‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 18 sur 23 · LE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LE SOLITAIRE

Histoire xxviii.

Olier, le solitaire, plus connu sous le nom de l'ermite de l'Aube, parce qu'il habite un petit ermitage situé vers les sources de celte rivière, vient à Troyes, la surveille des bonnes fêtes b pour assister aux solennités de la cathédrale. Ordinairement il loge dans le comble d'une tour de l'Hôtel-de- Ville. Il est arrivé ce soir. Il a entendu qu'on disputait avec chaleur dans la grande salle. Les ermites sont curieux comme les autres hommes ; il est descendu; il a écouté; il est entré; il a demandé audience. On lui a répondu tout doucement que son état faisait partie de celui de l'homme d'église qui avait déjà parlé. Il a répondu qu'il n'était ni prêtre, ni diacre, ni sous diacre , ni même clerc tonsuré; que s'il portait une cape, un capuche comme les moines, c'est aussi l'habillement des gens de la campagne1, des gens de guerre2; que la croix de bois qui surmontait son long bâton n'était simplement que le

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signe d'un chrétien ; qu'il fallait le distinguer des frères ermites :> , qui font des vœux et qui forment un ordre; qu'il était, lui, ermite laïque ou solitaire; enfin que son état, pour être la cessation d^s autres états, n'en était pas moins un état. Puis, sans attendre la décision de l'assemblée qui véritablement a gardé le silence, il a déploré en ces termes le malheur de son sort :

Quel bel âge, messires, que celui de vingt-quatre ans ! il ne vient qu'une fois en la vie , et il ne revient plus. J'étais à cet âge; j'étais sur le point de prendre une jolie femme, d'acheter une belle ferme, d'être heureux; mais j'étais sans volonté. On voulut que j'attendi.-se encore à me marier; j'attendis. On voulut que je gardasse encore mon argent; je le gardai. Je l'avoue, j'aimais à jouer, pourvu que la partie ne fut pas intéressée, ou quelle ne le fût tout au plus que pour un simple goûter dont les fruits de mon jardin devaient faire les frais. On voulut que je jouasse de l'argent , on voulut que j'en jouasse peu; j'en jouai, j'en jouai peu. J'en gagnai peu; je voulus en gagner beaucoup, en jouer beaucoup. On ne voulut pas; mais ma passion s'enflammant par mes gains et encore plus par mes pertes, j'eus enfin une volonté. Malheureusement c'était la volonté de ma passion. Jour et nuit je ne cessais de courir les maisons de jeu, avec les femmes masquées, les joueuses de profession4; je ne cessais de jouer. Je jouai tout ce

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que je possédais, argent, maison, meubles, je perdis tout. Un jour, je jouai jusqu'à mon habit; je le perdis : il faisait froid ; je m'enfuis.

Je marchai à travers champs tout ce jour, toute la nuit suivante. J'avais un air effaré. Je courais. La fureur était dans mon cœur, sur mon visage; elle animait mes pieds. Enfin deux bonnes femmes me rencontrèrent qui d'abord eurent peur de moi, qui bientôt en curent pitié. Elles me demandèrent ce qui m'était arrivé. Je leur répondis que j'avais perdu au jeu tout ce que je possédais ; qu'il ne me restait rien; que j'étais réduit à prier Dieu de me retirer à lui: Quoi! si jeune, me dirent-elles toutes les deux à la fois ; venci ! suivez-nous! il y a pour vous mieux à faire ! INous étions au pied d'une butte, nous la montâmes, en rouvrant, à travers les halliers, un ancien sentier que les ronces commençaient à remplir. Nous arrivâmes à un petit bâtiment; le mauvais temps en avait détruit les portes et les fenêtres; d'un côté était un jardin, de l'autre une terrasse couverte de mauves et de grandes menthes dont les têtes s'inclinaient sur la pierre tumulaire d'un ermite qui avait vécu dans la pénitence jusqu'à l'âge décent trois ans; le témoignage de ses vertus était gravé sur cette pierre.

Ce haut lieu, placé au dessus du monde et de ses passions, si propre à guérir les blessures du cœur et de l'âme , me plut; les deux bonnes femmes s'en aperçurent : il y a quelques années, me dirent-elles,

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que notre vieil ermite est mort. Depuis, le pays a toujours besoin d'un ermite. Nous vous amenons ici pour l'être. Vous avez tout perdu; demeurez, rien ne vous manquera : Tenez , ajoutèrent-elles , voilà le repas que nous portions à nos enfans; vous aurez la préférence ; voilà aussi un chapelet pour prier Dieu après que vous aurez dîné.

A la fin du jour plusieurs bons villageois vinrent rétablir les boiseries de l'ermitage , le remeubler.

Le lendemain, avant que je fusse levé, je trouvai le jardin labouré , la terrasse nettoyée et la tombe du frère Athanase, c'était le nom de l'ancien ermite, couverte d'un pain de froment , d'une écuelle de crème et d'une corbeille de fruits. Plusieurs fois la semaine mes provisions étaient renouvelées; etbientôt je trouvai pendus à ma porte une cape d'étoffe neuve et un plisson de peau d'agneau.

Cependant j'avais résolu d'être un véritable ermite, un véritable solitaire. Le jour les jeunes filles venaient inutilement me demander des conseils. La nuit , il me semblait aussi entendre des voix de femme: A cette heure, me disais-je , si j'ouvrais, personne ici ne me verrait; mais quelle trahison à un ermite nourri des charités, des sueurs des bonnes gens ! Aussitôt j'enfonçais davantage mes verrous ; je me rendormais du doux sommeil de l'homme qui s'est combattu, qui a triomphé.

De même que le vent répand au loin les semences des plantes , de même la renommée répand au

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loin l'édification et les bons exemples. Il n'y avait pas long-temps que je m'étais fait solitaire , lorsque j'appris par le bruit publie que sur la rive droite de l'Aube vivait un saint ermite dont les continuelles pénitences étaient célèbres dans tout le pays. Je résolus d'aller lui demander ses avis. Je parlis un jour d'été, avant le lever du soleil , et je marchai jusque vers les cinq heures du soir: j'aperçus alors l'ermitage. En approchant, je rencontrai dans le chemin des gens qui me disaient : Avez-vous entendu sonner la cloche de l'ermite? Plus loin, d'autres me disaient: La cloche vient de sonner! le saint homme se donne le fouet, pour racheter les grands péchés du monde. Je le trouvai en oraison. Dès qu'il eut fini , il tourna la tête vers moi , je crus voir la vénérable face dn temps : Mon frère ou plutôt mon fils, me dit-il , vous êtes tout couvert de sueur et de poussière : pourquoi avez-vous marché si long-temps pour visiter un pécheur qui achève sa longue carrière , et qui n'a d'espérance que dans la miséricorde de Dieu? Mon père, lui répondis-je, quand vous voulez faire brûler le mauvais bois , vous le mettez à côté du bon t vous êtes un bois tout brûlant de l'amour de Dieu. Le chemin de votre cellule est le chemin du ciel. Ne me refusez pas, de grâce, vos salutaires avis.

Je lui racontai l'histoire de ma vie ; il désira de me raconter la sienne.

Vous avez fait, me dit-il, un métier où vous ne

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perdiez que votre argent ; moi j'en ai fait un où je perdais mon âme. Vous avez été amené dans la terre de pénitence par deux bonnes femmes ; j'y ai été amené par des flagellans qui vers la fin du siècle dernier ? passèrent dans notre ville. Ils se déchU raient avec ferveur les épaules, en faisaient jaillir le sang; ils se montraient insensibles à la douleur.

Convertissez-vous ! criaient -ils aux hommes de tous les états; convertissez-vous! criaient-ils surtout à ceux qui exerçaient des métiers pernicieux au public. Convertissez-vous, faux-sauhiiersl fauxnaonnoyeurs \ convertissez-vous, faiseurs défausses médailles 6 1 convertissez-vous , criaient-ils avec un plus grand éclat de voix, faiseurs de fausses reliques 7 ! Ces derniers mots vinrent me frapper comme la foudre, car j'en avais tant fait en ma vie qu'elles auraient rempli une voiture que les six plus forts chevaux de Normandie auraient eu de la peine à traîner. Il me sembla, à l'instant, voir s'ouvrir les abîmes de l'autre monde, où m'entraînaient les vingt, les cinquante , les cent bras que j'avais donnés à certains saints. Je me jetai à genoux , je demandai pardon à ces saints , je leur promis de laver dans mon sang les offenses dont je m'étais , envers eux, rendu coupable.

Je vins ici, emportant sous ma robe ce fouet, que je n'ai jamais trouvé assez rude ; je fus installé processionnellement dans mon ermitage. Peu de temps après, les marguilliers , ayant appris que je

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me disciplinais pour le rachat de mes péchés et de ceux des autres, firent placer au haut de la porte une cloche, en m 'invitant de la sonner, quand j'accomplirais cette pénitence, afin qu'on m'imitât, ou du moins afin que pendant ce temps on priât Dieu; je m'y refusai d'abord, mais on me fît considérer le bien général et j'y consentis : 0 mon fils ! ajoutat-il, en me regardant avec amitié, tous les vrais solitaires ont une discipline ! pourvoyez-vous d'une discipline ! C'est une chose déjà résolue , lui répondisse ; mais, ô mon père, daignez m'enseigner quand je devrai en faire usage , pour le rachat des péchés des autres, car pour les miens il me suffit du souvenir de la jolie personne qui m'était destinée, de la belle ferme qu'on voulait me vendre.

Mon fils, me répondit le disciple des anciens flageîlans, plus le monde se rend pervers, plus nos pénitences doivent être douloureuses; voilà, je crois, le principe : de plus, il est de grandes époques politiques, où de grandes expiation doivent particulièrement avoir lieu. Ecoutez-moi, voici quelle a été, à cet égard, ma règle.

L'an î/joi. Le conseil du roi montre des dispositions hostiles contre la nation anglaise8 : eh ! de quoi s'agit-il? La jeune reine Ysabel, fille de Charles VI, veuve du roi d'Angleterre, n'a pas eu de douaire : Àh ! me dis-je, qu'une pareille irritation, pour de si petits intérêts , doit irriter Dieu ! Je me donnai la discipline à tour de bras.

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L'an i4o5. La division se met dans îa famiric royale. Le duc d'Orléans veut gouverner. Le due de Bourgogne veut gouverner aussi; imaginez si je me donnai rudement le fouet.

L'an 1^07. Je me le donnai encore bien plus rudement, quand j'appris que le duc de Bourgogne avait fait assassiner le duc d'Orléans, qu'il avait fui, qu'il avait fait quarante lieues par jour , à cheval9, qu'il avait mis ceux qui le poursuivaient dans l'impossibilité de l'atteindre.

L'an i4o8. Le roi voulut venger la mort de son frère; il ne le put. L'assassin revint à Paris, pour entendre l'apologie de son crime que fit solennellement le docteur Petit : ô que les douze faux argumens ° de ce docteur me coûtèrent de coups de fouet I

L'an 141 5. Les Anglais débarquent en France; ils s'avancent dans la Picardie. Bataille d'Azincourt, où sept princes et la fleur de la noblesse restent sur le champ de bataille, où les généraux commandent de si méchantes manœuvres : o que ces méchantes manœuvres me coûtèrent de coups de fouet !

L'an 1417. Les Français qui auraient dû s'unir, se divisent. Le jeune duc d'Orléans, assisté de son beau-père, le connétable d'Armagnac, court aux armes, pour venger la mort de son père. De toute part la guerre civile s'allume. Dans les diverses provinces, les uns sont pour, les autres contre; tout

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le monde prend parti; il n'y a plus que des Bourguignons , que des Armagnacs : il n'y a plus de Français. Le fouet ï le fouet ! ferme, le fouet !

L'an i4'9- Le duc de Bourgogne qui avait fait assassiner le duc d'Orléans à Paris, rue Barbette, est assassiné sur le pont de Montereau. Ce duc avait été un grand scélérat : Dieu sait que je me donnai à plusiers reprises le fouet jusqu'au sang, et peut-être ne fut-ce pas assez pour le repos de son aine.

L'an 1/J20. Le roi d'Angleterre fait son entrée à Paris. Vous doutez combien de fois je devais sonner la cloche et faire la pénitence. Les Anglais dans Paris ! me disais-je. Cette idée ne laissait de repos ni à mon esprit , ni à mon fouet.

L'an \l\22. Le jeune roi Charles VII succède à son père; le malheureux état de la France ne change pas. Je ne cessais de sonner la cloche.

Lan \l\2C). A une extrémité du royaume, le ciel s'ouvre tout à coup. Du village de Dom Remy , sort Jeanne d'Arc, envoyée de Dieu, pour sauver la France. Elle est présentée au roi et aux docteurs ; le roi et les docteurs l'accueillent. Tout le peuple se range sous sa bannière ; elle marche vers Orléans ; les Anglais lèvent le siège de cette ville ; de toutes parts , il fuient, partout frappés, partout poursuivis par une jeune fille. Le roi est sacré à Ptheims. Je ne sonnai plus la cloche.

L'an i/j^o. La pucelle d'Orléans est prise au siège

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de Côiiipiègtie , et l'année suivante elle est brûlée au marché de Rouen. Un tribunal injuste avait immolé à la haine d'une armée battue, cette innocente victime. Je ne jugeai pas à propos de me fouetter pour les péchés des Anglais ; c'était à leurs ermites.

L'an i44°« I-e jeune dauphin se révolte. Je me donnai plusieurs fois le fouet qu'on ne lui avait pas sans doute assez donné.

L'an iZJ5o. Les Anglais sont chassés delà France, où ils reviendront, si nos divisions se rallument et si les fouets des bons ermites et des bons Français ne se mettent en mouvement pour les arrêter sur le pas ou sur la porte de Calais.

Mon fils , me dit-il en finissant, ne vous y trompez point , bien que la France soit aujourd'hui triomphante, nous devons, et vous surtout qui êtes jeune , vous devez veiller sur elle.

Je pris congé du respectable solitaire , en lui rendant mille actions de grâce.

De retour dans mon ermitage, je demandai aux magistrats du pays une cloche et une discipline : l'une et l'autre me furent aussitôt données.

Lan î/po. Je sonnai , le même jour , Tune et me servisde l'autre. La nouvelle de la prise de Gonstantinople par les Turcs est portée avec la rapidité de la foudre d'un bout de l'Europe à l'autre. Ah ! comme je me disciplinai pour ces pauvres Grecs de qui nous tenons nos arts, nos sciences, nos lu-

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hîières, de qui nous tenons tout , même la discipline ".

L'an i456. Le dauphin sort de France et se retire chez le duc de Bourgogne» Il me parut que c'était tant pis pour lui et tant mieux pour nous. Je laissai ma discipline au croc.

L'an \tf6i. Mort du roi Charles VU. Il avait conquis son royaume sur les Anglais; il avait été bon envers son peuple : je laissai encore ma discipline au croc.

Mais, aussitôt que le dauphin ou plutôt le roi Louis XI rentra en France, je la repris, car il me sembla qu'il accourait de Flandre avec un peu trop d'empressement, pour venir prendre la couronne sur le cercueil de son père : je sonnai vite la cloche et me frappai assez fort ; seulement je me gardai de dire pourquoi.

A peine monté sur le trône, le nouveau roi se prend corps à corps avec la féodalité. Je prévis combien cette lutte serait terrible. Je fis provision de cordes de discipline. Elles ne me furent pas inutiles.

L'an izjtrô. Les grands vassaux de la couronne, ayant à leur tête Charles le-Téméraire, forment la ligue du bien public, où le bien public n'est pour rien; et, le jour de la Transfiguration, ils se battent comme des enragés dans les plaines de Montlhéry. Les uns mes disaient : Gardez-vous bien de vous donner le fouet ; nous sommes victorieux.

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Les autres me disaient au contraire : Bon ermite ! nous avons été battus , les Bourguignons vont assiéger Paris. Je crus, dans cette contradiction de nouvelles, devoir peser les divers rapports, et je vis que si je ne devais pas me fouetter pour l'aile droite, je devais bien me fouetter pour l'aile gauche et un peu pour le corps d'armée. Depuis , les gens de guerre m'ont dit que c'était ainsi qu'ils se seraient fouettés eux-mêmes.

L'an \l\68. Louis va se livrer à Péronne, entre les mains de Charles-le-Téméraire, devenu duc de Bourgogne par la mort de son père. Louis avait fait révolter Liège; il est forcé de suivre le duc de Bourgogne au siège de cette ville. Quand je me représentais ce fin renard ainsi pris au piège , tout en me disciplinant, je ne pouvais m'empêcher de rire.

L'an 1 4 7^- Mort du duc de Guyenne. Louis, déjà soupçonné d'être mauvais fils, est encore soupçonné d'être mauvais frère. En attendant que* l'histoire sût ce qui en était, ou pût dire ce qu'elle savait, j'ajoutai à mon fouet deux autres branches.

L'an î/iT^. Le comte d'Armagnac est massacré à Leitoure par les soldats de l'armée du roi.

L'an 1 474 IjG r01 &** condamnera mort le duc d'Alençon.

L'an i4>5. Il fait couper le cou au connétable Sain Pol.

L'an 1 4 7 7 • H le fait couper au duc de ÎNemours:

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ces années donnèrent bien de l'exercice à ma displine.

L'an i4>9- Bataille de Guinegate où la victoire fut douteuse comme à Montlhéry. D'abord on me dit de me discipliner pour lavant-garde; j'attendis, je fis bien ; car on me dit ensuite de me discipliner pour le corps d'armée, ensuite pour 1 arrière-garde; j'attendis. Les militaires n'étaient pas d'accord; et comme ils ne le sont pas davantage aujourd'hui , j'attends encore.

L'an \l\Si. Le comte du Maine et de Provence meurt; ces deux grands fiefs sont réunis à la couronne; je laissai mon fouet en repos.

L'an i^83. Louis meurt. Pendant sa vie, il avait payé assez cher des gens qui s'étaient assez mal disciplinés : à sa mort je me disciplinai et gratuitement , et ferme , et long-temps.

Le jeune Charles VIII monte sur le trône. Fin de la terreur. Ma discipline dort.

Lan 1^84 Assemblée des états de Tours. Notre nation , naturellement parleuse , avait été , pendant tout un règne , tenue dans le silence. Elle s'en dédommagea aux états ; mais comme le solitaire de la rive droite de l'Aube voulait qu'on se fouettât aussi bien pour les sottises qu'on dit que pour les sottises qu'on fait , à la publication de chaque séance, je me donnai un plus ou moins grand nombre de coups de discipline.

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L'an i/|85. Le roi ôla la moitié des tailles ; j'ôlai la moitié des branches de mon fouet.

L'an 1488. On me dit que la dame de Beau jeu qui avait l'administration de l'état, avait envie de coquetter avec le duc d'Orléans : je pris mon fouet. On me dit que le duc d'Orléans avait mieux aimé faire la guerre que faire l'amour : je posai mon fouet. On me dit que le duc d'Orléans avait perdu la bataille de Saint-Aubin, qu'il avait été fait prisonnier : je ressaisis mon fouet. Je brûlais d'impatience de m'en servir; mais jamais je ne pus m'en administrer, en sûreté de conscience, un seul petit coup. Jamais on ne put me montrer nettement qui avait, qui n'avait pas tort. Jamais je ne pus voir clair dans cette affaire.

L'an 1 49 ' - Mémorable année î réunion de la Bretagne à la France ; mariage de notre jeune roi avec la jeune duchesse Anne , héritière de cette belle province.

Toute la France dansa à ces noces. On se disait: nous voilà maintenant tranquilles ! et moi je dis : Il est impossible que celte noblesse , si aguerrie , si turbulente, reste en paix dans ses châteaux; si elle ne se bat dans l'intérieur, elle voudra se battre à l'extérieur. Je ne me déferai pas de mon fouet : ce que j'avais prévu arriva.

L'an 1^94' J'étais allé en pèlerinageàNotre-Damede-Lorette. J 'étais à faire mes prières dans cette ville, et tout était en paix autour de moi , quand

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l'armée de Charles VIII qui s'était amoncelée au haut dos Alpes, fond tout à coup sur l'Italie, comme un grand orage; elle inonde tout le pays , entre à Florence, à Home, à Napîes.

L'an i4çp« Les Espagnols, les Allemands, les Vénitiens se liguent. Une armée formidable ferme toute retraite aux Français. Les ermites espagnols, allemands, vénitiens se fouettent tant et plus: De leur côté , les crmiles français ne perdent pas de temps ; sans doute, ils se fouettèrent plus fort, car Charles VIII passe à travers ou plutôt sur l'armée ennemie ; et, après la victoire de Fornoue, il rentre en France, sinon en conquérant , du moins en vainqueur.

L'an i4o^« Charles qui depuis son expédition de Napîes avait tranquillement vécu dans le beau pays de Touraine, meurt a l'âge de vingt-huit ans.

Je me servis de la discipline , mais fort peu , c'était un bon petit roi.

Louis XII lui succède.

L'an i499- Première conquête du duché de Milan, l'héritage maternel du roi.

Lan i5oo. Seconde conquête du duché de Milan ,2.

Louis XII qui avait été fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin, fds du duc d'Orléans fait prisonnier à la bataille d'Azincourt , petit fds du duc d'Orléans assassiné par le duc de Bourgogne, continue à régner glorieusement.

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Vous le voyez ? les temps changent pour les families.

Il change aussi pour les états.

Que de malheurs sous Charles VI , sous Charles VII, sous Louis XI t

Ce n'est que sous Charles VIII que nous avons joui d'une entière sûreté de nos personnes et de nos biens; elle est encore bien plus grande sous notre bon roi Louis XII ; et, s'il devait toujours occuper le trône , ou , si les princes qui lui succéderont devaient tous lui ressembler, je suspendrais ou plutôt je briserais mon fouet. Mais qui me répondra de Louis XIII, de Louis XIV, des autres Louis, des autres Charles, des autres Jéhans, des autres Henris? En fait de rois futurs, on ne sait ni qui vivra, ni qui mourra , ni qui régnera, ni qui ne régnera pas, ni qui régnera bien , ni qui régnera mal; le plus sûr pour nous malheureux solitaires , pour nous les plus malheureux , c'est de tenir toujours la main à la cloche, d'avoir toujours le fouet en l'air.

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