LA PESTE NOIRE
Épître civ.
Ah ! frère André, ce n'est rien que l'épidémie dont vous me parlez, en comparaison delà fameuse peste noire de i54$, qui dépeupla les trois parties du monde1; j'étais alors ici, et je me souviens qu'un matin après la soupe de prime, nous montâmes à la plate-forme de notre tour; on voyait au loin sur tous les clochers flotter le drap mortuaire quLépouvantait également les hommes et les animaux. On
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apercevait sur tous les chemins des convois funèbres ; on entendait continuellement les cloches de toutes les paroisses : dans la ville et dans la campagne c'était un glas général.
Dès le commencement de la contagion , notre gardien se conduisit comme je me serais conduit moi-même, si j'avais été à la tête de la maison. 11 pourvut aux approvisionnemens, et ensuite toutes les portes furent fermées et condamnées : mais la plupart des curés et des vicaires ayant succombé à la fatigue ou à la maladie, les jeunes religieux furent le trouver à la sacristie comme il finissait son action de grâces : mon père, lui dirent-ils, la peste a enlevé presque tous les pasteurs; ouvrez-nous les portes du ciel! laissez-nous aller secourir ce pauvre peuple qui nous a nourris et qui maintenant a besoin de nous. Les frères prêcheurs sont déjà sortis; nous ferons comme eux5 nous remplacerons les curés2 ; nous deviendrons médecins, chirurgiens, gardesmalades. Ils prièrent tant, insistèrent tant, que le frère gardien ne pouvant plus long-temps résister, leur dit : Allez, mes enfans! puisque le monde ne vous paraît plus digne de vous! Il était si vivement ému en les embrassant pour la dernière fois, que les larmes lui coulaient le long des joues et qu'il fut forcé de s'asseoir. Dès que ces jeunes gens eurent quitté le couvent, on ne put plus retenir les autres , bien qu'ils sussent que tous leurs camarades avaient déjà péri.
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Ce fut alors que je perdis mon grand ami le frère Orner. Il fut des six premiers qui sortirent. Il mourut avec cette résignation céleste qui, à cette terrible époque, se faisait remarquer dans tous les malades*. Allez, dit- il, lorsqu il fut près d'expirer , avertir le frère Jehan, qu'il demande à me remplacer avant qu'un autre le prévienne.
Hélas! je ne fus pas averti; le frère gardien m'aima trop, ou plutôt ne m'aima pas assez. Aucun de nos jeunes frères qui sortirent ne rentra; à mesure qu'on apportait leurs corps, on les faisait enterrer dans une fosse de chaux vive à l'extrémité du grand
* Ne voyons-nous pas aujourd'hui ces mêmes effets de la foi chrétienne? J'ai assisté aux derniers momens rie ma mère et de ma tante, à qui leur famille était si chère et qui en étaient si chéries; la sérénité de leur amené se démentit jamais. Sur la porte de ce monde ma mère était encore occupée à faire une action de générosité, lorsque la mort saisit ses mains et les rendit pour toujours immobiles. Ma tante semblait légèrement peinée, quand nous parlions des heureuses crises de la nature ou des puissans remèdes de la médecine. Et mon père! ceux qui ont entouré son lit de mort se souviennent de sa fermeté, je ne dirai pas stoïque , je ne dirais pas assez. Après s'être entretenu avec douceur des illusions de cette vie, après avoir donné la bénédiction à ses enfans, il s'endormit paisiblement, la tête appuyée sur le livre des promesses éternelles. Et ma sœur! cette Marie-Joséphine qu'on trouvait si belle, devint encore plus belle après son dernier soupir. Il semblait que son âme, qui avait quitté son corps , venait se réfléchir sur son visage pour attester le bonheur qu'elle avait si vivement désiré. Les derniers jours de mon frère aîné n'ont pas été moins exemplaires; il n'a point marché d'un pas moins ferme sur le chemin de ces divines régions où est récompensée la vertu, où est aussi récompensée l'espérance.
Je demande au lecteur place pour ce petit nombre de lignes.
jardin. Ces jours derniers, on a par hasard découvert leurs ossemens, leurs reliques, et il a été unanimement résolu de bâtir en ce lieu une chapelle qui sera appelée la chapelle des frères martyrs.
Ecrit à Tours , le vingt-deuxième jour du mois de mai.