon voisin l'épicier a fait tort à beaucoup de monde,

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a toute sa vie mal mesuré , toute sa vie joué des mains , pour acheter le bras droit de saint Maurice. Frère ! frère ! Je me levai : Mesdames , dis-je en faisant signe qu'on ouvrît la porte, voilà au moins assez d'abus pour lavent; il faut en garder pour le carême.

Écrit à Tours, le vingt-huitième jour du mois de février.

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