‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 14 sur 23 · LE MARIN · texte numérisé non relu

LE MARIN

Histoire xxiv.

Mon brave camarade, a dit en s adressant à l'homme d'armes, un capitaine de navire l , assis à côté de lui, vous avez incontestablement raison, les gens de guerre, nous sommes les plus malheureux; mais parmi les gens de guerre , c'est nous marins , qui sommes les plus à plaindre; nous partageons tous vos maux , vous ne partagez pas tous les nôtres.

Ensuite, s'adressant à l'assemblée, il a continué : Messires , plusieurs de vous connaissez la belle vallée de Montereau, arrosée par l'Yonne; vous avez remarqué ce grand nombre de villages qui en couronnent les coteaux. Dans un de ces villages naquit un jeune homme d'un caractère en même temps doux et ardent, facile et obstiné. Les maîtres chargés de son éducation n'en espéraient rien. Ses camarades s'étaient accoutumés à le dédaigner; mais il parvint à s'en faire respecter , même aies commander, aussitôt qu'il fut dans l'état auquel la nature le destinait ; ce jeune homme, c'est moi. Pendant mes premières années , j'en conviens, ma conduite ne

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donna guère de satisfaction à mes parents , et depuis long-temps je leur étais à charge, lorsqu'enfin ils furent délivrés de moi plus heureusement qu'ils ne devaient s'y attendre.

La guerre s'alluma entre la France et le duc de Bourgogne, par conséquent entre la France et les Pays-Bas. Le roi ordonna une levée extraordinaire de matelots. Tous les jeunes gens de mon village furent classés et obligés de partir; comme je m'étais souvent exercé, par amusement, à conduire sur la rivière des bateaux et de petites barques, je fus reconnu, à cet égard , pour le plus habile de mes camarades , et l'on me nomma bas officier. Malheureusement la guerre dura peu ; le pape, dit-on, menaça d'excommunier celle des deux puissances qui ne voudrait pas faire la paix \ La paix se fît, nos jeunes marins retournèrent à leurs vignes et à leurs moutons.

Pour moi , qui avais la passion de mon nouvel état, je me mis à étudier la géométrie; en peu de temps je fus à même daller me présenter aux chantiers du roi.

Je parcourus les ports du Ponant , où d'abord on m'employa, en qualité de maître de hache", à la construction des petits bâlimens, des pinasses, des remberges, des caravelles; ensuite à la construction des grands, descaraques, des caraçons4, de toute sorte de grands vaisseaux ronds et de hautbord.

Je parcourus aussi les ports de la Méditerranée, où je construisis aussi d'abord de petits bâtimens, des gabarres , des fusles , des galiotes ; et ensuite de grands , des galères , des galeasses , des galions 5.

Je retournai enfin dans les chantiers de l'Océan; j'y ai demeuré depuis ; et quoique je sois moins payé , quoique je sois plus malheureux que dans ceux de la Méditerrannée, je suis cependant résolu d'y demeurer; voici pourquoi.

Les diverses parties de la mer veulent* diverses espèces de vaisseaux , de même que les diverses parties de la terre veulent diverses espaces de plantes. L'étroit bassin de la Méditerranée, découpé par tant de golfes et de presqu'îles , embarrassé par tant d'îles, de rescifs et de rochers, veut des bâtimens étroits, plats, des galères qui peuvent avec leurs rames facilement avancer, reculer, poursuivre, fuir. 11 y aura des galères tant qu'il y aura une Méditerrannée. L'immense bassin de l'Océan , au contraire, veut des bâtimens profonds de cale, larges de flancs, élevés de corps et de mâture, des bâtimens d'une structure plus massive, d'une manœuvre plus lente, des vaisseaux ronds , des vaisseaux de hautbord. Il y aura des vaisseaux de haut-bord tant qu'il y aura un Océan.

Or, apprenez maintenant, messires, comment les gens de mon éftit, qui désirons avant tout et plus que tout, les progrès de l'art, sommes on ne peut plus malheureux.

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Un de nos marins , je ne sais , je voudrais bien savoir qui , a imaginé de faire passer la bouche des canons à travers les trous des ancres, à travers le corps du vaisseau. Un autre , je voudrais bien aussi savoir son nom, a imaginé de faire, à l'imitation des trous des ancres , d'autres trous en quelques endroits du corps du vaisseau6, d'y faire quelques canonnières 7.

Il s'est arrêté là, ou plutôt on l'a forcé de s'arrêter là : et nous qui voudrions encore aller plus loin, percer de plusieurs rangées de canonnières le corps des vaisseaux , on nous a forcés aussi de nous arrêter là. Yous êtes surpris , je vais tâcher de vous faire connaître un peu notre état, notre malheur.

Messires , vous ignorez ici , à cent lieues de la mer, qu'il en est presque de la marine militaire comme de la marine marchande, qu'elle n'appartient pas au roi, que les différens vaisseaux dont elle est composée appartiennent à différens particuliers qui leur font porter leur nom8. Par exemple, quelqu'un de vous s'appelle, je suppose David ; il a un vaisseau, eh ! bien il le nommera Le David9; quelqu'un (ie vous encore s'appelle Gérard , il a un galion , une galère, unegaliote , eh bienl il les norrir mera de son nom , de celui de sa femme, de celui de sa fUlc , le galion , Paul-Gérard, la galère, Paule- Gérard , la galiote , Pauline-Gérard. Tous nos ports sont romplis de Jéhans, de Denis, de Martins, de Martines, de Martinettes °. Jusque là c'est bien;

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mais les bourgeois propriétaires, mal conseillés par les vieux constructeurs , craignant que leurs vaisseaux fassent eau par les canonnières; elles seigneurs propriétaires, de même mal conseilles, craignant aussi et que leurs vaisseaux fassent eau, et que leurs écussons qui bordent en dehors le dessous des galeries11, soient endommagés, ne veulent pas laisser percer les vaisseaux : le roi, qui n'en est que le locataire 2 , n'est pas le maître d'en diriger la construction : il l'est encore moins dans les ports étrangers de l'Espagne, de l'Italie où sont construits presque tous les vaisseaux qui lui appartiennent l?'; et, ce qui n'est pas moins honteux, nous voyons depuis long-temps en France un de nos plus beaux vaisseaux prendre le nom du pays où il a été construit; il s'appelle la grand'nef du roi l'Espagnole \û mais si aujourd'hui , en France, on ne perce pas les côtés des vaisseaux de guerre , on les percera dans la suite, c'est certain. Plus heureux que nous, les marins du seizième siècle auront une marine matériellement marchande et une marine matériellement militaire, une marine où les vaisseaux ne seront pas percés par des canonnières, une marine, où ils le seront : tandis qu'aujourd'hui le même vaisseau est en temps de paix un vaisseau marchand, rempli de marchandises, et en temps de guerre, un vaisseau de guerre, remplidecombaltans. Vous voyez maintenant pourquoi, espérant coopérer à cette révolution dans la manière de cons*

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traire les bâtimens , je m'obstine à demeurer dans les ports d'une mer où les bâtimens ont au-dessus de l'eau une grande partie de leurs flancs qui peuvent être percés, tandis que dans les ports delà Méditerranée les bâtimens étroits et plats ne peuvent être percés pour l'artillerie.

Il n'est rien, messires , pour bien conduire une grande machine, comme de la bien connaître; et pour bien la connaître, i! n'est rien comme de savoir la construire. Je n'aurais jamais cru que mou métier de constructeur me servît si souvent et si essentiellement, lorsque la guerre s'étant rallumée je commandai un petit vaisseau de guerre que me confia un riche marchand , auquel il appartenait. Sans doute je ne fis pas trop mal, puisque ! peu de temps après , on me confia le commandement d'un beaucoup plus grand , mais comme vousaliez voir, je n'en fus pas plus heureux.

Notre avancement est ainsi gradué, d'abord page, ensuite matelot, compagnon, compagnon de quartier, maître de hache, maître calfat, maître nocher ou pilote , contre-maître, maître, enseigne, lieutenant, chef ou capitaine de navire, nef ou vaisseau, lieutenant de vice-amiral15. Un homme de cœur peut absolument s'élever jusque là; mais, pour les grades supérieurs , il faut porter de beaux noms. Or, vous le savez, on ne va guère porter de beaux noms sur mer : je vous citerai les Chatilion , les Sancerre, les Montmorenci, les Armagnac, les

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Rohan, qui pendant ce siècle ont été nommés amiraux, qui, avant et puis leur nomination, nont jamais fait de service que sur terre6. Il en est de même des amiraux de province'7, de même des vice-amiraux ,8. À votre tour , vous me citerez Coulon de Cassenove que ses belles actions ont élevé, de nos jours, au rang de vice-amiral'9. Vous me citerez un brave marin , qui a été récompensé : je vous en citerai mille qui ne l'ont jamais été et qui ne le seront jamais.

Vers le temps dont je vous parle, il nous vint, dans le port où j'étais, un vice-amiral ; assurément ce n'était pas Coulon de Cassenove; c'était un brillant guidon de gend'armes , haut empanaché; il avait le médaillon de Saint-Michel20 sur la poitrine et ses lettres dans la poche. A son air fier et tranchant, on l'aurait cru capable el habile, mais il ne tarda pas à parler, à déceler son ignorance; et nous nous aperçûmes que, sous prétexte de nous questionner, de nous examiner , il voulait acquérir quelques notions sur son état.

11 voulut d'abord apprendre la construction : Une barque, lui dîmes-nous, est un grand bateau couvert ou ponté : un vaisseau est une grande barque, construite sur une quille ou longue tige d'arbre renversée horizontalement qui, par rapport au vaisseau , est l'épine dorsale , par rapport au corps d'un animal; et de même qu'à l'épine sont attachées toutes les côtes qui forment le corps, de même à la quiiîe

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sont attachés tous les chevrons qui forment le vaisseau , pardessus couvert d'un pont ou tillac, bordé d'une galerie ai. La proue, ordinairement sculptée de figures de saints *% est la partie antérieure du vaisseau : la partie opposée est la poupe. Quand nous lui dîmes que le gouvernail était attaché à la proue, à la partie postérieure du vaisseau , il rit beaucoup de ce qu'il appelait la bizarrerie des usages : Pour faire avancer le vaisseau , continuâmesnous, il faut que ses voiles soient attachées à un, deux, trois grands arbres droits, mais ou mâts, appelés le grand arbre ou arbre du milieu , l'arbre de proue ou de la partie antérieure du vaisseau, l'arbre de poupe ou de la partie postérieure a3. Le doublage des vaisseaux , ajoutâmes-nous , se fait , jusqu'à fleur d'eau, en lames de plomb soudées* et au-dessus en lames de plomb cloutées2*.

Il n'avait pas idée du gréement , de l'équipement ni de l'armement ; il nous interrogea sur le gréement, sur l'équipement, et sur l'armement. Mais tout à coup, se souvenant qu'il ne connaissait pas le tonnage des vaisseaux , il nous fit , à cet égard , plusieurs interrogations.

Nous lui dîmes que l'on comptait le port d'un vaisseau par quintaux"5, par bottes6, par tonneaux2"; que les beaux vaisseaux étaient ordinairement de trois à quatre cents tonneaux, c'est-à-dire qu'ils portaient ordinairement de trois à quatre cents hommes28; que les vaisseaux étaient autrefois d'un

bien moindre tonnage, puisqu'au siècle dernier les flottes étaient composées d'un beaucoup plus grand nombre de vaisseaux29.

Ensuite nous lui répondîmes sur le gréement ; nous lui parlâmes d'abord des voiles et d'abord de la plus haute, du perroquet. Nous descendîmes à la méjeane, la contre-méjeane, la civadière, le bourset, le trinquart °, nomenclature, qu'ainsi que celle des cordages, il ne retint pas plus que vous la retiendriez, qui l'ennuya autant qu'elle vous ennuierait.

Nous lui répondîmes ensuite sur l'équipement ou approvisionnement et ameublement d'un vaisseau; nous lui dîmes qu'il en était de même dans un vaisseau que dans une grande maison, avec cette différence que de plus il y avait des ateliers , des forges 3\

Ensuite, passant à l'armement, nous lui dîmes : L'artillerie des vaisseaux est et ne peut être que toute petite3*, jusqu'à ce qu'on aura donné plus de force aux bois, surtout aux bois du tillac, ou mieux jusqu'à ce qu'on ait fait un, deux sous-tiilacs, pour y placer une, deux rangées de canons dont la bouche sortirait hors le vaisseau à travers les ouvertures; mais qu'en attendant on mettait l'artillerie sur le tillac 33, où l'on était obligé de la pointer avec des coins34 pour faire frapper le boulet dans le corps du vaisseau ennemi. Le vice-amiral nous interrompit pour nous dire que puisque c'était l'usage de pla- 4. iG

cer ainsi l'artillerie , il fallait s'y tenir, comme pour la place du gouvernail.

Ses questions se portèrent sur les autres parties de notre art.

Nous lui fîmes connaître la boussole, le quart de cercle 35 et sa division en pieds, mains et doigts ?S Il vit comment, au moyen des tables de longitude, on s'assurait de la distance au méridien , et au moyen de la hauteur du pôle de la distance à lequateur 37. Lorsque nous en fumes à la rondeur de la terre et à la théorie des Périsciens ; lorsque surtout nous en fûmes à la théorie des antipodes, nous usâmes des précautions les plus respectueuses pour sa haute noblesse, pour son éminenle dignité. Il s'en aperçut et il nous dit : Messires, vous n'avez rien à craindre avec moi, je suis le premier de ma longue race qui aie admis les antipodes; mais enfin je les ai admises , malgré les instances de mon père et de mon grand-père qui me disaient : Écoute bien; quand même nous t'accorderions qu'il y a un monde au-dessous de nos pieds, que les hommes y sont attachés sur leurs chevaux, que leurs chevaux ont des griffes , comment feraient-ils pour dresser leur pot-au-feu ? Réponds 1 Je répondais que tous les voyageurs qui revenaient du nouveau monde s'accordaient à dire qu'on y marchait, qu'on y mangeait la soupe aussi tranquillement que dans le nôtre , et que ni personne , ni rien ne tombaient en haut.

L'histoire des découvertes des navigateurs que

la discussion des antipodes avait amenée, était uu

peu liée à sa généalogie : aussi le trouvâmes-nous ,

à cet égard, plus instruit.

Il y a long-temps , nous dit-il , que les hommes sont inconséquens , qu'ils cherchent de nouvelles contrées , comme s'ils manquaient de terre. Déjà , vers la fin du treizième siècle, des Génois allèrent à la découverte de quelques îles situées au couchant de l'Afrique : on ne les revit plus38. Vers le commencement de nos guerres avec les Anglais , Louis l'exhérédé 39 promit de tenter de nouveau cette entreprise , niais d'autres projets le firent renoncer à celui-là. Quelque temps après, des aventuriers espagnols en reprirent l'exécution ; ils abordèrent aux îles, depuis appelées Canaries, les ravagèrent et les abandonnèrent 4°. Enfin , vers le commencement du siècle, le sire de Béthencourt, auquel j'appartiens par les femmes, voulut aussi aller faire des établissemens dans ces îles. Il partit avec le titre de roi des Canaries ; au bout de très peu de temps, il revint et ne rapporta de son expédition que de jolis petits oiseaux41, ce qui fit dire qu'il avait mis tous ses sujets en cage.

Toutes ces tentatives malheureuses ou infructueuses n'ébranlèrent pas Christophe Colomb ia. Il s'obstina, il soutint contre toute l'Europe l'existence du monde qu'il a depuis découvert, et javouerai que je fus un de ceux qui en France trai-

tèrent son opinion de chimérique; mais les savans géomètres , notamment ceux de l'Espagne , ne s'en moquèrent-ils pas d'abord? et sans un petit frère cordelier qui en jugea autrement, sans un ami de celui-ci qui était aussi cordelier, et de plus confesseur de la reine Isabelle , sans cette reine , sans le roi Ferdinand son époux qui fut déterminé à force de sollicitations à hasarder trois caravelles 4H , Colomb et ses projets seraient morts , et nous qui aujourd'hui avons tort, aurions eu raison, peut-être pendant plusieurs siècles , peut-être jusqu'à la fin des siècles.

Mais tâchons de bien voir l'utilité ou l'inutilité de cette découverte : Qu'y gagnerons-nous ? Il y aura plus d'or peut-être; mais que m'importe, on ne mange ni on ne boit l'or.

Voici le vrai point à considérer. Ces pays nous donneront-ils de meilleur pain , de meilleur vin , de meilleur gibier ? On dit qu'il n'y a ni blé, ni vignes , ni lièvres , ni perdrix ; à la vérité il y a beaucoup de terres , mais à qui inféoder ce nouveau monde, même sous la plus modique rente, sous la plus modique redevance ? Ni le roi , ni la noblesse d'Espagne n'en seront guère plus riches , des sauvages de couleur tanée, des oiseaux de couleur verte, des fruits étrangers, quelques onces de poudre d'or ; voilà tout ce qu'on pourra jamais en retirer. On finira par abandonner ce pays, et par en oublier le chemin.

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Un grand nombre de voix se firent parmi nous~ en même temps entendre, pour relever la gloire de Colomb qui a trouvé une nouvelle terre, un nouveau ciel 44. Mais le vice-amiral monta sur ses grands chevaux et nous imposa silence : Venons , dit -il , ensuite à Vasco de Gama , qui après les Phéniciens45, et après Barthélémy Diaz46 est allé le premier aux Indes Orientales en doublant le Cap de Bonne- Espérance47 , tracé depuis long-temps , dit-on , sur les cartes de Marc-Paul18. Ou n'a cessé de proclamer les avantages de cette nouvelle route. Oui vraiment, nous gagnerons beaucoup à manger des épices échauffées , altérées et avariées par une longue navigation , au lieu des épices fraîches qu'on nous porte par l'Isthme Suez 49. Ceux qui ont comparé les unes aux autres peuvent en dire leur avis. Plusieurs voix se firent encore entendre pour relever la gloire du navigateur portugais; mais le vice-amiral remonta de nouveau sur ses grands chevaux et nous imposa de nouveau silence.

Alors nous n'eûmes rien de mieux à faire que de reprendre l'explication sur l'art de faire mouvoir les vaisseaux. Nous lui parlâmes du nouvel art des signaux parles différens mouvemens des pavillons J3.

Nous en vînmes aux grandes manœuvres; nous lui rangeâmes théoriquement une flotte en bataille ; nous comparâmes les mouvemens du front de la flotte, de la corne droite, de la corne gauche 5l, avec ceux d'une armée de terre.

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Enfin , le vice-amiral voulut bien terminer notre examen ou son cours d'instruction, en nous faisant des questions sur la police du commerce maritime et sur le droit des gens : nous tachâmes de les lui enseigner, comme tout le reste, sous la forme de réponses.

Relativement a la police du commerce maritime, nous lui fîmes connaître les principales dispositions du Code français, les jugemens d'Oléron52, et du Code suédois , les ordonnances de Wisbury 53.

Relativement au droit des gens maritime , nous lui dîmes que les principales bases en avaient été posées dans le traité entre Charles VIII et Henri YII 5% ainsi que dans la stipulation entre les Anglais et le duc de Bretagne, portant que le pavillon couvre la marchandise et que la déclaration suffit 55.

Quand il eut satisfait sa curiosité sur tout ce qu'il voulait apprendre , il se leva et nous amena , car je ne veux pas dire que nous ramenâmes à bord , où, nous le reçûmes au son des trompettes des vaisseaux 56, où nous lui donnâmes, où il croyait nous donner à dîner aux dépens du roi.

Nous lui proposâmes ensuite de faire l'inspection des côtes. Nous arborâmes pavillon ennemi; aussitôt les hommes des paroisses du bord de la mer que nous avions fait prévenir à l'avance, courent en armes se ranger sur la grève 5?. Nous nous tînmes en panne et figurâmes des démonstrations hostiles : en un moment les signaux de fumée se pro-

longent de dislance en distance le long des côtes à perte de vue; quand vint la nuit , les signaux de fumée se changèrent en signaux de feu 58.

Le lendemain nous allâmes à l'hôtellerie du viceamiral lui offrir nos respects ; ils nous demanda à quelles places il avait à nommer ; sur notre présentation, il nomma plusieurs commissaires contrôleurs des vivres 9, le maître des ports de la sénéchaussée60, et plusieurs écrivains 6l ou administrateurs de vaisseau.

Notre grand nef, ou principal vaisseau, n'avait qu'un calice d'étain 6'2 , il lui fit présent d'un beau calice d'argent; il lui fil aussi présent d'une flamme de cent cinquante aunes de taffetas , moitié jaune, moitié rouge 6S, et, après nous avoir donné un festin magnifique, pendant lequel il parla beaucoup de guerre, il repartit, laissant parmi nous la réputation d'un très habile officier de cavalerie , d'un très, bon gentilhomme et d'un excellent homme.

La guerre se ralluma encore; elle se fit sur terre : la mer resta en paix 6'. Mon vaisseau pourrissait dans le porl ; je me mis à courir le pays.

Un dimanche matin , j'allai entendre la messe dans une abbaye , où quelques heures après j'entendis les vêpres comme amiral. Ecoutez ceci : Les moines auxquels je demandai la permission de visiter le monaslère, apprenant de moi que j'étais capitaine de navire, me dirent qu'ils avaient le droit d'amirauté dans leurs terres, comme plusieurs

éiUîres seigneurs65, et que je pourrais bien être l'amiral du monastère 66. Je me laissai conduire à l'abbé; il m'interrogea avec autant de curiosité que nous avait interrogés le vice-amiral : Damp abbé, lui dis-je, la première puissance de mer est la Turquie, ensuite vient l'Italie, ensuite l'Allemagne, ensuite l'Angleterre % ensuite la France qui est la dernière 68, qui pourrait être la première, qui le sera dès qu'elle voudra l'être ;

Qui le sera dès qu'elle aura agrandi son commerce maritime , en le convoyant avec de bons vaisseaux de guerre69;

Qui le sera, dès qu'elle protégera ses pêcheries, ses pêcheurs, surtout ses pêcheurs de baleines70, ces hardis navigateurs, que le nouveau monde a vus plusieurs siècles avant Christophe Colomb, 7' ;

Qui le sera * dès qu'elle aura demandé à chacune de ses villes , comme celle de Paris 7a , un vaisseau plus ou moins grand ;

Qui le sera, qui ne pourra manquer de l'être % dès qu'elle aura partagé ses forces navales entre la Méditerranée et l'Océan aujourd'hui devenu une mer aussi importante que l'autre ?3.

Et comme actuellement on ne peut parler de guerre , soit de terre, soit de mer, sans parler du siège de Constantinople 74 , quand j'expliquai à ces bons moines comment le sultan avait fait passer, d'un bassin du port à un autre, sur une langue de terre transversalement couverte de madriers et de

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planches graissées , quatre-vingts galères 5 , je leur parlai si clairement ou du moins si à leur gré, que je fus à l'instant nommé amiral; mon rang et ma place étaient d'avance assignés tant à l'église qu'au réfectoire , entre le dernier père et le premier frère.

Je fus reconnu en ma qualité. Les pêcheurs des côtes m'appelèrent messire l'amiral, et même les plus pauvres, monseigneur l'amiral.

J'avais , comme le grand amiral de France, mon droit de bris sur tous les vaisseaux naufragés contre mon rivage; j'avais toutes les baleines qui pouvaient venir s'y jeter; j'avais mon droit d'épave sur toutes les choses trouvées dans ma mer ; j'avais de même mon droit de dixième sur toutes les prises ?6; enfin, suivant la teneur des chartes du monastère, je devais si bien être amiral que je m'entourai d'un petit tribunal de pêcheurs, d'une petite cour d'amirauté, en petit , en très petit la {table de marbre77, qui jugea les différends entre les marins78. Ma juridiction s'étendait sur les côtés à une lieue de rayon , et sur la mer aussi loin que pouvait aller la barque du monastère, sans rencontrer un vaisseau du roi.

Cependant je tentai plusieurs fois de rentrer dans la marine militaire ; plusieurs fois j'écrivis au grand-amiral , en lui exposant que j'étais un ancien marin , que j'avais déjà usé trois vaisseaux : Messires, un vaisseau dure environ douze ans79 ; je voulais dire , et la vérité était que je servais depuis

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trente-six ans. J'attends, je ne cesse d'attendre la réponse; et me voilà toujours amiral de Bénédictins.

Sur le pain, le vin et le sel , notre plus solennel serment80, je vous assure que les marins, quand nous sommes sur terre, nous souffrons autant que les poissons quand ils sont hors de l'eau ; nous sommes alors, n'en doutez pas, les plus malheureux : or , messires , je vous le demande , lorsque la France n'a plus de marine , où peuvent être les marins ?

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