‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 87 sur 96 · L'EMPOISONNEMENT DES EAUX · texte numérisé non relu

L'EMPOISONNEMENT DES EAUX

Épître xcviii.

J'en conviendrai, frère André, je n'aime pas les Juifs; mais j'aime la justice, j'aime surtout la raison , et il me semble que toutes les fois que nous l'offensons nous offensons, Dieu; nous offensons Dieu souvent de cette manière dans le monde , souvent même dans nos couvens , où les passions et les préventions entrent sans sonner la cloche , et viennent nous surprendre.

Il y a quelques années qu'on répandit le bruit que les Juifs avaient empoisonné les eaux1. Je me mis à rire; mais nos frères ne rirent pas, ils s'élevèrent tous contre moi , et crièrent tant qu'ils me forcèrent au silence. Depuis peu l'accusation d'empoisonnement des eaux s'est renouvelée dans nos

pays, et cette fois ce n'est pas contre les Juifs, c'est contre un prêtre nommé Jean Mousac, contre un ermite appelé Estienne de Domachien , et , ce qui est pire, contre le frère Lérant2, ancien novice de cette maison. J'aurais désiré que vous eussiez entendu tous nos frères , que vous eussiez vu comme ils s'indignaient contre l'absurdité, l'impossibilité d'empoisonner les fontaines , les ruisseaux , les rivières, les fleuves. Autant vaudrait, disaient-ils, accuser Lérant et ses compagnons d'avoir voulu aussi empoisonner les nuées et la pluie. Frère André, nous reconnaissons l'injustice tout aussitôt quelle nous atteint : la vérité existe toujours ; mais quelquefois, pour la voir, il faut changer de place.

Ecrite Tours, le vingt-quatrième jour du mois de juin.

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