‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 3 sur 23 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

Histoire xvm.

A cette veillée, trois personnes, vers lesquelles se portaient les regards, occupaient le milieu des bancs. C'était le médecin de la ville', en longue robe grise, ceinture noire, chaperon noir avec mentonnière noire", ayant à sa droite un chirurgien, distingué par son collet rouge, sa toque rouge3, et à sa gauche, un apothicaire habillé à peu près comme un épicier droguiste4. Tous les trois ont gravement salué : le médecin a pris la parole.

Jesuis,a-t-ildit , le fils aîné du premier professeur de médecine de Paris qui se soit marié; j'ai quarante-sept ans. 11 y en a quarante-huit que le cardinal d'Estouteviile, réformateur de l'Université, reconnut que, si les cardinaux ne devaient pas avoir de femme, les médecins devaient en avoir r\ Mon père, âgé de cinquante et quelques années lorsque les nouveaux statuts furent publiés , n'avait pas de temps à perdre; il n'en perdit pas : car, aussitôt, parmi ses jeunes malades il en choisit une des mieux constituées et il en fit son épouse, 11 s'était si bien

conserve, ou plutôt il entendait si bien son art, qu'au bout de neuf mois il eut un gros garçon, en quelques années suivi de quelques autres.

Quoique médecin , mon père haïssait quelque chose plus que la fièvre : il disait que l'arabisme avait lui seul fait plus de mal que tous les maux de la terre ensemble : il disait aussi que la médecine grecque faisait autant de bien que l'arabisme avait fait de mal.

Mon père avait raison ; il se portait bien ; il passait déjà quatre-vingt-dix ans ; et, avec le secours de la nouvelle médecine grecque, il se disposait à passer cent ans et au-delà quand , dans une légère indisposition, s'étant voulu littéralement traiter suivant la méthode d'Hippocrate, il s'était presque subitement tué. Jetais absent : à mon arrivée, je trouvai ma mère tantôt pleurant , gémissant de la mort de son époux , tantôt blasphémant le nom d'Hippocrate , dont elle jetait et rejetait le livre manuscrit contre le parquet; je le ramassai , je le lus avec attention. Le prince de la médecine ne pouvait avoir tort; je découvris une faute grave de copie qui formait un contre-sens manifeste; mais mon père n'avait pu la voir, il n'était pas assez habile dans le grec : car, de même que les autres médecins de son temps, il ne l'avait appris que dans un âge avancé , lorsque, après la prise de Constantinople, tout le monde , pour avoir un prétexte plus honnête de nourrir les savans fugitifs de celte ville, se

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mit à apprendre leur langue*. J eus beau faire, beau dire, ma bonne mère ne put jamais sincèrement pardonner à la médecine grecque. Quant à moi, qui étais convaincu quelle était innocente delà mort de mon père, qu'elle avait au contraire prolongé sa vie, et quelle l'aurait prolongée long-temps encore , si le texte pur d'Hippocrate eût été comme aujourd'hui imprimé, je m'attachai plus qu'auparavant à cette belle médecine.

Dans ce temps, j'exerçais déjà mon état; j'avais été reçu médecin à Montpellier , où mon père avait jugé à propos de m'envoyer : Si je voulais, me dit-il, je pourrais bien te faire graduer plus lestement à Paris; tes quatre années d'études en philosophie compteraient pour deux d'études en médecine; dans deux autres années, tu serais admis à l'examen du baccalauréat, bientôt à l'acte des herbes; dès qu'on est herbier7, on est bientôt bachelier; ensuite on fait son cours de licence et on estlicencié , c'est-à-dire médecin, si l'on veut s'arrêter à ce grade8; mais j'aime mieux que tu sois gradué à la plus célèbre école de France , à celle de Montpellier9. Il me mit entre les mains une bourse contenant un assez grand nombre de pièces d'or : Mon fils, ajouta-t-il, que le produit des fièvres, des catarrhes, des maux guéris, serve à en guérir d'autres ; va-t'en apprendre à faire aussi bien et mieux. Je partis: je rapportai un bonnet de docteur.

C'est dans la savante école de Montpellier que je

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pris un goût si vif pour fanatomie, qu'il ne me laissait aucun repos ni jour, ni nuit; sans cesse je comparais celle de Chauliac l0 avec celle de Galien ; lorsqu'elles n'étaient pas d'accord , j'allais au banc des dissections" , et l'observation bien faite, ou, si vous voulez, la raison était toujours du côté de Galien : c'est que Galien était Grec, et que Chauliac, bien que natif du diocèse de Mendc", était Arabe; du moins cet habile homme s'est trop souvent laissé guider par les Arabes x\

L'anatomie m'avait montré la structure du corps humain; la dririmancie l4, la scatomancie", furent ensuite pour moi les deux flambeaux de sa physiologie interne. Ah! messires, votre oreille, votre odorat, vos sens sont effrayés; vous vous félicitez de ne pas être, comme nous, obligés de vous dévouer au service de la médecine !

Je ne cessai toutefois de m'applîquer avec un égal courage à ses différentes parties. Enfin , quand j'eus vu l'homme avec tous ses millions de maux , la science avec tous ses millions de remèdes ; quand j'eus pleinement embrassé toute l'étendue de la pathologie, toute l'étendue de la thérapeutique, j'osai m offrir au public ; mais la confiance de la riche bourgeoisie n'est pas facile à obtenir comme celle de la pauvre bourgeoisie; et cependant, ce n'est qu'après lavoir obtenue qu'on peut obtenir celle de la noblesse, comme ce n'est qu'après avoir obtenu celle de la noblesse qu'on peut obtenir celle du clergé.

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A force d'attendre, les années amenèrent une de ces pestes qui obligent les états des provinces à passer d'une ville dans une autre16, les parlemenstrop voisins des prisons à aller rendre la justice dans les salles des couvens 7, et même à ne pas recevoir les requêtes des mains des plaideurs, qui alors les déposent dans un coffre à l'entrée de l'auditoire'8. Je fus appelé ici ; et par la saignée, la cautérisation des bubons19, j'y guéris de cette terrible maladie un échevin , presque dans le même temps où le médecin de la ville, vieux arabiste caché, mourait en refusant obstinément de se laisser traiter suivant la méthode galiéniste. La municipalité m'offrit aussitôt sa place. Je l'acceptai , bien qu'elle ne valût pas celle de médecin , ni même celle de chirurgien0 de plusieurs autres villes; mais elle est ici la première et la plus honorable pour les gens de notre état. D'où vous ne devez pas conclure que je vis content et heureux.

Tenez , messires , voici ma journée d'aujourd'hui; elle n'est pas la pire de celles de cette semaine, et cette semaine n'est pas la pire des autres, et mon sort parmi les médecins n'est pas le pire.

Hier au soir , après avoir long-temps demandé à mes livres italiens, espagnols, allemands, latins et surtout grecs, des conseils sur la cure de mes malades, les yeux appesantis par une longue lecture et par un sommeil retardé depuis plusieurs heures, j'allai me coucher. Ce matin il n'était pas encore

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jour qu'on a frappe à ma porte; en même temps on m'appelait sous les fenêtres. Je me suis levé à la hâte : le notaire de la rue Saint-Jacques '' se mourait; je l'ai trouvé qui se débattait contre une indigestion qu'il avait prise à un repas de noce. Il avait beaucoup vomi; je lai fait vomir encore; la nature s'aidait , je l'ai aidée.

Il était déjà neuf heures quand j'ai quitté ce notaire; je me suis souvenu que j'avais promis, bon gré mal gré, d'aller déjeuner chez un trésorier : j'y ai été , j'y ai trouvé nombreuse compagnie et , entre autres personnes , plusieurs jeunes prébendes qui se sont jetés sur le déjeuner, de manière à me faire craindre l'accident du notaire. Je leur ai représenté le danger de surcharger l'estomac ; je ieur ai cité la méthode22; je leur aifait voir, d'après l'autorité de son auteur , combien étaient pernicieux ces divers mets succulens dont se nourrissent les riches : Cela est vrai, a dit un des jeunes prébendes, le Galien de notre bibliothèque prétend que le bœuf et le lièvre épaississent le sang, donnent des obstructions'1. Toutefois j'aime beaucoup le bœuf, beaucoup le lièvre, j'en mange beaucoup, et avec la permission de Galien , je n'ai pas d'obstructions. S'il faut l'en croire , a dit à son tour un de ses confrères, la viande de porc engendre la mélancolie24 ; pour moi, je ne suis triste que lorsque je n'en mange pas : Laissons toutes ces rêveries, mangeons de tout, buvons du nouveau, du vieux, du rouge, du blanc, ont dit 4. 6

en chœur tous les prébendes ; et, pour faire enrager la méthode et les méthodistes, portons-nous bien : Mes amis , leur ai-je répondu , vous ne vous porterez pas bien , vous aurez la goutte. Les Bourbons, qui sont d'aussi bonne maison que vous, Font, et c'est ainsi que chez eux elle est devenue héréditaire2'.

J'ai eu occasion de remarquer mille fois que, dans la jeunesse, on ne croit guère à la médecine ; mais à mesure qu'on vieillit , les illusions de l'âge se dissipent. Je me suis tourné du côté des gens graves; je leur ai parlé de leur santé. Ceux-ci ont imposé silence aux jeunes gens, dont l'humeur un peu trop gaie commençait à altérer la mienne : Messires, ai-je dit , cette partie de notre science, qui s'occupe du maintien delà santé, et que, depuis que nous parlons le grec , nous avons nommée hygiène, vous ouvre ses trésors. Platine, ce célèbre disciple de Bessarion 26, vous enseigne le temps qu'il faut donner au sommeil, au travail, aux récréations, aux plaisirs 2?, en même temps que le célèbre platonicien Marsile Fiscin vous dit, qu'en corrigeant le sang par les alimens , en réchauffant celui qui est trop froid, en refroidissant celui qui est trop chaud, épaississant celui qui est trop clair, en clarifiant celui qui est trop épais, on le rend propre à conserver long-temps l'humide radical, cette huile mystérieuse qui entretient la flamme de la vie \ L'hygiène grecque ne parvînt elle à ne nous

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faire vivre que cent quarante ans, comme Galien , qui était d'une coinplexion faible 7% ne devrait pas être dédaignée.

J'ai ensuite parlé des découvertes de ce même Fiscin , qui le premier a reconnu que les esprits vitaux étaient de même nature que l'éther dans lequel se meuvent les astres 3o., ce qui donne aux alchimistes le moyen de recueillir à volonté dans leurs flacons, des esprits vitaux et â'en saturer ce grand nombre de valétudinaires qui en manquent.

On était à peine au milieu du déjeuner qu'il m'a fallu prendre congé du trésorier et des convives; l'heure de mes visites était venue.

J'ai couru chez mes malades; j'étais accompagné de mon neveu, jeune homme de la plus grande espérance : depuis quelque temps il suit mes traitemens avec une exactitude qui annonce la vocation pour son art.

Quand nous sommes sortis de chez le premier malade, je lui ai demandé d'où venaient les maladies? Il m'a répondu sans hésiter : de la raréfaction ou de la superfluité des humeurs ?n. — Comment rétablir l'équilibre? — Par les purgations. — J'ai donc fait une faute de ne point purger cet homme ? — Vous avez, au contraire, agi très prudemment; le siège de la maladie est au bas-ventre, et pour donner des remèdes, il faut attendre que la lune soit dans le signe de la Balance qui domine cette partie de notre corps"; il le faut encore, parce

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que le signe de la Balance doit nécessairement influer sur le juste équilibre des fluides ; il le faut enfin, parce que les drogues médicamenteuses qui doivent lui être administrées se trouvent sous la domination des planètes '\ dont nous ne pouvons avancer le cours. — A la bonne heure.

Nous avons fait une seconde visite : Que pensezvous de ce malade? lui ai-je demandé, en sortant. Il ma répondu qu'il avait à craindre le septième jour , parce que la lune serait dans le quatrième aspect : et, lui ai-je demandé encore, le quatorzième , n'est-il pas aussi à redouter ? ce sera le jour où la lune se trouvera dans l'aspect opposé 34 : Mon ami, ai-je ajouté, le grand médecin doit tenir compte des divers aspects de cet astre. Je vous assure qu'ils m'ont souvent bien contrarié.

Après avoir quitté le troisième malade, je lui ai dit : Vous qui prétendez si bien connaître les pronostics astrologiques d'Hippocrate, que pensezvous de la maladie de ce procureur? — Qu'elle sera mortelle , ou du moins très longue , parce qu'elle a commencé le jour où la lune était aux Gémeaux, signe le plus malheureux pour les malades35. — Bien, très bien, mon neveu, soyons quelquefois arabistes 36, s'il le faut ; mais seulement lorsque les arabistes seront hippocratistes , galiénistes , alors nous ne cesserons d'être Grecs \

En sortant de chez un jeune garçon de son âge , malade d'un grand mai de tête, à qui j'ai fait

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raser les cheveux, frotter Je crâne avec de la béloiue ;; , appliquer ensuite Un pigeon partagé, cuit au vinaigre h , il a su me dire, avec une rare^sagacité, l'effet que je devais attendre de ces remèdes.

iNous nous sommes arrêtés chez la femme dix scéleur du bailliage °, qui se plaint de la rate : Pourquoi ai-je ordonné cinq pilules plutôt que quatre? ai-je demandé à mon neveu. — C'est la méthode de tous les bons médecins de préférer les nombres impairs. — Oui , mon ami, lui ai-je dit, vous ne vous trompez point; elle nous est venue du savant professeur bolonais, le célèbre Barthélemi Montagna ''.

Nous allons voir quelqu'un qui a la lèpre, ai-je dit à mon neveu ; je l'ai guéri , ou du moins c'est à peu près fait. Dites-moi avec quels spécifiques je l'ai traité? Il m'en a nommé trente; il ne m'a point nomme le mien, le bouillon de vipère4'. Soyez sûr qu'à l'avenir il l'emploiera souvent dans cette maladie.

J'avais laissé une jeune dame dans un état assez inquiétant. Nous sommes entrés chez elle ; je l'ai trouvée entièrement remise. Son teint, de nouveau coloré d'un beau vermillon, annonçait la bonne distribution du sang; sa peau , redevenue douce et satinée, annonçait une bonne distribution d'humeurs; le feu de ses yeux n'était qu'une émanation des forces vitales rétablies. Je n'avais là plus que faire ; nous nous sommes retirés : Quels remèdes pensez-vous, ai-je dit à mon élève, que j'ai or-

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donnes à cette dame? Il m'a répondu : Recipe agrimoniam cum croco et cardamome. — Non. — Margaritam, lactucam 4>. — Non. — Du vin préparé avec de la buglose, ou peut-être du vin où l'on a plongé, à cinquante reprises, des lames d'argent en incandescence , vinum argent atum 44. — Non , non. — Une préparation d'or, bue dans un vase d'or? — Non , non. — Qu'avez-vous donc ordonné? — Ma bel!e malade, ai-je dit à cette dame, la tristesse est la source cachée de la plupart des maladies. Changez la tenture de votre chambre en une plus fraîche et plus gaie; ayez un lit à balançoire; prenez des bains légèrement chauds et bien parfumés ; allez vous promener le long des bois et des haies fleuries; endormez-vous au son des cascades de votre jardin; faites venir votre joueur de luth; faites-le chanter, chantez avec lui; voyez le monde; dissipez-vous; réjouissez- vous ; récréez vos esprits 4'. Vous avez vu l'effet de mon ordonnance : les gothiques médecins du siècle dernier, avec leur habit lugubre, et leur pharmacopée plus lugubre, auraient tué cette aimable personne. Aussi notre siècle s'est-il empressé de proscrire la plupart de leurs remèdes; et, dans les parties où notre thérapeutique diffère le plus de la leur, c'est là qu'elle est la meilleure.

Mon neveu écoutait; rien n'était perdu. J'élève pour le public un homme qui, dans peu, lui sera d'un grand secours.

Je suis rentré avec mon neveu; nous avons ôinù.

A peine îa table a été desservie, qu'on est venu m'avertir que j'étais attendu A une consultation : Mon cher oncle, m'a dit mon neveu, j'ai remarqué depuis long-temps que, pour l'heure de vos repas, comme pour l'heure des remèdes ordonnés a vos malades, vous observez l'influence des différentes atmosphères du jour46; mais il me semble que vous ne vous donnez pas assez de récréation , au lever de table. Je liens de vous qu'il va quatre digestions des sucs alimentaires, celle de l'estomac, celle du foie, celle des veines, celle des membres47, et que cette dernière ne s'opère bien que par la promenade , ou par quelque autre agréable exercice : Mon ami, lui ai-je répondu en le quittant, d'abord la santé des malades ; ensuite la nôtre.

Je me suis rendu au lieu de la consultation : c'était chez un jeune archer infecté du mal de la grand'gorre 4fJ. Il nous a fort franchement conté ses aventures : Messires , nous a-t-il dit, nous étions, un de mes amis et moi, à nous promener sur la place d'Avignon sans songer à mal , je vous assure , quand un nombreux cortège amena une jolie fille, portant une aiguillette rouge sur l'épaule; elle était précédée d'un tambour, et marchait à côté du capitaine des sergens de ville, qui annonçait au peuple qu'elle allait demeurer dans une maison publique49. Mon ami la suivit; je suivis mon ami; on nous suivit ; car, je ne sais comment , en vérité , on nous avait pris pour des juifs. Nous étions entrés

dans une des plus vilaines maisons d'une des plus vilaines rues de la ville, bientôt le magistrat avec ses gens se présente : il nous fit lecture des statuts de la bonne reine Jéhanne qui , sous peine de prison, interdisent aux Juifs l'entrée des maisons telles que celle où nous étions 5o. Bien nous valut de savoir nous défendre : Messire, dîmes-nous, qui ne connaît ces statuts? mais nous ne sommes pas Juifs; nous sommes gentilshommes ; chacun de nous se nomma. En même temps, nous nous mîmes à chanter vêpres; après quoi nous demandâmes à manger du cochon, du jambon, du lard. On nous laissa. Malheureusement, quelques jours auparavant, avait débarqué à Marseille une galéasse dont l'équipage était venu à Avignon , et y avait apporté cette cruelle maladie que Christophe Colomb , qu'on devrait brûler, a été chercher dans le Nouveau-Monde %

Ensuite la consultation a commencé. Comme le jeune archer entend un peu le latin , il a voulu qu'elle eût lieu devant lui. Notre doyen a parlé avec beaucoup d'érudition et de dignité. Après avoir fait l'éloge de la médecine, que les animaux même pratiquent, au rapport de Pline % énuméré les quatre complexions et les maladies qui en proviennent w\ prouvé que, suivant saint Augustin , le cours naturel de la vie était autrefois plus long '; démontré que, sauf la révérence due à Aristote , l'homme qui se marie ne doit pas avoir environ

vingt ans de plus que la femme \ et qu'il résulterait trop d'inconvéniens d'un aussi long célibat, cité les plus beaux passages de Platon sur les facultés du corps et de lame et le bon usage qu'il importe d'en faire dans toutes les périodes de la vie, dit mille autres belles choses, non sans avoir été souvent interrompu par le jeune homme, qui s'est écrié à plusieurs reprises : cela ne fait rien à mon affaire ! venez à mon affaire î notre ancien a passé à cette terrible maladie vénérienne que Je beau monde, qui sait aujourd'hui le grec, appelle maladie syphilitique. 11 a fort élégamment décrit l'ancienne , d'après Lanfranc r'6, Chauliac 5y, et ensuite a non moins élégamment déterminé les différences avec la nouvelle , qui n'est pas , quoi que puissent dire certains médecins, tombée de la lune", mais qui a été réellement, et trop réellement , ^apportée d'Haïti-Quisqueia en Espagne, d'Espagne à INaples, de ÎNaples en France59, lien a déploré l'existence, assigné les caractères malins, contagieux; il a fini par déclarer que la médecine était sans moyens à son égard , et que cette nouvelle maladie était incurable. Les opinions ont été recueillies ; celle de notre doyen a été unanimement adoptée, ce qui a mis le jeune archer dans une telle fureur, qu'il s'est levé et a éclaté en injures : La belle médecine ! criait-il, la belle médecine! les beaux médecins! Nous nous sommes retirés; et étant entrés chez notre doyen , il a été unanimement délibéré que

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les échevins seraient informés qu'aux approehes du printemps la grand gorre devenant plus contagieuse 6o, il convenait d'adopter les mesures sanitaires prises à Paris, de renfermer plus tôt que plus tard, aux nouvelles léproseries du mal de Naples 6l, les habitans qui en étaient atteints, et, quant aux étrangers , de leur ordonner de sortir de la ville sous peine d'être pendus 6'\

Mes confrères, a dit un des médecins consultans, le roi ne refuse pas aux médecins de faire faire des prières par les trois états des villes, pour que nous soyons préservés des vents de bise 63; il ne leur refuserait pas non plus de proscrire les maisons de débauche, ou du moins de les soumettre à une police plus sévère.

Tandis qu a Paris , ces maisons sont fermées depuis le coucher jusqu'au lever du soleil 64,

A Toulouse , celle de las fillas communaSj qui vivent sous le gouvernement d'une abbessa, est décorée de l'écusson de France, et par ses privilèges, immunités, libertés, franchises, elle se prétend exempte de toute surveillance 63.

Tandis qu'à Montdidier, les filles de ces maisons sont condamnées à avoir les cheveux brûlés , si elles entretiennent des hommes chez elles 6<s ,

En Dauphiné, il est défendu, à peine de cent sous, de leur faire aucune insulte 6;.

Tandis qu'à Aix, elles ne peuvent paraître en public que le visage voilé 6'!,

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A Souloire, elles peuvent porter de belles robes, pourvu qu'elles en donnent la manche droite au juge <"\

Taudis qu'à Monlluçon , elles sont soumises à l'humiliant tribut de quatre deniers 7°, et qu'ici, à ïroyes, elles sont soumises au tribut encore plus humiliant de cinq sous à payerai! bourreau7',

A Dijon , elles sont indépendantes dans la maison que leur afferme avec les meubles la municipalité 7~ ; et à Beaucaire , encore plus indépendantes dans la maison que leur afferme le fisc 7\

Mon confrère, lui ai~je répondu, la peur va faire mieux qu'opérer une réforme; elle va achever l'œuvre qu'avait commencée le saint roi Louis IX; elle va faire fermer ces maisons si bizarrement réglementées, ou si impudemment tolérées par les grossiers vieux siècles. La peur est aujourd'hui si grande que ceux qui tiennent ces maisons à ferme demandeut partout la diminution du prix, ou la résiliation de leur bail ?4 ; la peur est si grande , que les parens n'osent plus envoyer leurs enfans dans les villes et que les universités sont désertes '.

Plaignez notre sort, messires, plaignez-le surtout quand nous avons à lutter contre ces nouvelles maladies qui ont fait irruption dans ces derniers temps, contre le scorbut76, la coqueluche77, la plique78, la suette79; surtout quand nous avons à lutter contre l'affreuse maladie dont je viens de parler. Elle fera, n'en doutez pas. le malheur et le

désespoir de nos successeurs qui , dans les siècles futurs , ne parviendront peut-être qu'avec peine à empêcher que la race humaine soit affaiblie, dégradée, soit éteinte dans ses sources.

En revenant chez moi, je suis entré dans plusieurs boutiques d'apothicaire, où j'avais à faire mon inspection80; j'ai commencé par celle du vieux Saintonge; j'y ai rencontré le chirurgien Emanuel, qui depuis quelques jours court toutes les maisons de la viile, donnant à soupeser une grosse pierre qu'il a extraite à un de mes malades avec une dextérité et une habileté sans pareilles; et là il fallait 1 entendre sur la supériorité de la chirurgie actuelle : Que les partisans du siècle passé viennent , s'écriait-il, qu'ils osent soutenir que nos devanciers auraient aussi guéri cet homme; ils l'auraient laissé mourir. En effet , que nous disent les deux plus célèbres chirurgiens de ce temps, Lanfranc et Chauliac? Lanfranc propose d'abord les méthodes préventives ; il fait boire de préférence de l'eau de rivière; il fait manger aussi de préférence des perdrix , des alouettes 8l. Il veut ensuite , si la pierre est formée , qu'on essaie de la détruire par l'eau de saxifrage, par le sang de bouc82. Quand enfin il en vient à l'opération , il la décrit moins clairement que Chauliac; il ne l'avait pas vu faire8*; Chauliac l'avait vu faire, sans doute en Italie , mais il ne l'avait jamais faite. Voici sa théorie : le malade, à jeun , saute à plusieurs reprises , afin de faire des-

cendre la pierre, ensuite il est ou attaché à un banc , ou saisi par un fort valet, qui le prend sur ses genoux et le tient dans la position convenable ; alors le chirurgien incise avec un rasoir le péritoine et tire la pierre soit avec un crochet , soit avec des tenailles graissées, ou la brise au moyen d'une tarière. 11 coud la plaie, et il ne lève l'appareil que le troisième jour if.

Mais qu'il y a loin de la théorie à la pratiqne, à la savante et habile pratique de notre âge. Je le demande, depuis ce franc archer condamné à mort, que le roi en i474 dormi à la chirurgie , qui fut si heureusement taillé, guéri85, qui peut dire le nombre d'hommes sauvés par la taille! Oui certes, les pierres, les calculs extraits sont les immortels monumens de la chirurgie française au quinzième siècle.

Mais ne craignez pas, messires, de voir les chirurgiens s'enfler d'orgueil; leur état est trop humilié. D'un côté, par les onguens , il touche aux drameurs-thériacleurs 86, et de l'autre, par les opérations , aux drameurs-farceurs-opérateurs à couteaux de pierre "7 : et voici le pire, il est aux trois quarts au moins composé de chirurgiens barbiers, de barbiers chirurgiens qui font la barbe dans leur boutique, ce qui ne serait rien s'ils n'y saignaient, s'ils n'y faisaient différentes opérations chirurgicales s; ce qui même ne serait pas notre désespoir, s'ils ne se confondaient, et si le public ne les cou-

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fondait avec nous. Toutefois le public devrait bien distinguer leurs enseignes des nôtres, au bas desquelles ne pendent pas des plats à barbe 3l>, mais des boîtes 9°. Le public devrait bien aussi ne pas ignorer que nous sommes maîtres chirurgiens jurés9', il devrait bien savoir que nous avons appris le latin, le grec, la rhétorique, la logique 9% et que nous sommes examinés devant la cour de justice par les maîtres dont nous ne pouvons désarmer la docte sévérité ; car il ne nous est permis de leur donner qu'un bonnet double 9' ;

Les barbiers-chirurgiens se vantent de forger leurs instruments <;4; mais ils ne forgent

Ni l'aiguille à coudre les plaies avec sa canule droite , sa canule courbe ;

Ni la sonde pour les voies urinaires ;

Ni le spatumen , ou couteau droit ;

Ni la faucille ou couteau courbe ;

Ni la rugine ou couteau courbe denté;

Ni le trépan avec ses diverses couronnes à scie ;

Ni l'infinie variété des ciseaux opératoires;

Ni l'infinie variété des tenailles droites, courbes, dentées , concaves , pour extraire les balles des couleuvrines à la main ;5 ;

Ni l'arbalète, pour retirer les traits de flèche , les viretons ;

Ni le davier ou david , comme disent les tonneliers, de qui cet instrument, pour arracher les dents, a été imité 9* ;

[Ni ce grand nombre d'instrumens élévatoircs, ( lila lato ires;

iNi ce plus grand nombre de fers tranchans 9 ;

Ils ne forgent guère que les petites lances ou lancettes 9t\

Toutes leurs connaissances anatomiques se bornent d'ailleurs aux principaux os . aux principaux muscles , aux principales veines. Toujours prêts à faire couler le sang, comme aux derniers siècles , ils ignorent à quelle veine la saignée guérit de telle maladie, à quelle autre veine elle guérit de telle autre.

Un homme vient se faire saigner pour le mal d'oreilles; ils ne savent où le saigner : moi je le saigne hardiment aux veines des cuisses, et les oreilles ne lui font plus mal.

Un autre a mal aux dents, qui les prie de lui emporter la douleur par une saignée; ils ne sont pas moins embarrassés : du temps qu'ils consultent leur almanach 9; , je saigne cet homme à la cheville, et la douleur coule , pour ainsi dire , avec le sang.

Je me souviendrai toujours qu'un clerc, homme fort instruit, fort réfléchi, entra chez moi et me proposa de le saigner pour lui alléger la tête; je le saignai entre le pouce et l'index. Quelques mois après, il revint me prier de le saigner pour le guérir de la rogne, je lui dis que j'allais le saigner entre le pouce et l'index ; il se leva fort mécontent de moi, et me dit, que pour la pesanteur de tête ,

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je l'avais saigné au mémo endroit. Je lui fis lire le Traité des Saignées, où c'était ainsi prescrit : il ne répliqua pas , il me tendit la main; je le guéris.

J'ai guéri de la fièvre-quarte, par une saignée au doigt auriculaire.

Il m'a suffi d'une petite saignée au bout du nez pour nettoyer la peau d'un homme qui craignait d'avoir la lèpre.

Par une autre saignée , j'ai dégagé le cerveau et donné de la mémoire.

Par une autre , j'ai aussi purifié le cerveau et donné de l'esprit à un jeune garçon qui appartenait à une famille toute de bètes ° .

Mais ce n'est pas la lancette des barbiers qui fait tant de prodiges.

Les sangsues l01, j'invoque le témoignage des grandes dames, n'en font pas moins ; mais ce sont les sangsues des chirurgiens et non celles des barbiers.

Cependant ils croient que c'est de leur art qu'il s'agit , quand le roi , qui assurément est le maître, déclare que la chirurgie fait partie de la médecine u\ Ils croient aussi se glorifier en glorifiant la chirurgie de ses rapides progrès.

Oui, sans doute , la chirurgie s'élève, s'est élevée rapidement au plus haut point; mais c'est la chirurgie des chirurgiens , qui , depuis 1 invention de la poudre , forcée à des opérations nouvelles , à des témérités devenues si heureuses, n'a cessé d'agran-

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dir l'art. Aujourd'hui, sans autre onguent que le tranchant du fer, sans autre secours pour arrêter le sang que l'ustion de l'extrémité des artères10", sans autre appareil que la charpie de toile de chanvre ou de coton'04, la chirurgie chasse devant elle la maladie et la mort.

Mais peut être, a ajouté maître Émanuel , en s'adressant à moi, je me fais illusion : Docteur, répondez-moi , je vous prie , dites la vérité ; ou en est aujourd'hui la nouvelle chirurgie ? — Maître Émanuel, dites vous-même la vérité; dites où en en aujourd'hui la nouvelle médecine. — Vous voulez que je vous parle sans flatterie? — Oui. — ■ Sans compliment ? — . Oui. — ■ Ehbien ! la nouvelle médecine est à la perfection. — Eh bien ! là en est aussi la nouvelle chirurgie.

Cependant le bon vieux apothicaire Sainlonge qui nous écoutait avec beaucoup de douceur et d'attention, était impatient de rendre aussi témoignage aux progrès de son art : Je conviens, a-l-il dit, que la médecine et la chirurgie sont au plus haut point où puissent les désirer les malades; mais la pharmacie ne leur en doit rien; elle a rendu à l'humanité deux grands services.

Elle a étendu les connaissances de la vertu des eaux d'herbes ,o5. Louis XI , qui en faisait un si grand usage, n'a, il est vrai, atteint que la soixantaine ; mais il n'y a pas d'herbes contre le mal de la peur dont il est mort0'; contre tous les autres 4- 7

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maux sans exception, la nouvelle pharmacie fournît une eau d'herbe107, un remède sûr , pourvu que l'étiquette de la maladie corresponde bien à celle de la fiole.

Elle a restreint les vertus des pierres précieuses ; mais c'est aux dépens des apothicaires.

On vient me demander r m'acheter un rubis qui donne domination, seigneurie; je souris, je fais un signe de doute, et je dis : Je puis répondre, d'après nos bons livres actuels, que le saphir vault pour la conservation de» biens temporels. On me laisse- le rubig; on me prend le saphir, qui est moins cher.

Une jeune dame me laisse l'agathe, parce que je ne garantis pas qu'elle puisse être d'un grand secours dans les accouehemens pénibles. Une jeune demoiselle me la laisse aussi , parce que je ne veux pas la vendre comme donnant immanquablement des couleurs. Je dis à l'une et à l'autre qu elle vault contre les serpens^ c/uelk estanche la soif. L'une me répond que les serpens ne viennent pas dans les salles; l'autre, qu'elle boira de l'eau.

Bien des gens , qui sont ou qui se croient possédés du Diable, achèteraient des dîamans, s'ils en trouvaient d'aussi gros qu'ils les demandent. Je ne puis leur faire entendre qu'excepté celui qui tomba entre les mains des Suisses après la bataille de Granson10% les plus gros qu'on connaisse, sont tout au plus comme une fève. Ces jours derniers, un héritier qui voulait prévenir des querelles de succès-

sion, vint en marchander un que j'avais, comme de raison, fait monter sur fer; il ne Tacheta pas; il plaida; il se ruina. Du reste, je vous avouerai que, quoi qu'en disent les lapidaires, il n'est pas certain pour moi que le diamant ait plus de vertu, s'il est donné par un ami.

Et voyez notre malheur, tandis que je répondrais , corps pour corps , que la sardoine rend modeste , que l'amétiste rend sobfe , que la topase rend chaste, aujourd'hui personne guère ne veut de ces pierres.

Je ne vends pas non plus d'éméraude; bien de jeunes personnes qui en achèteraient pour devenir riches , n'en veulent point , parce qu'elles ont ouï dire que l'éclat de cette pierre s'obscurcit sur le doigt de celle qui a quelque reproche à se faire. Inutilement je leur affirme que c'est un préjugé du temps passé; rien ne peut les rassurer.

Je ieur vends quelques cornalines pour se rendre aimables, pour se faire aimer; et alors j'ai beau les avertir que je ne suis pas toujours sûr de l'effet de ces pierres, toutes me répondent en riant qu'elles en sont sûres , et toutes , je crois , ont raison.

Le jaspe n'a pas la vertu qu'elles lui attribuent, d'après la vieille opinion ; il est une belle brune qui, au bout de neuf mois, a été forcée de reconnaître que je lui avais , avec raison , conseillé de ne pas s'y fier.

Je vends des perles si bonnes pour la conserva-

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tion des yeux , à de sottes gens qui les achètent pour avoir bonne mémoire. Si les perles ont cette vertu, c'est, je vous assure, à un faible, bien faible degré.

Mon plus proche voisin, qui allait se mettre en voyage, vint m'acheter une turquoise, pour empêcher que son cheval se morfondît ; je secouai la tête, car les apothicaires actuels nous ne sommes pas de cet avis. 11 demanda aussi une hyacinthe pour être bien reçu de ceux qu'il allait visiter; je secouai encore la tête : ou contre la peste, ajouta-t-il; passe pour cela, lui répondis-je.

Volontiers je veuds des grenats aux bons compagnons qui veulent avoir la joie au cœur.

Je ne sais pas ce que font mes confrères; mais quant à moi , je n'ai jamais voulu vendre des cassidoines pour obtenir le gain des procès109 ; j'ai voulu toujours laisser son libre cours â la justice.

Le grand malheur des médecins, a dit en finissant le vieux Saintonge, c'est d'être confondus avec les empiriques juifs. Le grand malheur des chirurgiens, c'est d'être confondus avec les barbiers. Le grand malheur des apothicaires , notre grand malheur , c'est d'être confondus avec les droguistes , bien qu'à la fin de ce siècle nous ayons sur nos tablettes toutes les productions médicinales du Couchant et du Levant , du Septentrion et du Midi, de l'ancien et du nouveau Monde , bien que les pharmacopées du siècle dernier aient vieilli, bien que l'ancienne apothicairerie eût aujourd'hui de la peine

à se reconnaître dans les vastes laboratoires de l'apothicairerie actuelle, devenue une savante alchimie.

Je n'ai pu contredire maître Saintonge, il avait raison à tous égards.

Vous en conviendrez, messires , si enfin parmi nous quelques-uns devaient être heureux , ce serait l'apothicaire du roi, qui a huit cents livres d'appointemens, le chirurgien du roi qui a deux cents livres, le médecin du roi qui a douze cents livres110. Eh bien ! ils ne le sont pas.

Pour que l'apothicaire du roi fût heureux , il lui faudrait que le roi eût un estomac et délicat et fort, qu'il eût en même temps besoin de beaucoup de médecines , et qu'en même temps il pût en bien supporter l'effet, afin que lorsqu'il serait assis , je n'entends pas sur le trône de France , il s'écriât : Ma foi ! l'apothicaire du corps" fait de bonnes fournitures !

Pour que le chirurgien du roi fût heureux, il lui faudrait que le roi se cassât un bras , le bras droit, et que le chirurgien le lui remît si bien , qu'à chaque moment il sentît qu'il tient son sceptre mieux qu'auparavant.

Pour que le médecin du roi fût heureux , il lui faudrait une autre fortune que celle de ses prédécesseurs, même que celle de Coctier , en quelques semaines enrichi de cent mille livres112 par Louis XI, même que celle d'Adam Fumée 9 tout â la foi mé-

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decin du roi et garde-des-sceaux de France113; il lui faudrait que le roi eût une bonne maladie, qu'on ne le vouât ni à saint , ni à sainte , que tout l'honneur de la guérison lui revînt ; et pour qu'il fût encore plus heureux , il lui faudrait que chaque matin, à la visite du réveil, il trouvât un peu, mais bien peu à redire a la mine du roi ; et , vous le sentez, que jamais le roi ne trouvât rien à redire à la sienne.

Mais, ni à la cour , ni dans le monde , les choses ne s'arrangent ainsi pour personne, et moins encore pour ceux qui exercent l'art de guérir ; partout nous sommes les plus malheureux. Contre notre malheur , ne peuvent ni les infaillibles remèdes des apothicaires , ni le fer toujours victorieux des chirurgiens , ni les triomphantes ordonnances des médecins; notre malheur est un mal incurable.

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