PARIS DE VERRE
Je fus quelques instans à me remettre. Enfin , quand j'eus recouvré la plénitude de mes sens et de ma raison, je résolus de parcourir le monde entier, ma poudre à la main : Mais ce sera bien long, me dis-je aussitôt ; il me faudra bien du temps: Paris , où je suis , n'est-il donc pas à lui seul un petit monde? Je résolus de voir seulement Paris.
D'abord je voulus le voir en grand. Je montai sur une des tours de Notre-Dame , et je jetai en lais:
une pincée de ma poudre. Aussitôt Paris , le grand Paris, avec ses donjons, ses tours, ses clochers, ses flèches, ses châteaux, ses milliers de nouveaux hôtels , ses milliers de nouvelles maisons à tourelles, à contreforts l4 qui chassaient, qui poursuivaient les vieux hôtels, les vieilles maisons du quatorzième siècle, et qui, pour ainsi dire, les poussaient vers la cité l5, se montre tout brillant , tout transparent , tout de verre. Je voyais sous terre les fondemens de ses deux premières enceintes , successivement bâties par les Romains , par les rois de la première race l6. Je voyais les parties de la troisième, bâtie par Philippe- Auguste '7 qui subsistaient encore ; elles étaient habitées par les pauvres gens l8, ou, pour parler comme les gens riches, par la canaille; tandis que la quatrième , bâtie par Gharles-le- Sage '9, était remplie d'honorables bourgeois, armés , tout glorieux d'être chargés de la sûreté de la ville.
L enceinte actuelle formait autour dePariscomme un grand chapelet de verre dont les grains , les ave, étaient les tours, encapuchonnées ou du moins couvertes d'une toiture en capuchon20, et les pater étaient les forteresses21 qui de distance en distance couronnaient les quatorze portes de la ville 2\
A l'endroit où la Seine entre dans l'enceinte de Paris et à l'endroit où elle en sort23 il y a une chaîne qui la traverse d'un bord à l'autre 2*. Tous les ma-
tins Ton ôte ces deux chaînes ; tous les soirs on les remet : je voyais alors les bourgeois fiers de déferrer, d'enferrer la Seine; je les voyais intérieurement avec ma poudre , et sans ma poudre je les aurais vus de même.
A la chambre des comptes , avant que j'eusse ma poudre, je croyais, en examinant l'état des recettes et des dépenses de la prévôté25, que les fermiers de la pêche des grands et des petits fossés de la ville26, ainsi que les fermiers des pâturages des levées et des glacis27 gagnaient beaucoup , gagnaient trop. Je vis, avec ma poudre , que les gros poissons avaient le bon sens de vouloir suivre le droit chemin de la rivière, sans aller, comme les petits poissons , faire les musards dans les eaux bourbeuses des fossés de Paris. Ces deux fermiers , surtout celui des pâturages qui payait par an près de sept livres28, étaient fort mécontens; ma poudre me montrait leur mécontentement franc et sincère.
Quelquefois je nouais le sachet de ma poudre , je réfléchissais ; et quand je considérais Paris , re^ lativement à sa situation , je le trouvais bien sot avec tout son esprit , d'être venu se fixer au lieu où il est. Mieux lui aurait valu la situation de Conflans, à l'embouchure de l'Oise; mieux encore celle de Charenton, à l'embouchure de la Marne , ou mieux celle de Nevers, sur le superbe fleuve de la Loire. Alors, quand les Anglais débarquent une
35o XV SIÈCLE,
armée à Calais , ou quand les Allemands s'avancent vers Sainte-Menehould29, ni la rue Saint-Martin, ni la rue Saint-Denis n'auraient plus peur3° au milieu de la France.
Je trouvais Paris encore plus sol , quand je considérais qu'au midi il était sorti dans la campagne, au milieu des prairies de Saint-Germain , de Saint- Marceau 3l, et qu'au nord il laissait entrer la campagne dans la ville 3a.
Ces clairières de maisons sont fort vastes sans doute; cependant je crois qu'il y a au moins trois cent mille habitans à Paris : je le crois, parce qu'à une grande montre de la garde bourgeoise, dans les plaines du faubourg Saint-Antoine, on y compta quatre-vingt-mille hommes, tous vêtus de beaux hoquetons rouges , relevés de belles croix blanches i3 , parce qu'à la dernière procession générale du saint Innocent, on y compta cent mille Parisiens nu-pieds H.
Oh ! qu'avec la poudre de transparence on peut voir combien de pensées différentes ont, suivant qu'ils sont différemment habillés , les mêmes hommes. Sous les drapeaux , les Parisiens ne respirent que le sang et la guerre ; sous les bannières , ils ne respirent que la pénitence et la paix.
Je remontai à divers intervalles sur les tours de Notre-Dame, pour jeter ma poudre, pour voir hors des maisons et dans les maisons le spectacle dos trois cent mille Parisiens , au premier coup de
XVe SIÈCLE. &5i
l'angelus3', tous s'agenouillant, tous récitant la prière, ensuite tous se relevant, tous se remettant à marcher , à travailler , à marchander , à disputer, à jurer, à manger, à boire.
Un fait assez généralement convenu , et hors de doute quand on possède la poudre de Flamel, est qu'à Paris la classe des clercs a diminué depuis que la clergie ou la science s'est répandue dans les autres classes.
Il en est de même de la classe des nobles , maintenant à Paris bûtii moins nombreuse qu'autrefois : et de cela on peut en donner deux raisons avec ma poudre ou sans ma poudre : la première , que depuis Charles VIT qui trouva les portes de Paris fermées et le roi d Angleterre dedans36., la cour se passe de Paris et Paris se passe de la cour37, de la noblesse par conséquent : la deuxième , que Paris s'est lui-même anobli, dans ce sens que les diverses professions des bourgeois sont devenues de plus en plus importantes ; et alors les nobles, ne trouvant plus dans cette ville la même ancienne différence d'homme à homme, se sont retirés insensiblement ailleurs 3\ Du reste, les rois ont euxmêmes reconnu cette nouvelle importance de la bourgeoisie de Paris., Il en est un qui plusieurs fois a mangé au milieu d'elle et avec elle 3% qui a envoyé la reine accoucher à Paris40, afin que le futur roi de France fût Parisien.
Flamel avait bien raison de me nommer la pou-
33a XV* SIÈCLE,
dre de transparence, la poudre de science universelle. Avec son sachet je savais tout ce que les autres savaient ; je lisais dans leur pensée comme dans la mienne.
Je suis Parisien et je ne pouvais guère plus nettement que les autres Parisiens dire quels étaient dans notre ville les magistrats qni exerçaient l'autorité municipale ; ou plutôt je croyais comme les autres que c'étaient les échevins. Mais enfin un jour, sur le quai de l'École, ayant été frappé d'un coup de coude par un homme marchant devant lui, sans autrement prendre garde à ceux qui marchaient dans une direction opposée, je lui jetai une pincée de poudre pour voir si c'était volontairement ou involontairement qu'il m'avait frappé. Je lus dans ses pensées qu'il minutait un traité de la juridiction municipale de Paris. Suivant lui ; c'était sans aucun droit que le parloir aux bourgeois1' avait pris le titre de maison commune42 , ou hôtelde-ville43; cet hôtel n'était et n'avait jamais été qu'une maison de marchandise44. Suivant lui , les échevins et leur chef, le prévôt des marchands, n'avaient légalement de juridiction que sur le commerce delà ville, même à la rigueur que sur le commerce par eau *s ; ils n'étaient à aucun égard magistrats municipaux. Je me serais moqué de lui, de même que les autres devaient s'en moquer , si je n'avais lu aussi dans sesjpensées, et en fortes empreintes, que pour bien raisonner il fallait, avant
tout , s'assurer delà vraie signification des mots, et pour cela aller des mots aux choses, ou mieux des choses aux mots. A l'instant que je me fus approprié sa méthode , j'examinai ses pensées et je vis que je raisonnais comme lui et qu'il raisonnait comme moi; je me dis , il se dit : Les magistrats qui sont chargés de veiller à la police , à la sûreté , à la propreté de la ville sont incontestablement les magistrats municipaux. Je me demandai, il se demanda : Le prévôt des marchands et les échevins en sont-ils chargés? je me répondis, il se répondit non : et le prévôt de Paris , l'est-il ? je me répondis, il se répondit oui46. Je me dis, il se dit encore : Les magistrats qui sont chargés de construire, de réparer les édifices , les fortifications de la ville sont incontestablement les magistrats municipaux. Je me demandai, il se demanda encore : Le prévôt des marchands et les échevins en sont-ils chargés? Non, me répondis-je; non, se répondit-il : et le prévôt de Paris, lest-il? Oui47, me répondis-je; oui, se répondit-iL Je me dis , il se dit aussi : Les magistrats qui sont chargés d'administrer le domaine, les revenus de la ville, sont incontestablement les magistrats municipaux : Le prévôt des marchands et les échevins en sont-ils chargés ? Us ne le sont pas , me répondis-je ; ils ne le sont pas, se répondit-il : et le prévôt de Paris , l'est-il ? Il l'est43, me répondis-je; il l'est, se répondit-il. Je devais conclure et je conlus que ce n'étaient donc pas le
334 xv' SIÈCLE,
prévôt des marchands et les èchevins qui étaient les vrais magistrats municipaux de la ville , que c'était le prévôt de Paris qui sous un autre nom était le vrai magistrat municipal de la ville : il devait conclure et il conclut de même.
Je lus ensuite dans ses pensées que la juridiction du prévôt des marchands, des èchevins et celle du prévôt de Paris étaient aujourd'hui fort mêlées, et qu'à la longue le président des magistrats des marchands, le prévôt des marchands, les magistrats des marchands, les èchevins des marchands, comme on disait autrefois4', les èchevins, comme on dit aujourd'hui , deviendront , par la seule influence du nom de prévôts d'échevins, du nom d'échevins, les magistrats municipaux50. Je fus de cet avis.
Je lus encore dans ses pensées que le nom d'hôtel-de-ville, donné à leur hôtel de la marchandise, contribuera aussi à déplacer l'autorité municipale; je fus encore de cet avis.
Ce jour-là , en me promenant sur la place de Grève , il me prit envie de jeter une pincée de poudre devant cet hôtel ; je vis que la garde permanente de Paris, la confrérie des soixante arbalétriers et la confrérie des six-vingts archers5' y était entrée ; que ces confréries , qui venaient de prêter serment au prévôt de Paris , venaient le prêter aussi au prévôt des marchands52; je vis qu'il en était de même des officiers des seize quartiers, des quarteniers,
de même des sous-officiers des quartiers, des cinquanteniers, des dixeniers53. Je vis d'ailleurs que l'importanee du prévôt des marchands s'accroissait beaucoup des fréquens repas de l'hôtel-de-ville54 auxquels il présidait, et de la distribution des bourses de jetons de cuivre et de jetons d'argent55, qui toutes passaient par ses mains.
L'hôtel-de-ville de Paris offre au dehors, j'en conviens, l'aspect misérable d'une grande grange, terminée par deux pignons6, et au dedans on y voit des poulaillers , des toits à porc , comme daus quelques logis du roi '7, mais on y voit aussi des salles de bains et d'étuves, une grande salle d'audience, une grande chapelle58.
Moi, dans ce moment, j'y voyais surtout un concours de gens de rivière, de pêcheurs, de bateliers, de pontonniers, de chableurs, de maîtres des ponts, un concours de gens de commerce, de maîtres des six marchandises ou des six corps de marchands , de courtiers des vins, de courtiers du sel, de courtiers des graisses, d'officiers aux ventes, de compteurs , de poseurs 9 de mesureurs59.
Je prenais particulièrement plaisir , en continuant à me promener sur cette place , à regarder dans une salle basse , à travers une muraille de grosses pierres de taille , les sergens de la marchandise qui installent dans leurs fonctions les mesureurs 6o , enseigner deux nouveaux mesureurs à mesurer. Ils faisaient mettre un des deux mesureurs
à genoux, lui faisaient embrasser le tour du boisseau; ils faisaient verser par l'autre mesureur les aulx , les ognons, les noix, les châtaignes dans le boisseau : principe, leur disaienl-ils, tout ce qui cliet du boissel, quand le mesureur a retiré ses bras est pour le vendeur; tout ce qui y tient est pour l'acheteur 6l.
Ces grands bateaux d'ognons , de pommes , étaient , en ce moment pour moi , comme de grandes perles, ces grands bateaux de noix, comme de grandes topases, ces grands bateaux de vin, stationnés au port Français, au port de Bourgogne, aux divers ports 6% comme de grands rubis enchâssés dans le cristal de la rivière.
Cependant le nouveau monde que je voyais dans le monde des autres hommes, commençait à me distraire de mon travail. Mes supérieurs voulaient l'ordre; mes camarades étaient, par ma faute, obligés souvent de me remplacer. Les uns et les autres me témoignaient en termes polis, affectueux, leur mécontentement ; mais l'irritation de leur cœur n'était pas voilée à mes yeux. Je ne les aimai plus : c'est par là que je commençai à être malheureux. N'importe , je n'en continuai pas moins mes courses.
La rue Saint-Denis achèterait, dit-on, tout Paris, exceptée une rue. Véritablement cette rue , la rue Saint-Martin, est encore plus riche63. Un jour, comme midi sonnait, je voulus voir ces deux rues : je jette en l'air ma poudre et tout aussitôt elles se
changent en deux longues galeries transparentes , où les vendeurs, tout en mouvement , tout en feu , disaient : Sur ma parole ! sur mon honneur ! c'est du bon ! c'est du solide ! croyez-m'en ! je vous le garantis ! et dans leur intérieur je lisais : Vous êtes un sot; je me moque de vous; vous me paierez bien mes paroles. De leur côté, les acheteurs qui étaient trompés, trompaient à leur tour : Je n'en ai pas besoin, disaient-ils , c'est par hasard que je me suis arrêté; et au dedans d'eux je lisais : Je ne puis m'en passer; autre part on m'en a demandé le double; vous ne savez pas votre métier. Au fond d'un ténébreux magasin , je voyais un épicier, en habit de serge et de cuir 64, jaunir , teindre le beurre 65 , huiler le safran 66 , tandis que sa servante achetait au boucher de la viande qu'il avait, contre les ordonnances, soufflée avec sa bouche67. J'en voyais un autre qui venait d'empiler dans une cave humide les épices pour les rendre plus pesantes68, aller acheter chez un drapier, son voisin, du drap que celui-ci mouillait pour que le mesurage lui en fût plus avantageux 6(). Je voyais une jolie boutiquière faire un faux poids avec des poids qui n'étaient pas faux ; son mari , assis à côté d'elle , riait sous cape , quand elle donnait habilement un petit à coup la balance pour la faire pencher du côté de la marchandise : il ne savait pas encore que sa femme était bien plus habile à faire quelques autres petits tours dont il n'aurait pas ri. Tout près, un autre marchand 4. 22
riait aussi, en regardantlabannière sur Je pignon d'un marchand de mêmes marchandises que les siennes; il ne savait pas non plus que ses associés le volaient, qu'il était sur le point de faire aussi banqueroute et d'avoir son pignon ombragé aussi d'une bannière 7°.
Dans ce temps, l'or, l'argent et les étrangers affluaient en France, surtout à Paris, surtout dans ces deux rues, ainsi qu'à la grande halle , qu'on peut appeler la halle des halles ; car toutes les principales villes manufacturières y ont un quartier ou une halle de leur nom71. Cependant partout, et même là, les marchands ne cessaient de dire que le commerce était dans une grande crise , que le commerce languissait, que le commerce était mort; et lorsque leurs fils voulaient étudier les lois, prendre l'habit ecclésiastique, ou la plume des gens de guerre , ils leur disaient , en faisant sonner leurs sacs : Sots que vous êtes, apprenez qu'il n'y a de bon état que le nôtre.
Je pensai alors à ces bons villageois que la vente de leurs bestiaux rend marchands quelques jours de l'année. J'aurais parié, j'aurais juré qu'ils avaient plus de bonne foi : mais comme il ne m'en coûtait rien, je voulus le voir. Vous savez que de même que l'élégante population de Paris est pressée au nord et au midi, par l'agreste population des maraîchers, des laboureurs, des vignerons; au levant, par la sauvage population des bûcherons, des bois-
XV SIÈCLE. 33<j
scliers de la forêt de Bondi et des vastes forêts qui l'avoisinent; au couchant, parla pauvre population des plâtrières et des tuileries7 , l'élégant commerce des rues Saint-Martin , Saint-Denis , de la Grande- Halle, de la Ferronnerie, est pressé par le commerce rustique, par les nombreux troupeaux bêlans qui remplissent les parcs des claies , dressées dans la rue Saint-Honoré devant le Louvre où se tient le marché aux brebis 7\ J'y allai , j'y répandis une très petite pincée de poudre, comme suffisante pour voir ces bons, ces francs villageois, ces marchands des premiers âges du monde ; oh ! c'étaient les marchands de la rue Saint-Martin , de la rue Saint-Denis, en habit de bure, la houlette à la main au lieu de l'aune. Je ne fus donc plus surpris de voir au milieu du commerce, surtout au milieu du commerce de Paris, la ruse et la duplicité. Ne croyez pas cependant qu'à chacun des pignons qui forment les deux longues lames de scie que figure chacun des côtés des différentes rues de cette ville"4, il y ait un malhonnête homme. La population de Paris , comme celle de toutes les villes , de toutes les campagnes , flotte entre les très malhonnêtes gens dont il y a un assez petit nombre , et les très honnêtes gens dont il y a un assez grand nombre , s'approchant plus souvent de ceux-ci que de ceuxlà. Je remarquai aussi qu'en général les plus heureux, les plus riches, et même, à leur insu, les plus fins étaient les plus sincèrement honnêtes.
34o XV SIÈCLE.
Jamais les sergens de l'hôtel-de-ville, mesureurs de mesures75, n'entraient dans leur boutique, toujours remplie de gens que leur bonne renommée faisait venir, que leur bonne foi faisait revenir.
En quel lieu, en quelle ville, le commerce, aujourd'hui , ne veut-il pas s'étendre ? A Paris s'il est arrêté dans les quartiers du midi par les gens de loi , les gens d'église j les gens de collège , il gagne les quartiers du levant, et plus rapidement encore les quartiers du couchant.
C'est là que sont les halles et l'hôtel des monnaies 7'. Ma poudre me fit voir combien les besoins étaient irrités par les étalages des halles, combien ils l'étaient par le son des pièces , frappées à l'hôtel des Monnaies; mais bientôt elle me fit voir plus clairement encore combien ils étaient comprimés devant les grosses chaînes de fer attachées aux justices de Montfaucon et de la Croix de Trahoir77.
Tout près de là , elle me fit voir aussi combien le besoin de blasphémer , de jurer le vilain serment78, était comprimé aussi dans les hommes colères qui passaient près du pilori où l'on perce les langues"-9.
Messire , continua mon ancien camarade , que le cimetière des Saints-ïnnocens, que ce grand carré où est ensevelie presque toute la population de Paris80, où les diverses assises de terre sont formées des diverses générations , où tous les jours la poussière et les ossemens des pères tombent sur les bières des fils, est un lieu redoutable ! Cepen-
XV SIÈCLE. 3:', i
dant les scènes que je voyais dans les maisons transparentes qui l'entouraient , n'étaient rien moins que lugubres. Elles me rappelaient ces grandes gravures funèbres des vêpres des morts qu'entourent des rangées de miniatures facétieuses )\
Dans une de ces maisons était une jeune personne qui à l'entrée du roi avait représenté une des cinq lettres personnifiées du nom de Paris82. Rien n'égalait sa vanité; on ne pouvait plus lui parler ; on pouvait à peine la regarder. Il en était ainsi des quatre autres lettres; il en était encore ainsi des trois jeunes gens qui , à la même entrée , avaient représenté le mystère des Trois Etats 83 , toutefois avec cette différence, que les cinq jeunes personnes se croyaient à peu près égales en honneur, tandis que les trois jeunes gens se méprisaient mutuellement, de cette manière que le Tiers-Etat qui se croyait le plus puissant, était méprisé par la noblesse qui était méprisée par le clergé.
A l'autre extrémité du cimetière était , dans une autre maison , la jeune capitainesse d'une petite ville forte 84 : elle parlait de tranchées , de boulevards, d'attaque, de défense; elle s'enflait aussi et crevait aussi de vanité.
Il y avait tout à côté une autre maison remplie de danseurs et de danseuses. J'aurais dans ce moment voulu qu'il en fût à la ville comme au village, où les filles, dès qu'elles sont épouses, cessent de danser , et qu'alors les prêtres ne se fâchassent plus85.
34a XV SIÈCLE.
Les prêtres se fâchent aussi contre les bains des nouvelles accouchées que viennent environner les jeunes femmes et les jeunes filles86; ils se fâcheraient bien davantage, s'ils avaient la poudre de transparence, s'ils avaient vu, comme je la voyais, la maison attenant à celle des danseurs.
Les prêtres ont tort de se fâcher contre le blanc et le rouge que mettent les femmes87. Je voyais près de là , à un troisième étage , dans son comptoir 88 , une jolie femme , au milieu de ses petits flacons et de ses petits pots, qui insensiblement, sans qu'elle s'en fût aperçue, s'était enlaidie, défigurée a faire peur.
J'entendis au premier étage d'une maison dont le dessus de la porte était orné d'une statue de la Yierge8(; le bruit de la chute de quelques meubles qui me fit lever la tête ; je vis une honorable demoiselle , depuis peu fiancée ; elle se montrait, envers son futur époux, aussi sévère qu'elle l'avait été avant cette cérémonie 9°. Elle se promettait même d'attendre la pleine lune , pour la célébration de son mariage 9l.
Je ne pouvais me lasser de regarder.
Ici deux jeunes époux avaient imprudemment fait le vœu de garder temporairement la chasteté92; ils mangeaient des laitues93, pour être moins tentés d'enfreindre leur vœu.
Je ne pouvais me lasser de rire.
Plus loin , des vieillards libertins se nourrissaient
de têtes d'animaux , pour rappeler leur jeunesse ^
Plus loin , d'autres vieillards se teignaient les cheveux avec des baies de sureau •*;
Plus loin, des hypocrites, pour se donner le teint du jeûne et de l'austérité, se pâlissaient le visage avec du cumin ,;6.
J'avais repris le chemin de ma maison , lorsque j'aperçus, faisant des signes au public, une de ces femmes qu'on reconnaît sans poudre de transparence. Aussitôt il me prit envie de voir s'il est vrai que celles qui se sont converties se donnent aussi franchement à Dieu qu'on le dit. J'allai, rue Saint- Denis, jeter de la poudre devant les bâtimens des filles repenties97. Je vis que la religion avait lavé leur ame et leur cœur. C'étaient pour moi comme des linges souillés, hideux, plongés dans le courant d'une onde vive, qui reprenaient leur netteté et leur blancheur. Avec quel plaisir j'ai depuis écrit l'allocation de cet article du compte de la prévôté : Aux pauvres filles pénitentes , dix livres parisis , en pitié et aumosne, pour avoir du pain dont elles ont grand nécessité et souffrette *s.
A Paris , comme vous savez , il y a six bacs" qui bien ou mal tiennent lieu des six ponts qui manquent. Au passage du bac du Louvre et à celui des Carmes barrés100 où l'on traverse toute la rivière, on paie, comme vous savez aussi, un denier parisis, tandis qu'aux autres bacs, où l'on ne traverse qu'un bras de la rivière , on ne paie qu'un denier
344 XVc SIÈCLE.
tournois0' ; j'allai prendre le bac de Saint-Gervais, où j eus une des plus grandes peurs que j'aie eues en ma vie. Lorsque nous fûmes au milieu de la rivière, le batelier, avec qui j'étais seul, me dit que les eaux étaient grosses et que je devrais bien lui donner un parisis au lieu d'un tournois. Je lisais dans son intérieur et je lui dis : Vos camarades ne demandent qu'un denier tournois ; si vous prenez plus de peine qu'eux , c'est que ni votre croc, ni votre aviron ne sont ferrés , quoique nous soyons entre Saint-Martin et Pâques; c'est surtout que vous vous ingérez de passer l'eau à un bac de Paris, sans avoir fait votre apprentissage pendant sept années, ni votre service de valet de bateau pendant trois102. Rien n'offense les hommes comme la vérité. Je lus en lui qu'il voulait faire chavirer le bateau et se sauver à la nage : Mon ami', lui dis-je, croyez que je sais aussi bien nager que vous. Je lus qu'il voulait alors me donner un coup d'aviron sur la tête : Mon ami ! ne levez pas votre aviron sur moi, vous vous feriez pendre avant qu'il fût nuit; nous abordâmes; je lui donnai un denier tournois; il se mit à crier : au sorcier î mais je m'étais sauvé dans la foule.
J'avais acheté, il y avait quelque temps, du bois aux chantiers de la bûcherie,0>. L'officier préposé à la mesure du bois ou mouleur juré ,oi , trouvait que les bûches qui , suivant les réglemens, devaient avoir trois pieds et demi de long , si elles
étaient portées par eau des pays au-dessus de Paris, et deux pieds et demi , si elles étaient portées des pays au-dessous05, avaient ces dimensions, quoique elles ne les eussent pas. Il trouvait aussi le moyen de remplir le cercle de fer ou Tanne06 avec moins de bûches que les autres. Je m'étais plaint , et je n'étais pas le seul. On disait qu'il n'y voyait pas bien , qu'il était capricieux , qu'il était maladroit ; on en donnait diverses raisons : ce jour-là , qu'il venait de chez Je marchand de bois , je vis dans ses poches la véritable.
Les mauvaises années, pour le diable, ne sont pas les années d'épidémies ; car il y a toujours une partie des gens qui se portent bien : les mauvaises, les plus mauvaises années , pour le diable , sont celles où tout le monde craint pour sa fortune et pour sa vie. Une de ces années , il vint la nouvelle que les ennemis approchaient de Paris ; aussitôt on entend les trompettes d'alarme sonner aux halles, au petit pont., au Palais; ordre de tenir les chiens enfermés, sous peine d'être pendu '°7; la ville n'est plus éclairée la nuit, comme à l'ordinaire, par les nombreuses lampes qui brûlent devant les statues ou les peintures des saints108, mais par l'illumination générale de toutes les maisons, toutes obligées d'avoir, devant la porte, un seau pleiu d'eau et une chandelle allumée09; à tout moment on entend des patrouilles, on entend demander le mot du guet10. Je parcourais les rues; je jetais en l'air ma poudre : les amours, les plaisirs s'étaient envolés.
346 XVe SIÈCLE.
Mais bientôt un Dauphin naquit; et voila toutes les cloches de toutes les paroisses qui, durant six heures , carillonnent sans cesse , sans imterruption w\ Bientôt je vis le roi qui fit son entrée , précédé de cinquante-six trompettes sonnant112 : ce fut un autre beau bruit. Je tire vite mon sachet.
En quelques momens je me trouvai porté par la foule près le Palais. Un vieillard passa près de moi qui se disait : Combien les temps sont changés ! j'ai vu en plein jour les loups venir familièrement ici, à cette même place; le peuple ne leur faisait pas de mal; ils ne faisaient pas de mal au peuple; ils venaient remplir la destination que les animaux carnivores ont peut-être reçue de la nature ; ils venaient manger les cadavres ,l3. Ici , près de ces grandes prisons , au pied de ces tours, j'ai vu cette même place encombrée de corps d'Armagnacs égorgés qu'on jetait du haut des créneaux; j'ai vu quelques jours après ce massacre, les Parisiens, ou du moins les plus ardens partisans du duc de Bourgogne, se couronner de roses11*. Alors tous les Parisiens étaient Bourguignons; et ces jours-ci, les Parisiens, devenus Armagnacs ou royalistes"5, ont fait percer la langue à un pauvre diable qui les accusait d'être Bourguignons"6.
Toujours entraîné par la foule , ou toujours suivant la foule , j'entendis deux prières bien différentes : Mon Dieu , disait un homme, dans l'ardeur de ses vœux , conservez notre roi ; prolongez ses
jours jusqu'à 1 âge des anciens patriarches. Un autre homme, au contraire, comptait les années du roi, s'exagérait ses maladies , ou ses dangers. Je tirai deux fois mon sachet; l'un était un oiseleur qui craignait d'être obligé, à l'entrée d'un nouveau roi, de lâcher plusieurs centaines de ses oiseaux"7; l'autre un prisonnier d'État, enfermé derrière des murailles de huit ou dix pieds d'épaisseur. Il est inutile de dire que des ponts , où demeurent les marchands d'oiseaux"8, j'avais été à la Bastille"9.
Ce quartier, que le séjour du roi vint animer, attira bientôt mes fréquentes observations et me fit faire de grandes dépenses de poudre.
J'y vis un grand seigneur , au milieu de sa nombreuse suite, dans le moment où il commencent un singulier dialogue avec sa conscience: Tais-toi, lui disait-il, tais-toi! attends quelques vingt, trente ans au plus, je vivrai plus saintement, tais-toi ! je serai plus malin que le diable, car en tout événement je me ferai enterrer avec l'habit d'Augustin ou de Franciscain 12°: saint Augustin, saint François ont le bras assez long pour me tirer à eux où que j'aille.
Je ne pus voir comme se tait ou s'apaise la conscience d'un grand seigneur , parce qu'en ce moment je fus distrait par un autre grand seigneur , monté sur un beau cheval , couvert de velours lai, ayant son épouse montée derrière lui l22 : il pensait à la plus jeune des femmes de son épouse, en même temps qu'elle pensait au plus âgé des pages de son époux,
348 XVe SIÈCLE.
Dans le quartier Saint- Antoine , et même dans les autres quartiers de Paris, les ordonnances sur le balayage l2' ne s'exécutent que difficilement , à cause de la grande quantité de chevaux. Les gentilshommes, les gens distingués vont se visiter à cheval l*4; les juges vont à l'audience à cheval lzS, le clergé va dans les rues à cheval, et, à certaines solennités, reste à cheval 126; les moines prêchent souvent à cheval127; enfin le connétable Saint-Pol , partant de la Bastille pour aller se faire décapiter à la Grève, monte à cheval l23. Je voyais des scènes fort curieuses : c'était grand dommage que ma poudre qui me rendait transparens les acteurs , ne pût arrêter leurs chevaux.
Dans ce quartier , où le beau monde ne sort la nuit qu'avec des torches, des flambeaux de poing129, à la différence des autres quartiers , où ordinairement les gens ne sont guère éclairés qu'avec les lanternes à la main, soit pour leur sûreté, soit pour obéir aux règlemens l3° , il me semblait abusif que la justice, par respect pour les grands, ne se fît pas ouvrir les portes de leurs hôtels '3l , où, à travers les grosses murailles des façades, je voyais des malfaiteurs qui s'y cachaient, qui, exempts de la crainte des archers et des sergens, mangeaient, buvaient, dormaient en paix. C'était surtout dans le magnifique hôtel du Pet-du-Diable l32 , qu'ils défiaient le plus joyeusement les lois,
Le temps du séjour de la cour à Paris est le temps
XVe SIÈCLE. 54g
do la belle cliière, où les cabaretiers et les rôtisseurs ne sont pas tenus de remettre le menu de leur compte l33. Personne , comme moi , n'a vu comment les ongles de la friponnerie allongent quand elle est à son aise, quand elle est au quartier Saint- Antoine. Aussi voyais-je qu'il tardait de plus en plus à tous ces grands seigneurs de retourner dans leurs châteaux où tout abonde, où, sans autre monnaie, tout est payé en quittances.
Il est quelquefois à Paris un temps qui n'est pas, il s'en faut bien, cCTui de la belle cliïere > mais celui de la mauvaise et de la fort mauvaise chère, où les Parisiens ne trouvent à la place du Châteiet , à la Cossonnerie, à la porte Baudoyer, au Petit-Pont, ni salaison, ni gibier, ni volaille ,34, où ils ne trouvent aux pierres à poisson , ni poisson de mer , ni poisson d'eau douce l5>, où ils ne trouvent, à la rue JNeuve-Notre-Dame, au cimetière Saint- Jehan, ni fromage, ni beurre, ni œufs l3V, où ils ne trouvent, à la halle fermée , ni grains , ni farine ,3? , où ils ne trouvent au marché aux pourceaux que des supplices, que des chaudières d'eau bouillante, dans lesquelles on fait expirer les malfaiteurs l3S, où, même au marché à la place aux chats l3% ils ne trouvent pas de chats.
Que de fraudes m'a découvertes , dans le temps de disette , ma poudre de transparence ! Ce temps est celui de la belle ckière des accapareurs. Ils gagnent les agens publics chargés d'enregistrer aux
35o XVe SIÈCLE,
portes de la ville les voitures des vivres qu'on y amène M° : comme ces voitures sont les seules à roues ferrées qu'on entende à Paris l4' , ils font entrer les vivres dans des voitures à roues non ferrées; et, au lieu de les amener aux marchés , ils les amènent chez eux.
Sur les routes, je rencontrais aussi des marchands qui n'avaient pas payé le prix de leurs bestiaux ; je voyais en eux qu'ils allaient les vendre aux villes voisines ; j'entendais qu'ils disant aux ministres de la justice chargés de les arrêter, qu'ils allaient les vendre à Paris; et aussitôt, en vertu des privilèges de l'approvisionnement de cette ville, ces marchands étaient sous la sauve-garde du roi42, et continuaient avec leurs troupeaux tranquillement leur route, devant les sergens, lepée au côté , les papiers sous le bras l43.
Je répandais encore ma poudre et je voyais les meuniers , auxquels dans ce temps il est défendu de prendre la mouture en grain , mais seulement en argent, à raison d'un sou par setier "44, la prendre ostensiblement en argent et furtivement en grain.
Je voyais aussi l'enceinte des fours des boulangers faire le contraire de l'enceinte de Paris, se rétrécir toujours de plus en plus; je voyais grand nombre de boulangers se dire : J'ai deux fours , si j'en démolissais un , la police me forcerait à le rebâtir146; j'en aurai deux qui réunis ne seront pas plus grands qu'un.
XV SIÈCLE. 55i
Ainsi que la police les y obligeait, les boulangers tenaient bien , sur la fenêtre de leur boutique, une balance permanente , avec laquelle l'acheteur pouvait peser le pain46; mais je voyais, au fond de leur cœur , que si leurs poids étaient assez justes quand on ne veut pas être voleur , ils ne letaient pas assez quand on veut être honnête homme.
La partie septentrionale de Paris ressemble aux provinces du septentrion de la France, et aux provinces du midi la partie méridionale : ou peut-être, et plus exactement , le nord de Paris ressemble au nord de l'Europe, où est la manufacturière Angleterre , l'industrieuse Allemagne , et le midi de cette ville, au midi de l'Europe, où est la savante Espagne , la spirituelle Italie.
J'avais déjà fait assez d'observations sur la partie septentrionale. Je voulus en faire sur la partie méridionale.
Le grec a d'abord jeté un si grand éclat , que les savans en cette langue ont été les premiers savans. Tous les jeunes gens , tous les pères de famille ont voulu apprendre le grec, ou le faire apprendre à leurs enfans 4?. Les écoles grecques ont considérablement accru les bâtimens de la partie méridionale de Paris; elles en ont aussi accru la population.
Je voulus voir si le grec avait mûri l'esprit humain autant que je l'entendais dire.
Je pris mon sachet; je visitai les collèges de l'uni-
552 XVe SIÈCLE,
versité; j'examinai des milliers de têtes d'écoliers. Je vis dans un grand nombre comme des rudimens dont plusieurs feuillets sont mal assemblés , plusieurs autres à moitié déchirés. Je remarquai d'ailleurs que les pensées bien rangées dans la têle du régent allaient bien se ranger dans les têtes des écoliers; je remarquai encore qu'elles allaient se déranger dans les têtes mal faites , de même que dans les têtes bien faites elles allaient toujours bien se ranger , quoiqu'elles fussent quelquefois mal rangées dans la tête du régent.
11 en était de même aux auditoires de justice; les pensées bien rangées dans les têtes des avocats , allaient bien se ranger dans la tête des juges. Toutefois les têtes mal faites des juges dérangeaient les paroles bien rangées des avocats, de même que les têtes bien faites des juges donnaient de l'ordre aux paroles des avocats, quand elles n'en avaient pas. Je remarquai aussi dans la tête de plusieurs avocats comme des exploits, des actes illisibles ou a moitié déchirés , et dans la tête de plusieurs juges comme des mémoires d'avocat, illisibles ou à moitié déchirés : c'étaient des avocats ou inhabiles, ou qui n'avaient pas assez étudié leur cause; c'étaient des juges ou inhabiles, ou qui à l'audience avaient som* meillé les yeux ouverts.
Je ne remarquai pas d'ailleurs que la raison des écoliers grecs fût meilleure que celle des écoliers latins.
Je ne remarquai pas non plus qu'au parlement, au Châtelet, où il a beaucoup de grec, les juges jugeassent mieux qu'à la cour des monnaies , à la cour des aides où il n'y en a pas , du moins que je sache.
Mais telle est à Paris , depuis le milieu de ce siècle, la réputation du grec que, pour parler de la subtilité , de la finesse ou de la vivacité d'esprit , on ne dit plus : C'est un Normand, c'est un Gascon, on dit : C'est un Grec , un grand Grec.
L'art de l'imprimerie qui avait été découvert à Mayence , avait dû nécessairement diriger son essor vers la savante France, vers la savante ville de Paris , vers les savans quartiers de cette ville , vers les quartiers de la partie méridionale; c'est ce qui était arrivé. Trois imprimeurs allemands, Ulric Gériug, Martin Crantz, Michel Friburger étaient venus en i47° établir leurs ateliers au collège de Sorbonne l4\ D'autres ateliers s'étaient établis dans d'autres collèges149 auprès de ceux-là, et auprès de ceux-ci, d'autres. Auparavant on ne comptait à Paris qu'un petit nombre d'écrivains-libraires qui n'avaient qu'une petite boutique, qu'un petit nombre de rayons , qu'un petit nombre de livres manuscrits. Bientôt les imprimeurs-libraires leur succèdent, leurs boutiques s'agrandissent, leurs longs rayons plient sous le nombre, des livres imprimés. Les livres multiplient les lecteurs; les lecteurs multiplient les livres; les livres multiplient 4- 2 5
les imprimeurs qui accroissent sensiblement les bâtimens de ces quartiers ,J0 où leurs maisons sont les plus blanches et les plus belles. Ma poudre les rendait transparentes ainsi que ceux quelles renfermaient. Les chefs et leurs aides me parurent en général bonnes gens, mais fort vaniteux. Je le leur passai à cause de leur science, de leur habileté, de leur application continuelle. J'examinai surtout les chefs; ils ne pouvaient se lasser de lire , de relire leurs lettres distinctives, leurs devises l5' : Se vend chez à l'enseigne de... C'est, se disaientils , dans un livre la dernière ligne que le lecteur lit l53 qu'il retient le mieux. Ils trouvaient que la qualité d'estudiant ,53, de bachelier, de maître èsarts, d'honorable homme l5i s'associait naturellement à celle d'imprimeur-libraire \*h J'examinai ensuite en eux un point plus délicat. La conscience leur parlait couîme aux grands seigneurs; mais combien les imprimeurs-libraires ont plus d'esprit pour la faire taire, ou pour l'apaiser : Ma petite mignonne, lui disaient-ils, nous imprimons, il faut en convenir, de méchantes choses, mais nous en imprimons aussi de bonnes; nous faisons du mal, mais nous faisons aussi du bien : Ma petite mignonne ! lui disaient-ils encore, nos devanciers les écrivains-libraires ne pouvaient, il est vrai, gagner que quatre deniers sur chaque livre qu'ils vendaient aux personnes de l'université, et six deniers sur chacun de ceux qu'ils vendaient aux autres tf'% tandis
XVe SIÈCLE. 355
que nous, aujourd'hui, nous gagnons de l'argent et de i'or à pleines mains ; mais nos fils gagneront moins, wos petits-fils moins, nous devons, en bons pères, leur laisser quelque chose : Ma petite mignonne , tenez compte aussi que nous ne sommes pas obligés de fonder des bourses d'étudians , des obits anniversaires, des messes tintées, que cependant nous en fondons'7 : Ma petite mignonne, allons! paix! la paix !
Les expéditions d'Italie , les fréquentes relations avec ce pays ont encore influé sur Paris , mais principalement sur la partie méridionale.
Là j'ai remarqué, aux différentes représentations des cérémonies, des jeux scéniques, une plus grande perfection dans les acteurs ; j'y ai remarqué, ma poudre m'y a fait remarquer plus de profit pour les spectateurs.
Quand je rencontrai les jeunes clercs, les béjaunes conduits par leur abbé monté sur un âne, qui tous les ans viennent s'exposer aux huées du peuple"58 , le sachet de Flamel me faisait voir de meilleures dispositions pour cette scène d humilité.
A la procession que les pâtissiers font en l'honneur de saint Michel, les diables et les anges, montés sur des chevaux, avaient un air plus diabolique, plus angëlique. Ma poudre volait, et je voyais combien au milieu de la jeunesse était salutaire l'excellent jeu de la grande balance que saint Michel agitait ,59 avec un bruit solennel.
356 XVe SIÈCLE.
Au mystère du Juif de la procession de l'octave,6% tout le monde voyait comme moi la petite coquette parisienne, avec ses ridicules airs de coquetterie du treizième siècle , vendant l'hostie au Juif qui la perçait à coups de canif; moi seul je voyais l'irritation des esprits que les acteurs savent aujourd'hui si bien exciter dans cette scène de sacrilège.
Si je n'avais eu ma poudre, je n'aurais jamais cru que la représentation de la danse macabre'61 produisît d'aussi bons effets. Les spectateurs voulaient tous se convertir, tous devenir honnêtes gens, en voyant la mort, avec son bras formé de deux grands os, entraîner vers la porte de l'autre monde chacun des divers états personnifiés qui faisaient, ainsi que la mort, de variées, de pittoresques grimaces d'un genre vraiment italien.
J'eus aussi la même curiosité que le roi'62 : j'allai voir les jeux du collège du cardinal Lemoine. Celui des boursiers qu'on avait habillé en cardinal se donnait aux offices et aux festins des airs moitié français, moitié romains; il émerveillait même les clercs comédiens de l'hôtel de Bourgogne , venus , suivant leur usage , pour chanter les chœurs l6i. Le jeune cardinal, en même temps qu'il bénissaities assistans , répandait ses dragées et ses sucreries d'une manière si noble et si gracieuse qu'il rappelait , qu'il faisait revivre le bon fondateur de la maison. Je n'ai jamais vu tant de monde aussi unanimement satisfait. Jamais je n'ai dépensé ma pou-
lire avec plus de plaisir que dans ces jeux institués par la plus tendre et la plus ingénieuse reconnais-
sance ,64.
Sur la même rive gauche de la Seine où j'avais vu jouer cette petite comédie académique , je vis jouer, à quelque temps de là, une petite comédie judiciaire # et bientôt après une petite comédie guerrière.
Je passais un jour dans la rue de Saint-Pierreaux-Bœufs, je remarquai un grand nombre de sergens royaux embusqués à droite et à gauche : j'avançai ; la porte de l'officialité s'ouvre , et les sergens de l'official sortent menant un homme accusé de bigamie auquel ils disent : Yous êtes ab«sous ! vous êtes libre ! mais ils souriaient ; je voulus savoir pourquoi. J'eus recours à mon sachet , et je lus dans leur pensée : Votre liberté va n'être que d'un instant; les sergens royaux sont à quelques pas qui vous attendent ; vous êtes un benêt ! Effectivement à quelques pas il fut repris par les sergens royaux dans la tête desquels je lus : Vous êtes un benêt; vous vous croyiez quitte envers la justice civile, parce que vous aviez été absous parla justice ecclésiastique. Je regardai dans la tête de l'accusé; Je lus : Yous êtes tous des benêts de prendre tant de précautions , de tant vous vanter. Ce qui se passe à mon égard ici est d'usagej toutes les fois que le délit compète aux deux juridictions'65; mais je me tirerai aussi facilement de ce nouveau tribu-
558 XVe SIÈCLE.
nal que de l'autre , car j'ai un bon avocat et je n'ai
pas de mauvais juges.
Quelques jours après je vis, à la porte de INesle, deux hommes fort irrités l'un contre l'autre ; ils se défiaient, ils voulaient combattre, ils voulaient prendre champ166. Tous les spectateurs , excepté un, tâchaient de les séparer, de les apaiser. Je tirai encore mon sachet et je lus dans la tête de cet homme , que puisque ces gens-là faisaient tant de bruit, ils n'avaient pas plus envie de combattre que ces deux chevaliers, l'un Italien, l'autre Espagnol qui firent aussi beaucoup de bruit, qui firent publier dans toute l'Europe qu'ils partiraient, l'un d'Italie, l'autre d'Espagne pour aller se battre à outrance devant l'IJôtel-de-Ville de Paris, qui au jour fixé , où toute la place de Grève et toutes les fenêtres des maisons étaient pleines , ne se battirent point, parce qu'un seul des deux chevaliers parut167; et il parut, parce que l'autre ne paraissait pas.
Qui n'a mille fois remarqué sur le pont Notre- Dame et sur le pont au Change ces deux continuels cordons que forme le peuple dans son mouvement d'une rive de la Seine à l'autre? C'est une variété de couleurs, d'âges et de figures qui divertit en même temps les yeux et l'imagination. Vous vous doutez que j'eus l'envie de rendre transparens ces deux cordons, ou l'un de ces deux cordons; je m'établis d'abord sur le pont Notre-Dame, car je
XV2 SIÈCLE. 35o
n'avais plus de crainte pour sa solidité, depuis que j'avais eu entre les mains Fe rapport des architectes à la Chambre des comptes que je repassais dans ma mémoire : A nobles hommes et saiges conseillers.., Jehan Lesourd, général maistre des œuvres de la maçonnerie du roi , et . . Honneur 3 service , révérence j avec due obéissance. Plaise à vous sçavoîr l65 que le pont est encore bel et bon , qu'il peut porter les allanset venans pendant cent ans et plus. Mais bientôt, ayant par mégarde laissé tomber quelques grains de ma poudre, je vis que sous le pavé enchâssé dans du ciment de chaux et d'huile169 les piles qui portaient les maisons du pont étaient vermoulues dans les parties les plus essentielles170. Je me hâtai d'aller sur le pont au Change où, entre les rangs de brillantes forges d'orfèvre bâties à droite et à gauche, je vis passer tant et plus de ces pauvres carriers qui tous les jours élargissent les profondes excavations desquelles Paris sort171, dans lesquelles il retombera; tant et plus de ces plâtriers de Montmartre 1?2 qui allaient chercher' parmi les maisons où pend un cerceau pour enseigne'73, celles où l'on vend le meilleur vin à la sauge, le meilleur vin au romarin-'7*; tant et plus de ces pauvres gardeurs, de ces pauvres gardeuses des troupeaux d'oisons de la porte Saint-Honoré7' ; tant et plus de ces pauvres porteurs qui se disaient : d'après l'ordonnance du roi, j'ai pour le port de chaque muid de sel, depuis la rue des Lavandières
r/io XVe SIÈCLE,
à la rue Bertin-Porée , six sous; depuis cette rue jusqu'à celle de Thibault-aux-Dez, huit sous'76 que je pourrai mettre £ii vin , et en prunelaie l?7, si je veux , au même prix , boire davantage ; tant et plus de ces pauvres regratiersl?8, de ces pauvres colporteurs qui promènent leur boutique d'un bout de la ville à l'autre : mais je vis en même temps, et pêle-mêle, de riches marchands, de riches bourgeois. Je vis aussi beaucoup d'espions, de fraudes, de juremens, de blasphèmes; les amendes pécuniaires dont une partie leur appartenait'79 leur faisaient bénir la dépravation du siècle. Je vis des maîtres de poste, des chevaucheurs du roi, avec leur plaque d'émail aux trois fleurs de lis ,8°, qui envoyaient à tous les diables ces gentilshommes courant la poste ! 8l , ne payant que la taxe , ne donnant qu'un méchant pourboire. Je vis à plusieurs reprises passer grand nombre de jacobins; il est vrai qu'ils sont quatre cents au couvent de Paris,8?; tous étaient jeunes , tous philosophes , tous profondément occupés de la difficile définition de l'entéléchie133. Je vis le chevalier du guet84 qui, pour dix sous par jour ,8a , sait ce qui se passe la nuit dans toutes les maisons de Paris , qui ne sait pas ce qui se passe dans la sienne. Je vis plusieurs amans. J'en vis entre autres deux qui se parlaient avec beaucoup de précaution. La jeune fille, coiffée en cheveux mêlés de fleurs86, se penchait tendrement à l'oreille du jeune homme : Mon ami , dites-moi qu'est devenu
XVe SIÈCLE. 56i
cet hérétique dont vous m'aviez parlé; tâchez donc de le faire brûler 1 7 ; mon ami , quand vous ne feriez que le faire fouetter , cela rachèterait bien des péchés; n'oubliez pas que vous et moi en avons grand besoin. Je vis grand nombre de gens qui . crainte de scandaliser leurs familles , imaginaient un prétexte pour s'absenter le dimanche ; ils étaient adultères; ils étaient excommuniés181; ils n'osaient retourner à la messe. Je vis venir après eux de bons villageois allant porter à Notre-Dame les fleurs que devaient leurs paroisses l8;; il y avait dans leur pensée que même les saintes du paradis aiment qu'on leur offre des bouquets. Je distinguai quelques hommes au visage farouche ; ils cherchaient à emprunter de l'argent; ils avaient battu leurs parens; pour eux il ne pouvait y avoir de dispense; il fallait aller à Rome uo. Un gros réjoui vint à passer; dans son pays la justice l'avait fait noyer ; mais on l'avait noyé si mal qu'ayant été , suivant la coutume, immédiatement après repêché pour être enterré en terre sainte l?l , il s'était sauvé ; et dans ce moment il se promenait sans aucun souci , portant dans sa poche l'extrait du procés-verbal de son exécution.
C'était aussi une belle occasion de bien examiner les femmes.
Je répandis plus de poudre que pour les hommes, car elles sont plus dissimulées. Je vis qu'il n'est pas vrai, comme on le dit, que toutes les jeunes
36a XVe SIÈCLE,
personnes aient d'abord envie de se faire religieuses; au contraire, presque toutes celles qui passaient sur le pont avaient grande ou très grande envie de se marier. Quelques-unes cependant voulaient se donner à Dieu ; et dans 3e choix de l'ordre, c'était souvent la règle, souvent aussi la couleur, souvent aussi la forme de l'habit qu'elles consultaient. J'aperçus une toute jolie, toute petite personne, marchant lentement sous le poids de ses pensées ; elle avait résolu de se faire récluse ; les quatre murs et la voûte de l'étroit tombeau , scellé par la main de l'évêque, où elle devait vivre et mourir192, ne l'effrayaient pas. Elle se réfugiait dans l'immensité de Dieu. Quelques autres jeunes personnes, par une charité ardente, se promettaient de délivrer des hommes condamnés à mort, et d'aller au pied du gibet offrir de les épouser u;3; d'autres par une charité plus ardente, se promettaient de délivrer le plus vieux, le plus laid. Elles se demandaient, en même temps que je me le demandais , pourquoi les hommes n avaient-ils pas aussi le droit de délivrer les femmes qu'on mène pendre, pourquoi quelqu'un d'eux n'avait-il pu offrir aussi d'épouser la première qui fut pendue , il y a plusieurs années, près la porte Saint-Denis. En ce moment je vis combien sur les femmes est forte l'opinion , combien la pudeur maîtrise leur esprit : elles se mettaient à la place de cette malheureuse , si indécemment pendue au milieu du peuple , les cheveux
flottans, le bas de la robe lié autour des jambes94. Toutes auraient préféré leurs anciens supplices; elles auraient toutes préféré detre noyées, brûlées, ou même enterrées vives y.
Dans ce temps je me souvins que, suivant un arithméticien de ma connaissance, il se disait chaque jour à Paris six cent mille mensonges , dont cinq cent mille aux femmes, et six cent mille médisances, dont cinq cent cinquante mille par les femmes.
Ces calculs me donnèrent l'idée d'en faire d'autres plus importans et plus sûrs.
Un jour, à Paris, je comptai douze cent mille grands ou petits services rendus, y compris les clefs ramassées, les Dieu vous bénisse! quand on éternue'96, l'indication des images des rues'97, des enseignes des maisons ,9°', des montoirs publics'99, y compris aussi, dans les quartiers éloignés du Palais , de Notre-Dame, de Saint-Martin , ou de Saint - Eustache, les réponses aux questions : quelle heure est-il ?
Un autre jour je comptai deux cent cinquante mille personnes qui buvaient dans des verres de poterie, d'étain ou de bois , et cinquante mille qui buvaient dans des verres de verre200.
Un autre jour je comptai quarante mille chiens, soixante mille chats, trente mille oiseaux dont dix mille parleurs, le bec toujours rempli de sottises201.
Un autre je comptai mille et quelques rendezvous accordés par de jeunes personnes ou à des
364 XVe SIÈCLE,
gens qui leur avaient fait présent de beaux chapelets, de beaux agnus, de belles reliques , ou à des pèlerins qui avaient vu Jérusalem , ou à des savans en grec.
J'avais voulu voir, pendant le jour, Paris du haut des tours de Notre-Dame ; je voulus le voir aussi pendant la nuit. Les maisons de Paris m'avaient paru de verre pendant le jour ; pendant la nuit elles me parurent de cristal illuminées par soixante mille lampes et vingt mille chandelles 2°\ Les choses , les hommes , les passions des hommes s'offrirent sous de nouvelles formes , de nouvelles teintes , de nouvelles couleurs.
De combien d'autres observations, de combien d'autres faits extraordinaires j'aurais à vous faire part! mais je me hâte de vous apprendre comment je perdis mon sachet de poudre.
Depuis quelque temps cette rare faculté de pouvoir tout rendre transparent me rendait l'homme le plus malheureux. Rarement je pouvais m'adresser à un tailleur, à un marchand et à bien d'autres, sans qu'ils voulussent s'approprier de mon argent plus qu'il leur était dû, sans que je voulusse lessemoncer, les sermoner, sans qu'ils voulussent me sauter aux yeux , me les arracher. Le bruit s'était d'ailleurs répandu, je ne sais comment, parmi les personnes de ma connaissance , que j'avais un secret pour voiries pensées les plus cachées. Hommes et femmes rougissaient dès que je les abordais ; per-
XVe SIÈCLE. 365
sonne n'osait m'aborder : tout le monde me fuyait.
J'étais seul au milieu des hommes.
Il me restait un ami et une amie : eh ! quel ami ! ehi quelle amie! Ils étaient passés plusieurs fois par l'épreuve de ma poudre, et toutes les fois mes sentimens pour l'un et pour l'autre étaient devenus plus vifs. Un jour cependant il me parut que mon ami à qui je parlais si souvent des perfections de mon incomparable amie, m'écoutait moins attentivement qu'à l'ordinaire. Je soufflai quelques grains de poudre qui se tenaient au bout de mes doigts, et je vis que dans ce moment mon ami ne pensait qu'à la jolie fable du Renard et du Corbeau dont il ne cessait d'admirer ces deux vers :
« Si ouvrit le bec pour chanter, » Et son fromaige cheut à terre a0?. -
Àh ! me dis-je alors, je n'ai plus d'ami. Mais j'ai encore une amie; elle me tiendra lieu de tout; mes sentimens ne seront tous que ceux de l'amour. J'allai chez mon amie. Le matin de ce jour je lui avais envoyé une chaîne d'or. Je la trouvai continuant à se l'essayer ; je lisais dans la pensée de mon amie, comme dans celle de mon ami. Je lus successivement : si vous aviez eu un meilleur goût , vous m'auriez envoyé une chaîne d'argent204 qui se serait mieux assortie à ma robe verte ; les chaînes d'or ne sont pas d'ailleurs à la mode : oh ! qu'il est désagréable d'avoir obligation pour une chose qui
566 XVe SIÈCLE,
n'est pas à la mode ! Bientôt après entra une de ses jeunes amies , elle la félicite : cette chaîne vous sied à merveille, les chaînes d'or sont la parure du jour. A l'instant le cœur de mon amie change. Moi je me lève impétueusement; je sors en me disant et en lui disant : vous n'êtes pas l'épouse que je cherche. Inutilement mon amie me rappelle, me tend les bras.
J'avais perdu presque en même temps mon si bon ami, ma si bonne amie. Le désespoir vient aussitôt s'emparer de moi, mon sang s'allume, ma raison s'altère , la vie me devient à charge. 3Ne pouvant plus durer dans un monde si mal habité , je résolus de le quitter. Je fus quelque temps à me déterminer sur la manière. Le rasoir, l'épée me paraissaient bien douloureux ; l'arbalète , l'arquebuse ne me le paraissaient pas moins. M'étrangler m'aurait assez convenu, mais je craignais de ne pas savoir bien me pendre. Enfin, après avoir examiné , réfléchi, pesé, discuté, il me sembla qu'en pareil cas tout homme sage devait préférer la rivière.
J'en pris le chemin; je marchais assez vite, lorsqu'un homme, marchant encore plus vite, vient derrière moi et passe le bras autour de mon corps ; je me retourne , je reconnais celui qui m'avait amené dans la mystérieuse demeure de Flamel : Ah ! ah ! me dit-il , c'est donc vous, beau sire, qui allez ce matin donner à déjeuner aux poissons de la Seine ? mais , comme vous savez qu'il faut tou-
jours faire les grandes sottises les yeux fermés , et que celle-ci n'est peut-être pas plus petite qu'une autre , fermez les yeux : je les fermai. Aussitôt je vis au fond de l'eau la flamboyante porte de l'autre monde, où entraient les suicides, étendus sur la claie du bourreau ro\ Je recule d'horreur , mais il continue à m'entraîner. Quand nous fûmes sur le bord de la rivière, il me pousse d'une main , me retient de l'autre, mon sachet tombe, il le ramasse et disparaît. Je m'éloignai à grands pas. Je sentais qu'il s'était opéré en moi une subite révolution. Je redevins calme. Je retournai dans le monde ; je reportai, je retrouvai la gaîté , la bienveillance chez ceux avec qui je vivais ; je reportai , je retrouvai l'amitié, l'amour chez mon ami, chez mon amie. En renonçant à lire dans le cœur des autres, j'étudiai mieux le mien , et entre autres choses j'y appris qu'il fallait pardonner à l'amitié , même à l'amour de courts instans d'un refroidissement passager dont je n'étais pas toujours exempt. Enfin, je me convainquis, par une bien cruelle expérience , que la faculté de voir la pensée des hommes qui fait partie de l'essence de Dieu , ne pourrait que nous être funeste. Je me convainquis aussi que nous avons tout ce qu'il nous faut, et que ce qu'il ne nous faut pas est seulement ce qui nous manque.
368 XVe SIECLE.