LE CONFRERE DE CHAILLOT
Station lvi.
Lorsqu'en marchant on est arrêté , on l'est ordinairement ou par le bras , ou par la main. Ce matin, à Paris , au cloître Sainte-Opportune, je l'ai été par le pied et j'ai été forcé de regarder en bas tandis que je regardais en haut , d'où je ne sais par quelle répercussion de voix il me semblait qu'on m'appelait ; j'ai vu à travers les fenêtres grillées un peu au-dessus du pavé du cloître , dans une espèce d'ancien cellier , ou peut-être d'ancien charnier qu'un moment après il m'a fallu appeler salle basse, deux personnes dont l'une était le prince de la confrérie du rosaire l , à laquelle je me suis fait recevoir depuis mon arrivée à Paris. Il a couru
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m ouvrir une petite porte, je suis entré : Nous savions , m'a-t-il dit en riant , qu'aujourd'hui vous passeriez dans ce quartier , et nous vous attendons pour aller à Chaillot. Viendrez-vous ? viendrezvous ? m'a-t-il répété en nie serrant les mains ? On doit, lui ai- je répondu en riant aussi, faire toujours la volonté des princes. Nous sommes partis. Chemin faisant il m'a dit : je n'ai à Paris qu'un pied-à-terre, ou plutôt un pied en terre ; mais à Chaillot je suis logé plus spacieusement et surtout plus haut , comme vous allez voir. Effectivement parmi toutes les maisons de ce village il n'y en avait qu'une seule à quatre étages , et c'était le prince du rosaire qui occupait le plus haut. Cependant, lorsque nous y sommes entrés , j'ai vu avec plaisir une assez longue enfilade de pièces décorées de tous les instrumens , de tous les appareils des sciences.
Alors il s'est passé entre le prince du rosaire et moi une petite scène de politesse qui a manqué rendre ma promenade à Chaillot seulement agréable, d'agréable et en même temps d'utile qu'elle a été. Le prince du rosaire , craignant de rendre un peu sérieuse une partie de plaisir faite à la campagne , me refusait et avait toutefois grande envie de me montrer les machines de son cabinet. J'avais, moi , une plus grande envie de les voir; mais craignant aussi de lasser encore uu savant dans les momens où il venait se délasser, je n'osais manifester mon envie.
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Le% mathématiques,
Heureusement l'ami du prince du rosaire a vu ce tqui de part et d'autre se passait dans notre esprit, ïl nous la dit et aussitôt nous nous sommes tous les trois mis à rire et à faire le tour du cabinet , examinant successivement les divers instrumens , à commencer par ceux des mathématiques et par ceux de la numération.
Je suis un peu honteux, m'a dit le prince du rosaire, de vous montrer d'abord ces sachets de petits cailloux, ces sachets de pois, ces sachets de boulettes , ces petites bourses de jetons ; mais de même que les doigts ont été le premier moyen de numération, les grains de sable, les grains de légumes ont été le second, et encore aujourd'hui la plupart des gens , notamment les marchands , font les calculs au jet avec des jetons2; toutefois cette manière de compter doit nécessairement cesser depuis que la nouvelle arithmétique de Forcadel a réduit les anciennes deux cent quarante règles à quatre3.
Voilà sur ce carton , a-t-il continué , un tableau dénombres rompus, de roupts4 ou fractions;
Et là, un autre d'extraction de racines6 ;
Et ici une planche d'équations du second degré, où n'étaient pas montés nos devanciers , où nous sommes d'abord montés6 ; une autre planche d'équations du troisième , où nous sommes ensuite montés7.
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Mais comment y sommes-nous montés ? C'est par nos belles routes qui du pied des monts de la science s'élèvent aux sommités les plus ardues , je veux dire par nos belles méthodes.
Aussi ai-je le plus grand respect pour notre Vie te8, lorsque je le vois le premier écrire en caractères concis, clairs, faciles, en caractères alphabétiques, l'algèbre9; lorsqu'aussilôt je vois l'algèbre, allégée des chaînes de ses anciens caractères confus, diffus , difficiles10 , se jouer avec les nombres les plus grands que la pensée puisse atteindre , avec les plus énormes masses que l'imagination puisse créer ; les représenter , les transporter légèrement , les distinguer , les combiner , les assujétir à toute la rigueur des plus simples , des plus petits calculs11, enfin devenir le levier , le mouvement de la géométrie 12 qu'elle a agrandie, quelle agrandira peutêtre encore.
Les mathématiques appliquées.
Lorsqu'en même temps je vois cette nouvelle géométrie , sous le nom de mécanique13 , déplacer les obélisques de la place où les anciens Romains les avaient voulues et les porter à la place où les nouveaux Romains les veulent14; lorsque je la vois et subjuguer les mers par une meilleure construction, une meilleure direction des vaisseaux", et renverser les armées , les forteresses16 en rendant , si je
puis m exprimer ainsi , clairvoyante et sans doute trop clairvoyante la force aveugle de la poudre ;
Lorsque je la vois , sous le nom d'astronomie , démolir avec Son compas l'ancien firmament , les anciens onze cieux imaginaires , briser les anciens épicycles'7 , et cependant conserver à la terre sa dignité , son immobilité , faire tourner autour d'elle le soleil , autour du soleil les autres plauètes , et , extirpant à jamais cette vieille erreur renouvelée des Grecs vers le milieu de ce siècle par Copernic1*, couronner Tyeo-Brahé comme le roi du vrai firmament19;
Lorsque je la vois encore , sôU3 le même nom , réconcilier l'année solaire avec l'année civile, en retranchant dix jours de la petite année i58at et en ne comptant plus que quatre-vingt-dix-sept bissextes dans chaque période de quatre siècles20;
Lorsqu'enfin je la vois ne consentir à se reposer que dans le mouvement perpétuel , eu , si vous voulez une autre manière de parler, qu'après avoir découvert le système du mouvement perpétuel31.
Messire , sur ces tablettes qui sont devant vous , se trouvent tous les instrumens du théâtre de Besson2% avec lesquels ces nouvelles merveilles ont été opérées; examinez s'il en manque un seul.
0 messire, que les rois sont grands ! ils frappent, avec leurs foudres de bronze, avec leurs armées de gensd'armes les nations ennemies rangées en bataille sur leurs frontières > et les font reculer ainsi que
Jours frontières; cependant il me semble qu'ils sont bien grands encore dans l'intérieur de leur palais où ils ont parmi leurs familiers, leurs domestiques, leurs valets de chambre , des mathématiciens , des astronomes renommés25 dont ils interrompent quelquefois lessavans pronostics sur la perturbation des comètes qui doivent amener la fin du monde et remplir des débris, de la poussière d'un nouveau chaos'4, les profondeurs de l'espace, en leur disant : Maître Antoine ! maître Ambroise ! ôtez-moi le bonnet ! faites-moi chauffer les chausses I
La physique.
Au bout de cette tablette s'en est offerte une autre, et presque en môme temps a commencé entre le prince du rosaire et son ami un dialogue auquel j'ai donné occasion. J'avais été ébloui des belles machines de physique toutes sculptées , toutes dorées , surtout de leur grand nombre , et je m'étais écrié : Ah ! que les vieux physiciens du temps passé ne sont-ils ici pour dire, non comme Bias : Que de choses dont je puis me passer ! mais bien : Que de choses dont je suis obligé de me passer ! car, ni ils n'auraient la connaissance , ni ils ne pourraient se servir de ces nouvelles machines. Et cependant, s'est pris à dire le prince du rosaire, quelle n'était pas leur vanité ! lisez leurs livres , où ils se vantent d'avoir tout trouvé , tout découvert ,
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d'avoir touché le bout de la carrière. Mais ditesmoi , a-t-il ajouté eu s'adressant à eux , en les apostrophant avec une espèce de petite colère, comme s'ils avaient pu l'entendre , que saviez-vous ? Répondez-moi d'abord et avec clarté sur vos principes : peut-il exister d'accident sans sujet ? — Il peut en exister, a répondu d'un ton assez plaisant l'ami du prince du rosaire. — Fort bien , selon Aristote, qui parmi beaucoup de choses vraies a écrit plusieurs choses fausses ; et pour vous et pour vos pères , et pour vos grands pères , tout sans distinction , sans exception, était vrai , absolument vrai25. Vous admettiez aussi par conséquent et avec la même crédulité la forme sans matière26 ? — ■ Oui, a répondu l'ami du prince du rosaire, en se prêtant à ce dialogue et en prenant un air humilié, car sur la foi d'Aristote nous aurions admis la matière sans forme. — Mais vous ne saviez donc pas que les élémens eux-mêmes sont composés de matière et de forme27, comme les syllabes de voyelles et de consonnes? — Non, disait l'ami du prince du rosaire 3 en répondant toujours pour les physiciens du dernier siècle. — Eh ! saviez-vous que le premier élément , la terre , est un corps dont toutes les parties pèsent les unes sur les autres , et sont attirées vers un centre commun 28 ? — Non. — Saviez-vous que le second élément , l'eau , a un poids spécifique , relativement à celui de la terre , dans le rapport de treize à seize29 ? — Non. — < Saviez-vous que l'eau
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est un composé (Je molécules rondes roulant les
unes sur les autres30 , et quelle est compressible3'?
— Non. — Saviez-vous qu elle ne jaillit des fontaines que par la pression qu'exerce sur elle la mer en pénétrant dans l'intérieur de la terre % et que c'est en tes grand le mécanisme du siphon55 ? — - Non certes. — Saviez-vous que c'est des influences lunaires que viennent le flux et le reflux34 ? — Non. — Saviez-vous que le troisième élément , l'air, est sec35? — Non. — . Saviez-vous que le vent n'est pas un air que soufflent les cavernes36, comme vous le croyiez, mais qu'il est au contraire un air mis en mouvement par le soleil 7, par les étoiles3"?
— Non. — Saviez-vous que le quatrième élément^ le feu , est si simple , si pur que les formes de sa substance nous en seront toujours cachées39 ? — Non. — Vous ne saviez pas non plus que la lumière fût la substance du feu 4° ? vous ne connaissiez de la lumière ni la réfraction ni la décomposition41? vous ne connaissiez pas même, ou du moins vous en connaissiez mal la réflexion , car vous n'avez su faire usage ni de la théorie, ni de ses conséquences. Est-ce par vous ou par nous qu'a été découverte la chambre obscure42 , cette caisse magique où vient se peindre le tableau des objets placés devant le spectateur ?
Cependant vous disputiez sur les couleurs, tan« dis que vous en ignoriez même les causes, Qui de vous ne croyait que l'herbe fût verte par elle-même
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et la rose rouge de sa nature? Vous ignoriez que les couleurs ont trois causes, la lumière, la substance à travers laquelle passe la lumière, et la disposition du corps coloré à prendre la partie colorante de la lumière qui le colore 4\
En même temps que vous jugiez des couleurs comme les aveugles , vous jugiez des sons comme les sourds : vous ne saviez pas que les sons ne sont pas plus inhérens aux corps que les couleurs. Les cloches qu'on sonnait de votre temps faisaient comme aujourd'hui vibrer l'air, et l'air faisait vibrer les nerfs de votre oreille 44 ; vous l'ignoriez ; vous alliez à office sans être plus savans à cet égard que le bedeau qui le sonnait.
Vous ignoriez l'origine des couleurs, des sons.
Vous ignoriez jusqu'à l'existence du magnétisme polaire4'; et si vous connaissiez 1 électricité vous ignoriez qu'elle était répandue dans presque tous les corps46. Ah ! quel petit livre on aurait fait de ce que vous saviez , et quel grand livre de ce que vous ignoriez !
Nos savans ne cessaient de rire, je riais comme eux : tout à coup nous avons entendu sonner l'angélus. En France, ou du moins aujourd'hui à Paris, c'est l'heure où Ton a dîné l7 : Ah ! se sont écrié le prince du rosaire et son ami, tous les deux à la fois: langélus ! l'angélus ! et nous ne sommes pas encore à table! Allons î allons! et me prenant chacun par une main ils m'ont emmené au bout de l'apparte-
meut , dans une pièce où le dîné s'est trouvé servi ; tout était fort propre , fort bon , ii n'a plus été question de sciences. On était gai, ce que les Français appellent en pointe de vin; on a dit le petit mot; on a fait de petites histoires, de petits contf| qui , sur la fin , n'étaient peut-être ni assez sérieux, ni assez graves pour des savans et pour des coafrères du rosaire.
La chimie.
INous étions à peine levés que j'ai prié le prince du rosaire de me faire voir le laboratoire d'alchimie, qui ordinairement est à la suite de beaux cabiuets tels que le sien. Je n'en ai pas, mVt-il répondu. Je ne veux pas me ruiner, je ne suis pas apothicaire distillateur. Je ne puis gagner le matin en distillations ce que je dépenserais le soir en expériences. Vous ne me comprenez pas ; ce n'est pas voire faute. Un de ces jours je passai devant la boutique de sire Tournon , apothicaire distillateur de la rue Saint-Martin , j'entrai chez lui par hasard et , pour l'avoir nommé comme le nomme son enseigne, il me reçut fort mal. Je m'en retournai sans rien acheter ; son gendre sortit vite de l'arrière-boutique , et m'arrêta sur le pas de la porte ; sire Tournon se retira toujours en grondant : Monsieur, me dit le gendre, mon beau-père est le meilleur homme du monde ; malheureusement il s'est entêté de
l'alchimie dont il a lu un trop grand nombre des mille ou douze cents traités qu'on a jusqu'ici publiés 48 , ce qui fait un grand tort à sa fortune. Il n'achète jamais de bois, il n'achète que du charbon ; et toute sa famille est obligée de se chauffer autour de ses fourneaux , où il cherche la transmutation des substances , où il veut , dit-il , comme la nature, avec de l'eau faire du mercure , du soufre, et avec du mercure, du soufre, faire de l'or49. Mais mon beau-père et les alchimistes s'obstinent à ne pas savoir que pour faire comme la nature il faudrait l'avoir vu faire ; et d'ailleurs combien d'années, combien de milliers d'années ne met-elle pas à préparer , à mélanger les matières , à composer, à teindre , à mûrir l'or ! Je le dis à ma femme , et ma femme dont le bon cœur , les douces paroles transmuent toutes les vérités en vérités agréables, le dit à son père qui lui répond que dans peu il la couvrira de bijoux du plus fin or, elle et toutes ses sœurs. En attendant , tout ce que nous avons pu obtenir de lui , c'est qu'il distillerait jusqu'à midi pour la boutique , et seulement l'après midi pour l'alchimie , en sorte que le matin il se contente detre apothicaire-distillateur; mais il est alchimiste le soir. Vous êtes venu à l'heure où il est alchimiste.
Monsieur, ajouta le gendre de sire Tournon en ouvrant une porte du fond , vous plairait-il de voir le laboratoire de mon beau-père ?
Nous passâmes dans une grande pièce carrée >
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tout entourée de poteries, de gresseries , de verres, de cornues , de matras , d'alambics à double , à triple étage , à double , à triple fourneau50 : Voilà bien des manières de distiller , dis-je. Oh ! les alchimistes en ont bien d'autres , me répondit le gendre de sire Tournon : ils distillent aussi par le feutre, parla chausse51 , par l'action du soleil53 ; ils distillent par distillation sèche ou sublimation , par distillation humide ou descension 53 ; ils distillent plusieurs fois leur distillation: ils rectifient54.
Et ne croyez pas que la distillation soit leur seule manière de décomposer : ils décomposent encore par la dessiccation , par la macération ou digestion55.
Remarquez en même temps que s'ils décomposent il composent aussi.
Ils composent au moyen de la coction , de la congélation , de la stratification56 ou superposition alternative des couches , au moyen de la cémentation57 , c'est-à-dire de l'attraction et de la commixtion.
Voyez, me dît-il, en me promenant devant de longues lignes de vases étiquetés , le résultat de leurs opérations : voyez les sels , les alkalis , les alchools,les régules, les crocus martiaux , les beurres minéraux, les bezoards minéraux , tes chaux minérales , les cristaux minéraux , les fleurs minérales ; les huiles végétales , les huiles animales , les précipités , les teintures , les extraits , les esprits
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Voyez les utiles découvertes qu'on faites les alchimistes dans les continuels travaux de leur infatigable folie.
Le gendre de sire Tournon m'entretint pendant long-temps encore avec beaucoup d'ordre , d'intelligence , de politesse , de douceur ; lorsqu'il eut fini , j'en vins à mes emplettes, comme il s'y attendait ; mais , comme je m'y attendais aussi , il me fit bien payer ses belles paroles : il me fit un compte d'apothicaire.
L'histoire naturelle.
Oh ! s'est prisa dire en ce moment l'ami du prince du rosaire , sommes-nous donc à la campagne pour ne pas nous promener ? Eh bien ! lui a répondu son ami, sortons! sortons! Allons voir, a-t-it ajouté , en s'adressant à moi , le semis des graines du Pérou que vous a données votre parrain , que vous m'avez données , que j'ai données à un de mes amis. Nous avons suivi le prince de Rosaire ; long-temps nous avons marché dans un chemin ennuyeux , bordé par de hauts murs. Enfin le prince du rosaire s'est arrêté devant une porte où il a sonné : nous avons aussitôt entendu aboyer au loin un graud chien. On a mis beaucoup de temps à venir ouvrir ; cependant on courait , d'où j'ai compris que le jardin devait être vaste ; il l'était et autant que le jardin des plantes de Pa-
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ris5i;, et presque autant que celui de Montpellier qui a quatre arpens6° ; il était magnifiquement tenu.
Le maître nous a reçus avec toute la politesse française ; il nous a d'abord montré le semis de mes graines, ensuite les plantes du nouveau monde que la France veut acclimater, la salse-pareille6', le topinambour62 , et surtout le tabaco , ou petun , ou nicotiane , ou herbe à la reine63 , car je ne sais lequel de ces quatre noms , en France , cette plante conservera. Au milieu du jardin était un beau pavillon; le maître de la maison nous y a amenés ; nous sommes entrés dans une salle tapissée où nous nous sommes assis : Vous ne vous doutez pas, m'a dit le prince du rosaire , que vous êtes dans un des plus beaux cabinets d'histoire naturelle de la France et peut-être de l'Europe ; faites comme moi , a-t-il ajouté, tournez votre chaise du côté du mur : je l'ai tournée ; le maître de la maison a aussi tourné la sienne : il a en même temps pressé un petit bouton de fer , et la tapisserie , s'enroulant sur elle-même par le haut, nous a découvert une rangée d'armoires vitrées où se trouvaient disposés , dans un très bel ordre , les trois règnes.
D'abord les fossiles , les terres , les bols , les argiles , les craies , les pierres , les pierres précieuses classées en pierres opaques, en pierres transparentes64 , les métaux classés en métaux parfaits , en métaux imparfaits65 , les autres minéraux classés
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d'après la méthode de Bodin66 et celle de Gesner67.
Ensuite les végétaux classés aussi , mais non suivant le vieil ordre alphabétique, suivant les vieilles méthodes de Mathiole 6i , de Fuschius 69 , mais classés en arbres , arbrisseaux , arbustes , herbes , suivant la nouvelle méthode de Donœus 7° , ou classés d'après la hauteur des terres à laquelle ils croissent , suivant la nouvelle méthode de Porta71 , ou classés d'après le nombre de leurs organes de fécondation , suivant la nouvelle méthode de Cèsalpin7\
Enfin les animaux divisés en animaux terrestres, aquatiques, volatiles, sous-divisés en animaux ruminans, non ruminans, en animaux ayant du sang, n'ayant pas de sang, c'est-à-dire suivant les méthodes de Belon73, de Rondelet74.
Messieurs , a dit encore le naturaliste , ce qui prouve que la science a fait les plus grands progrès, c'est que ses livres descendent jusqu'aux premiers élémens : nous avons aujourd'hui l'histoire naturelle à l'usage des enfans75 ; c'est qu'ils descendent jusqu'aux derniers détails : nous avons des traités sur divers genres de minéraux76 ; nous en avons sur diverses espèces de végétaux7", même sur leurs excrémens, les mousses, les gui, les champignons78; sur diverses espèces d'animaux, sur les plus difficiles à observer, sur les oiseaux79, les oiseaux de proie83, sur les poissons81, sur les serpens, les dra-
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gons '2 , même sur le phœnix"5 , les basilics"'4 ; noua
en avons même sur les animaux monstrueux35.
Je regarde aussi, a-t-il ajouté, comme une autre preuve des grands progrès de la science , le mépris où sont tombés les anciens traités d'histoire naturelle. Si l'on eût demandé à nos pères quels ouvrages , de leur temps , renfermaient le plus de contes, ils auraient répondu, sans hésiter, que c'étaient ceux des romanciers et des poètes; ils ne se doutaient pas c'étaient leurs livres in miner alia, vegctalia, animalia™. Eh! certes, qu'a-t-on besoin d'inventer des merveilles? le spectacle de !a nature n'en offre-t-il pas assez? Il ne s'agit que d'ouvrir les yeux , de voir , de regarder celte immense chaîne qui unit entre eux les êtres créés, et les êtres créés à leur créateur , qui unit l'eau à l'air et au feu par les vapeurs, l'eau à la terre parle limon, la terre aux métaux par les demi-métaux, les métaux aux plantes par l'argyrodendron , les plantes aux animaux par les zoophites , les animaux aux hommes par le singe, les hommes à Dieu par la raison87. Voilà certes, a dit le prince du rosaire, en prenant congé du naturaliste, un beau chapelet; à la vérité les grains sont un peu gros, mais ils sont bien comptés , bien enfilés.