LE BOURGEOIS DE GONESSE
Station lxi.
On ma proposé de me faire connaître un homme qui ne peut ni manger, ni boire, ni dormir, qui ne peut se remuer sans crier , qui ne peut marcher s'il n'est appuyé entre deux valets, qui a toute sorte de maux, qui est fermement persuadé qu'il en guérirait s'il voulait , qui ne veut pas en guérir.
Cet homme croit aux spécifiques vertus des eaux minérales; il croit que les influences médei-
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nales des astres qu'attire la terre passent par l'infiltration à ces bienfaisantes eaux ' qui remplissent les nombreuses mamelles dont la France en tant d'endroits est bossoyée ; il croit qu'un malade > quelle que soit sa maladie , est sûr d'y trouver sa guérison.
Les eaux minérales des provinces septentrionales.
ïl croit que la nature a donné à la France du Nord plusieurs de ces merveilleuses mamelles , et entre autres deux principales , une à l'orient , une à l'occident.
Il ne doute pas que les eaux de Plombières , en Lorraine , aient une efficacité certaine contre les fièvres invétérées, les coliques , les paralysies2.
Il ne doute pas que les eaux minérales de Forges, en Normandie, aient aussi une efficacité certaine contre les obstructions, les hydropisies3. Il cite encore la fontaine de Génare 4 , la fontaine du Parlement , comme opérant les plus étonnans effets \ Dans ces pays, dit-il ausssi aux vieillards amoureux , lorsqu'ils se plaignent du poids de l'âge, vous avez la fontaine de Jouvence6. Vous vous baignerez ; vous vous plongerez jusqu'à la bouche dans de beauxétangsbrillans de paillettes d'argent7, ce qui ne vous les rendra pas plus désagréables ; essayez-en,
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Les eaux minérales des provinces centrales.
11 ne doute pas que les eaux minérales de Pougues, en Nivernois , par cela seul quelles coulent sous l'influence de Mars , guérissent de la stupeur et de l'engourdissement , et par cela seul qu'elles coulent aussi sous l'influence de Vénus , il ne doute pas qu'elles rendent comme celles de Normandie les forces juvéniles8. En France il n'y a , dit-il, aujourd'hui de vieillards que ceux qui veulent bien l'être.
Il ne doute pas que les eaux de Bourbon-1'Archambaud , en Bourbonnais , dominées par ces mêmes planètes, aient ces mêmes vertus : Allez-y i dit-il à divers malades ; descendez hardiment dans les caves grillées de la maison du roi9 , mettez-vous dans l'eau , faites en verser sur vous plusieurs tinettes du haut des voûtes , prenez plusieurs douches10, et si vous ne redevenez lestes , dispos, je paie le voyage.
Il ne doute pas que les eaux minérales de l'Auvergne, imprégnées de vitriol et de mercure, expulsent en peu de temps les humeurs peccantes ; «t quand il voit de bons Parisiens revenant du Mont-d'Or", de Yic-le-Comte l2 , de Chaudes- Aygues'3 , et en rapportant les mêmes humeurs qu'ils avaient lorsqu'ils sont partis , il leur dit qu'is
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ne se sont pas purgés , qu'ils ne se sont pas promenés , qu'ils n'ont pas assez ou qu'ils ont trop bu d'eau; qu'ils ont bu moins ou plus de quinze verres par jour.
Les eaux minérales des provinces méridionales.
Il ne doute pas que les maladies que n'ont pas emportées les eaux minérales d'hiver soient ordinairement emportées par les eaux minérales d'été ; que les maladies que n'ont pas emportées les eaux minérales du nord soient presque toujours emportées par les eaux minérales du centre ; que les maladies que n'ont pas emportées les eaux minérales du centre soient toujours emportées par les eaux minérales du midi'4; il dit que celles-ci viennent la plupart des hauts sommets des Pyrénées , où elles puisent plus près du soleil les rayons de feu quelles boivent, et qu'ensuite nous buvons15.
Quelquefois il s'échauffe l'imagination , et alors c'est à l'entendre : voyez , dit-il en se tournant
du côté des Pyrénées, et en faisant un signe du
revers de la main , se déployer ce grand éventail
de montagnes.
Là, ajoute-t-il en marquant de l'index plusieurs
différentes positions , est la fontaine du Son ; cha-
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que verre est un verre d'antidote contre les pon sons16; cette fontaine fait de grands miracles.
Là est la fontaine de Belesla qui fait de plus grands miracles contre de plus terribles poisons , contre le calvinisme, car le maître n'en permettant l'usage qu'aux seuls catholiques17 , plusieurs ma-* lades calvinistes, pour sauver leur corps, sauvent leur âme : ils se convertissent.
Là est la fontaine de Montferrand. 0 fontaine de Montferrand , s'écrie-t-ii , ô fontaine la plus potentielle de la terre l8 !
O fontaine de Bagnères , où l'on baigne tous les maux , où on les noie '9 I
O fontaine de Barèges , que la bonté du ciel a ouverte pour cicatriser la plaies des armes à feu" , toujours et toujours plus nombreuses!
Ses exclamations deviennent alors fort longues , car des quarante fontaines d'eaux minérales que nous avons en France al , la plupart sont dans le Midi32.
Souvent on se plaît à le faire parler des eaux de Balaruc ; il y a été. Il dit que tout ce qu'il avait lu dans le traité de ces eaux par le médecin Dotman23 est vrai : qu'il y a trouvé le seigneur avare , le beau verger, l'antique chapelle24; il dit que ce médecin n'a pas exagéré en attribuant à ces eaux minérales les qualités curatives les plus universelles , ce qui les rend les premières eaux du monde25. 11 raconte qu'il était affligé de plusieurs maux , qu'il les y
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laissa tous26. Et quand on lui demande pourquoi il n'y retourne pas , il répond qu'il s'en gardera bien , qu'il n'a ni femme , ni enfans ; que tous ses biens sont affermés par un bail général dont chaque année le prix est payable en un seul terme ; qu'il n'a que trente-huit ans ; qu'il veut avoir à souffrir, à se soigner , à se médicamenter , à se guérir ; qu'il veut avoir encore dans ce monde quelque chose à faire.
J'ai été curieux de savoir d'où était cet homme bizarre , ce malade volontaire ; on m'a dit que c'était un bourgeois de Gonesse.