‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 19 sur 23 · LE SOUFFLEUR · texte numérisé non relu

LE SOUFFLEUR

Histoire xxix.

Le maire ayant aperçu un homme modestement assis hors du cercle, et à moitié caché derrière le

greffier, s'est pris à lui dire : Ah! vous voilà, messire Marcel! vous parlerez! vous parlerez comme les autres, ou il restera convenu sans contradiction que votre état est le plus heureux. Ce messire Marcel est un vieux clerc tonsuré qui, depuis cinquante ans et plus, travaille au grand œuvre \ Il est, cela va sans dire, pauvre jusqu'au dernier dénuement. L'abbesse de l'abbaye aux Nonnains 2 lui envoie tous les jours une grande écuellée de soupe dont il mange la moitié pour son dîner et l'autre moitié pour son souper : cette libéralité quotidienne lui suffit, car il ne laisse pas de bien se porter et de vivre content: Nous heureux! a-t-il répondu au maire, nous heureux ! nous les plus heureux! et en quoi ? Serait-ce parce que nous portons le beau nom d'alchimistes , ou le nom encore plus beau de philosophes hermétiques '6? mais, vous le savez, le vulgaire ne nous appelle que de l'ignoble nom de souffleurs 4 : Serait-ce parce que notre science a fait depuis peu les plus grands progrès, et qu'ainsi que l'a dit , dans un beau discours, maglster Fulvus , elle est sur le point de brûler, au feu de ses creusets , les voiles qui couvrent les plus secrètes opérations de la nature? ou serait-ce parce que, de temps à autre, ses succès font du bruit dans le monde ? mais c'est en cela que nous sommes les plus malheureux.

Ah ! je vous appitoyerais sur notre sort, en vous racontant, à cet égard, toutes nos infortunes. 4. 21

On m'a nommé il n'y a pas long-temps, deux alchimistes qu'un prévôt avait fait torturer , parce qa'ils refusaient de lui enseigner à faire de l'or 5.

Dans cette ville , il y a la veuve d'un homme de notre art qui fut assassiné , parce qu'il savait , disait-on , faire de l'or et qu'il en avait toujours son escarcelle pleine.

A Dijon, où j'ai autrefois demeuré, bien des gens, encore vivans , ont connu un alchimiste qui , après avoir fondu dans son fourneau deux grosses fermes, c'est-à-dire, après avoir consumé tout son bien, avait aussi découvert ce secret. Eh bien ! peu de temps après, il tomba malade de lassitude, d'épuisement, et, en mourant, il emporta sa découverte, sans vouloir la communiquer , même à ses plus proches parens qui entouraient son lit , qui le priaient, à mains jointes, qui finirent par l'injurier, le maudire, l'abandonner.

Soit , lui a dit le maire, mais, si vous êtes curieux de choses étonnantes , prodigieuses , vous pouvez vous satisfaire; et c'est un grand bonheur. — Quelquefois c'est , au contraire, un grand malheur; et je suis sûr qu'à la fin de l'histoire merveilleuse que, si vous le voulez, je vous raconterai, vous conviendrez, en vous-mêmes, sans que je vous le répète davantage, que nous sommes malheureux, très malheureux, que nous sommes les plus malheureux.

Aussitôt on a entendu uu mouvement général de bancs , de formes , d'cscabelles , et au milieu du

cercle s'est ouvert une place où, bon gré, mal gré , on a fait mettre messire Marcel qui, après avoir recommandé la discrétion à toute l'assemblée, a commencé ainsi :

Ûu temps que je demeurais à Paris, il y avait, dans nos réunions de philosophes hermétiques , un adepte qui cessa tout à coup d y venir. Plusieurs années après, je le rencontrai dans la rue; nous nous saluâmes et nous renouvelâmes connaissance: On ne vous voit donc plus, lui dis-je: Cela est vrai, me répondit-il; c'est que je ne suis plus des vôtres; nos recherches nous rendent trop malheureux; j'y ai entièrement renoncé. — Vous avez donc cessé de pleurer la mort de notre Nicolas Flamel? — J'aime et j'honore plus que jamais ce grand homme; mais je ne le pleure plus, et par une bonne raison, parce qu'il vit encore. — Quoi! vous donnez aussi dans cette vision? vous croyez comme les autres, que Flamel n'est pas mort 6? — Comment ne le croiraisje pas ? je l'ai vu moi-même; je lui ai parlé.

Je répondis à mon ancien camarade par de grands éclats de rire ; mais plus je riais , plus son sérieux augmentait, plus ses affirmations, ses protestations redoublaient. Enfin, voyant qu'il ne pouvait me persuader, il m'entraîne au cabaret de la Pomme- du- Pin 7, où, après avoir demandé la chambre la plus reculée , s'être fait porter des noix et un flacon de vin, il ferma les fenêtres, poussa les verrous de la porte et me dit : Le jour du dimanche perdu "

j'allai, depuis que nous nous sommes vus, me promener d'assez bon matin à notre rendez-vous ordinaire 9, dans la rue où demeurait Nicolas Flamel. Je considérais son effigie , entourée des emblèmes de son art l0 ; je rêvais à l'immense étendue de ses connaissances, par lesquelles il dominait la nature": à la fin mes, idées changeant de cours, je me dis qu'a la place de Flamel, je ne me serais pas contenté de pouvoir tout changer en or, j'aurais voulu pouvoir tout changer en verre , tout rendre transparent; par ce moyen , au premier abord, j'aurais connu mon homme, je n'aurais plus cherché la vérité dans ses yeux, je l'aurais vue dans son cœur.

Comme je réfléchissais sur les avantages de cette transmutation , passe près de moi un homme assez mal vêtu, qui jette en l'air un peu de poudre qu'il avait dans le creux de la main , me regarde et me dit , en me riant au nez: Ami! vous souhaitez de voir à travers tous les objets, n'est-ce pas ? Vos souhaits seront satisfaits, si vous avez le courage de me suivre : Oui, lui répondis-je avec un mouvement d'assurance , n'en doutez pas , je l'ai , fallût-il aller au centre de la terre : Nous n'irons pas si bas , me répliqua-t-il ; en même temps tirant les bords de ma cornette 12, il me l'enfonce sur les yeux, méprend sous le bras et m'amène : Du courage , du silence , me dit-il , dans quelques momens vous allez obtenir ce que vous désirez tant. Nous marchons ; je n'y voyais absolument rien; nous parcourons un

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grand nombre de rues, de détours. Enfin, nous entrons dans une maison ; nous descendons un escalier à vis ; nous suivons une allée en pente. JNous arrivons devant une porte de fer que je jugeai telle au bruit qu'elle fit en s'ouvrant et en se fermant ; nous en passons une seconde , une troisième : j 'en comptai jusques â sept. JNous fîmes encore quelques pas ; je sentais une grande chaleur au visage, j'entendais un épouvantable sifflement de forge»; Mon conducteur mote la cornette de dessus les yeux. Je me trouve dans une vaste salle en pierre dont l'intérieur et les voûtes étaient éclairés par la bouche enflammée d'une grande fournaise, placée à- l'extrémité. Non loin, un homme, habillé comme les personnages peints sur les vieux murs des cathédrales, lisait dans un livre de parchemin, posé sur un énorme soufflet. Tous les manipulateurs lui parlaient, le bonnet à la main, et paraissaient avoir pour lui un grand respect. Je m'incline plusieurs fois; je m'avance vers lui : Tu crois , me dit-il , en me poussant en arrière, d'un air de dédain, tu crois que je ne sais faire que de l'or ; apprends que je fais aussi, quand je veux, de l'argent, du cuivre, de letain, du plomb, du fer, du cristal, du verre et toute sorte de matières; il n'y a rien que je ne puisse faire, car je suis Nicolas Flamel. En même temps il tire d'un petit creuset , placé sur une des longues tablettes , chargées de cornues et de matras qui entouraient la salle, une prise d'une poudre

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noire et il l'applique sur mon doigt qui devient d'argent. Il le frotte et y met une autre poudre verte; mon doigt devient de verre : Ah l lui dis-je, messire Flamel, me voilà bien avancé avec un doigt de verre; c'est celui avec lequel j'écris , et si je le casse, Je ne serai plus employé dans les finances du roi, où, cette année , je gagne cent vingt-six livres en qualité de commis de la chambre des comptes l\ Il prend mon doigt y jette une autre poudre, et le revoilà de chair et d'os. Il me pose ensuite sa main sur le front, ma tête devient de verre: C'est encore pire, lui dis-je ; que voulez-vous que je fasse dans le monde avec une tête de verre? Une tête vide, une tête creuse, une tête fêlée, encore passe ; il y en a tant , on n'y fait pas attention ; mais une tête de verre, rien de plus ridicule; partout on me remarquera, on me montrera, on rira de moi: ajoutez qu'on trouve dans son chemin tant de têtes dures, tant de têtes de fer qui vous barrent, vous choquent, vous heurtent, que je n'en aurai pas pour huit jours avec ma nouvelle tête : Allons tais-toi , pleureur, me dit-il, en me donnant une chiquenaude sur le nez, et ma tête redevient ce qu'elle était , c'est-à-dire, sans trop me vanter, une assez bonne lête : Or çà, dit alors Flamel à ceux qui l'entouraient, ce garçon me plaît : il est franc, il est simple, il est surtout curieux ; il désire plus de devenir savant que de devenir riche, qualité indispensable pour posséder la poudre verte ou poudre de transparence

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universelle. Apportez-m'en un sachet, il m'enseigne à m'en servir, me donne ses instructions , ses conseils, et fait signe qu'on me ramène sur la terre. Mon conducteur me renfonce la cornette sur les yeux, et de nouveau s'empare de moi. Les mômes portes se rouvrent , se referment; nous repassons l'allée en pente; nous remontons l'escalier à vis; nous sortons de la maison; j'entends de nouveau le bruit des rues; nous continuons à marcher. Enfin, mon conducteur s'arrête: Quelqu'un vous salue, me dit-il, rendez-lui son salut. J ote ma cornette, je vois mon conducteur qui , en me riant encore au nez, me fait faire une demi-pirouette et s'enfuit derrière moi. Je me retrouve au milieu des porteurs d'eau , des ramasseurs de chiffons , des crieuses de pommes, précisément au même endroit où il m'avait pris.

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