‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 13 sur 23 · L'HOMME D'ARMES · texte numérisé non relu

L'HOMME D'ARMES

Histoire xxni.

Nous avions ce soir un brillant homme d'armes; il s'asseyait au premier rang , par conséquent près du feu; derrière lui était assis son archer, derrière son archer son page , derrière son page son coutillier. Ils étaient placés comme sur le terrain , lorsqu'ils passent le revue à cheval '. L'homme d'armes s'est levé , a salué avec aisance , en s'inclinant et en portant à plusieurs reprises deux doigts à son ca$-

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que; mais dès qu'il a voulu parler, il en a été empêché par la timidité; et il était assez extraordinaire de voir le savant, surtout l'avocat , qui encourageaient ce guerrier, couvert de cicatrices, à ne pas avoir peur. Enfin , sa voix s'est peu à peu raffermie et même a pris bientôt l'éclat du commandement.

Un jour, a-t-il dit , que j'étais dans notre grande salle à me chauffer avec mes sœurs , je vois entrer subitement mon oncle tout botté , tout éperonné : Allons , me dit-il en me tirant par le collet , allons , jeune homme, à la guerre î à la guerre ! Ce n'est pas à vivre dans ces belles salles que tes aïeux se sont illustrés; tu as seize ans , il est temps que tu commences ta carrière, et pour toi il n'en est qu'une : il faut porter les armes. Mon oncle m'amena avec lui; deux grands chevaux nous attendaient à la porte ; il monte sur l'un , je monte sur l'autre.

Mais avant tout que je dise quel homme était mon oncle. Jeune, tout jeune encore , il avait été armé jusques aux dents, et , par la municipalité, offert comme combattant avec des futailles de vin, des fruits, du gibier, en présent à Charles VII , quand il fit son entrée dans la ville2. Charles VII l'avait accepté, mais ne s'en était guère servi. Louis XI ne s'en servit guère plus , et force fut à mon oncle de se mettre dans la cavalerie du ban et arrière-ban où il recevait deux soldes, celle que lui payait le roi et celle que lui payaient les gens qu'il

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remplaçait. Mon oncle était venu en fort bonne santé jusqua l'âge de soixante-treize ans, lorsqu'un riche abbé de sa connaissance fut requis de prendre les armes pour acquitter le service de ses fiefs , sous peine de confiscation de corps et de biens3; il n'y avait pasàrire. Toutefois, d'après les ordonnances, l'abbé pouvait mettre à sa place le juge'; mais le juge avait refusé : alors mon oncle s'était présenté à l'abbé qui l'agréa, en disant que , pour faire la guerre, un militaire de soixante-treize ans valait au moins un abbé de vingt-deux; c'était l'âge de l'abbé. Le doyen, le chantre, le primicier, le sacristain du même chapitre devaient aussi, pour leurs fiefs, fournir chacun le quart d'un cavalier'. Mon oncle m'engagea à eux par quart : c'était pour cela qu'il était venu me prendre à la maison. Comme toute notre famille était fort pauvre , mon oncle engagea aussi pour le ban un autre neveu : il vint nous joindre à peu de distance.

Après les salutations et les civilités ordinaires, mon oncle , tout en continuant notre route , lui dit: Tiberge! est-il vrai que tu voulais entrer dans l'administration militaire? jen'ai jamais voulu le croire; mais si tu en as jamais eu envie, écoute-moi :

Mahieu de Lamarche, mon voisin, est un mauvais gentilhomme, pour parler comme les généalogistes; il aurait dû , afin de renforcer sa noblesse, porter la lance, il préféra l'administration militaire.

Je lui ai entendu raconter qu'on se mit à rire

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quand il demanda à entrer dans l'administration de l'habillement , qu'on ne rit pas moins quand il demanda coup sur coup à entrer dans celle de l'armement : Où avez-vous vu , lui répondit-on, que le roi armât ou habillât les troupes? A la vérité, inessires, c'est hors d'usage, ou du moins très rare. Chacun s'achète ses habits et ses armes, mais conformes aux qualités et aux dimensions prescrites6. Lamarche entra d'abord dans l'administration des vivres , où , suivant la répartition qui en est faite7, chaque division de province fournit le blé à l'armée de son arrondissement5 , où il règne tant d'ordre, que Lamarche qui voulait s'enrichir et qui fut bien conseillé, ne demeura que peu de temps. Il ne demeura guère plus avec les marchands de blé qui suivent l'armée , et qui l'approvisionnent aussi dans les mauvaises années ou dans d'autres circonstances 9.

Il entra ensuite et ne se plut pas davantage dans l'administration de la solde. Il fut commis au paiement de compagnies de cavalerie ou d'infanterie. Quand le trésorier des guerres lui envoyait l'argent nécessaire, ses fonctions ne lui étaient pas pénibles; mais quand il était obligé de parcourir les diverses élections sur les recettes desquelles les délégations des généraux des aides avaient assigné les fonds ,0, je n'ai pas vu d'homme plus entrepris. A Toulouse , il fut pîusieus fois cause , par ses lenteurs, que des bourgeois qui possédaient des biens-

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fonds dans des paroisses dont les tailles étaient affectées à la solde de la gendarmerie , furent mis en prison par les gendarmes qui n'étaient pas payés1 ; et, comme dans ce pays les quittances de solde sont données souvent en latin2, on s'apercevaitaisément que les vieilles moustaches entendaient mieux que lui ce latin de guerre. Du reste , il faut lui rendre cette justice, qu'il se conformait aux ordonnances , qu'il ne payait jamais la solde à l'officier ou au sous-officier, mais toujours manuellement à chaque cavalier , à chaque fantassin3.

Je serais bien embarrassé de te dire comment ensuite il s'y prit pour être employé aux revues; tu entends bien que ce n'était pas aux revues des grandes compagnies de gendarmerie, des grandes compagnies d'infanterie; ce sont les maîtres-d'hôtel du roi , les écuyers de ses écuries, les baillis, les sénéchaux, les gentilshommes notables qui les passent M ; c'était aux revues de moindre importance , aux revues des garnisons de villes, de châteaux composées ou de sergens ou de morte-payes ou de quelques lances soit à pied , soit à cheval ,5. Alors ses lenteurs le prenaient, et souvent il retardait les quatre revues , au bas desquelles devaient être ordonnancés les quatre paiemens des quatre trimestres6. Les Anglais dont les formes de l'administration militaire sont à peu près les mêmes que les nôtres , ont de plus deux usages , qu'on lui avait conseillé d'adopter, c'est de réunir sur un même

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■poîut les divers corps de gens de guerre cantonnés dans les villages voisins, et de n'en faire qu'une seule revue sur une seule feuille ,? : c'est de pointer le nom des soudoyers présens, et de croiser les noms des soudoyers absens ,s. Mon voisin Mahieu de Lamarche n'avait pas voulu les adopter : était-ce par haine contre les Anglais, je l'ignore; mais en outre , il négligeait de faire mention de l'habillement et de l'armement'9. 11 signait son nom , scellait en queue, c'est-à-dire sur sceau volant °, la revue , et se croyait quitte. Mahieu de Lamarche demeura assez long-temps dans l'administration militaire , et toutefois fort peu dans chacune de ses parties , où il se trouvait toujours malheureux ; il est vrai que cet état est pénible, difficile, mais pour» quoi s'y mettait-il ?

Par exemple, quand il était garde d'artillerie, il ne pouvait laisser sortir le plus petit canon sans un ordre scellé d'un fort grand nombre de sceaux, apposés au bas de l'écriture, pour ainsi dire comptés comme une rangée de monnaies de cire 2'. Je n'en ai aucune preuve et cependant >9 moi qui connais mon voisin Lamarche , je suis sûr qu'un grand nombre de ces ordres, qui devaient lui servir de décharge, il les recevait comme suffîsans , bien qu'ils ne le fussent. Enfin il finit par où il aurait mieux fait de commencer; il entra dans un corps de cavalerie ; du moins je lui ai vu porter des habits où pendait l'aiguillette qui sert à attacher la cuirasse22.

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A la seconde ou à la troisième journée , nous rencontrâmes sur le soir un de ces soldais qui prennent leur nom des premiers mots des prières ou des psaumes23; celui-là s'appelait Laudate pueri. Il nous dit qu'il était fils , mais non fils aîné d'un sergent héréditaire de la garnison de Mortagne24, que les places de sergent étaient bonnes , et que les meilleures étaient celles où il n'y avait que trois, quatre hommes , comme à celle du château de Sainte-Catherine de Rouen*5; mais qu'il était fort difficile de les avoir. Il criait contre la vieille coutume de remplacer les garnisons par des gens de guet, levés à quatre lieues à la ronde26, contre la vieille coutume qui , même dans de grandes villes , confie quelquefois la garde des principales portes aux villageois du village le plus proche *7; il criait tant et plus, peut-être, afin que nous lui donnassions quelque chose pour continuer sa route : Messires, ajouta-t-il, je suis, comme vous voyez, un ancien serviteur , j'étais habitué à l'ancienne discipline, personne plus que moi n'a souffert de la nouvelle. Quand nous sommes en route, notre journée est de quatre, cinq lieues; nous ne pouvons demeurer qu'une nuit chez le même bourgeois; la porte de la maison où nous logeons est étiquetée de notre nom par le fourrier qui remet aux officiers la liste des étiquettes , afin qu'ils puissent aller s'informer de notre conduite. D'après la taxe, nous payons à notre hôte dix deniers pour un chapon ,

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quatre deniers pour une poule et cinq sous pour un mouton dont nous sommes d'ailleurs tenus de rendre la graisse., les pieds et la peau'8. Si nous prenons quelque chose de force aux bourgeois , aux villageois, si nous nous donnons quelques libertés avec leurs filles, nous sommes pendus, et nous le sommes sans appel , sans autre jugement que celui de notre capitaine, ou même de notre lieutenant29. Il va sans dire que nous sommes pendus aussi lorsque sans congé nous quittons notre enseigne^0.

Mon oncle n'ayant pas d'argent de reste , et ne voulant rien donner à Laudate pueri, devait au moins lui prouver que la nouvelle discipline militaire rendait la cavalerie aussi malheureuse que l'infanterie; voici comment il lui parla : Laudate pueri, lui dit-il , je suis comme vous un ancien serviteur, je sers à cheval depuis plus long-temps que vous servez à pied; je demeurerai d'accord que pour la désertion le gend'arme ne perd que son cheval, ses harnais et un an de solde31, mais demeurez d'accord aussi que son cheval , ses harnais valent beaucoup d'argent et que sa solde est considérable, tandis que le fantassin, lorsqu'il est pendu, ne perd que ses guêtres. Quant à la peine des méfaits, s'il n'y a guère de gend'armes punis de mort, il n'est pas sans exemple que les archers soient aussi bien pendus que les fantassins; et si vous me dites qu'on vous arrête facilement parce qu'on vous reconnaît au nom de votre province brodé sur votre

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habit3", je vous dirai qu'on ne nous reconnaît pas moins facilement à la couleur de la livrée de notre capitaine , dont l'échantillon est déposé au greffe de chaque bailliage, de chaque sénéchaussée33. Si vous me dites aussi que vous êtes logés quelquefois dans de grands couvens dont on fait sortir les moines, afin de ne pas incommoder les bourgeois de la ville34, je vous dirai que nous le sommes aussi ; en outre , si vous me dites que les bourgeois ne vous doivent que les fournitures portées par les réglemens, je vous dirai encore qu'il en est pour nous de même : chaque lance ne peut exiger qu'une chambre à cheminée , trois lits garnis de draps , de couvertures ; et quand avec cela elle a eu deux nappes, douze écuelles, quatre plats, deux pots d'étain , une poêle d'airain , une poêle de fer , elle ne peut plus demander qu'une écurie à six chevaux et un grenier 5.

Si nous sommes montés sur des courtauts, nous ne pouvons loger que dans les hôtelleries ; ce n'est que lorsque nous sommes montés sur nos grands chevaux que nous pouvons loger chez les bourgeois36. Mon ami , lorsque vous tenez les champs sans lettres du roi , infanterie et cavalerie vous chargent et vous taillent en pièces, suivant les ordonnances : dans le même cas , lorsque nous n'avons pas non plus de lettres, cavalerie et infanterie nous chargent et nous taillent aussi enjplèces, suivant les ordonnances >7. Vous avez quelquefois une jeune

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mie , nous en avons aussi quelquefois une. La vôtre doit aller à pied ; vous allez à pied , elle peut vous suivre : mais les mêmes réglemens veulent que la nôtre aille aussi à pied , et ils permettent à toute personne qui ne la rencontre pas à pied de la démonter38, comme si elle pouvait suivre la cavalerie autrement qua cheval. Vous êtes soumis aux juges ordinaires ; ne le sommes-nous pas ? et les maréchaux de France qu'ils font brûler comme sorciers39, ne le sont-ils pas? et le connétable auquel ils font quelquefois couper la tête comme traître40, ne Fest-il pas? De profits , vous en avez autant que nous. Ce temps n'est plus où la prise du lord Sommerset valait dix mille écus d'or à un gendarme 4t , l'enrichissait lui et sa postérité. Maintenant les prisonniers sont mis au butin commun42, et certes ce n'est pas bien grande perte, car j'ai vu qu'on ne les vendait que cinq, six sous chacun43 , et même que lorsqu'on ne les réclamait pas, on les pendait pour leur apprendre à n'avoir ni parens , ni amis , ni argent. J'ai vu cela durant la guerre du bien public44. Enfin si lorsque vous êtes cassé de travaux et de vieillesse, vous n'obtenez pas toujours pour impotence la petite paye45 ou la demi-solde, nous gendarmes, nous ne l'obtenons pas toujours non plus , et souvent nous mangeons notre dernier cheval pour revenir à la maison paternelle. Laudate pueri se retira fort mécontent; se croyant à tort le plus malheureux de notre état, maugréant contre

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son sort. Il avait enduré le chaud, il avait soif, il n'avait pas d'argent : messires, soyons justes, on pourrait être plus heureux.

Même quand on est à pied , on arrive ; à plus forte raison quand on est à cheval; enfin nous arrivâmes au camp. Il était , comme celui de Nuitz46ou comme celui de Pont-de-1'Arche47, dessiné en belles rues et en belles places carrées , bordées de tentes , d'hôtelleries, de boutiques48; mais on y vendait tout fort cher, et presque rien ne pouvait être à l'usage de pauvres soudoyers de chantre et de sacristain.

Nous entrâmes, tabourins batlans , enseignes déployées.

Notre troupe qui foçin^it l'arrière-ban du bailliage était en partie composée de gend'armes , en partie de fantassins ; nous fûmes les uns et les autres également accueillis avec de grands éclats de rire par les compagnies d'ordonnance49. Mon oncle, aguerri surtout contre de pareils accueils, nous remit le cœur par cette courte allocution : Ces jeunes gens, parce qu'ils sont mieux étoffés , mieux nourris que nous, rient en nous voyant; mais qu'ils sachent que c'est nous qui sommes la vieille armée, l'armée féodale50, l'armée de Charlemagne.

Le lendemain je me lève de bon matin ; je vais parcourir le camp la tête haute , comme il me semblait que devaient la porter Renaud , ou Roland.

Je rencontrai plusieurs voisins de ma connaissance ; ils me rabattirent bien ma vanité : Sans

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doute, me répondirent -ils , les javelines de Charlemagne sont fort anciennes , les francisques de Clovis encore plus anciennes, et cependant sontelles meilleures que les armes aujourd'hui en usage? Nous sommes, nous, une armée du quinzième siècle, une armée permanente. Charles VII a le premier institué la cavalerie permanente, les compagnies d'ordonnance51 ; il a le premier institué l'infanterie permanente, les compagnies des francsarchers52. C'est nous, l'armée permanente, c'est nous qui avons vaincu les grands vassaux , les ennemis du roi , qui avons ensuite vaincu les Anglais, les Allemands, les ennemis de la France. Je leur dis qu'il avaient raison et que je voulais être des leurs. J'allai le déclarer à mon oncle ; il me reçut fort mal : On ne peut pas ainsi rompre ses engagemens, me dit-il. Irais-tu , d'ailleurs, dans une autre province ? te cacherais-tu ? le clergé est trop puissant pour ne pas avoir raison de toi. Il publierait des chefs de monitoire dans les quarante mille églises de la France, et, sous peine d'excommunication, ceux qui auraient connaissance de ta retraite seraient obligés devenir la révéler53; de plus, le doyen, le primicier , le chantre , le sacristain excommunieraient leur déserteur par quart , et tu n'en serais pas moins quatre fois excommunié. Je fus forcé d'avoir patience; mais enfin, comme à son âge mon oncle portait la paix partout où il allait , la guerre

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ne tarda pas à prendre fin , nous fûmes renvoyés chez nous.

Mon oncle nous ramena frais, en bon point, et , ajoutait-il avec satisfaction , chacun avec nos quatre membres.

A peine mon cousin et moi fûmes-nous arrivés , et eûmes-nous reçu notre solde , que nous allâmes faire notre visite d'adieu à mon oncle, en l'embrassant d'un seul côté, pour repartir plus vite.

Mon cousin fit, comme font aujourd'hui grand nombre de gentilshommes , il se mit dans l'infanterie '4 ; il fut instructeur de francs-archers , et , en cette qualité, il se reposait, au contraire des autres chrétiens , les six jours de la semaine , et ne travaillait que le dimanche, jour consacré aux exercices militaires '' ; d'ailleurs , jamais homme plus content.

Les francs-archers, me dit-il, nous ne sommes pas moins de seize mille hommes , commandés par quatre capitaines généraux , qui chacun ont une compagnie de quatre mille hommes, sous-divisée en huit compagnies de cinq cents hommes, commandée chacune par un capitaine particulier"6.

Tenez nous voir, venez voir ces quatre grandes compagnies qui forment la masse de l'infanterie française, dont tous les soldats sont habillés d'habits de cuir , coiffés de salades ou casques sans cimier, sans panaches, sans ornemens superflus,

armés de l'arc , de l'épée attachée au derrière du haut des chausses5?.

On a beau, continua-t-il, appeler francs-taupins58 les francs-archers , ils n'en sont pas moins les plus beaux hommes de la population des villes et surtout des campagnes ; ils n'en sont pas moins exempts d'impôts, comme les nobles ; ils n'en ont pas moins quatre livres de solde par mois 5\ Mon cousin était heureux de se trouver avec des gens heureux; il était heureux de toute manière.

Le bonheur des gens de guerre ne peut être de longue durée : mon cousin ne tarda pas à revenir ; il avait Fépée au côté comme les autres ; et comme les autres il portait un beau cimier , un beau panache; il était tout triste. L'année 1480, me dit-il, sera désastreuse pour la France ; on vient de casser la milice des francs-archers60, la plus belle institution des temps anciens et même des temps modernes : jamais l'on n'avait vu des soldats qui toujours étaient sous le drapeau , et qui cependant n'étaient payés que lorsqu'ils faisaient la guerre 6| ; qui toujours étaient sous le drapeau , et qui cependant , lorsqu'ils ne faisaient pas la guerre , ne cessaient de fabriquer, de labourer.

Bientôt après il revint ; il maudissait la nouvelle mode de l'infanterie suisse62, et encore plus la nouvelle mode de l'infanterie allemande 63. Il servait dans l'excellente infanterie des arbalétriers gascons, suivant lui la meilleure infanterie du monde64.

Il revint encore, il était hallebardier ; il portait, comme tous ses camarades , de belles chausses de drap d'or6'.

11 revint de nouveau ; il était tout en désordre , la chevelure, la barbe hérissées , les jambes à moitié nues, l'habillement bigarré; il porlait le costume du corps des aventuriers 66 où il s'était jeté. Je ne sais s'il eut une mauvaise aventure, mais il ne reparut pas de long-temps.

Enfin il reparut ; il était aventurier à cheval, estradiot ou cavalier grec , armé d'une courte lance67.

Ne se trouvant pas bien sur cette selle, il se fit crennequinier ou arbalétrier à cheval68.

Ne se trouvant pas bien encore sur celle-là, il entra dans une campagne de chevau-légers , et le voilà camarade des richen bourgeois , des fils d'avocats , de juges , de procureurs , de médecins , de notaires , qui, dit-il, parce qu'ils sont achevai, ont toujours leur blason , leur généalogie , leurs ancêtres dans leur bouche ; il aimerait mieux être à tous les diables.

Quant à moi , je suivis un autre parti que mon cousin qui avait successivement voulu m'entraîner, avec lui, dans les diSFérens corps d'infanterie, et ensuite dans les difFérens corps de cavalerie légère. Je crus que mon nom voulait que je servisse dans la gend'armerie, et Dieu m'eût préservé qu'il ne l'eût pas voulu.

A la première revue de l'armée, je fus émerveillé,

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transporté d'admiration , lorsque je vis se déployer devant moi la gendarmerie d'ordonnance. Les hommes étaient couverts de soie et d'or, les chevaux étaient couverts de soie et d'or69; la tête des hommes, la tête des chevaux était empanachée de hauts plumets70. 11 y avait , suivant la livrée des capitaines, des files bleues, des files blanches, des files vertes, des files rouges. Les galons, la broderie, l'orfèvrerie, éclataient sur le satin , le velours 7'. Les épées à poignée d'argent72; les lances à flamme de satin rouge avec soleil d'or73, variaient encore cet éclat. J'ai déjà dit que dès que j'étais arrivé au camp j'avais résolu de servir dans l'armée permanente : j'ajoute qu'à l'instant où je vis passer cette revue, je résolus de servir dans la gend'armerie. Aussitôt que je me fus libéré de mon engagement dans le ban, j'allai me présenter au capitaine d'une des plus belles compagnies qui, sans autre recommandation que celle de mon nom , m'agréa et dit en propres termes à ceux qui étaient avec lui : Ce jeune homme a la face carrée, les narines petites , le front large , tous signes de vaillance, il a grosse chair, grosses veines, le cuir dur; il est complexionnépour faire dans quelques années un bon gendarme74.

Gomme tous mes camarades, je commençai par être page. Ensuite je devins second archer, premier archer ; enfin , je portai la lance , je fus homme d'armes 7\ J'étais au comble de mes désirs, je me croyais au comble du bonheur, je me promettais l'avenir le plus heureux.

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Ma solde, j'en conviens, était de vingt sous pat4 jour76; mais l'ordonnance m'obligeait d'avoir un cheval de bataille, un cheval de voyage, un cheval de bagage; elle m'obligeait encore à nourrir et à payer un valet monté, un page monté, deux archers qui avaient chacun deux chevaux, el deux coutiliers qui, avec leurs grands chevaux et leurs grands couteaux77 dont l'usage n'est pas très fréquent dans les combats, m'étaient la plupart du temps inutiles; en un mot, j'avais à ma charge six hommes et onze chevaux 7\ Encore, s'il n'avait pas fallu répondre de mes gens, encore si mes gens s'étaient bien conduits; mais , pour dire la vérité , mes archers étaient fort libertins, mon page fort étourdi , mon valet fort insolent, et mes deux coutiliers deux grands ivrognes.

A la vérité , le nombre des hommes et des chevaux à notre charge est aujourd'hui moindre, mais notre paye a été amoindrie hors de proportion. Nous n'avons plus que dix sous par jour, pour la grande paye, et seulement les deux tiers pour la petite79*

Quel est le sort de l'infanterie, de la cavalerie ? Le plus malheureux, merépondrez-vous. Eh bienl c'est encore le sort de l'artillerie, du génie.

Naturellement , c'est au chevau-léger à aller voir le gend'arme; mais c'est aussi au gend'arme à aller rendre la visite au chevau-léger. Un jour que j'étais allé en rendre une à mon cousin , je trouvai chez lui un gentilhomme du Médoc , ou , si vous voulez, un homme du Médoc; car, surtout lorsqu'il s'agit

de noblesse, il ne faut pas croire les Gascons sur parole. ïl avait mangé tout son bien à chercher la pierre philosophale, et, pour vivre, il s'était, comme salpêtrier, mis dans l'artillerie, où il avait été élevé successivement aux grades d'aide, de cartier, de chargeur, de boutefeu80, enfin à celui de maître canonnier8', qu'il avait gagné en touchant trois fois le blanc, attaché à un mât de bateau82.

Il se plaignait quand j'entrai chez mon cousin ; il continua à se plaindre quand je fus entré : si , disait-il, les artilleurs , nous n'apprenons pas les mathématiques, nous passons pour des ignorans, et si nous les apprenons, nous ne passons plus pour des gentishommes, nous passons pour des savans ; baste encore d'être confondus avec les savans, surtout avec les savans grecs ; mais , dans notre état , il nous arrive d'être confondus aussi avec les artisans, avec les serruriers canonniers, qui forgent des canons de fer, ainsi que les clefs, les broques pour les décharger83 ; avec les fondeurs canonniers, avec les chaudronniers canonniers, qui fondent des canons de bronze , de cuivre84, c'est dans notre siècle guerrier une nouvelle branche de commerce85; avec les plombiers canonniers qui fondent des boulets de plomb86 : avec les maçons canonniers qui construisent les assises en pierre pour mettre les canons en batterie87 ou taillent des boulets pour les charger88; enfin avec les charrons canonniers qui font les roues , les charronnages des

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trains , et les charpentiers canonniers qui font les chevalets, les affûts, les copons de frêne pour estouper les cambres des canons et les maillets de bois pour les enfoncer89. Nous ne sommes pas confondus avec les salpêtriers, parce qu'ils se tiennent dans les magasins; et, d'ailleurs, il n'y aurait pas grand mal, car plusieurs d'entr'eux sont de grands alchimistes qui ont changé les proportions des élémens de la poudre, aujourd'hui composée de quatre parties de salpêtre , d'une cinquième de soufre, d'une sixième de charbon de saule 9°. Comptez pour quelque chose aussi que nos propres armes nous trahissent, se brisent et font de nous un tel carnage que l'histoire en conserve quelquefois le souvenir91.

Il se regaillardit ensuite tout à coup et dit : Dans notre état il y a du malheur autant et plus que dans aucun autre ; mais il y en aurait encore plus , mille fois plus , que je ne le quitterais pas, tant aussi il y a de gloire : le roi a ordonné à son artillerie de foudroyer telle forteresse, telle ville. Aussitôt les douze pairs 92 et les autres canons, sortis des quatre fonderies de France 93 , s'avancent ; la terre tremble sous leur poids. Trente bœufs, cinquante chevaux, ont de la peine à traîner chacune de ces couleu- \rines, de ces serpentines de vingt-quatre pieds de long94 ; car nous avons réduit aux dimensions voulues par l'expérience les dimensions de l'ancienne artillerie 95. La détonation commence et notre

foudre, émule de celle du ciel, qui, si elle en est surpassée par l'immensité de l'éclat , la surpasse par le bruit et par l'effet, démolit ces remparts, ces forteresses, ces tours dont les sommets roulent bientôt sur I herbe.

Mon cousin se trouva un peu abaissé par la hauteur où se plaçait le canonnier de Médoc : Mais , dit-il, vous savez qu'on fait aujourd'hui de petits canons ou couleuvrines à la main 96 que le soldat porte sur son épaule et que son camarade qui est derrière lui ajuste, tandis que lui il y met le feu avec une mèche97; vous savez qu'il y a par milliers de ces couleuvriniers9% qu'il n'y a guère moins d'arquebusiers w qui ont aussi de petits canons à la main. Ce sont aussi comme vous des canonniers : Oui, certes, lui répondit le canonnier de Médoc ; l'infanterie est en partie et bientôt elle sera toute armée de petits canons; il en sera sans doute de même de la cavalerie; mais fantassins et cavaliers , vous tuerez à peine un cheval , un homme, et toujours vous serez les uns et les autres les petits canonniers; au lieu que nous qui tuons et qui tuerons les escadrons , les bataillons, les armées, nous sommes et nous serons les grands canonniers.

Yous voyez bien , messires, que j'en devais une , comme on dit, au canonnier de Médoc qui s'était traité sans façon de grand canonnier, et qui nous avait si franchement traités mon cousin et moi, de

petits canonniers. Je ne tardai pas à le payer en

aussi bonne monnaie que je le pus.

Je fus assez heureux pour qu'il parlât de ses aventures, et de ce qu'il avait fait et de ce qu'il n'avait pas voulu faire.

A l'en croire:, il aurait pu être admis dans le génie.; il ne tenait qu'à lui de prendre cet état : Mais, disait-il, on y est trop malheureux; on n'y entend que plaintes. Les ingénieurs qui attaquent les villes se plaignent que l'art de la défense a fait plus de progrès que celui de l'attaque. Les ingénieurs qui défendent les villes se plaignent , au contraire , que l'art de l'attaque a fait de plus grands progrès que celui de la défense. Suivant lui, l'art d'attaquer, l'art de défendre les villes avaient fait d'égals progrès, parce qu'ils avaient fait les plus grands progrès et qu'ils étaient au plus haut point. Je m'aperçus, dans sa longue dissertation que, bien que je ne susse pas les mathématiques, il n'en savait guère plus que moi, et qu'à cet égard il pouvait passer pour un bon gentilhonne : je m'aperçus ensuite que, pour les fortifications, il en savait moins que moi qui en avais beaucoup entendu parler à mon père, ancien capitaine de ville forte10. Je n'interrompis point l'ami de mon cousin, et quand il eut fini je pris alors seulement la parole :

Canonnier, lui dis -je, cest maintenant mon tour; je ne trouve pas votre opinion fondée; lâchez de trouver que la mienne l'est; car j'y ai un peu , pour ne pas dire beaucoup pensé.

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Je continuai : Qu'un ingénieur soit aujourd'hui chargé de vous fortifier une place, ne croyez pas que la première chose qu'il fera soit <ie raser tous les anciens cuvages; i! les conservera, quelque malentendus, quelque irréguliers qu'ils soient, s'ils peuvent encore servir de défense; mais, à une certaine dislance, il les entourera de nouveaux ouvrages, d'une enceinte de remparts de terre j revêtus d'une chemise de brique, de moellon ou de pierre de taille ,cl , protégés, de distance en dis-auce, par des tours en demi-lune'03, couronnes par des lignes de créneaux ou des lignes de fenêtres ,0\: au-delà de ces remparts , hauts comme des montagnes, il creusera des fossés , larges et profonds comme des vallées l°j , qu'il remplira d'eau s'il est possible , qu'il hérissera peut-être de dagues, de fers de pique, de fers de lance ° , qu'il fera peut-être garder la nuit par de gros chiens106, ou même par des ours 10?. S'il y a des accidens de terrain , des élévations , il les couronnera de petites bastilles ou bastions °8. S'il y a une rivière , il construira sur la rive opposée des têtes de pont, des barbacannes ou boulevarls composés de deux tours, liées entre elles et fossoyées tout autour'09 ; s'il y a des faubourgs , il élèvera à l'extrémité ces mêmes ouvrages , sous le nom de bailles "°; enfin, par la multiplication des ouvrages extérieurs , par les tranchées , les chemins couverts* ', il tiendra l'ennemi éloigné du corps de la place.

Vous allez voir maintenant opérer cet ennemi, ïl arrive; il est nombreux, et ses forées lui permet" tent d'investir complètement toute l'enceinte de la ville, dont les murailles alors vomissent par les créneaux et par les ouvertures des flancs une grêle déballes et de boulets. Pour se mettre à l'abri, les assiégea ns creusent des tranchées en rejetant les terres du côté des assiégés12, et fortifient ces lignes par des taudis ,l3, des fortins, des petites forteresses "4 : à leur tour ils montent leur artillerie qu'ils dirigent tantôt contre les fortifications, tantôt contre les maisons de la ville; ce qui force les h ;bitans à se retirer dans des enclos, couverts de madriers et de grosses poulres"\

Les assiégeans font en même temps une guerre souterraine, plus sourde, mais plus dangereuse. Ils ont poussé leur galerie de mine jusqu'auprès du fossé , où ils veulent se glisser. Les assiégés ont contreminé. Ils onl rencontré les travailleurs, et alors commencent, dans les entrailles de la terre, des combats que les ténèbres rendent encore plus cruels et plus horribles ,l6; quelquefois les assiégeans y sont enfumés , étouffés , quelquefois noyés. A Fors ils reviennent à la force ouverte ; quelquefois ils battent, plusieurs mois, une seule grosse tour ,,?. Enfin , ils ont trouvé un côté faible : l'artillerie a fait une brèehe praticable. La gendarmerie met pied à terre Mi; et toute bottée, elle donne l'assaut au son de la trompette; en quelques mo-

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ments, la muraille est gagnée. Mais, avec les décombres, les assiégés ont élevé derrière un nouveau mur, au haut duquel ils ont suspendu, par des cordes, grand nombre d'échelles ou de râteliers chargés de pierres l'9; ils ont creusé un nouveau fossé ,2° ; le siège est à recommencer ou du moins il faut de nouveau apporter des fagots ,3' , donneF un nouvel assaut.

Après une nouvelle résistance qui ne peut être bien longue , les assiégés capitulent ; ils sortent paisiblement par une des portes , deux à deux , un bâton blanc à la main ,22. Vous le voyez, l'art d'attaquer les villes est bien supérieur à celui de les défendre; il n'y a plus de ville imprenable.

Mon canonnier se tut, et c'est quelque chose que d'avoir encloué la bouche d'un canonnier de Médoc.

Mess if es , vous ne me nommerez pas un état où l'on ne désire d'avancer. Imaginez si dans l'état militaire où l'échelle est composée de tant d'échelons , je désirais, lorsque j'eus le pied sur le premier, de monter plus haut : mais depuis que je suis devenu homme d'armes, je ne désire pas de grade supérieur.

Je craindrais, d'abord, d'être lieutenant, capitaine l2% parce qu'à la paix le roi les casse plutôt que les gend'armes, les archers, les soudoyers. Et entendez d'ailleurs le serment que prête le capitaine à la tête de sa compaguie, entre deux roulement

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de tabourin ou entre deux fanfares de trompettes, il s'est porté seul en avant; ilal'épée nue à la main; il dit : Je promet z et jure à Dieu et à N astre Dame que je garder ay et feray garder justice et ne souffriray

pillerye et pugniray qui aura failly 124 Quand on

doit prêter, qu'on prête , et surtout qu'on a prêté ce serment , qu'on a la religieuse volonté de le tenir, est-on tranquille, est-on heureux?

Je craindrais d'être maréchal«de-camp, sergent de bataille 1 5, à cause de la nouvelle stratégie. Le vieux arbre des batailles est aujourd'hui oublié ; le Rosier des guerres 1 6 a même vieilli. Maintenant les admirables manœuvres du camp d'exercice de Pont-de-1'Arche 127 seraient bien peu admirées : maintenant la division du nombre carré de quarante mille hommes, commandés par quatre principaux lieutenants, ayant chacun sous eux dix vicaires, ayant chacun sous eux dix capitaines, ayant chacun sous eux dix dizainiers , ayant chacun sous eux dix hommes 2% a fait place aux plus légères et plus mobiles files de trois hommes de hauteur, qui ont été prises des Italiens '29, et qui sont ellesmêmes près de faire place à l'ordre des légions romaines l3°, des phalanges grecques. On ne parle que de renouveler les vélites, les oplites ; et je crois voir nos officiers généraux , obligés d'aller au collège se faire donner la férule pour apprendre le latin cl le grec, afin de ne pas compromettre le sort des batailles aux mauvaises traductions latines.

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ou grecques, faites par des régens qui n'entendraient pas notre métier.

Je craindrais d'être maréchal de France. Les maréchaux sont chargés de la police de l'armée; et si les prévôts des maréchaux n'ont pas leurs gibets, ordinairement dressés dans une des rues du camp , toujours garnis de quelque vaurien, on croit que les prévôts des maréchaux ne font pas leur devoir, et que les maréchaux ne le leur fout pas faire. Il est vrai que les maréchaux peuvent comme le connétable commander l'armée ■ .

Et c'est parce que le connétable commande l'armée que je craindrais surtout de l'être, car j'aurais beau me souvenir qu'il a le droit de recevoir la solde de sa compagnie d'hommes d'armes , sans en passer la revue ,r*, qu'il a celui d'entrer dans Paris , trompettes sonnant ,33; qu'il a celui de commander l'avant-garde, lorsque l'armée est commandée par le roi et qu'elle marche en avant , qu'il a celui de commander l'arrière-garde, lorsque l'armée est commandée aussi par le roi et qu'elle marche en retraite ,!'; la seule pensée que le roi, pour faire acte de sa puissance envers la mienne qu'il trouverait trop grande , pourrait , en temps de guerre, vouloir que j'allasse planter des choux dans mes terres, et en temps de paix qu'aux repas solennels , je vinsse lui servir les épices l35, suffirait pour me faire refuser l'épée de connétable.

Oui , messires , depuis le dernier soudoyer jus-

qu'au général, nous sommes tous les plus malheureux.

Nous l'avons été moins autrefois , à l'avenir nous le serons davantage.

Le siècle dernier a préparé les changemens que notre siècle a opérés; le siècle dernier n'avait guère que découvert la poudre; notre siècle en a fait la puissance de la guerre. Notre siècle a séparé, notamment à Granson, à Morat, à Nanci ,36, les batailles à fer émolu qui s'étaient données depuis le commencement du monde, des batailles à poudre qui se donneront tant que le monde durera. Le canonnier de Médoc n'avait que trop raison ; on ne fera usage à l'avenir que d'armes à feu ; et le général de l'armée ne sera plus qu'un maître d'artillerie. Il n'y aura plus que des combats d'armée à armée, tout au plus que des combats de bataillon à bataillon. Il n'y aura plus de grands coups de hache, de grands coups d'épée , de grands coups de lance ; il n'y aura plus de beaux faits d'armes; il n'y aura plus de héros ; il n'y aura plus d'illustration , d,e gloire particulière; il n'y aura qu'une illustration y qu'une gloire nationale. Messires ! messiresî nous pouvons vaincre les Anglais, les Allemands, l'Europe, le monde entier, nous ne pouvons vaincre noire malheureuse destinée , qui, vous le voyez, devient de plus en plus iuvincible.

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