‹ Histoire des Français des diverses états (volume 3)Chapitre 4 sur 23 · LE PAUMIER · texte numérisé non relu

LE PAUMIER

Histoire xrx.

Le médecin finissait a peine de parler, que Pierre Lalouette , maître paumier de la ville , habillé d'un court pourpoint de cuir à pli de corps, coiffé d'un petit chapeau sans bords , a dit : Messires ? vous

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plairait-il de m'ocouter quelques tnomens ? je ne serai pas long. On a fait silence ; il a continué.

Mon père, comme tous les bons pères, voulait que je prisse son état ; il était , à Rouen , bouteilîer-dégustateur des vins , de la vicomte de l'eau'. Il voulait que je fusse marié avec la fdle du receveur du droit de tous boires'; elle était passablement jolie ; mais j'aimais continuellement à courir et elle aimait à être continuellement assise. Cette antipathie de goût affaiblissant tous les jours les sentimens que la convenance iVà^e et le désir de nos parons avaient fait naître, nous nous quittâmes. La dernière fois que nous nous vîmes , je pris congé d'elle, sans m'asseoir, elle me dit adieu sans se lever.

Cependant , je continuais à aller chez îe maître d'écriture et d'arithmétique; j'y restais depuis longtemps , le plus âne de la classe ; mais , au sortir , j'étais le premier à la course, le premier à la lutte , le premier surtout à la longue paume.

Tout le jour j'en jouais, toute la nuit, dans mes rêves, je recevais et renvoyais la balle , l'éteuf; je m'agitais , je m'éveillais couvert de sueur.

Comme je ne faisais à l'école aucun progrès, et que je n'apprenais absolument rien, mon père m'a* mena à Paris, pourvoir si je ne profiterais pas mieux sous de meilleurs maîtres. Je fus toujours le dernier de ma classe ; et dehors , je fus , comme à Troyes , toujours le premier.

Au dire des plus célèbres philosophes, les divers

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jeux sont autant de liens de la société ; ce siècle , si éminemment social , a dû en inventer ou en perfectionner un grand nombre : d'abord , il a dû perfectionner, il a perfectionné la paume. INos ancêtres , dont on Tante la bonne foi , ne pourraient s'empêcher de convenir qu'ils ne connaiss aient que la longue paume, qu'ils en jouaient avec la main nue, ainsi qu'en jouait à Paris la belle Margot, au fameux jeu de paume du Petit-Temple, rue Grenier-Saint-Lazare\ Ce jeu ne pouvait leur être fort agréable, bien qu'ils eussent la peau plus grossière que la nôtre. Qu'avons-nous fait, nous , messires ? nous avons d'abord mis des gants , en suite de doubles gants; ensuite nous avons tendu d'un réseau de corde la paume de la main. De celte invention à celle de la main artificielle, tendue d'un réseau de cordes, à celle de la raquette, il n'y avait qu'une petite distance : nous l'avons en peu d'années franchie4. Aussitôt les anciens jeux de longue paume sont abandonnés; de grandes salles peinte en noir', de beaux vastes de tripots6, enfin des jeux de courte paume7 sont ouverts dans les grandes villes , et ensuite dans toutes les villes.

On le sait, tout commence par Paris. Lorsque j'y arrivai, plusieurs joueurs avaient déjà la raquette en main ; je ne fus pas des derniers à la prendre. Je m'en servis si bien, qu'un des meilleurs paumiers, celui du jeu des halles 8 ne tarda pas à me distinguer. Il voulut me former lui-même , et il ne

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s'était point passé un an , qu'il me dit que c'était à moi à donner plutôt qu'à recevoir des leçons.

Bientôt, je fus connu; je trouvai cent établissemens. Il n'y avait pas de maître paumier qui ne voulût m'avoir pour gendre; il n'y avait pas de fille de paumier, qui, après m avoir seulement vu jouer le coup pour Dieu, c'est-à-dire le premier coup, le coup qui ne compte pas à la partie 9, ne voulût m'avoir pour époux. De toutes parts je recevais des offres de mariage, d'association, de fortune; je ne pouvais suffire aux propositions, je ne savais à qui entendre.

Je fis alors ce que tout honnête homme, à ma place , eût fait; je me dis que si j'avais des talens, je les devais de préférence à ma patrie, et, sans hésiter, je vins à Troyes.

Dans ce temps, les tripots de cette ville étaient livrés à l'ignorance et à l'impéritie. Il eût été long de donner des préceptes, plus long de corriger les mauvaises habitudes de la province; je crus, avec raison, que je serais plus utile aux progrès de l'art, en me mettant simplement à jouer, et c'est le parti que je pris.

Il en arriva à Troyes comme à Paris ; paumiers et jeunes filles de paumiers me firent aussitôt les mêmes avances. Une d'elles entre autres fixa mon cœur : elle avait la physionomie la plus gracieuse; ses yeux fins et tendres pénétraient l'ame; sa bouche fleurie de roses , son petit pied , assorti à sa

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petite main potelée , à ses bras faits au tour, rendaient sa personne si aimable, que je ne pouvais plus me contenir; j'étais sur le point de me déclarer, quand la raison me revint; la raison cbez les paumiers est impérieuse et sévère : Cette jeune fille s me ditelle, convient aux jeunes gens des autres états; elle ne te convient pas. Quelque temps après, il s'en présenta une autre , qui , de toutes les manières me déplaisait : Paumier, c'est celle que tu dois épouser, me dit la raison; ses grands pieds rendront ses pas plus assurés ; ses grandes mains manieront mieux la raquette; de ses longs bras elle atteindra plus facilement l'éleuf ; sa voix forte et rauque , quand elle marquera quinze, trente, quarante, cinquante, soixante 10, quand elle criera que dans les tripots, les vingt paumes font les deux douzaines ll, retentira merveilleusement , dominera : messires, chez les paumiers, comme chez les princes, la raison, la raison d'état avant tout; je me mariai avec la personne qui me déplaisait : elle s'appelait Thibaude.

11 faut, du reste, que je rende ici publiquement témoignage à la vérité.

Thibaude a été en même temps une excellente épouse, une excellente mère. En moins de huit ans , j'ai dépensé quatre livres pour frais de baptême ; comme vous savez que c'est dix sous par enfant I2, c'est vous dire que j'en ai eu huit; mais , grâce à l'éducation qu'ils ont reçue de Thibaude, il n'ont pas été de trop : ils sont tous parfaitement

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venus; j'entends qu'ils sont tous parfaitement enfans de la balle1 ', parfaitement nés pour le service de la paume; ce qui, parmi les enfans des paumiers, n'est pas aussi commun qu'on pourrait le croire. Thibaude a été aussi une excellente paumière. Mon beau-père avait laissé introduire au tripot un usage que je me hâtai de faire cesser dès que j'en eus le gouvernement. Il laissait entrer indistinctement tout le monde dans les galeries, et même dans le jeu ; moi, je ne laissai entrer dans les galeries que des gens connus, et dans le jeu que des gens riches. Mais la fureur pour le jeu de la paume l4 était déjà devenue telle, que souvent ni mes paroles ni mes menaces ne pouvaient arrêter les joueurs. Alors Thibaude accourait, faisait reculer la foule, lui montrait les dents ; elle était admirable.

Elle n'était pas moins admirable, quand elle montrait aussi les dents aux femmes qui amenaient leurs petits enfans, et venaient crier, l'une : un pauvre clerc du guet l5! l'autre : un pauvre roi des barbiers l6! l'autre : un pauvre sergent à six deniers de gages par jour 1?! qui vient ici perdre son temps et son argent! qui vient brûler dans les cheminées du tripot l8 le bois qu'on lui donne pour son chauffage ,9 ! qui vend le manteau d'hiver qu'il reçoit du roi 2% et porte à Noël son manteau d'été ! Je vous le demande, quand, au temps présent, on a pu ramasser cinq, six livres , ne vaudrait-il pas mieux les prêter à la ville21?

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Les confrères des plus dévoies confréries, hommes et femmes , venaient de même en fort grand nombre : IYavez-vous pas honte, me criaient-ils, de laisser jouer dans votre tripot l'argent de l'église? Le haut commissaire du jubilé 2a a perdu hier plus de vingt écus d'or de son tronc! Thibaude accourait de nouveau avec ses grands poings, sa grosse voix ; elle montrait encore les dents à toute la confrérie; elle était admirable.

Quand des baillis, des sénéchaux, des rois d'armes à cent, deux cents, trois cents livres de gages ■*, voulaient jouer, je n'exigeais pas qu'ils missent argent sous corde 2j ; mais je l'exigeais des pauvres oflîciersde justice, des pauvres j uges ■?, des pauvres procureurs du roi26, des pauvres avocats du roi 27, qui n'avaient pour tous gages que cinq, dix, quinze livres =;; je l'exigeais de même des pauvres châtelains, qui n'en avaient guère plus 2\ lisse fâchaient; Thibaude accourait au plus vite ; ils tiraient aussitôt leur bourse ; car elle leur montrait les dents : elle était encore vraiment admirable.

Elle était encore vraiment admirable, et, plus que personne je l'admirais, en lui voyant montrer les dents aux gardes du métier de faiseurs d'éteufs30, quand ils voulaient éventrer ses balles, pour voir si elles étaient couvertes de bon cuir, si elles étaient remplies de bourre et non de ratissures de peaux , de sciures de planches, de mousses 3'.

Quand les joueurs, après avoir, suivant l'usage,

fait porter du pain et du vin 3j, disputaient ensuite, non à qui paierait , mais à qui ne paierait pas, Thibaude leur montrait aussitôt les dents ; c'est alors surtout qu'elle était admirable.

Mais , où elle était le plus admirable, ma femme Thibaude, c'est à séparer les combattans. Dans plusieurs de ces occasions, vous l'auriez vue, frapper indistinctement sur le noble et sur le bourgeois, avec une vigueur et une équité qui lui a souvent attiré les louanges et les applaudissemens des galeries.

Les hôteliers , vous parlez des querelles d'hôtelleries ; ce ne sont que de petits combats, de légères escarmouches, en comparaison de nos grandes batailles des jeux de paume , principalement au concours des prix , où il ne s'agit pas, comme dans les pauvres tripots , d'une simple paire de gants , mais bien d'un gros éteuf d'argent H3, où la moindre contestation met tous les joueurs , au même instant, aux prises, où au même instant qu'une raquette est levée, cent raquettes, cent paniers, cent bâtons, cent battoirs H sont levés, en même temps que, de toutes parts, les paumes, les éteufs, les balles volent au milieu des démentis, des juremens et des blasphèmes. Aussi regardez le nez et le menton des vieux paumiers et des vieilles paumières; ils ne déposent pas seulement de leur courage et de leur bravoure, ils déposent encore de leur malheur.

Nous nous réunissons quelquefois le soir à table

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les maîtres des divers jeux, non pour nous réjouir, mais pour parler des malheurs de notre état, que nous ne pouvons guère adoucir, qu'en nous souvenant qu'il n'est cependant pas dénué de toute illustration. Dernièrement j'avais à souper le maître du jeu des cartes et celui du jeu de billard; nous mangeâmes d'abord et bûmes assez tristement ; enfin la conversation fut plus animée, lorsque nous vînmes à parler de l'importance de plusieurs jeux que nous jugeâmes, ce me semble , avec impartialité.

Le jeu des osselets5', dîmes-nous, est un jeu d'en fan s.

Le jeu des échecs16, est un jeu de moines.

Le jeu du dédale ou du labyrinthe37, est un jeu de pédant.

Le jeu des dames'8, est un jeu de daines.

Le jeu des tables ou trictrac39, est un jeu de malades.

Le jeu des dez4°, est un jeu de coupeur de bourse.

Le jeu des quilles4, , est un jeu de paysan.

Le jeu du rapeau4%

Le jeu du mail43,

Le jeu des boules44,

Le jeu du ballon ou de la soûle4',

Le jeu des barres46, ne sont guère plus nobles.

Je ne voulais point parler des jeux dont nous étions maîtres, j'étais l'hote de mes camarades, je ne voulais pas les fâcher ; mais le maître du jeu

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des cartes se rendit si insupportable par ses jactances, qu'il fallut absolument le rabrouer. Nous lui rappelâmes d'abord que son jeu n'était ni d'origine grecque, ni d'origine romaine, mais seulement d'origine française; que les noms des divers jeux du jeu de cartes étaient pris de ceux des jeux de corps et d'adresse47, et que ce jeu ne remontait pas plus haut que la fin du dernier siècle 4;l : Vous voyez dans les cartes, ajoutâmes-nous, des leçons de lapins haute politique; vous ne finissez pas sur les emblèmes des quatre rois, des quatre reines et des quatre valets. Suivant vous, lésas, nom d'une monnaie romaine, signifient les finances; les piques , la guerre, les trèfles, les habitans de la campagne, les carreaux , les habitans de la villes, dont les logemens sont carrelés 49 , à la différence de ceux des habitans de la campagne, qui ne le sont pas50; ce sont autant de conjectures imaginaires51. Les cartes, dit-on, inventées pour amuser un roi tombé dans une maladie mentale 5% étaient ce quelles devaient être , de belles images peintes, dorées" d'un côté, blanches du côté opposé, où les figures des rois et des reines gagnaient les autres. Peut-être n'ont-elles été ensuite que les dépositaires des secrets delà cour galante de Charles VII; car les quatre rois , David, Alexandre, César, Charles ou Charlemagne 54 étaient, ainsi que tout le monde sait, quatre rois fort galans ; les quatre reines, à commencer par Judith, ne l'étaient pas moins; elles

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quatre valets, si nous en jugeons parLahire rf.t que nous avons tous connu, ne leur en devaient guère. Les coeurs signifiaient sans doute que tout était sous l'empire de l'amour : les trèfles, qu'on se portait des bouquets, ou plutôt qu'on faisait dans ce temps, comme les bergers, l'amour sur l'herbe : les piques, qu'on se piquait quelquefois, ainsi qu'aujourd'hui, par des paroles de jalousie, par des reproches : les carreaux, qu'on cassait alors aussi quelquefois les vitres. Depuis, les caries ont été amincies, ensuite dédorées. L'invention de la gravure les a multipliées par milliers r,\ Ce jeu est devenu très commun ; tout le monde maintenant veut jouer aux glic , aux martres57; et voilà ce qui vous rend si fier.

Le maître du jeu des cartes ne répondit ou ne put répondre un seul mot ; il se leva , et s'en alla sans vouloir prendre les épices 8. Nous les prîmes, nous, et pour nous et pour lui. Toutefois, à force déboire, le maître du jeu du biîlard s'échauffant, s'exaltant, se mit, avec si peu de ménagement, à se vanter de ce que trois rois avaient institué le jeu des billes ou du billard59, de ce qu'il était le seul des maîtres de jeux qui pût écrire en grosses lettres sur sa porte : Au noble jeu du billard60 , que je fus obligé , comme nous disons dans nos tripots , de renvoyer la balle; Maître, lui dis-je, sans nier toute cette noblesse, toute cette gloire , votre jeu ne peut se parangonner au nôtre, qui aujourd'hui fait la récréation et les délices de la France entière6'. Toutes

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lesvilles, tous les princes , tous les grands seigneurs, tous les gens riches ont des jeux de paume. Le roi a de ces jeux pour lesquels il entretient un garde6'; et Ton a beau faire diverses relations sur le genre de mort de feu Charles YIÏI , il est sûr qu'il est mort en regardant jouer à la paume63. A ces mots, le maître du jeu du billard baissa la tête , ne mangea plus, ne but plus; il se leva brusquement, ne pouvant endurer qu'un roi de France fût mort dans un jeu de paume. J'avais deux amis , j'eus deux ennemis.

Malheureux paumiers ! malheureux que nous sommes! du moins qu'on n'attaque point notre honneur , c'est notre plus précieux , c'est notre seul bien; car, après nous être si longuement agités, après avoir, toute notre vie, sué, peiné , que nous reste-t-il au bout d'une si pénible carrière ? nos vieux éteufs, notre vieille raquette.

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