LE SECRET BIEN GARDÉ
Épître ci.
Frère André , vous vous souvenez donc qu'il a été un temps où j'avais aussi le goût de la politique. Vous me dites d'un ton un peu moqueur que j'étais alors déjà bien éloigné de l'âge où Perrinet en a besoin. Ah! frère, souvent l'esprit tentateur nous poursuit à tous les âges ; la politique , ne fût-elle bonne qu'à nous distraire , elle serait encore bonne , et je vous avouerai que les méditations sur le sort et la destinée des peuples occupent encore souvent ma pensée. Vous saurez même que je médite quelquefois avec plusieurs de nos frères, même quelquefois avec toute la communauté. Vendredi dernier , nous n'étions pas à la lecture périodique des chroniques françaises ; nous venions de sortir de la salle où elle avait été faite : la communauté suivait en longue file les allées du cloître. J'arrêtai le frère gardien par le bras ; et , imitant le ton doux et flûte de la petite harangue de Perrinet, que je vous ai rapportée, je lui dis : Écoutez-moi un peu, je vous prie , frère gardien ; et bien sûrement tous nos frères m'écouteront. Le frère gardien s'arrêta aussitôt en riant, et, de proche en proche, tout le monde s'arrêta et fit cercle autour de nous. Je
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m'adressai alors à tous nos frères et leur dis : Mes frères , voiei quelques réflexions qui dans l'instant s'offrent à mon esprit ; si elles ne méritent pas de nous arrêter, nous continuerons d'aller. Frères, repris-je , à mou avis , le miroir prophétique de l'avenir est dans le miroir historial ' du passé ; il ne s'agit que de savoir y regarder. Mes frères , le genre humain veut changer de régime : considérez paisiblement , mais d'un seul regard , la marche universelle des choses sur la face du monde. Voyez d'où elles viennent'; vous verrez où elles vont.
Cinq ou six cents ans avant notre ère , les monarchies disparaissent une à une et se changent en républiques. Bientôt une seule grande république , par laquelle toutes les autres sont absorbées , couvre le monde ; bientôt cette république se change en empire ; bientôt un seul grand empire couvre le monde ; bientôt ce vaste empire tombe en poussière , dans ce grand espace qui a pour limite les régions glaciales du cercle polaire , les régions embrasées du tropique, les régions de l'Orient, où l'homme fut créé , et les régions de l'Occident , marquées par les colonnes du fabuleux Hercule. Bientôt dans cet espace , qui comprend tout le monde civilisé, s'élèvent de petits royaumes qui, en se choquant , se brisant, s'agrandissent les uns aux dépens des autres , et forment de grands corps d'état qui subsistent depuis sept , huit cents ans.
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C'est un grand espace dans la vie des choses huma ines ; aussi la face de ces vieux gouvernemens at-elle vieilli ; mille signes de décrépitude annoncent leur fin ou subite ou languissante , mais , quoi qu'il arrive , inévitable. Oui , je le crois , nous sommes arrivés à la décadence des monarchies : les premiers symptômes de cet esprit général d'indépendance se sont même déjà manifestés. Voyez dans la vaste enceinte du monde les Allemands , qui marchandent, qui achètent à beaux deniers comptans de leurs burgraves la liberté politique , et qui s'en font expédier la quittance ; les Suisses, qui viennent de conquérir cette même liberté à la pointe de leurs piques ; les Vénitiens , les Florentins , les Pisans , les Génois , tous ces peuples Italiens , qui la défendent avec tant d'énergie au dedans , qui lui conquièrent au dehors les anciennes républiques Grecques , et qui , sur le point d'arriver en même temps que les Turcs sous les murs de la ville de Constantin, se préparent à disputer aux Asiatiques ce dernier vestige de la monarchie des Césars. Eh ! quel est le temps où le monde veut entrer en révolution? Celui où , en Espagne , la voix des Cortès devient de plus en plus haute ; celui où, en France , la noblesse ne cesse de s'aguerrir , de se fortifier ; celui où , dans presque tout le reste de l'Europe, dans la Bohême, dans la Hongrie, dans la Pologne, dans le Danemarck, dans la Suède, dans la INorwège, les cou-
ronnes sont devenues électives , où les états de ces pays , cessant de s'assembler pour élire leurs rois , voilà aussitôt les peuples libres.
Mes frères , ajoutai-je , il ne faut d'ailleurs qu'un peu de bon sens pour prévoir que la formidable fédération de la Hanse suffirait seule pour opérer cette révolution générale. Déjà de ses nombreuses ramifications elle étreint une partie de l'Europe : un pas de plus elle va marcher sur les trônes. Ne vient-elle pas d'assiéger un puissant roi dans sa capitale2? Les princes régnans devraient avoir un peu plus de peur de cette puissante association , qui, tenant entre ses mains toutes les relations , toutes les communications , toutes les richesses, peut à son gré suspendre le mouvement et la vie du monde.
Dans le silence de ma cellule, un bruit souterrain se fait entendre; j'écoute : il me semble que ce sont les antiques républiques, qui, prêtes à reparaître sous d'autres noms et d'autres formes, s'agitent dans leurs profondes ruines , s'efforcent de soulever et d'entrouvrir leurs tombes.
Du reste , dis-je encore à nos frères , j'entends seulement parler des républiques aristocratiques ; car , depuis que la noblesse moderne , maîtresse de toutes les grandes et de toutes les petites forteresses des villes, des villages et des hameaux, s'est établie sur de si profonds et si larges fondemens de pierre, qu'elle a, pour ainsi dire, enveloppé la terre comme
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dans un réseau , il est impossible que les républiques puissent de long-temps avoir une autre forme. Partout des patriciats, des sénats, à l'imitation des nouvelles républiques Italiennes ou Allemandes 3 , vont régir le monde, qui, je le sais bien, reviendra ensuite aux monarchies ; caries peuples ne peuvent sortir de ces deux positions , se gouverner ou être gouvernés; et, pour la plupart des hommes, la position où ils sont est toujours la pire. Eh ! quand , mes chers frères , arrivera cette universelle révolution des gouvernemens ? la verrons-nous ? les novices que nous recevons, les novices qu'ils recevront, les novices que recevront ceux-ci la verront-ils ? Qui la verra ? Frères ! frères ! c'est le secret de l'avenir; et ce secret n'est pas comme celui des femmes , c'est un secret bien gardé.
Écrit à Tours , le sixième jour du mois de novembre.