LE CLERC D'AMBASSADE
Histoire xxvn.
Jusqu'au milieu du siècle actuel la langue anglaise a été en France fort à la mode1 : actuellement, depuis l'expédition de Charles Vlïlen Italie, c'est l'italienne. INous avons à Troyes quelqu'un qui la parle en perfection , qui parle passablement l'espagnol , qui parle un peu l'anglais et l'allemand devant les personnes qui n'entendent pas très bien ces langues, et qui parle arabe, égyptien, copte devant tout le monde : cet homme, qui d'ailleurs se plaît à ne compter que par ducats ousequins , qui toutefois paie fort bourgeoisement en doubles tournois et en angelots , c'est maître Desbarreaux. Il était un assez médiocre maître d'école. Il partit de notre ville à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans; aujourd'hui qu'il en a plus de cinquante, il est revenu tout nouvellement y demeurer. Il dit qu'il a été long-temps clerc d'ambassade, et donne même quelquefois à entendre qu'il a été ambassadeur. Ce matin il a envoyé demander la permission de parlera cette assemblée. On ne lui a pas répondu non ; il a feint decroire qu'on lui avait répondu oui; et ce soir 9 entrant par la grande porte de la saile 4. 19
dont il a fait ouvrir les deux batlans, quoiqu'il fût seul, il s'est avancé toujours seul avec une espèce de bruit, de fracas, avec une dignité de port, de démarche, avec des airs de tête qui ont persuadé à bien des gens ce qu'il voulait faire croire. Une place des plus honorables était restée vide; il est allé hardiment s'y asseoir , s'est ensuite levé pour faire ses révérences, où il n'a oublié personne, après quoi il a pris la parole , et a dit :
Messires , vous êtes ici les ambassadeurs des divers états de la société qui par votre bouche y font entendre leurs doléances. Bien que je n'aie ni lettres , ni mission du mien , j'ose cependant croire que je n'en serai pas désavoué.
Vous tous qui vous plaignez ici de votre état comme le plus malheureux , convenez du moins que vous l'avez pris volontairement , tandis que souvent nous prenons involontairement le nôtre ; c'est ainsi que moi-même je l'ai pris.
On s'en souvient peut-être : je vivais autrefois courageusement dans une assez grande détresse, ne songeant guère à mes petits et ignobles intérêts personnels, agité que j'étais seulement par les grands intérêts de la France, de l'Europe et du monde.
Ma bonne mère était désolée ; elle allait parler à son confesseur; son confesseur venait me parler: Votre mère, me disait-il, a raison ; pourquoi donc tant en vouloir anx sujets du duc de Bourgogne? ce sont les Français du nord et de l'orient; pour-
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J&JM tant en vouloir aussi aux Anglais? ce sont nos plus proches voisins. Ainsi des autres peuples. Il m'aurait cependant passé d'en vouloir un peu aux Turcs, si cela ne m'avait , disait-il , distrait de mes fonctions dont ma famille avait besoin pour vivre. A cause de ma mère 9 je gardais le silence et je le reconduisais avec honneur.
Troyes, par son heureuse position, se trouve une des principales villes de passage pour entrer en France ou pour en sortir. Tout comme si ma fortune eût été plus considérable, j'allais souvent déjeuner, dîner, souper dans les diverses hôtelleries, tâchant de lier conversation avec les étrangers et de savoir des nouvelles. J'avais quelquefois à soutenir des discussions; et comme, en politique, j'étais assez heureux pour que ma raison trouvât bien tout ce qui se fesait , naturellement je trouvais tout bien ; naturellement , je le disais ; naturellement aussi je le disais fort haut : c'était sous Louis XI.
On me laissa toujours aller , parler , jusqu'à ce qu'un jour à dîner, à la grande hôtellerie de la rue de la Cité3, un de ces hommes que le roi respectait beaucoup, ce qui n'empêchait pas cependant qu'il n'en fît de temps en temps noyer quelqu'un ', se prit à me contredire avec des exclamations, des apostrophes d'un moine et d'un prédicateur, car il était l'un et l'autre. Je traitai sa politique de froc ainsi qu'il le méritait , et lui dis que si , comme il s'en vantait, le roi avait mis sous sa spéciale sauve-
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garde son couvent et sa personne 4, il n'y avait pas mis ses opinions. Les assistans , intérieurement , avaient l'air de le soutenir, mais ils eurent la prudence de se taire. Vous allez voir combien ce fut heureux pour eux.
Dans un coin obscur de la salle, à côté de la grande table, dînait sur une petite, un mendiant , moitié mendiant, moitié pèlerin. Je remarquai, sans qu'il s'en aperçût, qu'il était bien moins occupé de manger que d'écouter. Quand tout le monde fut sorti , il s'avança vers moi et me frappa familièrement du plat de la main sur la nuque. Je fus un peu surpris; il me frappa plus familièrement : Allez, me dit-il , en attendant que je revienne , vous asseoir à ma place, vous aurez bientôt de mes nouvelles. Il était à peine dehors que l'hôtellier entre et me porte un dessert si délicat et si bon , que je fus tout fâché qu'il n'eût pas recommencé par le potage. Quelque temps après le mendiant revient, paie sans débat mon écot avec le sien , m'amène d'un air d'assurance et d'empire qui ne cessait de m'étonner.
Lorsque nous fûmes hors de la porte de la Tannerie ', il me dit: Mon ami , vous quittez Troyes; vous venez avec moi; votre famille en est prévenue; je lui ai laissé pour un an , au-delà de ce que vous auriez pu lui donner. J'ai pris des informations ; votre esprit est, m'a-t-on dit, assez bon, votre écriture assez nette ; vous me servirez de clerc. Je suis le bailli d'épée d'une province qu'il me nomma, et,
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tel que vous me voyez, ambassadeur secret , plénipotentiaire près une grande cour d'Allemagne. Discrétion ! silence ! ajouta-t-il , car il y va pour vous de la fortune si vous savez vous taire, et de la vie si vous ne le savez pas; en même temps il fit briller à mes yeux les sceaux d'or et les chiffres du roi. Je mis un genou en terre: Monseigneur I lui dis-je, disposez de moi.
A la première ville , il m'acheta un méchant habit, un feutre à deux cornes, avec une médaille de plomb 6, un bourdon à double pomme 7, et je me trouvai à peu près mis comme lui et comme bien d'autres ambassadeurs que le roi chargeait de ses mystérieuses négociations a.
Nous allâmes d'un pas réglé, mais leste. A la troisième journée, je me trouvai très fatigué : Courage, Desbarreaux, courage ! me dit le bailli, vous entrez dans une belle carrière , et j'ai pensé que , dans quelques années, vous pourriez être sous-clerc, et , dans quelques autres , clerc d'ambassade. À la quatrième, à la cinquième journée , je fus encore plus fatigué. J'étais haletant , remîu , quand nous arrivâmes au pied des Vosges. Voici comment il me les fit monter: Desbarreaux, me dit-il, mais savez-vous bien que vous êtes du bois dont on fait même les ambassadeurs» lliers , ambassadeur de Charles VII , avait été simple régent de l'université 9. Aujourd'hui, ajouta-t-iî, les ambassades près d'une grande puissance se composent de cinq, six lf>
orateurs " ou ambassadeurs, à la têle desquels le roi met quelquefois le chancelier ia. Ce sont de si grandes machines que tous les états , pour ainsi dire, y entrent. J'ai vu des ambassades d'ambassadeurs archevêques, évoques, maîtres d'hôtel, officiers municipaux, financiers, gens de loi l3. Il y a place pour beaucoup de monde, il y aura sans doute place pour vous. Courage ! Louis XI, on le sait, est si peu difficile sur la naissance , qu'il a fait ambassadeur son barbier ,4. Vous pourrez d'ailleurs, moins difficilement encore, être ambassadeur du Dauphin, du roi de Sicile ou de quelque autre prince français l). En tout événement, il me sera facile de vous procurer de l'emploi dans les bureaux du chancelier de France, où sont minutés et déposés les actes diplomatiques ,r>.
Ensuite il ajoutait comme nouveau reconfort : De tous les princes, Louis XI est celui qui a le plus négocié , qui a le plus eu d'ambassadeurs. Les dépenses de ses relations politiques s'élèvent, certaines années y seulement pour les courriers , les chevaux , et les transports , au tiers de celles de la cour \ Ainsi donc courage, mon ami, courage ! nous n'irons pas toujours à pied.
11 ne me fallut pas de si belles paroles pour descendre ces même montagnes. Nous marchâmes encore plusieurs jours; enfin nous arrivâmes.
D'abord je n'eus presque rien à faire; et le peu
plus en plus louange par le bailli dont la bienveillance toujours de plus en plus augmentait.
C'est par son conseil que, pendant le temps qui me restait , je me mis à apprendre les langues des difFérens pays de l'Europe et du monde : Sous Charles VII, il y a environ quarante ans, me dit-il, nous vîmes arriver à la cour une ambassade de l'empereur de Trébizonde, de l'empereur de Perse, du roi de Géorgie, du roi d'Arménie, du prêtre- Jéhan et du Petit-Turc, qui venaient demander des secours contre le Grand-Turc 9. Si l'état du royaume ne permit pas de leur en donner, on répondit du moins à chacun dans sa langue, qu'on ne le pouvait.
Je me mis aussitôt , et sans discontinuation ni relâche , à étudier les langues, pour apprendre comment se disait en allemand , en flamand, en anglais, en espagnol, en italien, pape, empereur, ro}, prince, ambassadeur; comment se disait en toute sorte de langues et d'idiomes : iceulx ambassadeurs entendent ; iceulx ambassadeurs requièrent ; iceulx ambassadeurs remettent leurs pouvoirs20 , leurs lettres de créance 2I; iceulx ambassadeurs ont reçu leurs instructions 22; premièrement ils disent; secondement ils déclarent; item ils insistent; item ils réclament ; iceulx ambassadeurs présentent le mémoire de ce qu'ils ont besoigné a} ; ils ont pris en grande considération.,. ; ils ont donné les explications,.., ont demandé un 4élaL**^ojj>4it
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qu'ils en référaient. Oh ! que cette langue de la diplomatie est diffuse, prolixe , difficile ; elle cherche les formes embarrassées, amphibologiques, obscures ; elle est l'opposé de la langue des géomètres ou des amans. Plus elle a ces défauts relatifs aux langues , plus elle est parfaite. Quel est donc notre malheur d'être obligés de la parler le plus parfaitement que nous le pouvons.
Cependant on laissait depuis longtemps le bailli dans la même ambassade; il commençait à s'en apercevoir : Encore, me disait-il , si nous étions en France ! il n'y a pas de pays où l'on nourrisse , où l'on traite mieux les ambassadeurs. Ceux de Pologne, qui sont si religieux, ne partent jamais que les commissaires du parlement leur aient fait voir toutes les reliques de la Sainle-Chapelle *4. Ceux de Hongrie aiment les solennités , les spectacles ; on les leur prodigue 25. Ceux d'Allemagne aiment les honneurs ; on les satisfait au-delà de leurs prétentions ; car on les fait siéger au parlement entre les conseillers clercs et les conseillers lais 2<s , et on fait plaider en latin devant eux a?. Ceux de Suisse , on connaît leur goût ; on les fait boire. Ceux d'Angleterre, d'Ecosse, on connaît aussi leur goût , on les. fait manger et hoire. On les nourrit, on les défraie indistinctement tous28, depuis la frontière où l'on va les prendre jusqu'à la frontière où l'on va les reconduire29. Tous aiment les présens; à tous on
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donne de la vaisselle d'argent, remplie de pièces d'or °. Ceux d'Italie, outre la bonne chère et les présens , aiment le cérémonial , on va les recevoir , les ramener en procession31. Quelquefois même un des princes du sang, traitant, comme hôte et comme ami le chef de l'ambassade , partage son lit avec lui3a. Je ne compterai pas , ou plutôt je compterai encore les magnifiques présents que leur font les villes 33.
Le bailli disait aussi que la France n'était pas moins généreuse en protocoles polis , en formules de civilité.
Le roi écrit ,
Au pape : Trez SainctPère, due recommandation devant mise , nous prions vostre Saincteté,
A l'Empereur : Au trez Sainct ou au trez illustre prince..., par la grâce de Dieu, Empereur des Romains, toujours auguste, Loys, par la mesme grâce de Dieu, roy de France , Salut.
Aux rois : A kault et puissant Edouard. .. Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre... roi de Castille... Loys par la mesme grâce de Dieu roy de France , Salut.
Aux princes : Au trez illustre et trez magnifique prince le duc de Bavière.
Aux chefs de républiques : Au magnifique et puissant homme, le doge de Venise... de Gênes 'H et en les mentionnant : le sieur de..., doge de ..'6j
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Aux Sénats des villes libres : A nos trez grands et chers amis.
S'agit-il de rois indépendans, princes du sang, comme les rois de Sicile , de Jérusalem , le roi se nomme et les salue.
Mais s'il s'agit de princes du sang, rois dépendans, comme le roi de Navarre, les lettres qui leur sont écrites commencent par ces mots : De par le roy36.
Messires, vous vous doutez bien qu'un suppléant de clerc, ou même un clerc d'ambassade et un ambassadeur ne s'entretiennent pas familièrement ensemble, comme deux commères; toujours l'un est interrogeant , l'autre est toujours interrogé. Cependant , depuis que nous avions appris la fin tragique du duc de Bourgogne37, je voulais demander au bailli pourquoi maintenant le roi ne débarrassait pas la France de ces petites souverainetés dont l'existence ne convient plus à la politique du temps; mais je n'eus jamais le courage de lui faire cette question. Je me déterminai à en chercher dans mes réflexions la réponse; je la trouvai : Le duc de Lorraine, me dis-je, a derrière lui l'Allemagne; l'archiduc, comte de Bourgogne, a derrière lui la Suisse; le duc de Savoie, l'Italie; le duc de Bretagne, l'Angleterre; le roi de Navarre, l'Espagne; et le pape, comte d'Avignon", toute la chrétienté. A quelques jours de là , en me donnant des enàe T)olitiaue. le bailli me dit à nèu près
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la môme chose : Monseigneur, m'écriai-je avec un transport de vivacité que je laissai librement éclater, je l'avais pensé comme vous. Le bailli fronça le sourcil , me lança un regard sévère : Vous êtes un présomptueux , me dit-il, en me tournant le dos ; je sortis.
Les suppléans des sous-clercs d'ambassade ne sont pas heureux, comme vous le voyez : les sousclercs, les clercs d'ambassade ne le sont pas davantage, comme vous allez le voir.
Mon tour vint enfin d'être sous-clerc, et je le fus ; car j'avais regagné les bonnes grâces du bailli. Ensuite je ne tardai pas très long-temps à être clerc. Je crus alors pouvoir prendre sur moi, en copiant une instruction pour le bailli , d'en abréger les longue citations latines des livres saints et des livres profanes i9 : ah ! vous n'avez pas idée de sa colère ; j'aurais mieux aimé avoir retranché dix plats à un réfectoire de moines.
Il me bouda , et pendant quelque temps ne me parla que par signes ou par monosyllabes. Je n'employais avec lui que les paroles les plus respectueuses , mais je n'employais que tout juste celles qui étaient nécessaires. Un jour il me lut un office qu'il allait envoyer au prince, auprès duquel il était accrédité. Je me gardai bien de ne pas le trouver bon. Toutefois l'œil pénétrant du bailli vit que ma physionomie n'était pas d'accord avec ma bouche,
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11 m'ordonna de lui dévoiler à nu toute ma pensée. Je m'en fis plusieurs fois répéter Tordre. Alors je lui montrai plusieurs contradictions qui lui avaient échappé. A l'instant il passe d'une extrémité à l'autre, il me prend la main, me donne les plus grands éloges , et finit par me dire qu'il n'oubliera jamais le grand service que je venais de rendre au roi et à la France.
Il me tînt parole , car c'est l'homme le plus loyal que je connaisse. Des intérêts majeurs m'empêchent de vous dire jusques où il m'éleva ou me fit élever. Qu'il vous suffise de savoir que plus d'une fois je cessai d'être clerc, quoique, pour mieux cacher l'importance de mes commissions , je continuasse à en prendre le nom.
J'étais devenu, par intervalles, chef; je parlais en mon nom aux princes étrangers. J'écrivais pour mon compte les dépêches. J'espérais quelquefois alors de devenir heureux: ah! messires, dans notre état dont j'ai occupé , prenez que j'ai dit, dont j'ai vu de très près tous les plus hauts grades , il ne peut y avoir de bonheur.
En effet, serait-ce dan9 l'ambassade de Russie? Mais si le gouvernement y envoyait des ambassadeurs, ils n'auraient à manger que de la viande gelée ; ils n'auraient que de l'eau miellée à boire ; et, au retour , leurs rapports intéresseraient moins la politique que la géographie ou l'histoire naturelle.
Serait-ce dans l'ambassade de Pologne ? Mais le
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roi , qui n'est qu'un duc de Bretagne ou un comte d'Armagnac élu , ou même quelquefois seulement un simple seigneur de Gonesse, ne peut nous faire grande chère; et quant à la nation , elle nous en veut d'avoir substitué à notre ancien gouvernement féodal qui ressemblait au sien, un nouveau gouvernement à la mode qui ne lui ressemble plus.
Serait-ce dans l'ambassade de Suède? Là . j'en conviens , le peuple et le roi nous aiment ; mais , vous en conviendrez aussi \ ce n'est qu'une bonne ambassade d'été.
Serait-ce dans celle de Danemarck? Là on nous aime aussi; mais le roi est pauvre; il a voulu se mettre à notre solde î0. Quand il voit arriver notre ambassade , il craint quelle soit de trente , quarante ambassadeurs, comme l'est quelquefois celle des Pays-Bas 4\ Il maugrée sous son bonnet de chien marin contre l'usage des gouvernemens de nourrir les ambassadeurs 4% surtout contre l'usage de leur faire bombance.
Serait-ce dans celle d'Ecosse? Là on nous aime aussi. On nous aime surtout de ne pas aimer les Anglais. Mais le roi et ses soldats sont depuis longtemps à notre solde 43 : quelle chère voulez-vous attendre de pauvres soudoyers?
Serait-ce dans celle d'Angleterre? mais là , au lieu de nous faire bonne chère , le roi est tenté de nous faire manger de l'âne, du sanglier ou du loup que lui envoya Louis XI, lorsque , lassé de ses de-
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mandes, il voulut, au lieu d'une réponse ciipiouiatique , user cette fois d'une réponse symbolique 44 ; et quant au peuple, à la manière dont toujours il vous regarde, il semble toujours vous dire : Rendez-nous notre Normandie î notre Gascogne /,;' ! Français , vous êtes des voleurs!
Serait-ce dans celles d'Allemagne? mais les électeurs sont fort pauvres ; et si ce n'est lorsqu'ils ont peur de l'empereur , ils ne font guère bonne chère aux ambassadeurs français ; j'en excepte le bon électeur de Bavière ; il compte plusieurs empereurs parmi ses ancêtres ' ' ; il n'a pas peur de l'empereur, et il n'en fait pas, moins bonne chère à l'ambassade française.
Et quant à l'empereur actuel, lorsqu'il signe un beau traité : à la louange de Dieu et de toute la cour céleste, paix finale 47, et que de même que ses ambassadeurs en font jurer l'observation à notre roi4', nous la lui faisons jurer à son tour, ses regards , comme ceux du peuple anglais , semblent toujours aussi vous dire : Rendez à mon fils son duché de Bourgogne19! Français, vous êtes des voleurs! Quelle chère voulez-vous alors attendre?
Serait-ce dans celle d'Italie? Mais ce pays est fort bigarré d'intérêts et d'affections. Il y a des parties où l'on est fort disposé à nous faire bonne chère , d'autres où Ton est encore plus disposé à nous donner le boucon.
Serait-ce dans celle ou celles des Espagnes ? mais
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- roi do Navarre , roi d'un royaume moitié français , moitié espagnol 5o; le roi d'Arragon , roi d'un royaume moitié espagnol . moitié français6' , ont une politique fort variable : il en est par conséquent ainsi de leur chère. La reine de Caslilie vous fera, comme le roi d'Arragon, son époux, tantôt mauvaise, tantôt bonne chère, tantôt mauvais , tantôt bon visage : je ne vous cache cependant pas que lorsqu'elle vous fera bon visage, alors , à cause du commerce avantageux de ses sujets avec la France52, elle vous fera aussi quelquefois les yeux doux.
Le roi de Portugal, nécessairement notre allié et notre ami, vous fera joujours bon visage; mais pour la chère , il vous la fera aujourd'hui bonne , demain mauvaise, après demain très mauvaise; car ii est tantôt riche, tantôt pauvre, tantôt très pauvre^. Du reste, ne vous y trompez pas , la bonne chère de ces pays est comme celle de l'Italie , en grenades , citrons et limonade.
Et, supposez maintenant que les ambassadeurs français se trouvent en Espagne, à la cour de ce fin renard Ferdinand d'Arragon ; qu'il ait alors escamoté au roi un traité'4 que ni l'assemblée des états généraux , ni le parlement , ni la chambre des comptes , ni aucun corps ne veut enregistrer ou ratifier ' , vous verrez comment on les traitera eux et les nombreux pensionnaires de leur suite56.
Et, supposez encore qu'ils soient à la cour du pape , et que le parlement , l'université refusent de
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recevoir les bulles ou les pouvoirs donnés au légat, les pouvoirs d'accorder des dispenses d âge pour tester, des dispenses pour la pluralité des bénéfices, les pouvoirs de changer les vœux, d'établir des notaires, de fonder des monastères, de nommer des confesseurs, de punir les usuriers, enfin les pouvoirs d'exercer diverses parties de l'antique juridiction romaine57, vous verrez aussi comment ils y seront traités.
11 pourrait cependant s'offrir des circonstances où les ambassadeurs français deviendraient heureux. Ce seraient celles où les Turcs, par un armement général , menaceraient encore la chrétienté. On connaît la force militaire de cette formidable nation qui , sous le règne d'un seul de ses sultans, a conquis deux cents villes, quatre royaumes et deux empires 8. On sait qu'à sa force politique elle joint la ruse diplomatique. On se souvient de la lettre où Morbczan , afin que le pape ne prêchât pas une nouvelle croisade, lui écrivait que les Turcs n'étaient pas coupables de la mort de Jésus- C4hrist , qu'ils étaient, comme les Italiens, du sang troyen, qu'ils voulaient venger la mort d'Hector et relever les murs de Troyes59. Alors, pour obtenir que cette terrible gendarmerie française marchât en tête de Tannée de l'Europe, les rois et les peuples nous recevraient, nous accueilleraient bien, nous fêteraient cordialement et magnifiquement ; mais Dieu nous préserve de revenir à la veille du
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Jour où l'épée, ou plutôt le marteau de Charles- Martel et de ses compagnons décidèrent à Poitiers du sort des nations chctiennes. A ce prix , soyons plutôt malheureux, soyons toujours et à jamais les plus malheureux.