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LES VARIATIONS SÉCULAIRES

Épître cv.

Mardi prochain, quand la cloche de matines sonnera à l'église de Saint-Martin de Tours, j'aurai juste quatre-vingt-seize ans. Je suis né à peu près avec le siècle , et je meurs à peu près avec lui.

Mes affections ont toujours été douces ; j'ai donc pu vivre long-temps. Jusqu'ici j'ai porté sans m'en apercevoir le poids de l'âge ; mais maintenant je sens à chaque heure mourir en moi quelques parties de mes forces : autrefois j'allais , je venais , j'agissais : maintenant je suis réduit à réfléchir , à penser. Il me semble , à la vérité , que la vieillesse de ma tête est un peu moins avancée que celle de mes pieds et de mes mains.

Aujourd'hui tout le monde est allé se promener aux champs ; il ne reste au couvent que les malades, les infirmes et les vieillards. Je me trouve seul

dans ma cellule , assis sur le coffre de mes habits , vis-à-vis une petite fenêtre devant laquelle passent des nuages qui se poussent les uns les autres , qui à tout instant se renouvellent et se présentent sans cesse avec des formes et des couleurs différentes. Pour moi, qui ne vis plus que dans le passé, ce sont les générations des hommes , ou plutôt les générations de leurs opinions , qui véritablement sont bien aussi légères que les nuages et pour le moins aussi changeantes.

Eh ! mon frère ! dans tout ce qu'on a vu , dans tout ce qu'on voit , cela n'a-t-il pas été , cela n'est-il pas vrai? tout n'a-t-il pas été, tout n'est-il pas aussi changement? Nos anciennes institutions, qu'étaientelles ? des changemens ; nos nouvelles institutions que sont-elles? des changemens.

Considérons d'abord la royauté , qui , placée au point le plus éminent , attire naturellement notre pensée ; que de changemens , que de variations î

C'est dans les camps , c'est des cris et des acclamations des soldats que nos premiers rois reçoivent, leur auguste caractère ; ensuite c'est dans l'église , c'est des mains des prêtres.

Dès que hos rois avaient les cheveux coupés , ils ne pouvaient plus régner : aujourd'hui ils portent les cheveux courts, et sont bien mieux obéis que nos rois chevelus.

Le trône s'est rétréci en même temps qu'il s'est élevé ; il n'y a plus eu de place que pour un. Au-

jourd'hui , sur le trône de Glovis ou de Clotaire ne sont plus en même temps assis deux , trois et quatre rois ; aujourd'hui le royaume de Clovis ou de Clotaire n'est plus divisé en deux, trois et quatre lots ; il n'est plus partagé comme le champ d'un homme quia laissé plusieurs enfans.

On ne voit plus actuellement nos rois entrer en campagne contre les seigneurs de Corbeil , de Montlhéry ou du Puiset. Actuellement les rois de France ne font la guerre qu'aux rois d'Angleterre , aux rois d'Espagne , aux empereurs d'Allemagne.

Devenus si puissans , nos rois ne peuvent plus être pauvres ; comme autrefois ils n'ont plus à craindre d'être obligés de recevoir l'aumône d'un homme d'église * ; ils ont pour vivre le grand domaine de Hugues-Capet, les grands domaines de ses succeseurs , le grand domaine de la France ; car, au jour actuel, ils en sont vraiment les hautsseigneurs, bientôt il faudra dire les seuls seigneurs.

Et dans les autres parties des constitutions de l'état , y a-t-il eu moins de variations ? Nos anciens Champs-de-Mars, nos anciens parlemens , où l'on voyait à peine le roi , où l'on ne voyait pas le tiersétat , qui les reconnaîtrait dans nos états-généraux, où l'on voit si bien le roi , où le tiers état se fait si bien voir ?

Que de variations encore dans les ordres du clergé et de la noblesse î

Les évêques de Louis-Ie-Débonnaire ne sont

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plus : le clergé maintenant a ses communes , les communes des Carmes , des Augustins , des Jacobins , des Cordeliers.

Les nobles de Charles-le-Simple ne sont plus : ils avaient démoli le trône et en avaient emporté les pierres , sur lesquelles ils s'étaient assis, le roi a depuis reconstruit son trône ; seul il est aujourd'hui assis.

L'ancienneroyauté , les anciens Champs-de-Mars, l'ancien clergé , l'ancienne noblesse , et j'ajoute l'ancienne législation, ont eu le même sort.

Aux lois ripuaires , aux lois saliques , aux lois capitulaires ont succédé les coutumes , les établissemens, les ordonnances ; que de variations dans les lois î

Jugemens de la croix , épreuves par le feu ou l'eau , combats judiciaires ; que de variations dans la jurisprudence !

Et dans l'art de la guerre, et dans celui de la marine , que de variations encore !

Sous les rois de la première race, armées toutes composées de gensdepied: dans ces derniers siècles., armées toutes composées de gens à cheval.

Grand nombre de petits vaisseaux dans les temps où la marine n'osait quitter les côtes : aujourd'hui que la marine parcourt toutes les mers , petit nombre de grands vaisseaux.

Même les progrès de nos connaissances ne sont

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que des variations ; et que de variations dans nos sciences, dans nos arts !

Dans la philosophie , il n'y a pas long-temps qu'on proscrivait, qu'on flétrissait , qu'on brûlait publiquement les livres d'Aristote. Partout aujourd'hui on ne parle, on ne veut entendre parler que d'Aristote ; on ne cite, on ne veut entendre citer qu'Aristote ; on ne reconnaît, on ne veut reconnaître qu'Aristote, que l'autorité d'Aristote.

Dans la physique, dans la médecine, les préjugés, fuyant devant nos lumières, ont rétrogradé vers les ombres des anciens temps.

Dans les lettres, autrefois on ne voulait que de grandes légendes, que des mers d'histoire" ; aujourd'hui on ne veut que des fabliaux, que des romans.

Dans les beaux-arts, autrefois la musique ne connaissait que des unissons ; aujourd'hui elle ne fait entendre que des accords. Autrefois on ne peignait que sur bois; aujourd'hui on ne peint que sur verre. Autrefois les architectes ne voulaient que des ordres grecs , que des colonnes; ils ne veulent aujourd'hui que des ogives, que des piliers.

Dans les arts mécaniques, autrefois on ne façonnait la matière que de cent façons; aujourd'hui on la façonne de mille.

Et dans le commerce, que de variations encore ï Autrefois le commerceallait à peine d'un bout d'une province à l'autre; aujourd'hui il va d'un bout de

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Ja France à l'autre, d'un bout de l'Europe à l'autre ,

d'un bout du monde à l'autre.

Et dans l'agriculture ? Nos agriculteurs savaient autrefois labourer, fumer, semer, recueillir, c'était tout; aujourd'hui ils savent mille secrets : ils savent tous les secrets de la nature.

Que de variations surtout dans les usages de la vie ! Nos ancêtres étaient si simples , si grossiers ; nous sommes si polis! si raffinés !

Tout ce que l'homme fait il le défait et le refait sans cesse; l'homme est sans cesse changeant; c'est que l'homme considéré dans ses œuvres tend sans cesse à la perfection, comme le fruit qui est sur l'arbre tend sans cesse à la maturité.

Mais considéré dans sa nature, l'homme est toujours le même.

Ses organes restent les mêmes.

Dans la campagne, un animal pousse un cri ; le plus habile musicien ne l'entend ni mieux ni plus vite que le rustre le plus ignorant, qui représente les premiers hommes; c est que les organes de l'homme, qui sont l'ouvrage de Dieu, sont parfaits, ne changent pas.

Ses instincts restent les mêmes.

Ses affections, qui sont des instincts, restent les mêmes.

Un père, un fils des premiers âges s'aimaient autant que s'aiment un père, un fils de nos âges; c'est que les instincts des affections de l'homme quisont

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l'ouvrage de Dieu, sont parfaits, ne changent pas.

Sa conscience, qui est aussi un instinct, reste la même.

Une belle action, une action juste nest pas plus belle, n'est pas plus juste pour nous que pour nos ancêtres : la vertu, le vice, ont toujours été les mêmes, se sont montrés toujours les mêmes; c'est quel'inctinct de la conscience de l'homme, qui est l'ouvrage de Dieu, est parfait, ne change pas.

Sa raison reste la même.

La raison de nos ancêtres a opéré comme la nôtre : la nôtre, bien qu'elle opère sur un plus grand nombre d'idées, opère comme celle de nos ancêtres; c'est que la raison de l'homme , qui est l'ouvrage de Dieu, est parfaite, ne change pas.

Frère André Idepuis qu'elle est créée, cette raison est religieuse : oui ! il y a une religion naturelle à l'homme, qui , à cet égard, a formé, qui forme , qui formera la pensée universelle.

Ne vous hâtez pas de me faire une objection que j'ai prévue et à laquelle je vais répondre.

Je sais que lorsque la vie commença à s'affaiblir dans les deux corps politiques les plus forts de l'antiquité, la république d'Athènes et la république de Rome, les opinions d'Epicure et de Lucrèce eurent dans le monde quelque vogue; mais la raison ne tarda pas à reprendre son empire.

Le besoin de respirer l'air frais m'amena un jour de ce printemps dans une prairie étincelante de

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milliers de gouttes de rosée ; sur chacune brillait la même image, la grande image du soleil. La fermentation de la terre éleva des nuages qui voilèrent le ciel ; ces milliers de gouttes ne brillèrent plus. L'air redevint pur; ces milliers de gouttes redevinrent brillantes. Alors je me rappelai notre raison, qui, dans tous les hommes, a le même type ; je me rappelai les principales époques de son histoire.

En ce moment, frère, le divin livre de l'Évangile , qui renferme le divin livre de la religion naturelle à l'homme, qui a la même source, qui a le même auteur, est ouvert devant moi au chapitre le plus important, à celui auquel ont cru les hommes de tous les siècles, de toutes les parties de la terre, au chapitre de la justice divine, dont le bras me montre au-delà des portes de la vie un autre monde. Si je réfléchis, je ne crains plus les ombres du passage qui nous y mène : je ne puis sortir des mains de Dieu; je ne puis tomber qu'entre les mains du meilleur des pères.

Écrit à Tours, le douzième jour du mois de décembre.

FIN DU DERNIER VOLUME DU XIVe SIECLE.

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