‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 21 sur 23 · L'ASTROLOGUE · texte numérisé non relu

L'ASTROLOGUE

Histoire xxx.

Tout le inonde avait enfin cessé de parler ; chacun s était mis de nouveau a. se plaindre, à crier qu'il était le plus malheureux. Le bruit avait recommencé plus fort qu'auparavant, mais il a été tout à coup interrompu. Au dehors un plus grand bruit s'est fait entendre; l'astrologue delà ville, coiffé d'un bonnet d'où pendait à la vieille mode une longue écharpe , est entré et a dit , en se tournant vers la foule qui le suivait: Allez-vous-en chacun chez vous ! maintenant le danger est passé; puis en se retournant vers l'assemblée et en ôtant ses grandes lunettes , il a ajouté : Tandis qu'ici vous êtes sans crainte, sans inquiétude, il a paru une étoile extraordinaire2; on est venu en toute hâte m'en avertir, et j'ai vu avec effroi le moment où elle allait rencontrer, briser la lune en morceaux plus grands que la Bourgogne ou la Champagne qui seraient tombés aussitôt sur nos têtes ; mais , je le répète, le danger est passé, et je réponds que de cent cinquante ans et plus la lune n'aura à redouter de pareils chocs. Tout le monde s'est empressé de faire place a l'astrologue ; il s'est assis et

a continué : Les mêmes règles de mon art qui me font prendre sur moi de vous rassurer, mont aussi depuis long-temps appris que vous agiteriez ici une importante question ; et , si je ne me suis rendu que le dernier , c'est parce que d'avance je savais ce que vous deviez dire.

Ecoutez ! et vous verrez qui de nous a plus le droit de se plaindre.

Pour mon malheur , pour mon grand malheur, je suis astrologue, fils , petit-fils, père, frère, oncle et neveu d'astrologue : mes ancêtres étaient tous astrologues , et ma famille peut prouver au moins six cents ans d'astrologie incontestables : depuis six cents ans , nous sommes héréditairement malheureux.

Mon père et ma mère, mariés fort jeunes, eurent un grand nombre d'enfans; je suis le cadet de cinq et l'aîné de quatre. Je n'avais pas encore quinze ans, ïorsqu'uu jour à déjeuner je cassai un verre: aussitôt mon père qui , jusqu'à ce moment , m'avait traité avec beaucoup de douceur, se lève, me saisit, me bat long-temps et assez rudement. Plus ma mère demandait grâce, plus la fureur de mon père redoublait. Va-t'en ! me dit-il, en me donnant cent coups de pieds dans le derrière, et en me poussant hors de la maison , va-t'en ! et ne reviens plus ! J'avais vu dans les astres , que je serais obligé de te chasser aujourd'hui, à neuf heures six minutes3 du matin; les astres ne peuvent mentir, ils

5yo XV SIECLE,

n'ont pas menti non plus à l'égard de tes autres frères qui m'ont aussi forcé à les chasser. Ma mère tenait mon sac tout prêt , avec une petite bourse remplie de grosses pièces de monnaie : Mon fils, ditelle, vous forcez votre bon père à ne plus vous souffrir dans la maison ; conduisez-vous mieux ailleurs. Vos connaissances , vos talens suffiront pour vous faire subsister honorablement. Elle m'embrassa et se retira au plus vite. A peine j'eus fait quelques pas , que l'idée d'être ainsi jeté si jeune dans le monde, sans secours , sans conseil, vint me saisir; je tournai la tête vers la maison , mais je vis mon père sur la porte, tenant encore une grosse poignée de verges qu'il faisait tourner avec une rapidité qui m'ôta tout espoir de pardon.

Alors je pris résolument mon parti. Je gagnai les champs. Le second jour, un large chemin m'amena devant un beau château ; la grande porte était ouverte et me laissait voir l'avant-cour où l'on jouait aux boules. Je m'assieds , je m'amuse tantôt à regarder les joueurs, tantôt à examiner les planches du grand livre d'astrologie qui avait été mis dans mon sac.

Par hasard le maître du château avec sa suite vient se promener de mon côté : Es>ce que tu es géomètre ? me dit-il ; je lui répondis : Monseigneur, je suis un peu plus; je suis astrologue. Aussitôt il me fit mille questions; je ne fus pas plus embarrassé que l'aurait été mon père. Je réjouis ce sei-

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gneur et je le gagnai à tel point qu'un de ses gens , ayant voulu dire que toutes mes prédictions n'étaient que balivernes d'enfant , il lui donna dans le derrière au moins autant de coups de pied que la veille j'en avais reçu de mon père, avec la différence que les siens ne me paraissaient pas avoir été aussi clairement écrits dans les astres que les miens, mais c'est que je n'avais pas encore la science de mon père. Dès ce moment tout le monde eut pour moi une espèce de respect; et ce bon seigneur m'arrêta à son service en qualité d'astrologue du château.

Cependant comme Je fais profession d'un noble état où Ton dit toujours la vérité, je vous avouerai que la légèreté de mon âge m'empêchant de bien étudier tous mes livres, j'avais assuré une longue vie à ce seigneur qui fut subitement frappé d'apoplexie. Comme il n'avait pas fait de testament , les gens du château, fâchés de ce que leur maître, endormi par mes belles promesses, était parti pour l'autre monde sans leur rien laisser dans celui-ci , s'en prirent à moi. Ils m'attachèrent à un des piliers de la justice, où ils me firent houspiller par les chiens de la vénerie : chacun les excitait, suivant l'importance du legs qu'il croyait avoir perdu; mais ces méchantes bêtes n'en avaient pas besoin; il semblait qu'elles eussent aussi des prétentions au testament.

Croiriez-vous que je dois à cette cruelle vengeance

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mes longues études et les progrès que j'ai faits dans l'astrologie ? rien n'est plus vrai. Et mon père qui avait de si grandes connaissances dans cette science savait ce qui , à cet égard , devait m 'arriver; car je me souviens qu'un jour il me dit : Alain, ne sois pas si méchant, ne bats pas les chiens; ils te feront plus de bien en te mordant, que tes amis en te léchant.

Je passe sur le reste de l'histoire de ma jeunesse. J'ai toujours éprouvé que la science, la plus haute science , ne donne pas le bonheur.

J'eus enfin trente-sept ans ; c'était l'âge auquel je devais me marier, suivant les divers horoscopes faits par mon grand-père, mon père, mes oncles et mes frères. De mon côté , j'avais aussi consulté les astres; et véritablement j'avais appris qu'à cet âge , le dixième septembre, au moment où le soleil entrerait dans le signe de la Balance4, la personne qui devait être ma femme se présenterait à moi.

En ce temps , je demeurais à Evreux , où m'avait suivi la réputation que je m'étais acquise par mon zèle et mes services envers le public. Je tenais ma chambre aux consultations, rue de l'Horloge5. A l'heure et au moment marqués, je vois entrer une jeune personne. Il n'est pas donné à la parole d'exprimer combien elle était belle. Il semblait que le plus babiîe statuaire eût modelé sa taille; son visage semblait coloré par le plus habile peintre ; es yeux qui brillaient entre deux rangées de longs

cils attiraient tous les yeux , pénétraient dans tous les cœurs. Je restai quelques moniens tout ému; ensuite, sans attendre ses questions, je lui dis : Mademoiselle, je ne chercherai pas à vous cacher l'impression que vous faites sur tous ceux qui vous voient ; cependant je suis forcé de répondre aux questions sur lesquelles vous vous disposez à me consulter , que votre jeune amant vous est infidèle: O ciel ! s'écria-t-elle , en frappant des pieds le parquet, en s'arrachant les cheveux, en se meurtrissant le visage, mon amant infidèle ! Oui, lui répondisse, rien n'est plus vrai; mais calmez-vous, car je dois en même temps vous dire qu'il n'est pas aussi coupable que vous le pensez ; il n'est pas aveugle; il vous voit; il vous voit parfaite; malheureusement vous êtes née sous des planètes ennemies6: Ah! messire, me dit-elle, en me prenant les mains , tâchez de réconcilier la planète de mon amant et la mienne, tout ce que je possède deviendra votre récompense : O ma belle demoiselle ! lui répondis-je , pourquoi mon art ne peut-il ainsi contribuer à votre bonheur? pourquoi ne puis-je, au prix de mon sang, au prix de ma vie vous rendre heureuse ? mais ce que vous demandez n'est pas même au pouvoir des rois. Comme elle continuait à pleurer, à sanglotter, je la conduisis dans mon cabinet de sphères, où je lui donnai une légère leçon de cosmographie : Jugez, lui dis-je en terminant , quelle est la grandeur des astres dont les influences déterminent notre sort; jugez si c'est

aux hommes à vouloir essayer de les faire mouvoir

pour leurs intérêts particuliers.

Elle s'en alla toute baignée de larmes , et n'eut rien de plus pressé que de faire part de ma réponse à toute la famille. Son père et ses oncles étaient des plus fins Normands d'Evreux, ils n'hésitèrent pas à suspendre les préparatifs de la noce et à prendre des informations. Peu de temps après, la jeune personne découvrit qu'effectivement son amant était infidèle. Elle même vint me l'apprendre : Que mon sort est cruel I dit-elle, que je suis malheureuse ! toutefois je n'en veux pas tant à mon amant qu'à sa planète ; ah I si je pouvais là tenir un moment entre mes mains , je vous réponds qu'elle ne ferait plus de mal aux jeunes filles. Je lui rappelai sa leçon de cosmographie et la grandeur des sphères; alors elle me dit : Messire ! je vous en prie, enseignez-moi quelqu'un dont la planète ait de la sympathie avec la mienne : Mademoiselle , lui répondis-je , dans cette saison les nuits sont encore pures et belles; je vais en passer plusieurs pour vous. J'examinerai les astres; mes opérations seront nécessairement un peu longues ; revenez le plus tard que vous pourrez. Il ne s'était pas passé deux jours que je la vis entrer chez moi. Heureusement je n'avais point perdu de temps; j'avais dressé sa figure généthliaque7 et la mienne. J'avais refait mes calculs, ceux de mon grand-père, de mon père, de mes oncles et de mes frères; j'avais encore eu les mêmes résultats : Belle demoiselle.

répondis-jc à sa première question, je me suis assuré qu'il existe une planète unie de sympathie avec la vôtre, mais, je me garderai bien de vous nommer celui qu'elle domine. Elle voulut absolument le savoir : Il y a dans l'âge, lui dis-je, et surtout dans la fortune, trop de disparité. Elle insista, et enfin elle s'obstina tant , qu'elle me força de me nommer. Je répétai devant elle toutes mes opérations. Elle sortit fort mécontente»

Le lendemain , comme je m'y attendais bien , le père et les oncles vinrent chez moi ; ils étaient furieux. Dès le bas de l'escalier , ils se mirent à crier : Où est ce charlatan? où demeure-t-il ? J'ouvris moi-même la porte de mon appartement : Messire le bachelier , dis-je en m'adressant au père , je comprends que c'est à moi que vous voulez parler ; me voilà prêt à vous ouïr, à vous répondre. La discussion commence; j'avais à faire à un homme prévenu et violent, de qui je ne pouvais me faire écouter. J'y parvins toutefois, mais ce ne fut qu'en prenant un ton plus haut que le sien : Messire le bachelier , lui dis-je , apprenez-moi le jour , l'heure la minute de votre naissance , et , dans un moment, je vais vous dire le jour, l'heure, la minute de votre mort;!nous allons consigner votre horoscope dans les registres du greffe, et, dans les mêmes registres, je vais m'engager à tenir prison fermée" le reste de ma vie si votre horoscope se trouve faux d'un seul instant. Le bachelier pâlit; il consentit à ce que je lui exposasse ma doctrine à laquelle il

donna beaucoup d'attention ; tout en lui parlant 7 je m'aperçus qu'il crachait beaucoup , je l'avertis de prendre garde au signe de Fécrevisse auquel la poitrine est soumise9. Son attention redoubla. Je finis, en le conduisant avec sa compagnie au cabinet des sphères; je n'avais pas encore terminé toutes mes démonstrations, que j'eus la satisfaction de lui entendre dire : Oui ! je le vois, ouit cela est bien prouvé ! bien clair! Les étoiles veulent que vous soyez mon gendre ; il faut bien que je le veuille.

Véritablement j'avais pour moi les étoiles ; le mariage ne fut plus différé. Mais à peine les danses et la musique curent cessé , qu'un charivari de cloches10 commence. Les jeunes prétendans à la main de ma femme avaient dit que j'étais veuf, ce qui était faux; mais allez-moi, au milieu d'un pareil bruit , faire entendre la vérité. Lassé d'un carillon , et de tous les jours et de tous les clochers d'Évreux, je tirai l'horoscope de cette méchante ville11 ; et je le fis afficher dans tous les carrefours : le carrillon redoubla.

Alors je me décidai à quitter Évreux qui était tout infecté de la magie d'Édelin l% et qui ne me paraissait guère digne d'être l'honorable domicile d'un astrologue.

J'en partis un samedi , avant le lever du soleil. Lorsque je fus arrivé sur les hautes plaines des coudraies, je traçai un grand cercle de plus d'une lieue de tour, afin de savoir quel serait mon nou-

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veau domicile. La France , forte et guerrière , est conjointement régie par le Bélier et par Mars , j'opérai en conséquence : pensez quelle fut ma joie , lorsque je me fus assuré à plusieurs reprises que les astres m'indiquaient évidemment la capitale de la Champagne.

Je continuai mon voyage avec plus de confiance. Bientôt après j'arrivai dans cette ville. Mon premier devoir fut d'en tirer l'horoscope en même temps que le mien : Ah ! me dis-je tout transporté d'allégresse , les astres promettent à Troyes les richesses, la puissance, la renommée, la gloire; eh bien ! qu'importe qu'ils m'annoncent à moi des contrariétés et des traverses !

Je louai une petite maison, rue de la Pie'3. A une de mes premières séances, il se présenta le sire de la Herse, que vous avez tous connu : Maître , me dit-il , je suis né tel jour , telle heure ; je voudrais savoir comment je mourrai : Messire , lui répondis-je , sans le faire attendre long-temps , les astres disent que vous serez pendu. A l'instant il se lève en fureur : Ignorant , me dit-il, apprends que je suis gentilhomme de race , et que tes astres devraient me connaître.

Depuis ce moment le sire de la Herse me fit autant de pièces qu'il put; il se moqua de mes prédictions , tâcha de m'ôter la confiance , de me faire perdre mon état; mais au bout de quelque temps, un jour qu'il était allé à un tournois , l'aigle é ployé de son casque'4 s'accroche à la branche d'un arbre,

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son cheval le laisse suspendu ; on le trouva mort

Toute la ville vint me féliciter.

La fin tragique de ce gentilhomme donna envie à bien des gens d apprendre les élémens de notre science. J'eus un grand nombre d'élèves, et j'en aurais eu bien davantage, si, pour le malheur de notre état , on ne calomniait l'astrologie aussi bien que les astrologues. Ah! messires, du moins, à cet égard , reconnaissez que nous ne pouvons être plus malheureux ! Combien de fois n'avez-vous pas entendu dire que l'étude de l'astrologie était longue , difficile ? Eh bien ! il n'est pas de science dont les principes soient plus simples, plus nets.

De prime abord, l'astrologie s'empare du ciel, le divise en douze parties, ou maisons correspondantes aux douze signes du zodiaque. Chacune de ces douze maisons a ses attributions ; chacune des sept planètes a aussi les siennes, et, suivant qu'une planète est, par rapport à la maison dont elle dépend, en conjonction, en opposition, à la distance de quatre signes ou d'un trine, de trois signes ou d'un quadrat, de deux signes ou d'un sextil, suivant qu'elle est, ou en exaltation, ou en décadence, c'est-à-dire au-dessus ou au-dessous du zodiaque, un astrologue, avec des connaissances et des talens ordinaires, peut hardiment prédire ce qui doit arriver à celui que cette planète domine'5.

N'avez-vous pas entendu dire aussi que l'astrologie est comprise dans l'anathème que l'Eglise prononce contre toutes les sciences erronées , con-

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jecturales, vaines*6? Quelle fausseté ! quelle absurdité ! Nos ennemis ne savent donc pas que l'astrologie, essentiellement fondée sur des calculs, est essentiellement opposée à de semblables sciences I

0 malheur de notre état ! ô ingratitude des hommes ! Pourquoi ai-je besoin de rappeler les innombrables bienfaits de cette science envers toutes les classes !

Pensez d'abord aux personnes qui se sont ruinées au jeu , et dont l'astrologie aurait prévenu le malheur. Je puis vous assurer que toutes les fois que ce bon seigneur , auquel j'ai été attaché dans ma première jeunesse, jouait, ayant le visage tourné vers la lune en conjonction avec Vénus ou Mercure, il gagnait ,7; il perdait au contraire toutes les fois qu'il négligeait cette précaution.

Voyez surtout les nombreux secours qu'elle fournit au peuple qui a si grand besoin de lumières.

Un villageois veut acheter une vache, un âne, une chèvre; il va chez l'astrologue qui, en lui indiquant les jours heureux ou malheureux'8, le met sur la voie de faire un bon marché ou l'empêche d'en faire un mauvais; et cela pour une petite pièce de monnaie , même quelquefois pour rien , si celui qui consulte est pauvre; car, bien que dans le monde on nous dépeigne comme avares ou intéressés, il n'en est pas moins vrai que grand nombre d'astrologues sont, dans certains cas, fort généreux de leurs prédictions.

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Vous connaissez tous le bonhomme Éloi qui demeure près d'ici. Il était tailleur. Un jour il cassa , avanyléjeuner , neuf aiguilles et rompit autant de fois le fil. Il vint me trouver; je lui demandai le jour de sa naissance : Quittez votre métier, lui disje; il n'hésita pas. 11 se fit boulanger; il était très pauvre; il est aujourd'hui très riche.

Au printemps dernier, une femme vint chez moi : Je crains, me dit-elle, que ma jeune fille ait forfait à son honneur ; j'avais beaucoup de monde ; je la priai d'attendre quelques momens. Quand son tour fut venu , je consultai la fameuse septième maison relative à la chasteté9, et dès que j'eus terminé mes opérations, je lui dis : heureuse mère ! allez ! la vertu de votre fille a couru de grands risques, mais elle a triomphé , et la victoire n'est restée qu'un moment indécise. Imaginez sa joie.

A combien de maris ne rendons-nous pas aussi la tranquillité ?

Ici, messires, vous ne pouvez guère voir à quel point notre science est universellement utile. Je me suis trouvé à Paris chez de célèbres astrologues que l'on consultait continuellement; continuellement l'on entendait chez eux : le mariage se fera , le mariage ne se fera pas r votre femme est grosse ; votre femme n'est pas grosse: votre femme est grosse d'un garçon ; votre femme est grosse d'une fille : il reviendra de son long voyage; il ne reviendra pas : il est vivant ; il est mort : il vivra ; il ne vivra pas : les parens, les amis s'aiment; les parens, les amis

ne s'aiment pas: sympathie; anthipatie : brouillerie; réconciliation : fortune; malheur10.

Souvent l'astrologie devient d'une utilité encore plus générale.

]N 'est-ce pas elle qui prédit les années de chaud, de froid, de sécheresse, d'humidité ? IN a-t-on pas entendu sa voix au milieu des peuples, leur annoncer l'abondance, la disette ? Bonnes gens, semez fèves ! semez fèves ! disait le cordelier Richard, en parcourant vos campagnes*' ; et s'il vous préserva de la famine, à quelle science dut-il ses lumières 22 ?

N'est-ce pas elle qui prédit les épidémies, les pestes, les mortalités, les émeutes, les révoltes, les guerres ■* ?

Répondez-moi encore, je vous prie; lorsqu'il s'agit du sort des grands, quelle autre science que l'astrologie ouvre le livre des destins ?

Dans un village de Hongrie, un pauvre maréchal ferrait les chevaux; un homme passe qui lui dit : Vous serez maréchal général du royaume. On se mit à rire. Cet homme, c'était un astrologue ; ce pauvre maréchal, c'était le grand Huniade *4.

Mon maître d'astrologie alla voir le sire de Gani, détenu à la Bastille; il était midi : Avant la nuit, lui dit mon maître, vous commanderez dans ce château. Tous ceux qui étaient présens se prirent à dire qu'il avait perdu l'esprit, qu'il fallait le conduire, comme les fous, à Saint-Math urin-de- Beauce, ou à Sainte-Restitue-de-Soissons a5 , en lui

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tirant les cheveux et en lui pinçant le nez afi; quelques heures après, la prédiction fut accomplie 7.

Le sort d'01ivier-le-Diable28 était également arrêté dans les astres , et quand la nouvelle en vint à Troyes , on peut se souvenir que je n'en témoignai aucune surprise.

L'astrologie annorufee avec la même certitude le sort des princes et des rois.

Un puissant monarque, au milieu de sa cour, entouré de sa garde, veut connaître son avenir ; il consulte un astrologue qui lui prédit qu'il sera écorché vif. Tous les courtisans indignés veulent écorcher l'astrologue. Bientôt après , la guerre s'allume, vous savez quel a été le sort de Ladislas 2Q.

La France n'ignore pas que la catastrophe de Charles-le-Téméraire fut prédite par les astrologues 3o.

Pour tant de services, que nous rendons au peu pie et à l'État, que nous revient-ils? l'ingratitude, l'envie.

Lessavans nous décréditent sourdement. Ils sont jaloux de ce qu'à la cour de France , il y a une chronologie d'astrologues31, aussi bien qu'une chronologie de rois, de ce que leurs gages sont de cent, de cent vingt livres32; de ce que le roi les consulte par lettres closes35, de ce qu'il les envoie chercher en poste34, de ce que sur leurs réponses il régie les affaires politiques; ils sont jaloux de ce que les grands seigneurs ont, ainsi que les villes3', leurs astrologues â titre ; ils sont jaloux de ce que l'astrologie devient de plus en plus populaire

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Ah! messires, pour les autres , la mesure des maux serait comblée ; pour nous , elle ne lest pas. C'est un cruel don que celui de connaître l'avenir. Souvent, au milieu des récréations , en donnant la main à mes enfans, je regarde, par hasard, les astres. Je considère la longue succession de leurs mouvemens. Le Sagittaire entre en conjonction avec Saturne37; du haut du ciel de cette planète, du haut du septième ciel38, je vois tomber sur moi un catarrhe qui m'étouffe. Je suis couché dans une grande bière couverte d'un poêle imbibé d'eau bénite , on chante; et lorsque mes enfans me demandent des fruits, je réponds aux absoutes des morts. Ma femme est toute surprise ; je lui dis où s'est involontairement porté mon esprit; elle pleure, en la voyant pleurer mes enfans pleurent.

La plus cruelle de mes douleurs , c'est la connaissance du sort de ma chère femme. Le bélier et le lion lui dévorent le foie '9. Je la vois , comme une fleur , se flétrir, se faner , se dessécher; elle tombe dans la terre.

Maître Alain, lui a ditimprudemment quelqu'un, vous connaissez aussi sans doute le sort de vos descendans ? Ah ! messire, lui a-t-il répondu, pourquoi me forcez-vous à révéler ici les malheurs qui arriveront, dans la suite des siècles , à ma famille ? J'ai appris, dans le cabinet des sphères , qu'un de mes petits-fils professera l'astronomie , dérogera à l'astrologie ; qu'un autre s'alliera avec nos ennemis , qu'il épousera la fille d'un médecin fils d'un

philosophe40. L'autre jour étant monté à la plus haute fenêtre de mon grenier, je découvris dans le ciel qu'une de mes petites-filles n'aura pas de religion, qu'elle sera d'ailleurs toute belle et toute aimable. Vous savez ce qui arrive aux jeunes filles qui sont toutes belles , toutes aimables , et qui n'ont pas de religion. Les fautes que ma petite-fille doit faire sur la terre, je les ai lues , en grosses lettres , dans la lune.

L'astrologue , accablé de douleur , a laissé tombet ses grandes lunettes qu'il tenait à la main; pour tâcher de le distraire, on lui a dit : Maître Alain ! notre siècle n'est pas moins illustre par l'apparition de divers, prodiges que par les découvertes dans les arts et les sciences. De notre temps la mer est sortie de ses bornes41 , le ciel a paru plusieurs fois en feu42. Un tourbillon de vent a porté un homme d'une ville à une autre J\ Un enfant a parlé dans le sein de sa mère44. Que signifient ces prodiges? Qu'arrivera-t-il? Vous voulez, a-t-il répondu, connaître aussi l'avenir de vos descendans? Vous voulez être aussi malheureux que nous ? Venez ! suivez-moi ! À l'instant toutes les personnes de l'assemblée se sont levées et sont sorties avec l'astrologue qui , ayant remis ses grandes lunettes , est allé leur montrer les étoiles ; vraiment , c'en était l'heure.

FIN DU DERNIER VOLUME DU XVe SIÈCLE.

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