LA COUR DE CHARLES VI
Ce roi sortant du quatorzième siècle, porta en entrant dans le quinzième une maladie qui le rendait semblable à l'inconstante température de certains jours de Tannée, où tantôt il pleut , tantôt il grêle, où ensuite le soleil luit. Ce prince, à qui le bon peuple de Paris, au milieu duquel il vivait, donna le nom de Bien- ûiné3% se prenait, dans les orages et les tempêtes de sa raison, à tout ce qui tombait sous sa main; les comptes de ce temps-là mentionnent une incroyable quantité d'habits et d'effets déchirés, brisés, jetés au feu, brûlés40. On lui avait ôté son épée; mais il avait bien fallu au moins lui laisser son bâton. 11 s'en servait pour frapper sans exception sur tous ceux qui l'approchaient. Son épouse, la reine Ysabeau , de l'illustre maison de Bavière , n'était pas d'une classe où les femmes sont habituées à être battues ; force fut d'aller en chercher une dans la classe où les maris n'en sont pas toujours aux complimens : on alla prendre la fille d'un marchand de chevaux; comme Ysabeau , elle était jeune, belle , et le peuple l'appela la petite reine41.
Quand la raison de cet infortuné monarque se rassérénait, il était encore plus malheureux; il voyait que ceux qui gouvernaient en son nom rui-
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naient de plus en plus l'État. Dans les momens de sa maladie on lui avait fait déshériter son fils Charles YII , on lui avait fait déclarer que le roi d'Angleterre, son gendre, était son héritier43.
En ce temps où les léopards occupaient au château de Vincennes l'habitation et le trône des lis, la cour était moitié française, moitié anglaise; et ce grand pot d'argent qu'au sacre de Henri V les chanoines de Paris, d'un côté, et les aumôniers du roi d'Angleterre, de l'autre, se disputèrent longtemps à belles mains, dans le chœur de la cathédrale, offrait en petit l'image de la cour de France.
Si du reste vous voulez savoir , en passant, qui tint bien, qui tint mieux, je vous dirai que ie pot resta aux chanoines4'.
Le roi Charles VI, que le bon peuple de Paris aimait tant à cause de ses malheurs, fut malheureux même après sa mort. Les hénouards ou porteurs de sel , dont le privilège est de porter le cercueil des rois à Saint-Denis, posèrent le sien au milieu du chemin, en demandant insolemment qui les paierait44.