LE SAVANT
Histoire xx.
Oui ! vraiment ! Herclè ! Per Jovem ! C'est nous, Messires, qui sommes heureux, a dit, ou plutôta crié magister Fulvus , maître Leroux, régent aux écoles latines de cette ville1. C'est nous qui n'a-
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vons rien , qui manquons de tout ; c'est nous qui sommes les plus heureux. Maître Leroux, qui était habillé d'une robe fendue par devant2, attachée avec une ceinture de cuir, dont en classe il se sert pour donner les férules à ses écoliers, était fort animé ; il a poursuivi en ces termes :
Mes aïeux , mon père et moi , clercs , les plus pauvres clercs, clercs mariés, les plus pauvres clercs mariés , clercs enseignant , clercs maîtres d'école, tenant notre institution du chanoine écolâtre 3, toujours assujétis à sa bonne ou mauvaise volonté, ne possédant, n'ayant jamais possédé la plus petite ferme, le plus petit arpent déterre, nous avons été, nous sommes les plus heureux; les familles des autres savans qui n'en ont guère jamais possédé, qui n'en possèdent aujourd'hui guère davantage, ont été , sont les plus heureuses : notre état a toujours été, notre état est encore le plus heureux.
Pour moi , je commençai à en sentir le bonheur dès que je fus né. Deux nourrices , l'une jeune et fraîche , l'autre vieille et maladive , s'offrirent à la fois. On choisit la vieille, parce qu'elle était à meilleur marché : suivant mon père, l'essentiel pour le fils d'un savant était qu'il fût bien nourri du lait des Muses.
Que je vous parle un peu de mon père , qui n'a guère été connu que dans le monde grec ou latin.
C'était un des hommes les plus sérieux ; jamais , disait-on, il n'avait dansé. Je puis dire que jamais
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je ne l ai entendu chanter qu'à vêpres, et seulement aux hymnes ; jamais je ne l'ai vu rire, si ce n'est lorsqu'il lisait les comédies de Plaute ou d'Aristophane : A l'étude! à l'étude! criait-il sans cesse; à l'étude! vous tous, jeunes gens qui devez nous succéder, qui devez devenir à votre tour les dépositaires des lumières humaines.
Il faut encore ajouter, à sa gloire, qu'il avait d'excellentes méthodes d'éducation et d'instruction.
Je me souviens, entre autres, qu'il voulait que la plus grande politesse régnât parmi ses écoliers ; cependant il leur permettait de s'insulter, de s'injurier, pourvu que ce fût en latin, de se donner même des coups de pied, des coups de poing, pourvu que tes coups ne fussent pas trop forts, et qu'ils fussent accompagnés d'imprécations latines ou grecques. 11 avait éprouvé que , par ce moyen , des jeunes gens irascibles , dont on ne pouvait auparavant rien espérer, étaient devenus bons latinistes, bons grécistes. Il avait aussi beaucoup de confiance dans le fouet : Les fouets du quinzième siècle, disait-il, sont deux fois plus longs que ceux du quatorzième ; aussi voyez où en Sont les connaissances actuelles; le foiut a chassé l'ignorance des quatre coins de l'Europe. Mon père faisait donner le fouet aussi souvent et aussi sévèrement que dans les meilleurs collèges de Paris.
Il s'est bien trouvé du fouet à mon égard; je m'en suis bien trouvé à l'égard d'autres, car je dois con-
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venir que ce lait des Muses dont mon père parlait si souvent paraît d'abord un peu amer aux nourrissons , et en vérité je ne sais pourquoi ; y a-t-il en effet , je vous le demande , rien de plus agréable que les nouvelles méthodes latines ou grecques , toutes en vers , où la rime et la raison s'aident réciproquement , pour graver dans la mémoire les mots et les règles?
* Sumit a , post as , es aut am , variatio prima : » Egina , Eneas, Anchises monstrat et Adam. » Filia , cum nata libertaque vel dea , mula ; » Sic equa , sic asina in plurali terminât abus 4.
Que de concision, et cependant que de clarté et d'élégance dans ces premières règles de la première variation ou déclinaison !
Pour moi , je lis et je relis toujours avec délices les doctrinaux., les institutions grammaticales , les cornucopies, les petits jardins des racines grecques, les florilèges, les fleurs de la latinité 5, que les savans ont composés pour l'aimable enfance ; malheureusement on a peu de bon sens à dix ans et même à douze; à seize, il commence à venir.
Je savais passablement, à cet âge, le grec, le latin , et je faisais d'assez bons vers dans ces deux langues. Lorsque j'eus terminé le cours de rhétorique, mon père me dit : Mon fils, ces anciens maîtres ès-arts, tes aïeux, dont tu connais la longue et illustre généalogie, attendent de toi que tu
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marches sur leurs traces; va te faire graduer! va recevoir à Paris le bonnet de la main de notre glorieuse mère l'Université !
Je partis pour cette grande ville , pour cette moderne Athènes, et j'allai demeurer dans le quartier que mon père nommait la Cécropole , en d'autres mots, je pris un logement à la montagne Sainte- Geneviève.
Autrefois, on se présentait à la porte des quinze collèges de Paris6, et on la trouvait toujours fermée; les seuls boursiers avaient le droit de participer à l'instruction 7.
De notre temps, il y a trente années, le collège de Navarre a ouvert ses portes, et boursiers et pensionnaires et externes ont été également reçus 8 ; tous les collèges de Paris ont bientôt imité celui de Navarre 9 ; tous les collèges de France ont bientôt imité ceux de Paris 10, et alors le flambeau, l'expression ne suffit pas, et alors le soleil de l'instruction publique se levant, pour ainsi dire, de derrière les épais murs des anciens collèges , illuminant l'horizon de la jeunesse française , s'est fixé au haut descieux; et aussitôt s'est terminé le long combat entre la lumière et les ténèbres , qui tous les jours reculent de plus en plus vers les vieux siècles. Quel dommage que l'événement de l'instruction devenue publique et générale en France , ne soit pas un événement historique, ne puisse de sa nature avoir place dans l'histoire nationale ! Les
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savans, ne sommes-nous pas, à cet égard, bien malheureux?
Je n'avais de bourse à aucun des collèges de Paris, je ne pouvais être boursier; mais je pouvais être ou pensionnaire ou externe : je préférai le sort des externes ou martinets, ainsi appelés parce que n'appartenant nécessairement à aucun collège ",. ils volent comme les hirondelles de l'un à l'autre, et ne s'attachent qu'à celui qui leur convient le mieux.
Mon collège fut le collège le plus voisin, car alors dans tous les collèges on lisait déjà en philosophie l% tandis qu'autrefois on ne lisait que dans les écoles de la rue du Fouare; le bruit de ce fameux vicus stramineus li:M faisait enfin écho dans tous les quartiers de la rive gauche de la Seine , tous enfin également bruyans et retentissans de philosophie. Je fus examiné sur les humanités, sur la rhétorique surtout I4. J'avais bien étudié, je savais bien la rhétorique latine de Fichetus l5 et même le grand et vrai art de pleine rhétorique de Faber ,6; je fus admis à la classe de philosophie, et des lettres d'écolier 1? me furent aussitôt données.
Dès ce moment, je me considérai avec une espèce de respect. Partout où j'allais on ne cessait de me vanter la gloire de l'Université, où Ton ne comptait pas moins de vingt-cinq mille écoliers et de cinq mille gradués l8. Ici, on me disait : Vous appartenez maintenant à un corps qui a le droit de censure sur les hauts diguilaires, et sur le gouverne-
ment même 9, qui sanctionne quelquefois les traités de paix , concurremment avec les grands corps de l'Etat 2°. Là, on m'interrogeait de cette manière : Savez-vous que le chef de l'Université, dont vous êtes membre, cite à son tribunal les magistrats ') Savez-vous qu'il ne peut être excommunié? Savezvous qu'il peut excommunier les fermiers des aides et les officiers des finances, qui entreprennent sur les immunités des écoliers21? D'autres me disaient: Si vous plaidez, vos causes seront portées devant un tribunal spécial, où vous ferez assigner la personne que vous voudrez, pourvu qu'elle ne demeure pas à plus de quatre journées de distance. Plus loin, on me parlait de mes distinctions , de mes privilèges, les mêmes que ceux du clergé et de la noblesse 2\ Je n'avais pas non plus assez de temps, assez d'oreilles pour écouter tout ce qu'on racontait des cérémonies, des pompes , des magnificences qu'on voyait aux réceptions des gradués, de leurs habits, de leurs décorations, des honneurs qu'on leur rendait quelquefois en présence des rois étrangers a3, et toujours au milieu de l'Université toute en chappes rouges 24, au milieu de ses trente bedeaux , portant leur masse d'argent a5. On ne me vantait pas moins les fêtes, les festins, les galas scholaires si fréquens, si splcndides. J'étais émerveillé, j'avais de la peine à contenir ma joie, ma gloire. Je l'ai déjà dit, j'avais seize ans.
Bientôt je fus désabusé, et lorsqu'on me vantait
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l'état de savant comme le premier, le plus honorable , je répondais déjà à cet âge, qu'il était le plus malheureux. D'abord, quant aux festins, les statuts voulaient qu'il n'y eût que du pain, du vin, des fruits , du fromage6; les gradués économes s'en tenaient là. Ensuite : quant à ces exemptions de subsides , à ces privilèges qui m'avaient paru si beaux, si magnifiques, ils ne me parurent plus tels , dès que j'appris qu'ils étaient également accordés aux moindres suppôts de l'Université , aux parcheminiers , aux papetiers , aux relieurs27.
Je fus tout surpris, lorsque, la première fois que j'allai au collège, mes camarades m'avertirent qu'il me fallait quitter les habits de couleur , et prendre comme les autres une cape noire23, qu'il me fallait quitter les beaux souliers dentelés, découpés, découverts29, pour mettre , même avec le beau temps les souliers noirs et couverts ; surtout lorsqu'ils me dirent qu'il fallaitme pourvoir d'une bottede paille pour in 'asseoir en classe30.
Ensuite je ne tardai pas à voir que les quatrevingts régens de l'Université31, pour dégoûter les écoliers de l'état de martinet et les forcer à entrer dans leurs pensions ou pédagogies "'- , se montraient fort âpres dans les perceptions de quatre sous par mois, de quarante-huit sous par an33, et fort sévères dans les argumentations et les examens. Je m'en plaignais un jour à mes camarades :ceux qui étaient pensionnaires me dirent que j'étais trop heureux de
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ne pas être comme eux toujours à la chaîne , toujours conduit au collège, à la promenade, parles pédagogues qui d'ailleurs, contre les défenses du pape et les statuts de l'Université , s'entendaient pour tenir leurs pensions à un taux exorbitant"4.
INous sommes encore plus malheureux, me dirent les boursiers ; on ne nous accorde que peu de temps pour le sommeil, on nous en accorde encore moins pour les récréations, encore moins pour les repas35. Dans certains collèges, nous n'avons à dépenser pour notre nourriture qu'un sou par jour36; dans d'autres , nous sommes trente pour manger une livre de beurre , et aussitôt que le prix de cent œufs excède six sous, on ne nous sert plus que des harengs ;?. Nos règlemens sont lugubres comme nos habits58. Dans les actes de fondation, nos bienfaiteurs ont exigé que tous les jours les offices fussent terminés par des prières pour eux9 : sous les apparences de la générosité, ils nous ont très habilement vendu le pain qu'ils ne pourraient plus manger , et que nous laisserions volontiers manger à d'autres.
Je reconnus que parmi ce grand nombre de jeunes gens qui , ainsi que moi, apprenaient les sciences , je n'étais pas le pins malheureux.
Je me mis à étudier avec une nouvelle ardeur Aristote ; je m'efforçai de substituer sa raison à la mienne, et pour ainsi dire de m'animer de son esprit fin et subtil. Quand enfin , après de longs
travaux , je crus m'être armé de son glaive à deux tranchans , c'est-à-dire de son archilogistique , je me jetai hardiment dans la mêlée. Bientôt, montant sur le pupitre , je ne fis pas comme les philosophes timides qui, malgré les statuts , expliquent la philosophie par écrit, lisent ad pennam*0; je l'expliquai sans l'avoir écrite ; je la commentai verbalement. Mes camarades , mes maîtres ne m'épargnèrent pas les objections; je répondis à tous les argumens; j'argumentai à mon tour contre les uns , contre les autres : à mon tour je fis autant de peur qu'on m'en avait fait.
Enfin, après m'être, près de quatre années, nourri des topiques , des élenches, des livres de la génération et de la corruption, des livres du ciel et du monde , du traité du sommeil et de la veille , du traité de la mémoire et du souvenir, du traité de la longueur et de la brièveté de la vie'1 , après m'être rendu bon philosophe, bon physicien ; après m'être peu à peu familiarisé avec les différentes parties des mathématiques, après m'être rendu bon mathématicien, je reçus successivement les grades de bachelier ès-arts, de licencié ès-arts , de maître ès-arts42.
Être docteur m'aurait fort convenu, depuis que je savais que l'Université en avait refusé le bonnet au roi de France et au roi d'Espagne, qui le demandaient pour un savant qu'ils protégeaient45; mais quand je réfléchis que le plus haut grade de la faculté des arts était au-dessous du plus bas grade
des quatre autres facultés qui faisaient les docteurs44, qu'il m'en faudrait suivre tous les cours, j'y renonçai.
Je demeurai encore quelques années à Paris. Je fus d'abord précepteur dans une riche famille où j'avais quarante livres par an*5. Ensuite je passai dans une pédagogie16, où l'on me fit successivement sous-moniteur, moniteur47. J'étais sur le point de devenir régent quand , à l'élection d'un recteur de l'Université, nous nous battîmes scandaleusement dans l'église43. Messires, il faut que je l'avoue, j'en ai honte ; j'ai reçu de la nature deux poings beaucoup trop gros et beaucoup trop forts, pour un savant. Je les mis en œuvre tels qu'ils étaient. Lorsque le calme fut rétabli et que les informations furent terminées , mes amis me conseillèrent de quitter Paris; je leur promis de partir le lendemain; réflexions faites , je partis le jour même.
Les seize autres Universités , dont la moitié sont filles de notre siècle49 , m'étaient ouvertes. J'allai à celle de Cahors. J'y trouvai la savante Isaure. qui, nouvelle Atalante, promettait sa main â celui qui pourrait la vaincre dans les sciences : Isaure était belle, aimable , charmante; je le lui dis en latin, en grec , en hébreu , en syriaque ; je fus son époux.
Bien que les collèges à Cahors n'aient pas chacun quatre ou cinq cents écoliers, comme les collèges de plusieurs villes où il n'y a pas d'Université, et où il n'y a qu'un seul collège 5% les écoliers y étaient
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cependant en fort grand nombre , et mes appointemens me suffirent d'abord; mais aussitôt que j'eus une petite famille ils ne me suffirent plus. J'errai de collège en collège 5l : je quittai Cahors. J'allai dans d'autres Universités , où j'errai encore de collège en collège. Enfin, je fus appelé ici, j'y vins et j'y suis encore.
D'après les promesses par lesquelles on m'avait attiré , je devais être grand maître fermier de la grande maîtrise des écoles 5ra ; et c'était à moi que les écoliers devaient payer les rétributions 5i. J'attends encore qu'on me donne cette ferme. Cependant mes enfans grandissent; ma femme est valétudinaire, ce qui est un accroissement de dépenses : ma santé commence aussi à s'affaiblir ; et tandis que , suivant la médecine , il me conviendrait , comme à tous ceux qui cultivent les lettres, de me nourrir de perdrix ou de faisans, pour réparer la déperdition des esprits 4; qu'il me faudrait par la même raison des vins muscats spiritueux, des vins grecs et latins % j'ai de la peine à me procurer du mouton, qui est la nourriture ordinaire des écoliers 56; du petit vin de Saint-André-lez-Troyes 5?, qui est le vin des artisans. Je vois avancer l'âge, et, derrière l'âge, la misère.
On ne veut pas se souvenir que depuis trente ans j'enseigne la jeunesse, que je travaille depuis plus de vingt ans à commenter Festus 5" ; cet ouvrage est ma seule ressource : oui, messires, pour soutenir
ma vieillesse, je n'ai plus que la glose de Festus.
Patience encore si c'était là tout , mais , vous le savez, les autres glossateurs m'ont injurié, déchiré dans leurs commentaires; il faut qu'à mon tour je les injurie dans les miens, que je les déchire au bas de mes pages. Les marges des livres sont aujourd'hui nos champs de bataille 59.
Heureuse vie! n'est-ce pas? Eh bien! c'est celle de tous les savans, des plus grands savans.
Ah ! je crois les voir; je les vois ; les voilà qui s'avancent, qui viennent se plaindre aussi de leur sorl ; qui viennent vous dire que de même que l'homme n'a obtenu la vie qu'à la condition de la mort, ils n'ont, eux, obtenu la gloire, qu'à la condition du malheur.
Voilà d'abord les théologiens :
Le premier, ce vieillard cassé, plié en deux, ridé de douleur et de peines , c'est Gerson. Il nous fut légué tout brillant de jeunesse par le siècle dernier : à combien de reconnaissance et d'honneur ne devait-il pas s'attendre, après avoir si souvent défendu de sa voix , de sa plume , dans les conciles, dans le monde , son église et son roi? Il fut exilé par la faction de Bourgogne 6o; entendez de sa bouche le récit de cette longue persécution.
Celui qui le suit, c'est Thomas A Kempis. Il porte plusieurs livres de morale 6l sous son bras gauche, et sous son bras droit le premier des livres de morale, l'Imitation de Jésus-Christ; mais voyez
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comme l'opinion, qui l'attribue â Gerson '% s'efforce
de le lui arracher.
J'ai connu, il y a longues années Jehan Raul'm ; sa figure animée et gracieuse me rappelait le style de ses lettres; la douceur de son ame, la douce morale de sa théologie : au lieu d'admirateurs, d'amis, il n'a eu que des envieux, que des ennemis qui ont empoisonné sa vie63 : il se plaint tout doucement. 11 suit Thomas A Kern pis.
Il est suivi de Biel , qui a commencé le troisième âge de la théologie scolastique 64, c'est-à-dire l'âge d'argent en même temps que l'âge d'or ; car la théologie, maintenant parvenue au plus haut point où elle puisse s'élever . ne peut avoir que trois âges. Il a toujours eu à lutter contre les gothiques partisans de la scholastique des siècles passés , contre les vieux ou jeunes ergoteurs , les vieux ou jeunes questionnaires 65. Aujourd'hui nous lui donnons raison ; mais a-t-il été heureux? Il vous le demande.
Du haut des Pyrénées descend Raymond Sebonde, que la savante et philosophique Espagne consent à nous céder. Il s'achemine vers Paris, et déjà cette ville semble se détacher des rives de la Seine, s'avancer vers lui, impatiente d'entendre sa Théologie naturelle, sa nouvelle Théologie, où saint Augustin, saint Thomas font autorité d'abord par leurs bons raisonnemens , ensuite par leurs saints noms 66; mais à son passage il est arrêté par la docte ville de Toulouse, tumultueuse d'admira-
lion et d'enthousiasme , qui veut irrésistiblement l'avoir pour maître, qui l'empêche de passer outre, qui le force de déférer à ses vœux, à sa volonté 6?. Voyez comme il est toujours impatient de continuer sa route; il ne le peut, il soupire, il gémit. Celui qui le suit a la figure encore beaucoup plus triste; je n'en suis pas surpris, c'est Clavasius, dont la savante somme ne laisse indécis , dans aucun des divers états, le plus léger cas de conscience6". 11 n'eut à la cour du pape qu'une faveur passagère; le reste de sa vie il a vécu dans la disgrâce 6y. Oserait-on lui dire qu'il est heureux ? Voilà les philosophes :
Ils viennent ainsi que les autres savans, suivant le rang qu'assigne à chaque science la Marguerite philosophique ou Encyclopédie abrégée des connaissances humaines 7°. Ils devraient, d'après le beau nom qu'ils portent, être heureux; ils vont vous faire connaître leur sort : jNous sommes, vous disent-ils , au moins la moitié terministes ?l, et vous savez que le roi défend qu'il y en ait. Vous savez comment il nous parle et nous menace dans son édit du premier mars 1 470 : oui , certes , il est moins irrité contre les Anglais , même contre le comte d'Armagnac ou le duc de Bourgogne; ce qui cependant ne nous empêche pas de décliner hautement le nom de notre parti , lorsque l'occasion s'en présente; ce qui n'empêche pas non plus que nos livres, nos écrits , nos discours , les livres , les
écrits, les discours de nos adversaires mettent le feu dans toutes les Universités 72 , dans tous les collèges, et que les réalistes ?3 et les terministes s'y assomment avec autant de fureur que les nominaux et les réaux du dernier siècle 74 ; mais avec cette différence , que le langage de ceux-ci était si inintelligible qu'Àristote lui-même, sur la doctrine duquel ils disputaient 75, ne les aurait pas compris ; au lieu qu'aujourd'hui , si vous rencontrez deux nombreuses troupes de réalistes et de terministes qui se sont pris aux cheveux , soyez sûrâ d'avance qu'avant tout , de part et d'autre , la question a été clairement posée.
Les philosophes scholastiques , vous en conviendrez, ne sont pas heureux : on ne peut guère l'être au milieu des tonnerres et des tempêtes; mais ceux qui respirent continuellement la douce atmosphère de la philosophie platonicienne, ne le sont pas davantage. Interrogez Marsile Fiscin 7Ô , interrogez Hermolaus Barbarus77; et quant au jeune Pic delà Mirandole, interrogez-le aussi ; ah ! pourriez-vous, qui pourrait ne pas savoir que , succombant sous le poids des livres et des études78, il a donné au monde attendri le spectacle de la plus illustre victime de notre malheureux état !
Voilà les physiciens :
Ils oublient qu'ils sont poursuivis par la détresse et par les sergens ; ils vous disent que leur grande , leur continuelle inquiétude, leur grand , leur con-
timicl tourment est que les physiciens des siècles futurs s'emparent, sans rien dire, de leurs insignes découvertes, qu'ils volent audacieUsement leurs théories sur la tendance de la matière vers la forme, sur les appétits de la forme79 , leurs théories sur le plein , sur le vide 1e , leurs théories sur les vertus occultes8'.
Voilà les naturalisas :
Us protestent aussi contre la postérité, si elle attribue à d'autres qu'à eux les vastes systèmes, les majestueuses classifications qui font dériver des quatre élémens simples, la terre, l'eau, l'air, lefcu, les quatre élémens composés , les pierres, les métaux, les herbes, les animaux, et qui rangent les diverses classes des êtres formés des quatre élémens composés , suivant leur affinité avec l'un des quatre élémens simples8" : mais sont-ils surs qui la postérité sera impartiale, juste, même qu'elle sera instruite; sont-ils heureux?
Cuba, qui dans son Jardin de santé a donné plus de six cents chapitres, ornés de planches "3, a été en même temps physicien et naturaliste : il a toujours représenté le dénuement, le malheur des uns et des autres.
Voilà les mathématiciens , les astronomes :
Ils se donnent la main , et c'est moins en signe de l'étroite liaison de leurs sciences, qu'en signe de leur malheur commun.
Le peuple , ils en conviennent devant vous \ a
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laissé assez tranquillement Regiomontanus °4, et le grand Faber85, étendre les espaces de la géométrie au-delà du point où les avait laissés le siècle dernier.
Mais , convenez-en aussi, le peuple en veut à leur nouvelle science de l'algèbre , introduite en Europe par Léonard de Pise 86 , Lucas de Borgo*7 : on a beau lui dire que la langue algébrique n'est que la langue des étiquettes : on a beau lui dire que la langue qu'il parle lui-même, en exprimant les besoins les plus usuels, n'est souvent aussi qu'une langue d'étiquettes , le peuple n'en reste pas moins peuple, surtout quand il a, au milieu de lui ? de vieux clercs, de vieux magistrats qui l'inspirent85.
Messires , je vais faire ici une petite digression. Mon ami Jehan des Sablons, qui, selon droit, a pris le nom de Johannes de Arena, possède une petite propriétéau village des Sablons. Une des belles nuits de cet automne qu'il était à observer le ciel , le plus haut de ses quatre murs de clôture croula dans une vigne contiguë. L'huissier à qui elle appartenait lui donne assignation sur assignation, lui fait acte sur acte, prend défaut sur défaut, avant que Jehan des Sablons pût se défendre, avant qu'il eût terminé ses observations et ses calculs. En me racontant ses malheurs , il me dit que le juge n'avait pas voulu tenir compte de son état d'astronome, dont les travaux, dans certains périodes , ne peuvent être interrompus; et, ajouta-t-il, j'en
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ai été irrité au point que je m'élais d'abord décidé à ïaisser aller en Champagne le soleil et la lune comme ils voudraient ; mais, réflexions faites, je vis que de nos jours l'astronomie était si répandue par toute l'Europe, particulièrement par toute la France, qu'au'ant valait continuer à faire mes air manachs deTroyes8' qu'uu autre sûrement ne manquerait pas de faire. Eh bien ! croirez-vous , est-il à croire que celui de cette année où se trouvent les oppositions, les conjonctions, les éclipses aux différens jours et heures, pour toute les villes savantes , avec les diverses figures de la lune, ombrées et illuminées suivant les diverses phases % m'a donné à peine de quoi payer l'huissier, les maçons et la pierre ?
Et toutefois , continua-l-il avec la plus vive douleur, que sont mes malheurs «m comparaison de ceux du cardinal Cusa, qui avait, pour ainsi dire, corrigé le ciel du siècle dernier et des précédens siècles, qui avait refait les Tables alfonsines , si révérées de nos pères ? A la vérité il se laissa ensuite un moment séduire par l'antique système de Pylhagore9' : on lui a fait aussi cruellement expier son erreur que s'il avait occasionné une perturbation dans les astres , que si depuis le soleil en avait moins tourné, que si la terre en avait tourné davantage.
Mais que sont mes malheurs , continua mon ami Jehan des Sablons , en comparaison de ceux de George Purbach , qui a tant crié contre le cardinal
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Cusa , et qui, à son tour, a rencontré des savans
qui ont tant crié contre lui92 ?
En comparaison de ceux de Regiomontanus , qui a assujéti les comètes aux observations astronomiques, qui a donné les meilleures éphémérides , qui a fait de savantes prédictions toujours vérifiées par l'événement , qui cependant n'a point prédit sa fin tragique93 ?
Eu comparaison de ceux deWalter, qui a prouvé que les astres que notre vue nous montre au-dessus de l'horizon , à leur lever et à leur coucher , sont réellement au-dessous94? A-t-il, ou n'a-t-il pas été en butte à ces terribles gens, à ces terribles yeux , qui ne veulent voir, qui veulent qu'on ne voie les astres que comme on les a toujours vus ?
Messires, tous ces malheureux savans sont là : voyez-les , entendez-les.
Voyez , entendez aussi les gens de lettres.
Voilà les poètes :
Ce sont les poètes grecs, Merula9% les deux Strozza96, les deux Philelphes97 : Ah ! tant de génie , tant de gloire peuvent-ils s'unir à tant d'infortune , à tant de misère !
Ce sont les poètes latins, ce Mapheus Vegius qui, après quinze cents ans de silence en Orient et en Occident , a fait entendre la voix de Virgile , a complété en vers antiques l'antique Éneïde , y a ajouté le treizième livre 9% aussi semblable au douzième , que le douzième l'est au premier, cet Andrelinus
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dont les nouvelles églogues" semblent aussi avoir eu les suffrages de Mécène avant les nôtres , cet Ugolinus , qui a célébré les victoires de Charlemagne100, ce Ravisius Textor, que son notaire appelle Jehan Tixier de Ravisi , qui a fait le beau dialogue latin du Pèlerin et de la Mort'01 , ce Gollatius, qui a si long-temps chanté les malheurs de Jérusalem'0'; qui maintenant chante, ou,, si vous voulez, pleure les siens.
Ce sont les poètes français. Ils se plaignent plus que les autres poètes ; ah ! véritablement ils sont aujourd'hui en concurrence non seulement avec les procureurs03 , mais avec les huissiers04, non-seulement avec les nobles105, mais avec les princes'06. Plaignez-les, plaignez surtout Martin Franc107 : son Champion des dames ne peut se défendre contre les critiques : plaignez Villon108; dans son Testament'09, il n'y a pas un seul vers légué à la postérité : Plaignez Martial , non de Rome , mais d'Auvergne "° ; ses Arrêts d'amour "' seront cassés par les gens de bon sens; ses Vigiles112 feront dormir les gens de bon goût. Plaignez-les même plus qu'ils le veulent; ils sont plus à plaindre qu'ils le croient.
Plaignez aussi les traducteurs qui ont osé mettre en nouvelles rimes batelées, fraternisées, rétrogrades, enchaînées, couronnées"3, enfin en vers français les auteurs latins et même grecs, qui ont osé faire parler Virgile et même Homère1'4 comme des baillis, des sénéchaux, ou du moins comme de pauvres troubadours.
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Voilà les orateurs :
En tête sont les orateurs sacrés, au milieu desquels vous distinguez le cordelier Maillard115, le cordelier Menot"6 ; ils ont déclamé contre le scandale des mœurs , maintenant ils déclament contre leur malheur contre lequel ils peuvent encore moins. Leurs sermons écrits en français ont été traduits en latin"7; ils sont dépouillés de leur style, ils enragent.
Au milieu des orateurs profanes, s'élève Jehan Lorfèvre, qui défendit si éîoquemment un prince malheureux"8; il n'a guère eu que de la gloire.
Du moins, vous en conviendrez, messires , ceux qui tiennent entre leurs mains la vie future du inonde actuel devraient être fêtés, choyés, honorés, heureux : ceux qui ont consumé leur temps , leur santé, leur fortune à chercher la vérité , et r comme on dit, à la tirer du fond du puits, où l'eau est si souvent troublée par l'esprit de parti , devraient du moins en recevoir la récompense ; ils ne l'ont pas reçue; ils viennent se plaindre.
Voilà les historiens :
Paul Emile a été appelé du pays de Tite-Live ; on lui a commandé une grande histoire de France en latin ; il vous le dit, on Ta fait chanoine, et c'est tout19.
Robert Gaguin, qu'on croirait pour ainsi direné dans le même pays , pour ainsi dire allaité par la même nourrice que Salluste, quand on lit son lus-
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toire latine de la monarchie'20, n'ose vous avouer qu'on ne la connaît guère dans les salles du beau monde , et qu'on la découpe en versions121 > dans les collèges.
Les historiens de la France qui ont écrit en français ne marchent , comme de raison , qu'après les historiens de la France qui ont écrit en latin..
Vous reconnaissez d'abord les deux Chartiers ,2% Jehan et Alain ; je conviens qu'Alain a élé baisé par la dauphine; mais remarquez, messires, le malheur des savans , il était, dit-on, le plus vieux, et, diton , il dormait l23, et , ajoute-t-on , il ne s'éveilla pas.
Bien des personnes prétendent, et pour moi je n'ai pas eu de peine à le croire, que le prolixe Monstrelet l24 a toujours été fort content de lui , soit en se lisant, soit en s'entendant lire; certes, c'est un triste bonheur.
C'est sans doute celui de l'anonyme ou moine de Saint-Denis, qui, trahissant les devoirs de son état et de sa robe, a refusé de continuer en latin lzG les continuateurs latins de la Chronique latine de iNangis.
Celui de Juvénal desUrsins1 6, qui, oubliant aussi qu'il était clerc, puisqu'il était archevêque, a écrit en français l'histoire de Charles VI.
Celui de Mathieu Coucy, bourgeois de Péronne l27 , et celui de Le Bouvier, surnommé Berry, héraut d'armes ,2°, qui se préféreraient à
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Hérodote ou à Thucydide , s'ils en connaissaient le nom.
Celui de Nicole Gilles, clerc, secrétaire du roi, notaire qui a grossoyé l'histoire l?9 comme un inventaire de production judiciaire.
Celui de Jehan de Troyes , qui, dans sa Chronique de Louis XI, a parlé de finance, de commerce, de fabriques, d'agriculture ,3°, et d'autres telles matières aussi peu nobles , aussi indignes de l'histoire que dignes de son état , de son éducation et de ses mœurs de greffier ,3'.
Voilà les philologues :
Voilà , s'est écrié Magister Fulvus, avec un plus grand éclat de voix, leshommes les plus malheureux, les hommes qui méritèrent d'être les plus heureux, les hommes les plus grands parmi les plus grands , les géans littéraires. Voilà les Annius l3"; voilà les Urceus-Codrus l33; voilà les Ange-Politien ,34; voilà Jcs Béroalde l35; voilà les Brant l36; voilà les Alexandre '7; voilà ces hommes que les cités, orgueilleuses de leur naissance , se disputeront dans la suite des siècles. Leur érudition vaste et profonde est comme une mer sans fond et sans rives. Ils évalueraient toutes les finances du trésorier Ruzé lW en sexterces, en drachmes, en dariques; et, ô honte de notre siècle , ils ne pourraient quelquefois faire sonner ensemble deux petits tournois dans leur bourse.
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Voilà les lexicographes :
Us sont menés par Ambroise Calepin , qui vient lentement , courbé sous le poids de son dictionnaire, dont chaque article lui a suscité une et souvent plus d'une dispute ,39.
Voilà les grammairiens :
Ah ! messires, ils sont bien dignes par leur malheur de fermer la marche des hommes les plus malheureux. Au milieu de leur immense foule j'aperçois les Valla x4°, les JNiger '4', les Sulpicius '4>, les Perotus ,/p, qui ont nettoyé la langue latine de la rouille des siècles passés. J'aperçois ces illustres Grées, les Tipherne '44, les Hermonius l45, les Lascaris *46, les Chrisoloras l4?, les Capnion ,48, les Andronicus ,4% les Dalmata ySo, que les rois et les républiques ont, à l'envi , attiré dans leurs états ,5' ; la plupart n'ont obtenu que des honneurs , que des promesses. Dans notre siècle ingrat , les savans ont beau fuir de Constantinople, ils trouvent par-tout des Turcs.
Et pour preuve, messires, je vous défierai de me nommer la science , le genre de littérature grecque ou latine auxquelles scient attachés des principautés, des duchés, des marquisats, des comtés, des vicomtes , même des baronies ; il est vrai que les savans en droit sont nommés dans leurs diplômes comtes es-lois *2 : mais c'est un titre si généralement ignoré, qu'il n'est pas même connu de leurs valets ou de leurs servantes.
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Si vous me dites que le grec aujourd'hui mène à tout, je vous répondrai que lorsque nos grands érudits de cour sont devenus dignitaires, archevêques, cardinaux, ils ne se souviennent guère d'avoir été des nôtres. INous leur crions inutilement : kirie! kirie! messire! monseigneur! eleison! eleison! ayez pitié de notre sort, de notre misère! voyez nos souliers, nos chausses! Ils sont sourds, ils détournent la vue, ils passent.
Toutefois, quoiqu'au temps actuel un homme puisse impunément être savant, même très savant, sans avoir à craindre, comme au temps de mon jeune âge , de passer pour l'antechrist !*, il n'en est pas moins vrai que les lettres ont toujours besoin d'aide , de soutien et de protecteurs. Elles ont tant d'ennemis, il y a tant de hiboux, tant de chats-huants, qui ne peuvent supporter la lumière! En tous lieux on attaque notre pauvre latin , notre pauvre grec : on leur reproche de faire tomber dans le mépris la langue française. Mais serait-ce donc un grand mal? ou plutôt ne serait-ce pas un grand bien? N'importe, ce ne sera pas aujourd'hui, ni même demain; croyezm'en, j'ai mes raisons pour parler ainsi. Dernièrement, au passage du gouverneur ,54 de Champagne, tout le monde s'empressa de lui faire une réception honorable : deux de mes confrères le haranguèrent, l'un en iatin , l'autre en grec ; à quelques pas de là un bourgeois, sous le travestissement d'une grande licorne ,55 , alla lui débiter un discours français, fort
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long et fort plat; tous les regards, toute l'attention du public, tous les complimens, tous les remercîmens du gouverneur furent pour la licorne.
Je serai cependant de bonne foi : je conviendrai que, malgré la haine et la malveillance, aujourd'hui l'étude du grec et du latin devient de plus en plus générale : on écrit en grec toutes les oraisons, tous les discours d'apparat l56; en latin, tous les livres de science, toutes les histoires du haut style l5?; ce qui n'empêche pas, si l'on veut, que la langue française puisse être employée aux mémoires, aux mémoriaux, aux relations des voyages, aux contes, aux almanachs, à la petite littérature ,58. L'or brille sur la tête des rois ; l'argent pare les buffets des riches , et toutefois , dans les arts , dans les divers usages de la vie, le cuivre est souvent , le plus souvent utile.
11 y a plus ; il est possible que dans la suite des siècles ce cuivre s'argente et même se dore : il est possible que la langue française s'enrichisse d'expressions, de tournures delà langue latine et même de la langue grecque l59; car tous les jours les rayons des lumières se multiplient, s'allongent, deviennent plus brillans, et bientôt il sera difficile à la chambre des comptes de se procurer un relieur tel que l'exigent ses statuts , qui ne sache ni lire ni écrire l6°.
Eh! qui a opéré cette universelle expansion de connaissances, cette universelle révolution? C'est l'imprimerie.
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Salut , trois fois salut à ceux qui ont inventé le moyen de montrer à l'œil les sons ; salut , trois fois salut aux inventeurs des lettres.
Mais cent fois , mille fois salut à ceux qui ont inventé le moyen de graver les lettres , de les teindre, d'en tirer des empreintes l<Sl , qui ont fait les premiers pas pour découvrir l'imprimerie.
Mais cent fois, mille fois salut à ceux qui ont fait les derniers.
Noble" Guttemberg, le plus noble de votre noble race , qui avez inventé les caractères mobiles l6\
Clerc SchœfFer ,fle plus grand clerc de tous les clercs, qui avez jeté les caractères en fonte165.
Les âges vous nommeront les:? bienfaiteurs de la raison : par l'imprimerie , la raison des hommes de génie va devenir la raison des nations^, la raison des siècles : par l'imprimerie, les deux plus belles langues que , dans sa plus haute perfection ,|la raison ait parlées vont devenir générales. Des flottes chargées d'œuvres d'Homère , de Platon , d'Àristote , de Virgile , de Tite-Live , de Cicéron , vont aborder dans le nouveau monde, où peut-être on n'entendra bientôt que les harmonieuses ou tendres syllabes qui ont passé parla bouche d'Agamemnon, d'Iphigénie, de César, dep.ucrèce.
Et dans l'ancien monde, l'imprimerie^multipliant aussi à l'infini les syntaxes et les méthodes , va faire déborder hors ^des collèges le latin et le grec , qui vont peut-être gagner même les comptoirs, même
les châteaux. Encore quelque temps, les gens polis ne consentiront plus à écrire que dans ces deux langues. Cependant mes amis et plusieurs même de ceux qui sont ici, voudraient que je suivisse l'exemple de quelques-uns de nos plus pauvres et de nos plus malheureux savans, que je renonçasse aux deux seules langues dans lesquelles on peut parler à la postérité, que j'écrivisse dans la langue vulgaire, dans la langue des nourrices, dans la langue française : ah! plutôt souffrir les dernières privations , les derniers besoins , les derniers malheurs, plutôt mourir de faim ou de froid , comme ceux qui nous ont précédés , comme ceux qui doivent nous suivre.