LE PARASITE
Histoire xxv.
A côté de messire de Taillefer était assis, ou plutôt, pour ne pas mentir, était à moitié assis le sire de Beaupied dont le pourpoint de velours usé, la plume abbattue et l'épée dédorée annonçaient que depuis bien des années il avait passé par les mains de la mauvaise fortune.
Si l'on dit vrai , il est de Planci, petite ville qu'en venant de Paris on laisse sur la gauche , avant d'arriver à Troyes. Son grand-père était chevalier-gend'arme1 ; sa grande'mère n'était pas Champenoise , et , pour pouvoir se marier hors de son village, elle fut obligée d'emprunter le pichaud d'avoine , que
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dans ce cas , elle devait , suivant la coutume , donner au curé3; son père était écuyer gendarme3; sa mère n'avait eu en dot qu'un chapeau de roses4. De ses deux oncles, l'un était un pauvre garde-chapelle5; l'autre, quoique depuis long-temps nommé chanoine de Pleurs6 , n'était guère plus riche. Dans une aussi pauvre maison, l'enfance du sire de Beaupied avait déjà été fort pénible. On le voyait, avec ses trois autres frères , tous les quatre toujours vêtus de la même couleur, c'est-à-dire d'un vieux manteau de leur père, tous les quatre toujours montés sur le même cheval , c'est-à-dire sur le grand cheval de leur père : c'étaient les quatre fils d'Aimon,tels et mieux qu'ils sont représentés dans les miniatures du roman de ce nom7. Le sire de Beaupied était l'aîné des quatre frères; mais où il n'y avait ni succession paternelle , ni succession maternelle , il n'y avait aucua droit de primogéniture. On dit aussi qu'il fut archer, peut-être gend'arme ; qu'il servit avec honneur jusqu'à ce que la guerre fût déclarée; qu'alors il fut attaqué d'une maladie que les plaisans et les rieurs nommaient mieux que les médecins; que lorsque sa compagnie fut partie, ne sachant où aller, il revint dans le pays , et que par la même raison il y est encore.
Ce soir il est entré à l'Hôtel-de-Ville, pour parler et non pour se chauffer , disaient tout bas quelques personnes; pour se chauffer et non pour parler,
disaient plus bas quelques autres. Véritablement il a long-temps hésité à prendre la parole; enfin il s'y est déterminé.
Messires , a-t-il dit , le plus malheureux de tous les états n'est-il pas celui qui est le plus honteux ? Je n'ose nommer le nôtre. En chaire, les prédicateurs nous le reprochent : ils nous appellent donneurs de bons jours, escorniffleurs , lecatores*, lécheurs. Dans le monde, Ton nous fuit, ou l'on nous montre au doigt : petits et grands nous manifestent de mille manières leur malveillance ou leur mépris. Cependant quels sont nos torts? Un homme qui n'a d'autre fortune que son nom , a parcouru honorablement la moitié , les trois quarts de sa carrière ; jusque là, il a échangé sa subsistance contre ses travaux et son sang. Tout à coup le sort le force d'abandonner son état. Que faire alors ? ce que, par force, j'ai fait, ce que, par force, font en France vingt mille autres qui, ainsi que moi, n'ont que leur vieux habit et leur vieux cheval.
Dans ma première jeunesse je n'ai eu guère à me plaindre de ma santé; mais, dans un âge plusavancé, au moment où la trompette de la guerre venait enfin réjouir le cœur des gend'armes, plusieurs maladies dont une seule aurait suffi pour abattre l'homme le plus vigoureux, viennent à la fois m'assaillir. Jetais gisant dans mon lit. Je me révoltais contre mon état; je m'irritais; je voulais aller, les forces m'abandonnaient. Inutilement je tendais les
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bras à mes camarades : ils partirent en déplorant le sort qui me trahissait et m'humiliait de la manière la plus sensible. Je me résignai ; je me décidai à me retirer.
J'étais, depuis quelques jours, en Voyage; mon cheval devient malade. Le maréchal me dit que ce n'est rien, que dans peu il remettra ma bête sur ses quatre pieds : Elle m'appartient , lui répondis-je , elle périra. Effectivement elle périt. J'abandonnai le harnais, pour les frais du pansement.
J'arrivai à la cour, où j'espérais obtenir un petit emploi , proportionnée la faiblesse de ma santé que le changement d'air avait cependant un peu rétablie. Mes protecteurs m'amenèrent de Tours à Amboise, à Loches, à Orléans, à Paris , toujours me tenant à leur suite, toujours me promettant, toujours me faisant attendre la place de gentilhomme fauconnier9, pour laquelle j'écrivis au frère du roi, à la sœur du roi, plusieurs lettres, que je commençai non par monseigneur , madame la duchesse , mais par monsieur10, madame11; que je terminai par votre très humble et très obéissant serviteur, tout de même que si je les eusse adressées au roi l\ Rien n'y fit. Du reste, je regrettai moins les bons appointemens , que le beau droit de voler dans tout le royaume'3. Déjà il me semblait parcourir nos grandes provinces, l'oiseau sur le poing , je poursuivais les ramiers , les perdrix, jusque sous les fenêtres de ces châteaux où l'on a aujourd'hui de la peine à m'ad mettre à un
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des bouts delà table. Mais , taudis que mon imagination enchantée prenait les plaisirs de la chasse du vol, j'étais moi-même, sans m'en apercevoir, sous les serres de la misère. Je renvoyai mon valet. Je diminuai la moitié de ma dépense. Toutefois je me trouvai bientôt à la fin de mon argent : et, peu de temps après , la cour étant partie pour la Guienne, me laissa sans espoir et sans ressource. Je ne savais où reposer ma tête; je n'avais pas même de quoi faire un autre repas ; je me jetai dans les bois.
Je suivais une large allée, lorsque je rencontrai deux jeunes moines qui me demandèrent si je venais dîner avec eux. Je leur répondis que je n'étais pas invité : Vous Têtes, me dirent-ils, en me prenant familièrement sous le bras et en me mettant au milieu. L'autre bout de l'allée touchait au couvent. Nous y arrivons; nous entrons au réfectoire ; nous nous mettons à table ou mon bon appétit me gagna si bien tout le monde, qu'on me proposa la place d'oblat14 : Qu'aurai-je à faire, dis-je? — Rien autre chose que manger, boire, dormir et louer Dieu. J'acceptai , et le jour même je chantai à la procession , avec mon épée et mes moustaches.
Quelque temps après le prieur revint : Ah ! s ecriat— il, en me voyant, quel oblat ! c'est un jeune homme. Voyez les belles joues! les belles couleurs I Messire , me dit-il, je vous prie de vider le couvent et sans délai : ce serait tromper le roi que de vous laisser plus long-temps dans uneplace destinée à un homme
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de guerre, vieux, infirme ou estropié16. Je représentai respectueusement au prieur qu'à la cour, lorsque je sollicitais un emploi, on me trouvait trop vieux, qu'on m'objectait sans cesse le dépérissement de ma santé. 11 ne voulut rien écouter. Je fus obligé de sortir du monastère.
Presque au même endroit où j'avais rencontré les deux moines , je rencontrai une manière de bourgeois , suivi de son valet, chargé de gibier et de volaille. Je lui demandai le chemin de la ville; il me l'indiqua. Je lui demandai ensuite une hôtellerie où l'on pût vivre à un prix modéré : Vous ne pouvez pas mieux vous adresser , me répondit-il , je suis hôtelier, je tiens à Rheims l'hôtellerie de l'Ane rayé, où logea, il y a bien des années, le père de la Pucelle l6, et vous ne paierez pas plus que lui dont le compte de la dépense qu'il fit subsiste encore l?. Je le suivis. Dans les premiers temps je fus traité, chez lui, avec tant de soins et de bienveillance , que j'étais presque tenté de croire qu'il y avait aussi des oblats d'hôtellerie ; mais insensiblement les procédés de l'hôtelier changèrent ; et quoique je lui eusse fait , toutes les fois qu'il m'en demandait, des cédules sur parchemin, dans la même forme que celles de Jacques Cœur , qui, il y a cinquante ans, couraient, en si grand nombre , dans toute la France8, un beau jour, ou plutôt un vilain jour, car je me souviens qu'il pleuvait à verse, il me parla sur le même ton que le prieur, et je fus obligé de vider aussi le couvent.
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Messires, j'avais alors une jolie petite sœur qui m'a toujours aimé tendrement. Un jeune lieutenant de robe longue, riche en biens et en honneurs, s'avisa de la demander en mariage. Elle répondit fièrement, en demoiselle bien née, qu'elle voulait conserver la pureté de ses armoiries, que, si au lieu d'être mi- parties , elles devaient être mes-parlies , elle ne consentirait jamais à se marier. Émerveillée du bon sens que venait de montrer cette jeune personne dénuée de toute fortune, une parente la prit chez elle; ma sœur y fit la connaissance d'un bon gentilhomme; et, après plusieurs mois d'assiduité , elle crut devoir accepter quelques petits présens. Aussitôt qu'elle fut instruite de ma position , elle m'envoya une bague à laquelle on attribuait plusieurs vertus 19 , mais qui bien sûrement avait celle de tirer d'embarras un pauvre homme , car elle était montée en pierres fines, et, avec le prix que m'en donna un orfèvre , je dégageai mes effets, je payai mes cédules sur parchemin, je m'habillai tout de neuf, j'achetai un cheval, je montai dessus et je partis.
Je pris le chemin de mon pays ; à mon arrivée , je fus tout réjoui de trouver ma famille bien établie : ma sœur s'était mariée par paroles de présent 2° avec son gentilhomme qui l'avait amenée dans le Nivernais, où il ne la laissait manquer de rien ; une autre de mes sœurs était abbesse triennale dans l'Orléanais ; mon plus jeune frère venait
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d'hériter d'une belle terre dans la Bourgogne; il m'apprit que notre oncle , le garde-chapelle, était aumônier d'un grand seigneur, dans la Brie champenoise. Je fis aussitôt mes arrangemens, et, divisant l'année en quartiers, je passai le printemps dans les bocages du Nivernais , l'été dans les vergers de l'Orléanais, l'automne dans les vignobles de ia Bourgogne, et l'hiver dans un magnifique château de la Champagne. Pendant quelques années je fus assuré de ma subsistance; je vivais alternativement chez les uns et chez les autres, mais je vivais toujours chez les miens. Malheureusement ma sœur, ayant cessé detre jeune , fut abandonnée par le gentilhomme qui vendit ses rentes volages^', et partit à l'insu de ma sœur qui n'était sa femme que pardevant notaire 2. Elle connaissait une jeune demoiselle, garde des lions du roi23, qui voulut bien la recevoir chez elle , où l'on est obligé de dormir au milieu des rugissemens. Mon autre sœur , peu de temps après, par une intrigue de religieuses, ne fut pas réélue abbesse. A peu près dans le même temps mon jeune frère se ruina au jeu , quitta le pays, et ne laissa que des dettes. Enfin, pour comble de malheur, le seigneur de la Brie champenoise mourut , et avec lui expira le crédit de mon oncle qui redevint garde-chapelle , avec ses vingt sous d'appointemens par an "4 et son magnifique titre de vénérable et discrète personne ar> qui valait encore moins.
C'est alors que je me vis forcé d'embrasser mon état, vous direz dans toute sa plénitude, je dirai, moi, dans toute sa rigueur, dans toute sa honte. Il avait cependant été autrefois honorable, selon un savant qui ne pouvant me donner à dîner, me citait Alhenée de INaucrate a% et l'historien des Douze Césars 7. Vous avez d'ailleurs, ajoutait-il, succédé aux anciens troubadours , ils étaient des conteurs en vers, vous êtes des conteurs en prose , c'est la seule différence.
A cet égard, un des petits bourgeois chez lesquels nous sommes quelquefois obligés de nous rabattre , à faute de mieux, allait plus loin. Quand je parlais des hauts personnages chez lesquels nous dînons, nous soupons, nous couchons, il enviait notre sort : ah ! messires , il n'en connaissait pas toute l'amertume.
L'année du grand pardon1", je fus à mon ordinaire visiter un commandeur de Rhodes 2J. Lorsque j'arrivai à la commanderie, il tombait une grosse pluie d'orage ; je sonnai; on chercha long-temps les clefs de la porte; on me fît long-temps attendre entre les deux fossés , remplis de cygnes ° que ce tempslà réjouissait. Quand je fus entré, on chercha ensuite long-temps les clefs des écuries , où mon cheval avait grand besoin d'aller se sécher. Quand on les eut trouvées , on chercha long-temps encore les clefs du grenier à foin ; et enfin lorsqu'on me conduisit à mon appartement, on en chercha de
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même long-temps les clefs. Bientôt je descendis dans la grande salle pour voir si Ton dînait. J'y trouvai le commandeur seul, assis à table; à peine il daigna me rendre mon salut. Il me paraissait avoir la mine fort irritée; je crus devoir lui parier aussi poliment que les bourgeois de sa commanderie qui , dans leurs suppliques, lui disent : mon révérend père, vos pauvres hâbitans de votre
pauvre ville de 3'. M'importe, sa mine resta la
même. Je n'avais encore rien pris de tout le jour , je me plaçai vis-à-vis de lui, et dînai le plus vite que je pus de ce qui restait. Il ne dit pas un mot , et, tout de suite après le fruit, il monta à cheval et alla chasser. Le soir il me fit dire qu'il était fatigué, qu'il souperait dans sa chambre. Je soupai seul dans la grande salle. Le lendemain, à dîner et à souper, même silence qu'au dîner de la veille ; le lendemain on diminua le nombre des mets; le lendemain on le diminua encore; le lendemain on ne dressa pas la table. J'allai chercher mon cheval à l'écurie, je le trouvai déjà sellé et bridé; je partis : En quoi , me dis-je , puis-je donc avoir déplu ? Jugez si je m'examinai bien. Je commençai par la table, où les gens de mon état voient le plus souvent leurs hôtes Je me dis que le commandeur aimait le pain anisé 3% que je ne l'aimais pas, que cependant j'en avais mangé, tout comme si je l'aimais ; je me dis qu'il n'aimait pas la clairette3* , que je l'aimais beaucoup, et que cependant lors-
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qu'il avait été obligé d'en faire servir , je n'en avais bu qu'à la dérobée, faisant semblant, lorsqu'il m'apercevait, de la trouver mauvaise, et de n'en boire, comme lui, que par civilité. Je m'interrogeai encore. Les villes des environs lui envoient des présens de toute espèce; quand ai-je manqué de dire soit du bien , soit du mal de ces diverses villes, suivant qu'il en avait trouvé le vin 34, les fruits 55, les dragées6, les lapins, les bécasses, les allouettes, les chapons, les pigeons, les faisans 7, bons, ou suivant qu'il ne les avait pas trouvés bons ? JN'ai-je pas déprimé Rheims ? me dis-je; n'ai-je pas vanté Troyes? parce qu'il n'avait trouvé digne de lui une pièce de drap de fabrique champenoise que lui avait offerte Rheims * tandis que d'une pièce de satin rouge38, que lui avait offerte ^9 Troyes, il avait fait une robe qui, suivant ses différentes coiffures, lui donne lair aujourd'hui d'un archidiacre de la cathédrale40, demain d'un échevin de la ville 4l ? Quand ai-je manqué de louanger ses équipages, ses chevaux , jusqu'à leurs harnais de drap d'or, bordés de clochettes , de campanules d'argent42, ses chiens, jusqu'à leurs housses de parade, à leur habillement aussi de drap d'or4\ à leurs colliers armoiries de l'écusson de leur maître 44 ? J'ai admiré son argenterie, jusqu'à ses écuelles à potage, ses écuelles à fruit45 ; Ah ! me dis-je encore , j'ai sûrement parlé de la gloire de ses aïeux : ah ! me dis-je aussi, je n'ai sûrement pas oublié la gloire des chevaliers de
Rhodes : toutefois je craignais d'avoir oublié qu'ils avaient eu en leur pouvoir l'héritier de l'empire Ottoman; à force de m'examiner, je me souvins que je n'avais pas oublié Sélim 46 ; enfin je vis que je n'avais rien omis , que je n'avais pas fait de faute contre mon état et je me tranquillisai; mais voilà que je rencontre le commandeur en maison tierce. 11 vint à moi , j'allai à lui. Nous entrâmes en explication , et il s'y agit d'une chose à laquelle je n'avais point pensé. — Messire de Beaupied , est-il vrai que vous ayez dit que la selle que m'a donnée mon cousin l'archevêque de Rheims était mal faite? savez-vous qu'elle lui a été offerte comme hommage annuel , par les quatre corps de métiers , les selliers, les brodeurs, les vitriers, les chaudronniers , qui tous sont obligés d'y mettre la main47. — Monseigneur le chevalier, sauf le respect dû à votre révérence , c'est par cela même que cette selle est ou doit être mal faite; car une selle à laquelle ont travaillé des selliers, des brodeurs, des vitriers et des chaudronniers ne peut être mieux faite qu'une chaudière à laquelle auraient travaillé des chaudronniers, des brodeurs, des vitriers et des selliers : mais puisque vous trouvez belle et bonne la selle que vous a donnée monseigneur votre cousin, il faut nécessairement qu'elle le soit, et nécessairement aussi qu'elle n'ait été faite que par des selliers, bien qu'elle ait été offerte par quatre corps de métiers. Ce que j'ai dit à cet égard et qu'on a mal entendu
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ou mal répété, ne peut équivaloir qu'à cela. Le commandeur, satisfait de mes explications, me tendit la main, me ramena sur-le-champ à sa commanderie , et m'y retint pendant plusieurs mois , ce qui dérangea pour très long-temps l'ordre de mes tournées.
Dans les grands châteaux , dans les grandes fêtes qu'on y donne, nous sommes perdus au milieu de la foule; mais si alors nous n'avons pas les désagrémens de ce genre , nous en avons d'un autre.
Vous avez entendu parler du magnifique banquet de Rheims. Si je disais comme vous, messires, que j yfusamenébon gré malgré, je vousferais rire. La vérité est d'ailleurs que j'y fus amené de fort bon gré et que j'en fus bien aise. 11 n'est pas possible de rien imaginer de plus noble, de plus élégant, de plus riche.
Dès que le premier plat, composé de vingt mets*8, fut desservi, on fit jouer les mystères des entremets49 devant les convives dont plusieurs continuaient à manger ou du moins avaient laissé la serviette sur l'épaule °.
D'abord parut un homme, ayant dans l'œil une grosse poutre d'une excessive longueur; il montrait une paille dans l'œil de son compagnon. Après ce mystère5', on vit celui des vierges folles et des vierges sages, les unes portant leur lampe éteinte, les autres leur lampe allumée. Ensuite entra le père de famille, semant le grain qui représentait la pa-
rolc du prédicateur; une partie tombait dans la bonne terre, une autre dans la mauvaise; et alors l'acteur avait la malice de répandre le grain sur les gens de notre état, à la grande risée générale. Le mystère de la pie à laquelle tirèrent les divers états % entre autres le nôtre qui fut le plus maladroit, et toujours à la grande risée générale, m'humilia encore beaucoup. Heureusement entra un tigre dont l'homme qui était dedans fît si naturellement mouvoir les yeux , les dents", que tout le monde fut effrayé et cessa de rire.
On servit le second plat; bientôt les représentations d'un couvent de nonnes et d'un antique donjon, placées aux deux extrémités de la table, et qui semblaient être seulement destinées à la décoration, tout à coup s illuminent; la cloche presqu'en même temps, se fait entendre au monastère, les nonnes chantent un joli motet. Au côté opposé, un bouc, sonnant de la trompette, attire l'attention; il se montre sur la plate-forme du donjon, où une chèvre et un loup, tenant des flûtes à leurs pattes, exécutent un duo. La cloche se fait encore entendre au monastère, et de nouveau attire l'attention vers ce côté. Pendant que les nonnes sont à chanter, voilà que le coq de leur clocher s'envole; les chants des nonnes se changent en géinissemens; les lumières du monastère s'éteignent. Alors, aux quatre grandes fenêtres du donjon dont les fossés s'emplissent d'eau de senteur 5\ qui tombait des
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toits, paraissent quatre ânes, ayant chacun un papier de musique55, ils exécutent une pièce de chant à quatre parties qui termine cet entremets par des applaudissemens prolongés.
Cependant mille serviteurs s'empressent autour de la table, où ils étendent un drap glacé d'argent56» qui tout aussitôt est couvert de plats de vermeil ou d'or, au milieu desquels on aperçoit, dans une jatte de cristal un beau faisan , orné de franges et de rubans'7 : c'était le service du rôt , apporté au son des instrumens de musique, sur un chariot étoffé de brocard 5&.
Les vœux commencent. Plusieurs convives vouent au faisan9 d'être à jamais fidèles à leur dame ; d'autres de rompre tel nombre de lances en l'honneur de leur maîtresse; ceux-ci de passer en Afrique pour combattre les Sarrasins , ceux-là d'aller en Palestine renverser l'empire du croissant et relever les murs de Jérusalem*0. Pour moi , je vouai , tout bas, au faisan de changer d'état, quand il s'en présenterait un autre , car }e ne pouvais en trouver de pire.
Ce jour-la. du moins, je ne devais pas être mal; je le fus. J'avais un habit tout battant neuf que j'avais acheté à fort bon marché d'un fripier qui craignait que la police le surprît à tenir des habits neufs61; mais on voyait qu'il n'était pas fait pour moi, et si on le disait tout bas, on ne le disait pas assez bas pour que je ne puisse bien l'entendre.
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Ce n'est pas tout, ordinairement à la fin delà journée, quand les acteurs des intermèdes se sont déshabillés , les gens comme nous sont dans l'usage d'aller leur faire, de même qu'aux artistes, leurs complimens , leurs félicitations. Je n'y manquai pas ; je commençai d'abord par l'habile artificier qui avait excellé dans la nouvelle invention des fusées63 et des serpenteaux63. Je parlai ensuite fort gracieusement, comme de raison , au tigre : ensuite je me souvins que les quatre ânes qui étaient quatre basses tailles de la paroisse avaient fait merveille; je le leur dis : j'en dis autant à bien d'autres; mais je crus pouvoir omettre la chèvre et le loup. Ah î il faut n'omettre personne; c'est le plus sûr. La chèvre et le loup, piqués de n'avoir point eu part à mes louanges, bêlèrent, hurlèrent, ameutèrent contre moi la valetaille et surtout les petits pages qui donnent à boire64. Il m'arriva que je fus mal servi, que souvent je manquai de pain, que je fus obligé plusieurs fois de manger mon tranchoir64, et qu'au milieu d'une abondance de toutes sortes de mets et de vins je mourais de faim et de soif. Vous savez que dans ces brillantes fêtes on donne des fourchettes66, je n'en eus pas. Vous savez aussi qu'on met des fleurs à côté du couvert de chacun des convives67; on avait dédaigné d'en mettre à côté du mien ; et quand nous fûmes sur le point de nous lever, on dédaigna encore de me porter une chaufferette remplie d'essences63, en sorte que je
fus obligé de partager la fumée de mon plus proche voisin.
Tout nos malheurs sont-ils là ? Non certes; chaque jour ajoute à nos souffrances et les varie d'une manière de plus en plus cruelle.
En quittant le harnais , j'avais renoncé aux joutes; mais dans notre état on ne peut se rien promettre , on ne peut avoir de volonté. Le maître d'un château où je me trouvais, il n'y a pas très long-temps, fit élever en grosse charpente69 des lices et publier un tournoi. Personne ici n'ignore que celui qui donne le tournoi append , à l'entrée des lices, son écusson auquel touchent les gentilshommes qui veulent jouter70. Le maître du château , avec lequel j'avais été me promener en nombreuse compagnie, prend tout à coup le chemin des lices, et invite tous ceux qui l'accompagnaient à toucher son écusson Jamais je ne pus m'en défendre ; vraiment c'était abuser de ma position. Au jour fixé, il fallut se présenter, car le héraut d'armes qui se tient auprès de l'écussou nous avaittous enregistrés71. J'aurais volontiers combattu, un à un, avec lepée rabattue ou l'épée à tournoyer1*, comme les premiers tenans et les premiers assailians7i; mais je fus jeté dans les quadrilles74, où les jeunes gens, montés sur de jeunes chevaux, ne cessaient de faire entendre le cri du tournoi : Louange à Dieu! joie au paradis75! c'était une chaleur, une animosité, un tourbillon que les dames, du haut
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de leurs loges76, animaient encore par les applaudissemens. Je fus moulu, froissé, et, ce qui est pire , mon cheval y fut plus hararssé que s'il eût fait cent lieues, et mon habit plus usé que si je l'eusse porté un an de plus. Enfin quand le combat eut cessé, et que, suivant l'usage , nous nous fûmes placés, le visage découvert au milieu du camp77, les dames donnèrent à un des plus gentils, des plus jeunes , qui était d'ailleurs tout couvert de rubans., de jarretières et de faveurs7" du beau sexe , le prix; c'était une bague de diamans d'une assez grande valeur, qu'une d'elles tenait, en signe de modestie, avec la main couverte d'un linge. Quant à moi, je n'y prétendais pas; je m'étais au contraire rendu, par politesse, ïe plus maladroit qu'il m'avait été possible : toutefois , par honneur , je fus obligé de rompre quelques lances79, c'est-à-dire, de me faire quelques ennemis , de me fermer quelques portes. Le lendemain nous allâmes, comme de coutume, attacher nos écus au haut du mur extérieur de l'église voisine"0; et ce fut pour moi un petit dédommagement de voir que dans cette longue rangée d'écus armoiries"1 le mien figurait mieux que mon équipage.
Je n'aime pas la fin d'une fête; souvent celui qui la donne se trouve fatigué par le fracas ou la dépense. Souvent aussi une nouvelle fête est projetée, et l'enfant qui présente le bouquet à celui qui doit en faire les frais8 vient à nous , soit par erreur , soit
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par malice ; imaginez notre confusion. Aussi ne m'y suis-je pas laissé prendre deux fois. Dans ces occasions, je pars un des premiers, laissant au château les estropiés, les blessés et ceux qui feignent de l'être.
Messires , sommes-nous malheureux ? y en a-t-il d'aussi malheureux? Oui, il y en a , j'en conviendrai ; ce sont les bourgeois de notre état qu'on nomme les conteurs de races : vous savez qu'ordinairement ils s'appuient sur un bâton à crochet et qu'ils portent, non comme nous une épée, mais un chapelet pendu à la ceinture33.
Dernièrement j'en rencontrai un à la table d'une riche maison qui avait cessé d'être roturière, qui cependant n'était pas encore noble, qui s'anoblissait , qui par conséquent admettait les bourgeois aussi bien que les gentilshommes. Ce conteur de races et moi, poussés de place en place, chacun de notre côté, nous étions joints au bas bout.
Après dîner, il sortit en même temps que moi , et prit le même chemin : Messire, me dit-il, en me touchant légèrement le bras, pour fixer mon attention, veuillez me donner un conseil , et afin de me le donner bon , veuillez attentivement m'écoûter.
Je ne suis pas noble , continua-t-il , et cependant je ne paie pas de taille : En ce cas , lui dis-je en riant, vous êtes métayer de Saint-Mexent84, ou vous n'avez rien : Vous avez deviné,en deux coups, me ré-
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pondit-ii en riant aussi; toutefois il a été un temps où je possédais à Dijon une maison fort belle. Je plantai autour quarante-huit ceps de treille; la ville exigea quatre livres de rente annuelle à raison de vingt deniers par cep 85. Je fus irrité, je vendis ma maison, j'achetai un verger : le printemps venu, le messier médit., d'un ton fort haut, que j'eusse à écheniller ; je lui répondis , sur un ton encore plus haut , qu'il me plaisait de garder mes chenilles. Que m'en arriva-t-il ? c'est que, le terme de i'échenillage passé , on me mit à l'amende6. Je fus de nouveau irrité; je vendis mon verger, j'achetai une vigne. J'étais un jour à la lier, quand le messier vint me dire : Le temps de lier la vigne n'est pas venu, attendez ! Je ne voulus pas attendre ; on me mit encore à l'amende &1. Je fus irrité plus que jamais ; je vendis ma vigne, c'était l'année des bourguignons ou du méchant vin°°, vous devez vous en souvenir. Je plaçai mon argent par contrat ; mais n'étant pas payé des intérêts , je voulus exiger le capital ; on ne voulut pas me le rendre. Je plaidai, je fus condamné sur un et cetera de notaire89; je fus ruiné, entièrement ruiné. Je pris alors un bâton blanc en signe de cession de biens90, et j'entrai dans notre état.
Au commencement je réussis assez bien. Feu mon vieux parrain m'avait appris bien des choses sur les généalogies des bourgeois qui n'ont , qui n'osent avoir des parchemins ; et d'abord je pus à
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peine suffire aux invitations; mais bientôt comme je disais toujours la même chose, ou plutôt, comme sans doute je ne disais pas toujours la même chose, on s'ennuya de moi et je ne trouvai plus un dîner , un déjeuner. Je passai dans un autre pays , ensuite dans un autre, et ensuite d'un autre dans un autre. J'y fis connaissance avec les confréries; ce n'était pas malheureusement avec celles qui ont vaisselle d'étain, assortiment de broches \ batterie de cuisine91 et cent bufFarts de vin 9 1 en cave; c'étaient de pauvres confréries, et leurs fêtes de pauvres fêtes. Souvent je vivais de pain bénit: que je souffris ! J'avais l'oreille aux cris qu'on fuit sur la porte des églises pour l'annonce des foires où l'on devait festiner, boire, danser: mais souvent le grand pré destiné à la fête était désert. 11 pleuvait : que je souffris encore ! Il y avait un usage fort singulier dans un autre pays où bientôt j'allai. Les descendans de braves gens, morts bravement de faim plutôt que de rendre leur forteresse aux ennemis, étaient exempts d'impôt, à la condition de se rassembler chaque année et de faire ensemble un bon dîner 9\ J'allai m'asseoir à cette grande table ; les descendans m'accueillirent , me firent aussi bien manger et boire que si mon grand-père fût mort d'inanition avec les leurs. C'était des Français. Oh ! les Anglais ne sont pas aussi polis à table. 1 ouisXI donna, à Amiens, une fête à toute l'armée anglaise94, pour qu'elle se rembarquât sans autre dé-
lai , sans autrement regarder derrière elle. Les tables tenaient d'un bout de la ville à l'autre. J'allai m'y placer, mais les Anglais ayant reconnu à l'accent que j'étais Français , nie firent lever : je vous avouerai cependant que j'allai me placer plus loin ; je ne dis rien ; je mangeai bien; je bus coup sur coup , sans compter; je passai pour Anglais.
Vous le savez par expérience, il n'y a guère d'état où l'on coure autant que dans le nôtre ; je fis presque dans le même temps deux rencontres , la première fut d'un des vingt-quatre mesureurs de grains de la ville de Rouen95; il allait en pèlerinage à Saint-Micheî-en-l'air9<\ Il me proposa de l'accompagner. 11 devait avoir long-temps mesuré et mal mesuré, tant il était riche, tant il me fit bonne chère. La seconde fut d'un homme de loi ou lépreux de race 97, que j'aidai pendant quelques semaines à se divertir avec l'argent du tronc de Saint-Ladre qu'il avait, me dit-il , emporté de crainte que le maire , suivant sa coutume, y mît la main 9?>. Mais , continua le conteur de races, tout s'achève, même l'argent d'un tronc de Ladres. Depuis; je n'ai cessé de souffrir. Je veux donc aujourd'hui changer de position sans changer d'état, je veux m'y faire noble. En l'entendant parler ainsi, je m'arrêtai, je le regardai : Mais, continua-t il , sans se déconcerter , j'ai pour cela quelques facilités : d'abord je m'appelle Levai ; il y a pas loin , vous en conviendrez ? à l'illustre nom de Laval ".
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Ma mère était de Beauvais ; elle marchait avec les autres femmes à la procession de Saint-Agadresme, avant les hommes ; et , suivant les privilèges des courageuses femmes de cette ville, elle put aussi mettre le jour de ses noces toute sorte de parures l0° , jusqu'à se ruiner ; c'est une petite illustration. Ma grand'mère eut , comme bien d'autres belles femmes, le nez coupé, dans un transport de jalousie de son époux101 ; c'est encore une autre petite illustration. Le père de mon grand-père était bourgeois de Bourges , c'est-à-dire baron ,03. Mou grand-père était, à Lyon , en même temps chevalier de l'arc lo; et avoué de Pierre Encise lc4 , où il a toute sa vie vécu en garnison. Mon père, qui était de Loches, pouvait, par les privilèges de celte ville , être ou clerc ou chevalier lo5. Un de mes oncles est bourgeois dans le Bourbonnais ; or, dans ses diplômes , le duc de Bourbon traite toujours de chevaliers tous ses bourgeois °6. Un riche marchand, chevalier de la marchandise l°7 qui ne m'a jamais invité, qui nie d'être mon parent, n'en est pas moins mon cousin , issu de germains ; et moi j'ai pu , en revenant de Normandie, me faire recevoir chevalier de Melun ,o8 , de même que dans ma jeunesse il n'a tenu qu'à moi d'être chevalier parleur, chevalier linguard °9 : Maître Levai, lui répondis-je , tout cela , beaucoup plus que tout cela, ne fait pas titre de noblesse ; mais comme vous avez la principale qualité de notre état , un front admirable , je vous
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accorde que vous puissiez vous faire passer pour gentilhomme, vous courrez souvent risque de vous démentir; car il paraît que vous ne connaissez même pas tous les ordres de chevalerie bourgeoise; je l'infère de ce que vous n'auriez pas manqué de donner à quelque autre parent celui des chevaliers arbalétriers de Rheims no, surtout celui des chevaliers delà table ronde11'. Vous confondriez sûrement ces ordres avec les ordres nobles que vous connaissez moins complètement , sans doute ; je n'entends point parler de celui de Saint-Michel, de celui de Rhodes , même de celui de l'Etoile n même de celui de Saint-Lazare; je n'entends point parler de celui de Saint-Antoine, du Mont-Carmel , du Lion, du Lévrier, du Porc-Épic , de l'Écu-Vert , du Chardon , de l'Hermine, du Fer-d'Or,du Fer-d' Argent1", et de grand nombre d'autres. Eh ! qu'est-ce en comparaison de la vaste science du blason : eh ! la vaste science du blason , qu'est-elle en comparaison de l'immense science féodale qui embrasse les temps et les lieux : il vous faudra également bien connaître l'une et l'autre. Ce n'est pas tout, il vous faudra encore connaître la guerre, les armes. A la moindre erreur on doutera que vous êtes un afFronteur. Dans les salles des châteaux , il y a toujours de longues épées; on vous fera escrimer avec celles qui sont rabattues113, quelquefois même avec celles qui ne le sont pas, qui taillent, qui percent. A ces mots, le conteur de races changea visiblement de 4 18
contenance, et, à quelque distance, il me dit: Messire , vous allez, je pense, gîter à ce haut château ; moi je vais tout près d'ici demander le couvert à un grand moulin dont je compte faire marier la fille aînée, ce qui me vaudra huit bons jours de noces et de fêtes. Si je ne réussis pas je vais , cette semaine , dans une ville voisine qui s'était révoltée contre son prince, crier, en robe noire : Miséricorde! miséricorde"4! parce que je sais bien que tous les crieurs dîneront à la mairie "5; et, la semaine prochaine , je vais crier : Noël ! Noël ! à la première entrée d'un évêque dans sa ville épiscopale, où tous les bannis qu'alors il a le droit de rappeler l'attendent sur la porte ,,rt. Je suis sûr que ces mauvais drôles dînent bien , et que mon écot passera facilement sur le leur. Il y aura d'ailleurs des réjouissances. On dressera, pour les gens de bon appétit, de longues tables. Des fontaines d'hippocras, de lait, de vin "7 jailliront. Messire, je vous donne le bon vêpre.
Voilà quelle est notre vie dans les deux classes de notre état.
Quand viennente soixant-dix, quatre-vingts ans, il ne nous est point permis d'être vieux ; il nous conviendrait bien d'aller tousser chez les autres. Nous sommes obligés de cacher nos infirmités sous les apparences de la santé et de la joie; enfin nous tombons : alors des étrangers , lassés de nous , entourent notre lit , et par le mécontentement ou la
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satisfaction, qui se montre sur leur visage, nous pouvons juger si notre terme est plus ou moins prochain. Nous mourons ; on nous enterre , on nous oublie.
Qui de vous, messires , voudrait sans cesse manger le pamdes autres , finir ses jours dans la maison des autres? Qui voudrait vivre et mourir comme nous? Ah! messires, vous gardez le silence. Nous sommes les plus malheureux.
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