L'IMPRIMERIE ET LALIBRAIRIE FRANÇAISES
Station lviii.
Mon ame s'était hier trop vivement enflammée sur les grandes pensées des vrais matériaux , de la vraie forme de l'histoire , pour que ce matin elle n'en fût pas encore remplie. Ah ! me disais-je, que ne suis-je riche imprimeur, riche libraire, je ferais faire à ma guise l'histoire nationale par un de mes gens de lettres , même par ce revêche pensionnaire de Villepreux qui sûrement suivrait avec docilité le chemin que je lui tracerais , si je le lui semais de grosses pièces d'or. Toutefois encore un peu de patience , car le temps , comme les fruits , ne cesse de mûrir , et à cet égard il sera bientôt mur. Mais, ai-je continué dans mon soliloque, de même qu'il y a des hommes en arrière de leur siècle , n'y en a-t-il pas en avant ? et ne doit-il pas y avoir à
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la fin du seizième siècle , surtout en France , des hommes du dix-septième? Oui, certes, il doit y en avoir, surtout parmi les libraires; et celui du pensionnaire de Villepreux en est incontestablement un; malheureusement il n'a pas eu assez de confiance dans sa raison , malheureusement aussi il en a eu encore moins dans celle d'un homme pauvre. Moi je suis habillé de velours . coiffé de panaches , je le persuaderai : allons ! allons !
Je suis allé à la grande salle du Palais , le grand marché aux livres1. J'ai tourné autour des piliers où sont les libraires qui dans leurs loges ou dans leurs niches ressemblent à des saints ayant derrière leur tête l'auréole rayonnante de reliures fraîchement dorées. J'ai cherché d'abord une figure joviale et polie , comme celle du libraire accueillant le pensionnaire de Villepreux : je me suis aperçu que toutes les figures l'étaient , ou le devenaient dès que je m'approchais; et alors je me suis mis à chercher plutôt une figure refrognée , telle que le pensionnaire de Villepreux l'avait sans doute fait venir à son libraire , car l'impression d'espépérances de fortune frustrées se conserve ostensiblement long-temps. Je me suis donc mis à examiner de nouveau les libraires et leurs figures : enfin j'en ai vu un qui n'avait pas l'air bien gai , qui avait l'air de s'être fortement mépris ou avec le pensionnaire de Villepreux , ou avec tout autre auteur ; je lai abordé: Sire, lui ai-je dit, vous êtes libraire ?
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vous devez connaître l'histoire : vous me direz ce que vous pensez d'un système sur la manière de l'écrire qui peut-être ne vous est pas inconnu , et d'un autre qui vous l'est , car c'est le mien ; je lui ai exposé les deux systèmes. Ce libraire lisait fort attentivement un grand livre : il s'était levé ; au bout de quelques minutes , et avant que j'eusse fini , il est retombé sur son livre sans me répondre. Je n'ai pu consentir à me voir ainsi congédié. Sire , lui ai-je dit encore , ce n'est pas tout ; j'étais aussi venu pour faire une emplette de livres dont voici 1 état ; mais, ai-je ajouté, voudriez-vous me rendre sur le marché quelques documens relatifs à l'imprimerie et a la librairie française ? Je lui ai dit en même temps à quel titre je les lui demandais et qui j'étais: Asseyez-vous là, m'a-t-il répondu en se levant de sa place , vous auriez pu bien plus mai vous adresser.
Les imprimeurs.
Écrivez dans votre journal que vers le commencement du siècle Lyon était la ville de la France et de l'Europe où Ton imprimait le plus2; que c'est aujourd'hui Paris3.
Ecrivez que vers ce temps l'imprimerie était devenue barbare , gothique , allemande4 ; qu'aujourd'hui elle est devenue plus belle , plus romaine qu'auparavant5,
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Ecrivez que si alors la décrépitude de l'art touchait à son enfance , c'était à cause du défaut de police, mais qu'aujourd'hui un syndic et des jurés veillent à la beauté du papier, des caractères et de l'impression6.
Écrivez que dans ce temps les compagnons se rendaient redoutables aux maîtres , qu'ils s'enrégimentaient , qu'ils meltaieut à leur tête un capitaine , qu'ils marchaient sous une enseigne7 ; qu'ils travaillaient dans les imprimeries avec le chapeau de papier sur la tête ° et l'épée au côté9 ; qu'ils portaient à l'audience des bailliages et des sénéchaussées le pain , le vin , la pitance que leur donnaient les maîtres dont ils venaient dénoncer l'avarice 10 ; qu'ils faisaient des levées de deniers , des bourses communes pour les plaider :l ; qu'ils multipliaient les jours de repos ou journées blanches 12 ; que leur fameux cri de trie arrêtait au même instant toutes les mains des compositeurs , toutes les mains des pressiers , quelquefois dans la maison seulement , mais quelquefois aussi dans tout le quartier , dans toute la ville \3,
Ecrivez que dans les proficiats , les banquets , ils se coalisaient pour faire hausser leur salaire *4,
Écrivez qu'aujourd'hui , à Paris, le prix de leur journée est invariablement fixé à douze sous15.
Ecrivez que les compagnons ne molestent plus les apprentis , pourvu qu'on ne les oblige pas à leur apprendre l'art, pourvu qu'il n'y en ait qu'un , deux
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par presse, ou qu'ils aient amiablement consenti
qu'il y en eût un plus grand nombre16.
Écrivez qu'il ne peut y avoir d'imprimerie que dans les bonnes villes l?.
Écrivez que les imprimeurs ne peuvent être reçus maîtres qu'après un apprentissage de trois années.
Écrivez que les maîtres imprimeurs sont tenus d'avoir des correcteurs familiers avec les langues savantes18, et qu'en cette qualité INicolas Dumont s'est fait un nom19 en Europe.
Ecrivez que les maîtres imprimeurs doivent avoir chacun leur marque , leur signe20.
Ecrivez que depuis ces ordonnances de François Ier , qu'on n'a depuis que légèrement modifiées 2l , les habiles , les célèbres imprimeurs se sont succédé , en se donnant sans interruption pour ainsi dire la main ; qu'avant et qu'après Vascosan qui le premier a imprimé pour le plaisir des yeux aussi bien que pour celui de l'esprit , qui le premier a parfaitement assorti les teintes des papiers aux teintes des encres, qui le premier a su allier le moelleux à la netteté, à la vivacité des caractères" , ont paru les Étiennes23 , également célèbres par l'art et par l'érudition24 ; que bientôt les Wechel25, les Morel 2Ô , sont venus rivaliser dans leurs savantes et correctes éditions avec les Étiennes, de même que les Pâtisson27, les Mettayer , aujourd'hui rivalisent avec Vascosan , car le bré-
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\iaire de Henri III , de Mettayer , offre dans sa difficile et belle impression rouge et noire28 un modèle parfait.
Écrivez que l'imprimerie française s est approprié l'universelle renommée des anciennes imprimeries d'Allemagne, de Hollande , d'Italie29 ; que Venise nous a emprunté notre Plantiu^3 ; qu'en Europe notre Griphe a fait école".
Les libraires*
Écrivez qu'il est impossible que l'imprimerie française soit la première sans que la librairie française soit aussi la première : écrivez qu'elle Test.
Écrivez que cependant autrefois avec de petits capitaux on avait de grands profils , au lieu qu'aujourd'hui on a de petits profits avec de grands capitaux.
Écrivez que, tandis que la feuille de grec est, depuis Henri II , fixée à six deniers, celle de latin à trois , et ceiîe de français à proportion Sâ ; que tandis qu'aux prisées des inventaires les Essais de Montaigne in-octavo ne sont portés qu'à six sous , le Firgilede Plantinqu'à trois sous, le Tacite in-octavo du même imprimeur qu'à huit, les Vitœ Plutarchii , sept volumes in-octavo , qu'à trente-cinq , quarante r, les frais d'impression ne cessent de s'accroître; que les Œuvres de Gallien , grec et latin, papier Real , nous coûtent vingt mille livres14 , que G. 8
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le Corps de Droit civil, six volumes, rouge et noir, nous en coûte de même vingt mille"5, que la Bible, en quatre langues , nous en coûte quarante mille 6 , que la Glose de la Bible , en sept volumes , nous en coûte soixante mille37, que le Graduale Concilii , YAntiphonale et le Psalterium , en vélin , nous en coûtent cent mille38.
Écrivez que pour soutenir de si grand frais les libraires ont formé des associations , des compagnies , telles que celle de la Grand-Nave3*.
Écrivez que la librairie ne craint ni les encyclopédies^ qui prétendent remplacer toutes les bibliothèques, ni même les bibliothèques publiques, où l'on prête gratuitement les livres11 ; qu'elle est persuadée que plus on lit , plus on lira , que plus il faut , plus il faudra de livres.
Écrivez que chaque jour les promptuaires bibliographiques ou bibliographies classifiées42 grossissent.
Écrivez que nous sommes à Paris huit cents ou imprimeurs-libraires , ou libraires , ou librairesrelieurs , ou relieurs 43.
La censure*
Écrivez que nous ne pouvions , il y a un demisiècle , vendre des livres non inscrits sur les deux catalogues de notre boutique dont l'un était celui
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des livres approuvés par 1 église , et l'autre celui des autres livres44.
Écrivez qu'aujourd'hui nous le pouvons45.
Écrivez qu'alors nous ne pouvions faire imprimer de livres sur la religion qu'après les avoir fait censurer par la faculté de théologie 4<s ; que nous ne pouvions sous aucun prétexte en faire venir d'aucun pays séparé de la communion romaine ; que nous ne pouvions même en faire venir des autres pays sans appeler à l'ouverture des balles l'autorité ecclésiastique47 ; qu'enfin nous ne pouvions procéder à la vente d'aucune bibliothèque sans que cette même autorité n'en eût approuvé le catalogue43.
Écrivez qu'aujourd'hui nous le pouvons49.
Ecrivez que, lorsqu'il nous arrivait de publier un livret, une petite gravure sans la permission du roi ou de son conseil , nous étions pendus50.
Écrivez qu'aujourd'hui nous ne sommes plus pendus".
Écrivez qu'un jour on fît subitement taire la presse ; qu'on lui mit subitement la main sur la bouche5".
Ecrivez qu'aujourd'hui elle parle plus que jamais 5>>.
Écrivez qu'à Paris , la grande ville, il n'y avait que douze imprimeurs nommés par le roi, sur les vingt-quatre que lui présentait le parlement51.
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Écrivez qu'aujourd'hui le nombre des imprimeurs n'est plus limité55.
Écrivez que nous ne pouvions faire imprimer aucune espèce délivres sans la permission du roi ou de ses officiers de justice56.
Écrivez qu'il en est de même57.
Écrivez que nous ne pouvions faire imprimer aucun écrit diffamatoire , qu'il y allait pour nous de la prison58.
Écrivez qu'il en est de même59.
Les Réglemens.
Écrivez qu'à Paris il nous est défendu de nous établir au-delà des ponts60, ou sur la rive droite de la Seine.
Écrivez que nous sommes obligés de mettre sur le frontispice du livre le nom de l'auteur , le nom du libraire et le millésime de l'impression61.
Écrivez que d'abord nous n'avons eu la propriété des ouvrages imprimés que pendant trois ans, pendant six ans ; que nous l'avons maintenant pendant neuf , pendant douze62.
Écrivez que tantôt c'est le roi, que tantôt ce sont les officiers de justice qui nous la confèrent, ou par une permission63 , ou par un soit fait comme il est requis , mis au bas de notre requête64.
Les immunités.
Écrivez que les imprimeurs , les libraires de l'université de Paris et des autres universités jouissent des immunités de la cléricature65.
Ecrivez que les imprimeurs du roi , les libraires du roi jouissent des immunités de ses commensaux66.
Les honneurs.
Écrivez que le roi honore les sciences et les lettres dans la personne des imprimeurs, en déclarant que les maîtres sont des savans et non des maîtres artisans67, en les exemptant de l'impôt sur les maîtrises au renouvellement du règne68.
Ecrivez que la France honore les sciences et les lettres dans la personne des libraires , en les considérant non comme des marchands de marchandises , mais comme des marchands de littérature fort lettrés , comme des marchands d'instruction fort instruits.