‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 16 sur 36 · LE MARECHAL DE GORZE · texte numérisé non relu

LE MARECHAL DE GORZE

Station lxii.

Monsieur le maréchal , je ne vous nie pas que le père de votre vieux pitancier ■ , quoique simple juge, ait été ambassadeur; mais certainement aujourd'hui il ne le serait pas. Je ne vous nie pas non plus que votre femme soit un peu ma parente et que je sois un peu parent du chancelier ; mais certainement vous ne pouvez être ambassadeur , certainement vous ne le pouvez pas. Ainsi s'entretenait un personnage de ma particulière connaissance avec un vieux bon homme , lorsque cet après midi

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je suis entré chez lui : il m'a fait asseoir et il a continué.

Les qualités nécessaires à un ambassadeur.

Oui, sans doute, a-t-il dit au bon homme, vous avez pour vous votre âge de soixante ans qui n'est pas celui de faire l'amour, et toutefois qui n'en est que plus convenable pour épouser une princesse par procuration ou pour représenter la nation dans une grave cour. Vous avez encore pour vous de savoir faire toute l'année dans votre abbaye bon visage à l'insupportable orgueil du frère porte-croix, toujours le premier à la procession , et à l'insupportable pouvoir de l'abbé , souverain temporel et spirituel2, toujours le dernier à la procession. Vous avez encore pour vous de savoir demeurer cinq, six heures à table , de savoir boire votre bonne part d'un demi-muid de vin , aux banquets des Suisses 3 , ou aux soupes des princes allemands dont chaque année l'approvisionnement est de dix mille barriques 4.

Mais, monsieur le maréchal, il faut au temps présent qu'un ambassadeur soit ou homme de grande maison, ou homme d'église, ou homme de robe, ou homme d'épée*. Vous êtes à la vérité homme dépée ; je le sais et je le vois , puisque vous en portez une; cependant il y a homme d'épée et

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homme d'épée, de même qu'il y a maréchal d'abbaye6 et maréchal de France.

Il faut aussi qu'un ambassadeur soit savant; car en Allemagne , et même en Angleterre , il est quelquefois obligé de parler latin, de haranguer le prince en latin7, de répondre à des manifestes latins, des composer des manifestes latins 8 ; or, pour gâter de bonnes raisons , il n'y a rien de tel que les solécismes ou qui pis est les barbarismes ; et vous ne parlez latin , m'a-t-on dit, que comme quelqu'un à qui ses parens l'ont fait apprendre par force. Alors qu'en serait-il si vous étiez envoyé à Venise, où l'on se souvient que l'ambassadeur Ferrier faisait des leçons publiques de droit 9 ; ou bien si vous étiez envoyé à Rome , où Paul de Foix , qui faisait aussi des leçons publiques0, fut envoyé il n'y a pas long-temps.

Il faut qu'un ambassadeur connaisse le droit public; or, vous ne pouvez dire que vous le connaissez. Allons! convenez-en , si les Anglais, si les Suisses vous avaient demandé le paiement des dettes du feu roi11, vous auriez répondu comme à votre apothicaire vous présentant son compte : C'est juste, très juste, toutefois attendez quelque peu de tempr mon argent vaudra demain ce qu'il vaut aujou d'hui ; au lieu que vous auriez dû répondre que le roi n'appréhende passa couronne par le droit prive, mais par le droit public; qu'il n'est tenu que de l'observation des traités de son devancier1'.

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Un ambassadeur doit aussi être fort pacifique dans ses opinions religieuses ; et comment vous, maréchal de l'abbaye de Gorze, où vous avez été si long-temps endoctriné par le fameux cardinal de Lorraine % feriez-vous pour ne pas damner à tous les diables les Anglais, les Allemands, les Suisses et même les Grisons ? Comment feriez-vous pour assister à la circoncision du fils du Grand-Turc ,4?

Seriez-vous d'ailleurs fier comme doit l'être un ambassadeur? vous ne le seriez pas; vous répondriez aux puissances étrangères comme vous répondez au gruyer lorsqu'il vous dit qu'il pourrait vous mettre à l'amende, qu'il veut cependant bien vous faire grâce : Merci, monsieur le gruyer, merci l ou comme vous répondez à votre femme, lorsqu'elle vous montre les poings , vous menace : Maréchale ! maréchale l vous ne serez pas si méchante ! Ah ! mettez la main sur la conscience , sur le cœur, et dites si les militaires mouvemens de votre brillante épée pendue au côté, ou de votre guerrière cape brusquement rejetée en arrière1', intimideraient les théologiens, des conciles16, l'empereur d'Allemagne '7.

Je vous rappellerai aussi qu'un ambassadeur a l'âme grande, au-dessus des craintes de la prison , des lourmens, de la mort. Lisez le traité de Charles Faschai u\

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Caractère des ambassadeurs.

C'est encore une de vos erreurs ou des erreurs de votre vieux pitancier de croire qu'il n'y aurait pas plus de danger pour vous dans une ambassade qu'il n'y en a dans votre abbaye lorsque vous êtes à vous promener , la hallebarde au poing , au mi'ieu des moines : cela pouvait être vrai autrefois; cela pourra l'être à l'avenir ; mais cela ne l'est pas au siècle actuel. Le caractère des représentais des nations a cessé de nos jours d'être inviolable. Merveille , ambassadeur français , s'il pouvait encore parler, vous dirait qu'il se croyait fort tranquille à Milan lorsque le duc lui fît couper la tête19. Oh ! me répondrez-vous , il n'avait pas de caractère public. Oh! vous répondrai-je, Rinçot et Frégose, ambassadeurs en Turquie, étaient reconnus comme tels, et ils n'en furent pas moins égorgés, en traversant imprudemment les états d'Autriche20. L'évêque de Tarbes était également accrédité auprès de l'Empereur, il n'en fut pas moins emprisonué 2l. La Granvelle l'était aussi auprès du roi dn France , et , par représailles, il n'en fut pas moins renfermé au Châtelet ?2. Et avez-vous d'ailleurs oublié que le roi de Hongrie a fait manger par les poissons de son étang les ambassadeurs turcs 23 , et que le czar a fait clouer le chapeau à la tête d'un ambassadeur polonais qui ainsi que vos provinciaux , ne saluait pas

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assez profondément24, saluait,, comme on dit, à l'espagnole'5? Ah ! maréchal , si avoir des marteaux en tête , seulement par la pensée, empêche de rester en place , imaginez ce que c'est que d'y avoir réellement des clous, et surtout des clous de Russie ! 11 est aisé de voir que vous n'avez point passé par-là.

Des diverses espèces d'ambassade.

Autre erreur à votre pitancier , autre erreur à vous. Il croit, vous croyez qu'ainsi que du temps de son père, vous pourriez aujourd'hui * comme alors, vous glisser dans le peuple ou la populace des ambassades ; mais sachez qu'aujourd'hui il n'y a plus dix, vingt ambassadeurs envoyés au même prince a6 , qu'il n'y en a guère que deux , trois , et souvent qu'un seul sous le titre ou d'ambassadeur ordinaire, c'est-à-dire d'ambassadeur résident, ou d'ambassadeur extraordinaire, c'est-à-dire d'ambassadeur temporaire 2?.

A la vérité on établit en ce moment dans les grandes villes maritimes étrangères , particulièrement dans les villes maritimes de la Méditerranée , des consuls28, et on en établit quelquefois plusieurs chez la même nation; mais, ne vous y trompez pas, ce ne sont pas des ambassadeurs , ce ne sont que des protecteurs, des juges du commerce4', qued'ailleurs les marchands prétendent avoir, eux, le droit de nommer50.

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Le rang des ambassadeurs.

0 vous, monsieur le maréchal, qui touchez amicalement dans la main des paysans de l'abbaye , qui vous laissez pacifiquement coudoyer par les nobles que votre abbé vient d'anoblir31 , qui vous empressez toujours de prévenir par vos politesses les maréchaux des autres abbayes moins anciennes ou moins graudes que la vôtre, vous sentiriez-vous le courage, si vous étiez ambassadeur, de dire après la bataille d'Azincourt à l'ambassadeur anglais , à un lord aux larges épaules : Place pour moi ! après la bataille de Saint-Quentin , de dire à l'ambassadeur espagnol , à un Castillan au regard superbe : Place ! je suis l'ambassadeur du roi de France , je précède tous les ambassadeurs des rois32 ! Place ! place! je ne cède le pas qu'à l'ambassadeur de l'empereur33 qui n'est pas ici. Place! place à la première place ! Ou si vous réclamiez , ne feriez-vous peutêtre pas valoir les vieilles raisons du père de votre pitancier et nomettriez-vous peut-être pas les bonnes raisons actuelles ? Il me semble vous entendre représenter doucement aux autres ambassadeurs qu'il n'y avait que quatre monarques oints, sacrés : l'empereur, le roi de France, le roi de Jérusalem, le roi d'Angleterre34 ; que maintenant il n'y a plus que les deux premiers35. Il me semble ne pas vous entendre leur dire que les droits de la France sont

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les droits de l'usage, originairement les droits de la puissance; et je craindrais même, monsieur le maréchal, que lorsque vous seriez envoyé au loin vous vous fissiez mentionner dans l'histoire comme celui de nos ambassadeurs qui , à la cour ottomane, se laissa précéder par l'ambassadeur du roi de Hongrie36.

Et ne croyez pas que ceîïe préséance soit vaine : je dis , moi , qu'elle importe plus qu'à la majesté du prince; je dis qu'elle importe à sa force; car, sur le champ de bataille, la gend'armerie française qui sait que le roi de France a son rang au-dessus du roi d'Angleterre , d'Espagne , brave mille morts pour ne pas reculer devant la gend'armerie anglaise, espagnole ; de même que pour soutenir ce même rang , la nation française s épuise jusqu'au dernier effort.

Le protocole des ambassadeurs.

Je viens au formulaire des actes et des offices que votre pitancier a pu vous enseigner , car le protocole diplomatique n'a guère plus varié37 que le rituel de votre abbaye.

Quant au protocole verbal, il n'a sans doute guère plus varié. Depuis long-temps, sans doute, on dit : Le roi mon maître 38 entend... le roi mon maître... désire... En cela vous avez un avantage. Et vous en avez encore un autre en ce que vous avez été

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élevé parmi les moines, tous accoutumés à ménager la chèvre et le chou, dans l'espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche.

Les dépêches des ambassadeurs.

Je conviendrai aussi, pour tenir compte de tous vos avantages , que le formulaire des lettres missives n'a guère non plus varié , à cela près que le roi écrit à tous les rois : Mon frère'9 , ce qui du temps du père de votre pitancier n'était pas général'0 ; à cela près qu'aujourd'hui il écrit à ses ambassadeurs : Mons le comte, nions le maréchal41; à cela près aussi qu'entre ambassadeurs on s'écrit : Monsieur mon compagnon12.

Mais quant au fond il a immensément varié , car au lieu de parler comme autrefois des débordemens de la mer, des éruptions du Vésuve, des nouvelles créations de cardinaux, les ambassadeurs, surtout les ambassadeurs chez les peuples libres , confient au papier et à leurs chiffres 43 les assurances des commotions nationales qu'ils achètent, les opérations révolutionnaires qu'ils préparent. Qui lirait leurs dépêches y trouverait souvent : J'ai mis si bien la désunion entre le roi d'Espagne et les cortès que les voilà en mauvaise intelligence ensemble, au moins pendant tout ce règne'4. J'ai fortifié l'opposition à la diète de l'empire; un banc45 de plus est dans les intérêts de la France. J'ai si bien pratiqué les chefs

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de Ja chambre des communes quelle ne consent pas au mariage du roi, si bien pratiqué, que le roi n'aura pas le quart de l'argent qu'il demande16. J'ébranle le trône de tel royaume. Je suis près de faire recommencer une vieille dynastie. Je souffle la discorde, la révolte; j'appelle le sang , la famine , les fléaux, les ruines; je prodigue les caresses, les promesses; je répands l'argent, l'or47.

Les appointemens des ambassadeurs.

Les princes , au dernier siècle48 , au temps du père de votre pitancier , et même jusqu'au nôtre , étaient en quelque manière les pilanciers des ambassadeurs envoyés chez eux 49 ; ils leur faisaient fournir tous les jours pitance , meubles , valets et serviteurs ; mais actuellement s'il en est quelquefois °, il n'en est pas toujours ainsi, car il arrive assez souvent qu'on se contente de leur faire quelques présens de bougie , d'épices5' . et même , si vous voulez , de leur faire en outre quelques belles ou longues harangues53 ; ensuite pour tout le reste , l'ambassadeur n'a que ses appointemens d'environ deux mille livres chaque mois5. Véritablement il n'a qu'à nourrir quelques centaines de domestiques et de gentilshommes'4, qu'à tenir une grande table ouverte" où circulent avec les nouvelles des gazettes de Venise'6 d'autres nouvelles , d'autres anecdotes bien plus importantes qu'il doit écouter avec une

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scrupuleuse attention , car maintenant les ambassadeurs sont les espions officiels des princes57. 3\e comptons pas d'ailleurs si cela vous plaît les illuminations que devant son hôtel il est obligé de faire ou d'empêcher , suivant les intérêts ou même suivant la religion de son roi 8.

La juridiction des ambassadeurs.

Je ne vous nie pas d'ailleurs , puisque vous le voui z tant, et y revenez si souvent , que chez les puissances où les ambassadeurs résident ils soient les consuls généraux , les hauts juges 5ç , les hauts protecteurs de toutes les personnes de leur nation60 ; mais ce n'est pas , ce me semble , une raison pour que vous soyez ambassadeur , pas plus que c'en est une que dans l'intérieur de leur maison ils aient pouvoir de vie et de mort sur leurs gens , sur leur suite61 , comme le prince qu'ils représentent.

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