‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 90 sur 96 · PERRINET · texte numérisé non relu

PERRINET

Épître c.

Je vais vous parler d'un de nos jeunes proies , qu'on nomme, à cause de sa petite taille, le petit

Pierre ou Perrinet. Son étude particulière est la politique. Nous avons tous volontiers favorisé en lui ce goût; car les jeunes gens ont dans les régions élevées de cette noble science leurs sens bien plus tranquilles. Aujourd'hui , après la lecture périodique des chroniques françaises, la communauté, pour se lever , attendait seulement que le gardien se levât , quand Perrinet, s'avançant vers lui d'un air aisé et gracieux , l'a respectueusement retenu par le bout de la manche. Frère gardien , lui a-t-il dit , écoutez-moi un peu , je vous prie, et tous nos frères bien sûrement m'écouteront. Frère gardien, a-t-il continué, est-ce raison ou bien est-ce erreur ? Je compare, a beaucoup d'égards, les différens états de l'Europe avec les différens ordres religieux qu'elle renferme. Bien , lui a dit le gardien. La bonne France est le bon ordre de Franciscains , et par la ressemblance de nom, et par la ressemblance de bonté, de loyauté , de franchise , d'esprit , de talens, de science , de célébrité. Bien, lui a dit le gardien. De même que les Anglais n'ont pas de plus proches voisins que les Français, de même les Jacobins ont un institut qui ne ressemble à aucun autre autant qu'à celui desCordeliers. L'Angleterre est l'ordre des Jacobins; et de même que les Cordeliers n'ont rien tant à craindre que la concurrence et la rivalité des Jacobins , de même les Français n'ont rien tant à craindre que la concurrence et la rivalité des Anglais, Les Anglais, j'en conviens, ont 2. 22

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sur les Français l'avantage de la mer; les Jacobins , j'en conviens aussi , ont sur les Cordeliers l'avantage de l'inquisition ; mais de même que les Français ont sur les Anglais , et sur tous les autres peuples , l'avantage de la richesse territoriale et d'une gendarmerie qui, en plaine et partout où elle peut se déployer, n'a pas d'égale, de même les Cordeliers ont sur les Jacobins et sur tous les autres religieux , l'avantage des habits les plus grossiers , et du cordon le plus simple et le plus pauvre qu'il soit possible de porter et même d'imaginer. Autrefois y avant que les Anglais voulussent venir faire la guerre à cheval sur le continent , les Français et les Anglais étaient amis. Autrefois aussi , avant que les Jacobins voulussent disputer aux Cordeliers le plus haut point de pauvreté, les Cordeliers et les Jacobins étaient amis. Que les Jacobins laissent aux Cordeliers le desapropriement x et les Cordeliers leur laisseront les dons, les donations et les aumônes de domaines, de châteaux, de terres, de propriétés, pour lesquelles ils ont une naturelle aversion. Que les Anglais laissent aussi de même aux Français la guerre des gens d'armes, la guerre sur la terre, et les Français leur abandonnent la marine, pour laquelle la partie de la nation la plus noble et la plus éclairée a une naturelle aversion. Bien, fort bien, a dit le gardien. Si la guerre continue entre les Français et les Anglais , l'alliance naturelle de la France est avec les Ecossais. Si la division continue

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entre les Cc-rdeliers et les Jacobins , l'alliance naturelle des Cordeliers est avec les Jacobins qui se sont séparés , qui ont embrassé la réforme , l'étroite observance. Bien , a dit le gardien. L'Italie , L'Espagne, c'est l'ordre des Carmes, l'ordre des Augustins ; car l'institut de ces deux ordres a aussi beaucoup de points communs avec celui des Cordeliers , de même que la langue , les mœurs , les lois des Italiens et des Espagnols ont beaucoup de rapports avec la langue , les mœurs , les lois des Français.Le Carme, dans ses prétentions généalogiques, a quelque chose de gai, de facétieux; il rappelle le caractère Italien. Ses prétentions ne blessent pas d'ailleurs celles de l'ordre des Cordeliers; ainsi l'Italie , quelque ambitieuse qu'elle soit, n'a dirigé et ne dirige son expansion militaire que vers l'Orient, et ne doit nullement alarmer la France. Il n'en est pas de même de l'Espagnol, qui , s'il peut ou veut conquérir , ne peut ou ne veut conquérir que sur la France; ainsi l'Augustin, grand besacier , grand théologien , grand faiseur de livres , se rencontre souvent sur nos pas , et ne peut et ne veut guère s'étendre qu'à nos dépens. Fils spirituel et direct du célèbre évêque d'Hippone, il contient difficilement son orgueil; l'Espagnol est de même superbe; l'Espagnol serait plus à craindre pour la France que l'Anglais; mais heureusement il ne peut agir que d'un bras, marcher que d'un pied; l'Espagne est divisée en royaume d'Aragon et en royaume de

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Castille. Les Augustins seraient de même plus à craindre que les Jacobins pour l'ordre de saint François , si heureusement ils n'étaient de même divisés en frères ermites et en chanoines réguliers. Ce sont les ermites qui sont nos vrais ennemis : pour la France il en est de même des Aragonnais. L'Allemagne est l'antique ordre des Bénédictins, qui ne dissimulent pas toujours leur opinion de prééminence, de même que la cour ou tribunal aulique de l'empereur dissimule fort mal ses idées de suprématie sur les autres états : mais le roi de France a prouvé qu'il était empereur dans son royaume2, de même que l'ordre de saint François a prouvé qu'il n'en reconnaissait aucun autre qui lui fût supérieur. La Hongrie , la Pologne , n'ont guère de relations avec la France ; ce sont les ordres de Cîteaux, de Clairveaux , qui n'ont guère de rapports avec les Cordeliers. La pauvre Suisse, qui vient d'apparaître sur l'horizon, ne peut faire ni grand bien ni grand mal à la France; la pauvre Suisse est vraiment le nouvel ordre des Sachets , de qui nous n'avons guère à espérer , ni à craindre. A l'extrémité de l'Europe est la grande Russie , qui ne fait rien , qui ne dit rien ; c'est l'ordre des Chartreux. Enfin la Suède, dont aujourd'hui le Danemarck et la JNorwège font partie, c'est Tordre des Célestins. Les Suédois s'appellent, et les Français les appellent avec plaisir, les Français du Nord , tant il y a d'intimité , de sympathie , entre ces deux

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nations, qui ne cessent , malgré les distances, de se tendre les bras et de s'aimer; il en est de même des Célestins , qui ont adopté les bases fondamentales de notre règle, qui ont voulu devenir membres de notre ordre, qui ont porté le nom de frères mineurs3 : nous les avons toujours aimés, nous les aimons, ils nous aiment, ils nous ont toujours aimés4. Enfin , mes frères, a dit, en terminant, Perrinet, dès que les Albigeois , les Vaudois et les autres hérétiques se montrent , toutes les plumes de tous les ordres sont tournées aussitôt contre eux. Aussitôt que les Sarrasins, les Turcs et les autres infidèles menacent la chrétienté , aussitôt les armées des différens états se mettent en mouvement, prennent la croix , se croisent , sont prêtes à marcher toutes ensemble, sous l'unique étendart de la croix. Ainsi les haines ou les rivalités particulières des états de l'Europe viennent mourir dans une grande, une universelle haine : ainsi les haines , les rivalités des moines viennent aussi mourir dans une grande, une universelle haine. Le frère gardien , en amenant et en poussant devant lui Perrinet, lui a frappé sur l'épaule; tout le monde a frappé aussi sur l'épaule à Perrinet; c'est-à-dire que le frère gardien et tout le monde ont été de son avis.

Ecrit à Tours , le dix-huitième jour du mois d'octobre.

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