‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 13 sur 36 · LE LIBRAIRE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE LIBRAIRE DE PARIS

Station lix.

Même entre égaux les Français ne se servent guère de l'impératif sans le modifier par veuillez ;

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leur bouche rend faites par veuillez faire , allez par veuillez aller. Je pensai que le libraire d'hier avait été ou un régent de collège accoutumé dans sa classe à dire aux écoliers : Écrivez! ou un consul de marchands accoutumé aussi , quand il tenait l'audience, à dire au greffier : Ecrivez ! ou que peutêtre c'était dans le moment que je le vis, un homme pressé , n'ayant pas le temps de choisir les mots , ou que c'était peut-être encore un homme habituellement absolu dans ses invitations comme dans ses ordres, comme dans ses opinions. J'ai vérifié ce matin que si j'avais deviné ce n'était qu'à la quatrième fois.

Hier il n'avait pas eu a sa boutique de la grand'salie du Palais tous les livres que je lui demandais , et il m'avait donné rendez-vous pour aujourd'hui à sa maison de le rue Saint-André -des- Arcs , où est son magasin. Je m'y suis rendu à l'heure convenue.

Les grammairiens.

En l'abordant je lui ai redonné mon état des livres à acheter. Il l'a pris , m'a présenté un siège . et à l'instant même il m'a dit vivement : Chut ! écoutez I écoutez 1 il s'est penché et je me suis penché vers la porte d'une salle voisine où se faisait entendre comme une escopelterie de dits , de contredits , d'objections 9 de réponses. Le libraire

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s'est fart un plaisir de m'apprendre que c'étaient des réformateurs de la langue , divisés en deux partis , dont l'un portait le nom de tambours parce qu'il tient à cette nouvelle expression, et l'autre celui de tabourins parce qu'il tient à cette expression un peu vieillie1. Les tambours et les tabourins, a-t-il ajouté, ne sont pas seulement divisés sur l'introduction des nouvelles expressions , ils le sont sur celle des nouveaux signes de la cédille , de l'apostrophe, sur celle des nouveaux signes des accens2 ; ils le sont sur l'adoption de l'ortographe de Dolet J , de Pelletier4, de Maigret5, de Rarnus6 , de Baïf7, de cette orthographe conforme à la prononciation". Les tambours veulent la faire prévaloir; les tabourins la rejettent : ils la traitent de cacographie9.

Je me suis encore approché , et j'ai écouté plus attentivement : La bonne orthographe , disaient les tambours , c'est tête , onete , oneur ; la mauvaise c'est teste, fenestre , honneste , honneur.

— C'est tout le contraire, disaient les tabourins.

— La bonne orthographe , disaient les tambours , c'est kant , fîsic ; la mauvaise , c'est quand , physique. — C'est tout le contraire , disaient les tabourins. — Dites reine. — ■ Dites royne. — Allet ; 1 — Alloit. —Vous êtes des fols , disaient les tabourins.

— Nous serions des fous, répondaient les tambours, si nous consentions à être des fols °. Je commençais à m'ennuyer de tout ce bruit , lorsque l'hor-

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loge s'est fait entendre , et a fait vider la salle à

ces novateurs , à ces stationnaires grammairiens ,

presque tous avocats sans causes qui ont couru à

l'audience aussi vite et plus vite que ceux qui en

avaient.

Messire , m'a dit le libraire , si maintenant la langue française a pris tous ses signes , tous ses accens; si elle a refait , complété ses déclinaisons, ses conjugaisons ; si elle a mieux analogie ses dérivés11 , elle le doit aux discussions grammaticales des gens instruits. Quant à ses latinismes , à ses grécismes , que le siècle dernier lui a portés avec tant de parcimonie et le sècle actuel avec une si grande profusion , ils sont dus aux orateurs et aux poètes ,2 ; les anciens naïfs troubadours ne pourraient aujourd'hui se servir de notre langue à cause de sa nouvelle richesse , de sa nouvelle magnificence.

Sire, ai-je dit au libraire, ce n'est pas tout pour nous étrangers que de connaître les mots , la syntaxe , le caractère , le génie , et si vous le voulez la magnificence , et si vous le voulez encore la nouvelle magnificence d'une langue , il faut en bien savoir aussi la prononciation. Quand nous venons en France pour rapprendre, nous allons à Orléans , à Blois, à Tours13 , et nous n'allons pas et il me semble que nous devrions aller à Paris* — - C'est qu'autrefois la cour se tenait dans ces villes l| , et que la cour était la France ou la capitale delà France; i /est qu'aujourd'hui encore les nombreux auber-

gistes , les nombreux maîtres de langue de ces villes'5 persuadent aux étrangers qu'il en est toujours de même.

Sire, depuis que j'ai entendu ces grammairiens et que je vous entends, j'ai un plus grand désir d'apprendre parfaitement votre langue : je veux avoir tout ce qui sur ce sujet a paru. — Oh , ce serait trop ; car sans compter huit ou dix alphabets16, vous auriez à acheter quarante traités des origines de la langue ,7*, trente traités de ses étymologies'8, dix traités de ses illustrations'9, trente traités d'orthographe ou de prononciation20, trente ou quarante grammaires21. Achetez la grammaire de Dubois22 , celle de Desautels23, vous aurez le pour et le contre et ce sera assez. J'ai acheté ces deux grammaires. — Achetez aussi la préexcellence de la langue française de Robert Etienne24. J'ai encore acheté ce livre.

Alors le libraire , gagné par ma condescendance à ses impératives décisions , a subitement passé à l'amitié: Tenez, messire , m'a-t-il dit, laissez votre collection , je vais vous en composer une bien meilleure ; il ne vous en coûtera pas un denier de plus. Aussitôt, et sans attendre ma réponse , il a choisi une nouvelle collection , en accompagnant chaque ouvrage qu'il y plaçait d'un jugement littéraire et apologétique. Je me suis senti un peu houteux , même un peu piqué ; et voici comment , h mon tour , prenant ainsi qu'il l'avait prise hier et

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qu'il continuait à la prendre aujourd'hui la manière d'un homme qui ne veut guère être contredit , j'ai défendu mes livres et rejeté les siens.

Les lexicographes.

Ranger par ordre alphabétique , lui ai-je dit , tous les mots d'une langue morte avec leur version française à côté , n'est pas chose difficile ; mais en faire une classification meilleure, en faire une meilleure version , n'est pas chose facile ; Robert- Etienne25 et Adrien26 y ont cependant admirablement bien réussi : leurs savans dictionnaires latins et français7 doivent passer et passeront les Pyrénées, en la compagnie du dictionnaire en huit langues28; car j'aime les nouvelles entreprises, j'aime à les favoriser.

Les traducteurs.

J'ai continué : Mettre en français ce qui est en latin ou en grec à la manière des interprètes , des truchemens d'ambassade , n'est pas chose difficile, mais faire français le latin , le grec, n'est pas chose facile pour vos traducteurs : leurs versions à côté du texte offrent l'envers et l'endroit d'une étoffe. Je doute si j'excepterai Biaise de Vigenère et sa traduction des Commentaires de César*9 ; mais , j'excepte sans aucun doute Amyot; sa belle, sa gra~

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cieuse traduction de Plutarque'0 doit passer et passera les Pyrénées.

Les latinistes.

Vous me dites que le latiniste Casaubon3' approche du latiniste Turnèbe , suivant Montaigne le plus grand homme qui ait paru depuis mille ans3' ; que le latiniste Turnèbe33 approche du latiniste Muret , devenu aujourd'hui l'admiration de l'Europe34 ; vous me dites que Gicéron serait bien étonné d'entendre un homme né en Limousin , vivant sous Henri IY , parler latin comme lui. Vous me dites que si l'on effaçait le nom deCicéron de ses épîtres et de ses harangues , on les croirait de Muret, et que si Ton effaçait le nom de Muret de ses épîtres et de ses harangues , on les croirait de Cicéron35 ; cela peut être ; cela peut bien aussi ne pas être ; je crois plus sûr de m'en tenir aux productions du crû latin dont nous avons assez en Espagne. Ainsi vos latinistes ne doivent point passer et ne passeront point les Pyrénées.

Les philologues.

Non plus que le grand Jules-César Scaliger, dont à Agen on ma montré et dont on montre aux étrangers la maison36 ;

Non plus que Guillaume Postel , ce puits de

science des profondeurs duquel sont sortis les calculs sur la fin du monde37 ;

Non plus que tous vos autres philologues : j admire , s'il le faut , leur grande , leur immense érudition ; mais leurs exercitations , leurs animadversions38 me semblent trop volumineuses ; elles ne pourraient entrer dans ma petite mallette de voyage. Aujourd'hui , je me contente d'emporter la Milice romaine de Juste-Lipse~9 , la Marine des anciens de Baïf4°, les Monnaies de Budée4'; ces petits traités de philologie, où les auteurs se sont montrés sobres et non ivres d'érudition , doivent passer et passeront les Pyrénées.

Je vous dirai aussi que j'aimerais autant et mieux emporter la petite philologie en livrets auxquels , sous le nom de Mercure , travaillent de jeunes étudians4aqui ont haché les grands livres de leurs régens, qui les ont mis en émincé43, en galimafrée44, en capilotade45. Passez-moi ces bourgeoises expressions : je conviens bien qu'elles ne sont pas d'origine grecque.

Les philosophes.

11 m'a paru que le libraire , accoutumé à ses paroles expéditives, ne l'était pas à celles des autres ; car il a été un peu surpris des miennes, et, ainsi que les ambassadeurs des Lacédémoniens après les victoires des Thébains , il a allongé ses syllabes : Mes-

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sire, m'a-t-ii dit, il y avait au collège de Presle, rue de Laharpe, ici dans le voisinage, un célèbre régent, nomméRamus, qui réforma tranquillement la grammaire, la rhétorique46; mais il voulut aussi réformer la philosophie ; il ne voulut plus reconnaître ni les cinq voix de Porphyre , ni les catégories , ni les prédicamens , ni les qualités , ni les genres , ni les espèces , ni les différences , ni même les modales , les équipollences , ni même les énonciations , les conversions, ni même les lieux communs47. Il voulut , à la place de la philosophie du Lycée , faire régner sur l'esprit humain une philosophie toute facile , toute simple , toute bourgeoise ; il avança que l'invention des choses et leur disposition suffisaient48 : aussitôt et à l'instant tout le monde lui courut sus. Le roi , c'était François Ier , se hâta de signer des lettres du grand sceau pour le faire juger49 , il sortit de France ; il y revint , et à la Saint- Barthélémy il fut tué dans son collège et ensuite traîné à la rivière par les jeunes aristotéliciens 5o. Vous le voyez, messire, a-t-il ajouté, ce qu'il y a de mieux à faire c'est de rester dans la communion du philosophe de Stagyre : on peut bien , comme Campanella5' , Cardan53 , BodinM , Pasquier"4, contredire quelques assertions d'Aristote; mais vouloir changer toute sa doctrine, c'est vouloir finir comme Ramus; et par mon choix vous voyez qu'à cet égard je ne cache pas mon opinion. — Et par le mien , lui ai-je répondu , vous voyez aussi qu a cet égard

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je ne cache pas non plus la mienne. Je veux que la grande voix de Ramus aille crier au-delà, comme elle crie en-deçà des Pyrénées, qu'après deux mille ans il est enfin temps que la raison d'Aristote cesse d être la raison humaine55.

Les moralistes.

Messire , ma dit le libraire , tout le monde place comme vous le chanoine Charron , auteur du livre de la Sagesse56 , parmi les moralistes ; mais il n'en est pas de même de Montaigne : les uns disent qu'il a fait des essais de morale57 sous la forme d'essais de philologie ; les autres disent qu'il a fait des essais de philologie sous la forme d'essais de morale ; ce qu'il y a de sûr, c'est que ses Essais j dans lesquels il parcourt tout l'intérieur de l'homme , dont avec les ingénieuses , les variées positions ou directions de sa lampe il éclaire les replis les plus cachés , les plus inconnus , les plus nouveaux , sont de main de maître. Le roi Henri III a donné le signal des applaudissemens5'; et depuis les applaudissemens ont redoublé et tous les jours ils redoublent. Montaigne fait couler des flots d'or dans le commerce de la librairie. Messire, nous jugeons ici les auteurs sur notre comptoir ; et ce jugement , veuillez m'en croire , n'est pas le plus fautif : vous prendrez Montaigne. — Sire , lui ai-je répondu , d'un ton à ne pas admettre d'insistance . je ne le prendrai pas I

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Ce ne sera pas dans mes mains qu'il passera les Pyrénées !

Je n'ai pas dit au libraire, mais j écrirai ici que l'histoire de l'époux de la belle nièce de Châtillon , que j'avais entendue au pied de la vieille croix , avait déterminé ma réponse et sans doute le ton de ma réponse.

Les théologiens.

Mon» libraire n'a pas perdu courage : N'est-ce pas , m'a-t-il dit , que la guerre avec le canon tue la librairie ? — Sans doute. — Mais, a-t-il ajouté , la guerre avec la plume la fait vivre. Elle est toute à notre profit : le nombre de livres de controverse théologique des catholiques ne peut être égalé que par ceux des calvinistes. Vous ne pouvez vous empêcher de mettre dans votre collection Les allumettes du feu divin59 ; Le sucre spirituel, pour adoucir les aigres malheurs de ce temps60; Le glaive de Goliath61; La chute du Diable62; Le réveil-matin des calvinistes63 ; ce sont des livres aussitôt vendus que mis en vente. Sire, lui ai-je répondu, en fait de controverse, je veux toujours avoir en même temps le pour et le contre. Le pour à la douane espagnole passerait bien les Pyrénées, mais le contre ne les passerait pas; on y arrêterait Mornay64 comme Bèze6G , et Bèze comme Calvin 66.

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Les publicistes.

Sous ma main gauche étaient quelques livres que le libraire , non comme marchand , mais comme littérateur, regardait avec dédain : En France , lui ai-je dit en répondant à son sourire par le mien , vous faites trop de cas de Botero 6? , de Bacon 6S , de Morus69 , et pas assez de vos publicistes qui dans leurs recherches et leurs études ont approfondi, creusé jusqu'aux plus anciens fondemens de la société. A mon avis , Y Oraison de la Paix perpétuelle d'Auberl70 , la République française de Tahureau7' , surtout les Républiques de Bodin12 , méritent de passer et passeront les Pyrénées. Bodin traite de l'état social , de son origine, de son but, de son action à l'intérieur , à l'extérieur , de ses degrés d'accroissement , de ses degrés d'affaiblissement; Bodin laisse derrière lui sa nation, son siècle Bodin est l'homme peut-être aux vérités, peut-être aux erreurs neuves ; Bodin n'est pas toujours, mais il est bien souvent mon homme.

Les économistes.

Saluons, ai-je dit en élevant trois petits livres minces , une nouvelle science : l'économie sociale vient de germer , de poindre ; qu'elle croisse , qu'elle fleurisse î Discours (économiques , montrant ,

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comme par le mesnagement de poulies , de cinq cens livres pour une fois employées , l'on peut tirer par an quatre mille cinq cens livres de profil honneste. Très bien , Choiselat73 , votre livre doit passer et passera les Pyrénées. Discours sur les causes de l'extrême cherté qui est aujourd'hui en France. Très bien, Malestroit74 , votre livre doit passer aussi et passera aussi les Pyrénées. Catalogue des Paroisses du Maine. Très bien, Bédouin'5, votre catalogue n'est pas étranger à la nouvelle science , et doit passer de même , et il passera de même les Pyrénées.

Les légistes.

Immédiatement après je me suis tourné vers plusieurs beaux grands livres qui semblaient dominer la collection du libraire, et j'ai dit , ou je leur ai dit : Vénérables Dumoulin76, Cujas77, Despeysses78 , Roaldès79 , Le Gharon80 , lumières du droit civil; vénérables Rebuffé31 , Duaren82, lumièresdu droit canonique; vénérables Chopin85 , Bacquet84 , lumières du droit domanial; vénérable Foutanon85, éditeur des lois françaises ; vénérable Guesnois85 qui les avez méthodiquement rangées, et qui , par le successif et ingénieux rapprochement des anciennes et des nouvelles87 , avez montré à l'œil les progrès de la raison législative ; vénérables arrêtistes, Gui Pape88, Papon'9, Louet90, La Roche- 6. 9

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Flavinqui, par la disposition des arrêts que vous avez recueillis91, avez aussi marqué les progrès de la raison appliquant les lois , bien que vous ne soyez là que par petites parties , par abrégés , par extraits , vous êtes encore trop longs , trop larges , trop épais, pour entrer dans une mallette de voyage : vous mériteriez de passer , mais vous ne passerez pas les Pyrénées.

Les géographes.

Et Belleforêt-le-commiugeois ! et Thevet 1 et La Popelinière! s'est écrié le libraire, vous les laisserez aussi? A la vérité, lui ai-je répondu, Belleforêt-lecommingeois , n'étant en grande partie dans sa Cosmographie que le traducteur de la Cosmographie de Munster92, je ne le prendrai pas; mais Thevet , mais La Popelinière doivent passer et passeront les Pyrénées. La Cosmographie de Thevet est un ouvrage original ; l'auteur , après avoir mis un grand nombre d'années à voyager , à parcourir toutes les parties du globe93 , à chercher d'un pôle à l'autre des pages et des chapitres , est venu les écrire dans son cabinet. Quant à la Popelinière, il me charme par son seul titre des Trois mondes^ qui me rappelle que les anciens n'en connaissaient qu'un; que nos pères du siècle dernier n'en ont connu que deux, que si nous n'en occupons encore que deux, nous en connaissons cependant trois, car le mondé des terres polaires antarctiques , s'il n'existe pas aussi grand qu'on le fait , existe'5.

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Les archéologues.

Vous aimez , ma dit le libraire , les nouvelles sciences; en voilà une nouvelle qui s'ouvre une porte dans la littérature ; vous devriez prendre le Prompttiaire des Médailles96. Oh ! lui ai-je répondu, ce n'est guère la peine de disputer ; vous le voulez ^ soit , que ce petit livre passe aussi les Pyrénées.

Les chronologistes.

Messîre , a continué le libraire , si l'astronomie qui ordonne les corps célestes, ou du moins qui dans ses livres leur donne l'ordre que réellemeut ils ont dans le firmament, est un grand œuvre, la chronologie qui aussi dans ses livres ordonne les événémens historiques, ou du moins qui leur donne l'ordre que réellement ils ont dans la succession des temps , n'est pas , ce me semble , un moins grand œuvre. L'immortelle Emendatlo Temporum, de l'immortel Joseph Scaliger97 doit passer, pour me servir de vos expressions, et j'en suis bien sûr, passera les Pyrénées. Certes non , lui ai-je répondu , vos chronologistes ne passeront pas les Pyrénées ; la Chronologie qui, vous le savez, est un des yeux de l'histoire , doit se trouver dans l'histoire , et lorsqu'elle ne s'y trouve pas, je vous le dis tout net, l'histoire est borgne.

Les historiens.

Mon libraire était irrité et j'en ai eu bientôt la preuve. Quoi ! m'a-t-il dit , vous dédaignez tous nos historiens? vous les dédaignez tous? Ah ! sûrement , c'est faute de les connaître ou de les bien connaître. Pour moi, Seyssel98 rappelle, fait entendre Salluste; même ton sentencieux, même concision, même nerf. Du Haiilan , dans son hisloire de France", ou pour parler comme lui dans sa vie du peuple français00 dont malheureusement il n'a donné que l'enfance et l'adolescence, me semble, comme Tite-Live , un fleuve majestueux roulant des perles et des diamans mêlés à ses flots d'or. Et quant à Belleforêt-le-commingeois10', impétueux comme les torrens de son pays, dites-moi s'il n'a pas mérité, en se montrant dans ses annales égal à Diodore et plus souvent à Tacite, d'être nommé historiographe du roi de France'01. Dites-moi si Bauld'oi , par ses recherches , ses études , n'a pas mérité aussi d'être nommé historiographe de madame de Laval , reine de Jérusalem'04; si d'Argentré'05, par sa patriotique érudition, ne s'est pas rendu également digne d'être nommé historiographe des états de sa province qui , afin de soutenir ses travaux , lui ont fait l'honorable don de six mille livres06. Eh ! messire, a-t-il continué , toujours en s'animant de plus en plus , que de formes pour vous plaire , sans pouvoir y

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réussir , n'a donc pas pris notre histoire ? Jean du Tillet1'7, Jean de Serres108 , vous offrent inutilement leurs inventaires09. Vous détournez la tête de la petite chronique de Carion110, si pleine de grands événemcns. Nos histoires des villes , des provinces , même celles de Paradin" x, de Dubouchet1'2 , de Python113, mêmetcllc de Nostradamus"4 vous mécontentent ? Vous n êtes pas content non plus de nos histoires biographiques, même de celle des neuf Charles"5 ? Vous ne l'êtes pas de nos histoires contemporaines où Dubellay1'6 , La Popelinière1'7 , Piguerre1'8 , font entendre la grande voix de notre siècle, si irascible, si tumultueuse, où Ton voit son bras rempli de la force des temps, renverser, abattre , briser. Eh quoi ! les commentaires de notre César, les commentaires de MontluclI9,ni les Éphémérides120 , celte philosophique histoire des jours anniversaires d'événemens heureux , malheureux , avantageux , désastreux, joyeux, lugubres, ne peuvent obtenir de vous le moindre suffrage ! Sire, lui ai-je tranquillement répondu , vos histoires militaires, vos histoires de province, vos histoires biographiques , passeront les Pyrénées ; vos Histoires de France ne les passeront pas : hier je vous en ai dit les raisons ; si vous les avez écoutées , vous les connaissez; si vous ne les avez pas écoutées, je ne vous les répéterai pas.

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Les romanciers.

J'ai vu que j'avais encore augmenté l'irritation du libraire ; mais je n'ai pas moins fermement persisté.

J'avais déjà choisi sur la tahjk une brassée de romans : Je désire , lui ai-je dit , agrandir et compléter cette collection ; je veux d'abord YAmadis en vingt volumes lal , la Diane de Montemayor ,32 > le Chevalier des Cygnes™* , et tous les romans espagnols traduits en français que vous appelez bilangues l24. Les romans espagnols , fils des romans arabes , pères de vos grands romans , de vos Fierà-bras '*' , de vos Astrées ,26 , ont prêché les belles amours en même temps que les beaux sentimens ; ils ont porté dans vos moeurs la galanterie qui n'est pas , il s'en faut bien , le libertinage. Je veux ensuite vos romans facétieux, vraiment français, où vous n'êtes pas imitateurs, où vous êtes imités, vos Contes de la reine de Navarre ,2? , vos Contes de Du Fail"8, vos Aventures récréatives1*9 , votre Conférence des servantes130 , votre Flûte de Robin131, votre Livret de folastreries ,3a , vos Fanferluches ' 33 , vos Sérées134 , vos Veillées xy\ vos Escraignes*36 ; mais je ne veux pas des romans de votre docteur Rabelais, plein de latin, de grec, d'hébreu, de médecine , de physique , d'astronomie , de théologie et de controverse , plein d'impiété et de libertinage

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que sur chaque page il vomit au milieu d'un déluge de substantifs et d'adjectifs lourdement rimes ; je ne yeux pas de livres qui au milieu des hommes liés par leurs devoirs délient les hommes qui les lisent. En France, ai-je ajouté, il est rare de trouver le courage de ne pas sacrifier à l'opinion régnante; en Espagne , au contraire, ce n'est heureusement pas rare. Je sais bien, ai-je ajouté, que Rabelais , si originalement pétri de gaîté , de sel , d'esprit , de mouvement et de vie , passera ainsi que Montaigne , et plus souvent que Montaigne , les Pyrénées : mais si c'est un délit envers mon pays , je ne veux pas en être complice.

C'est pour la seconde fois qu'aujourd'hui je me suis laissé gouverner par les opinions du mari de la belle nièce de Châtillon, j'en fais volontiers 1 aveu.

Les rhéteurs.^

Messire, m'a dit le libraire , en remettant plusieurs rhétoriques à leur tablette , puisque vous ne prenez pas la rhétorique grecque d'Aristote , ni la rhétorique latine de Quintilien, vous ne prendrez pas celle du régent Fouquelin ,3? , toute française, toute composée de citations tirées d'auteurs français? — C'est précisément celle que je prendrai , car , si comme vous venez de me le dire , vous avez en France six mille auteurs latins et seu-,

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lement trois mille auteurs français l08 , si en-deçà des Pyrénées vous êtes insatiables d'anciens et de langues anciennes , il n'en est pas de même au-delà des Pyrénées.

Les orateurs.

C est avec grand plaisir , que j'ai ensuite entendu le libraire défendre éloquemment les orateurs de son choix , et en attaquer un du mien : Sire , lui ai-je dit, vous voulez que je haïsse autant les fanatiques d'un parti que ceux de l'autre ; vous avez pleinement raison.

Je laisse donc les sermons du curé de Saint- Jean-en-Grève ,3' , tout étincelans d'une faconde parricide.

Mais laisser quelqu'un des autres serait altérer l'hommage de mon choix et de mon cœur.

Ainsi je prendrai les Sermons sur l'Oraison dominicale de Montluc'40, comme la plus belle paraphrase de la plus belle prière.

Ainsi je prendrai les sermons animés de l'intérêt, et de la chaleur du drame , comme le porte leur titre de Gédêon représenté devant le roi l4\

Tant que vous voudrez, dites-moi, répétez-moi qu'en général , vos orateurs , dans les oraisons funèbres, sont des menteurs bien payés; mais convenez que Despense, dans celle d'Olivier . où il fait l'histoire de la chancellerie lh , ne vole pas l'argent ;

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que Castellan , dans celle de François Ie* , où il fait l'histoire de la royauté puissante et calme143, le gagne bien ; que surtout Duperron , dans celle de Henri III , où il fait l'histoire de la royauté faible et orageuse '44 , le gagne encore mieux.

Quant aux orateurs profanes , je lis volontiers les discours prononcés devant les états provinciaux, tels que ceux de Clérel'45 , encore plus volontiers les discours prononcés devant les états-généraux , tels que ceux de l'Hôpital'46 , de Versons'47, de Bodin ?4\ Qu'ils me suivent au-delà des Pyrénées ; et à leur tête ceux de Henri III , car ce roi , au dire général, est le roi des orateurs149, et, à mon dire, dans l'éloquence Henri 111 est Henri IV.

Les poètes.

J'avais fini mon choix de livres par où le libraire avait commencé le sien, par les poètes; et les miens et les siens, tous rangés sur la table, se touchaient : Voulez-vous, m'a dit le libraire, en prenant un air français, ouvert et gai, que dans ce genre de littérature nous fassions quelques échanges! — Voyons. — D'abord, j'approuve que vous gardiez C Art poétique de Sybilet'50 , où sont traités à la suite du mécanisme des différentes espèces de vers depuis une jusqu'à douze syllabes ou vers à longues lignes15', les différentes espèces de poésies depuis le distique, les triolets, les coqs à l'âne, jusqu'à l'ode,

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au poème héroïque15*. J'approuve que vous gardiez aussi le Dictionnaire des rimes , publié par Lefèvrel53 , perfectionné par son neveu Taboureau15* ; que vous gardiez de même les Épithètes de Delaporte , elassées par ordre alphabétique155 : ce sont le marteau , l'enclume et la lime du métier. Vous refuseriez avec raison dé les échanger, mais il n'en est pas ainsi des poètes ; par exemple, j'aime bien Jean Marot156 , dont le tour est si naïf, si français ; cependant j'aime encore mieux Clément son fils'57, dont le tour est plus naïf , plus français : Le génie de notre langue , du moins dans la poésie fugitive , est malheureusement , quoi qu'on fasse , un peu bourgeois et même un peu ignoble; mais enfin dans ce genre tel quel, le fils vaut mieux que le père. Je lui ait dit que je voulais avoir l'un et l'autre. — Sans doute vos Sonnets de Tyard58 sont jolis , mais il vous convient plutôt d'avoir le mélodieux Saint- Gelais159. Et il s'est mis à en déclamer un huitain. On croit, a-t-il dit, avoir une flûte dans la bouche; j'ai aussi pris Saint-Gelais. Dorât, a continué le libraire , avait la bonhomie de se croire un grand poète grec, versifiant en langue française'60; aujourd'hui on se moque un peu de lui. Maillard de Caux, poète du roi, son écrivain, conducteur des eaux et fontaines161, trop occupé des ses écritures , de ses machines , n'a pu s'occuper assez de sa poésie ; nul ne peut servir deux maîtres , à plus forte raison trois.

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Passerat , en même temps poète , orateur et régent , en a cependant bien servi autant'6* ; mais ils n'étaient pas si différens ou si disparates. — Je les prends tous.

Oh ! prenez de préférence à Olivier et à ses Soupirs l63 le fabuliste Hégemon l64 ! Messire , a-t-il ajouté , nous avons depuis plusieurs siècles des fables françaises'65; mais les siennes ont seules pu soutenir l'éclat de l'imprimerie. — ■ Eh bien ! je les prends encore tous.

Et j'y joins les naïves ballades, les jolis rondeaux de BaïP66. Ah ! laissez Baïf; changez-le-moi pour Pibrac:6? : on ne se dégoûte pas plus à lire ses quatrains qu'à cueillir des fraises une à une.— -J'y joins Pibrac.

Alors par délicatesse le libraire a cessé de vanter les poètes de son choix et il s'est mis à vanter ceux du mien. Vous avez, m'a-t-il dit, pour tout le reste de la poésie, bien et parfaitement choisi; vous avez pris les meilleurs poètes de la Pléiade de Henri II ; car vous savez qu'où a donné ce nom à cette grande quantité de poètes qu'on vit paraître en même temps sous le règne de ce prince68.

Vous avez de même pris les meilleurs chantepuces ; car vous savez aussi qu'on a donné encore ce nom à ce grand nombre de poètes qui ont publié des poèmes sur une puce qu'on aperçut à la fraise de la demoiselle des Roches'69, jeune personne faisant des vers'70 , et fille d'une mère en faisant

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aussi171. Vous avez pris les poèmes que, sur ce sujet assez peu grave, ont composés le procureur-général de la chambre des comptes172 et le vice-sénéchal de Rennes'73.

Vous avez encore mieux choisi les grands poètes; vous avez pris Dubartas'74, Ronsard'75.

Dubartas, dans son poème de la Semaine, célèbre la création avec une grande et pour ainsi dire antique voix qu'il semble avoir empruntée à Moïse. Il demande modestement, à la fin du troisième jour'76 le repos , la solitude , l'obscurité ; mais ni le roi , ni la France n'ont répondu à ses vœux. Il a été malgré lui tiré du fond de sa province , comblé d'honneurs177 , tandis que ses lecteurs ont en moins de six ans épuisé plus de trente éditions178.

Dubartas eût incontestablement occupé le sommet de la littérature française , si Ronsard ne fût pas né. Ce qu'à mon avis Ronsard a fait de plus grand, ce n'est pas d'avoir émerveillé la France, l'univers , c'est d'avoir charmé les infortunes de la reine Marie Stuart dans sa profonde prison. Les sonnets, les stances, les bergeries du poète lui rappelaient son printemps : elle n'en était pas encore loin; les élégies, les chants funèbres, les tombeaux, la familiarisaient avec les reflets du glaive de la justice qui était dans les mains de sa rivale ; les odes élevaient son âme aux mondes éternels, où 1 héroïque poème de Francus ,79 lui montrait plusieurs augustes personnages dont elle devait augmen-

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ter bientôt le nombre. Qu'a-t-il manqué à la fortune de Ronsard ? il a été comblé de biens par la main des rois18 J; qua-t-il manqué à sa gloire autrement importante pour lui que sa fortune ? les âges contemporains l'on appelé, au nom de la postérité, le Pindarique, l'Homérique' \ Les savans ont commenté ses poésies comme celles de Pindare et d'Homère 8 1; les musiciens les ont de môme mises en musique'85 ; mais quelle musique plus belle que celle des vers de Ronsard ! a ajouté le libraire ; et il en a déclamé plusieurs tirades. Oui, s'est-il écrié, dans une espèce de transport, l'inimitable harmonie de cette poésie doit faire agréablement frémir les hautesvoûtes du firmament pour accroître les plai* sirs célestes.

Ensuite le libraire , après m'avoir loué de ce que j'avais acheté, m'a loué de ce que je n'avais pas acheté.

Vous n'aimez pas , je n'aime pas non plus les poèmes macaroniques l84 ; ils repoussent l'homme de goût ; ils sont comme les habits des mendians , faits de pièces de plusieurs couleurs.

Vous n'aimez pas , je n'aime pas non plus l'histoire en vers ,85 ; l'histoire a bien assez de ses mensonges sans y ajouter ceux de la poésie.

Vous n'aimez pas les poèmes des autres langues traduits en vers dans la nôtre186; je ne les aime pas non plus. Je trouve les vers des traducteurs moins poétiques que leur prose.

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Je vous félicite de ne pas vous èlre laissé prendre dans vos achats aux acrostiches , aux sonnets français , latins ou grecs , à ces hyperboliques éloges que les amis des auteurs ou des libraires mettent aujourd'hui en tête de tous les livres187. L'auteur, à la première page, est toujours un génie, un aigle; aux suivantes , c'est souvent un homme médiocre , lorsque ce n'est pas pire.

Suivant moi le plus grand fléau de la librairie est ce grand nombre de mauvais auteurs , et même ce trop grand nombre d'auteurs que ne peut diminuer ni le célèbre paradoxe contre l'utilité des lettres'88, ni la terrible leçon que leur donnent les bibliographies actuelles, où sur leurs trois mille auteurs français à peine un quart appartient aux siècles précédons189, où se montre d'une manière si frappante la brièveté de la vie littéraire.

INous avons encore long-temps discouru; mais, après avoir rassemblé mes livres qui auraient rempli non ma pelite mallette mais une grande malle de ces riches savans qui voyagent toujours avec une bibliothèque et une nombreuse suite de clercs ,9° , il a cependant fallu finir avec ce libraire de la même manière qu'avec tous les libraires ; et comme, ainsi que l'ancienne maison de Yascosan et toutes les bonnes maisons, il vend à prix fixe'9' , j'ai eu bientôt fini.

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