LE FILS DU MARÉCHAL DE GORZE
Station lxiii.
Hier , ce vieux maréchal de monastère ne cessait de dire au parent du chancelier que s'il ne pouvait lui répondre il avait , à Paris , un fils qui lui répondrait ; enfin il s'avisa d'ajouter : C'est celui-
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là qui serait un bon ambassadeur ; ii n'y en aurait pas de meilleur. Oh ! oh I lui répondit en souriant le parent du ehancelier , je ne le connais pas , mais si, demain à cette heure, vous l'amenez, nous verrons un peu ce qu'i! sait et ce qu'il peut faire. Voulez-vous en être ? me dit-il , en se tournant poliment vers moi qui lui avais paru fort attentif. Je m'inclinai en signe d'acceptation ; et aujourd'hui je suis retourné chez lui , où étant arrivé un peu tard , j'ai été surpris de le trouver seul : Monsieur , m'a-t-il dit en me voyant entrer, ils sont venus, ils sont partis. Le fils a encore plus que le père la rage des ambassades. Placé entre ces deux enragés maréchaux , car le fils est survivancier , je n'ai eu enfin plus d'autre moyen de me tirer d'eux que d'aller prendre dans le cabinet mon arbre de consanguinité1 , et de leur prouver que mon père était à peine leur parent , que je ne l'étais plus, que je ne leur devais donc pas d'aller solliciter une ambassade , ainsi qu'ils ne cessaient de me le dire ; que je ne leur devais que le bonjour ; et , sans me gêner plus long-temps , je le leur ai aussitôt souhaité.
Le droit public.
Mais , monsieur, a continué ie parent du chancelier, croyez que par toute sorte d'autres moyens j'ai voulu éviter d'en venir à celui-là : Petit maré<*
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chai, ai-jeditaufîls, vous ne me contesterez pas du moins que lorsqu'on n'a pas une haute naissance , une haute dignité , il faut indispensablement avoir une grande instruction , et vous allez me prouver que telle est la vôtre , afin que je puisse certifier au chancelier que vous êtes à cet égard entièrement digne des bontés du roi.
Et d'abord connaissez-vous le droit public? — Qui ne le connaît ? — Savez-vous qu'il dérive du droit de cité , comme le droit de cité dérive du droit de famille ? — Qui ne le sait ? — Savez-vous qu'il oblige les cités , c'est-à-dire les états , les royaumes , les républiques , comme le droit de cité oblige les sujets , les citoyens , comme le droit de famille en oblige les membres 2 ? — Qui ne le sait? — Savez-vous que le droit public se compose des différens usages universels , écrits , non écrits , des traités entre les cités ou états , des différentes constitutions des différentes cités ou états i des différentes formes du gouvernement3?
— Qui ne le sait ? — Savez-vous que des quatre formes du gouvernement prédominantes, la démocratie pure dépérit , que laristocratie féodale dépérit , que la monarchie représentative dépérit là , fleurit ici , que le despotisme se glisse dans la monarchie non représentative , la change insensiblement en monarchie absolue4? — Qui ne le sait?
— Par conséquent vous avez lu les publicistes , à commencer par les plus célèbres, par les Italiens ,
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à commencer par le plus célèbre des Italiens , par Machiavel ? — Sans doute. — Vous avez lu son Prince ? — A peu près. — Eh bien ! si cela est , ne le dites pas, car sa politique est aujourd'hui regardée comme exécrable. Le chapitre huit et le chapitre dix -huit sont épouvantables5. Vous avez aussi lu Sansevino ? — A peu près. — Vous êtes sûrement persuadé que c'est un pauvre homme qui ne voit que dans les cours des rois le monde politique , qui fait des différentes cours les différentes parties de son traité6. N'est-ce pas que la Raison d'état par Botero7 vaut mieux ? *— Je ne suis pas éloigué de le penser. — On y trouve du moins les divers élémens constituant la cité ; toutefois , dans les cinq ou six livres de la République de notre Bodin 8 , on les trouve mieux ordonnés; êtes-vous de cet avis? — Oui, et depuis long-temps. — Dites-moi , est-ce cinq ou six livres ? je ne m'en souviens pas très bien. — Je ne m'en souviens pas très bien non plus ; mais il vaut mieux que ce soit six que cinq , car cet ouvrage est excellent.
Les intérêts de l'Europe.
Petit maréchal , ai-je continué , vous avez dû remarquer dans ces publicités et dans d'autres que la religion, les langues, les mœurs, les traités de paix, les alliances, formaient de tous les états
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européens une grande famille dont les intérêts sont autres que ceux de la grande famille de l'Asie, de la grande famille de l'Afrique , de la nouvelle grande famille de l'Amérique ; quels sont-ils ces intérêts ? — Que les hommes de ces trois parties du monde se convertissent à la religion chrétienne, afin qu'ils ap« portent plus de bonne foi dans le commerce. — Vous parlez là comme un consul de marchands, mais non comme un ambassadeur Les intérêts de l'Europe sont que ces trois parties se civilisent, afin que l'homme , partout européen ou européanisé , agrandisse le cercle de nos idées, de nos jouissances, et multiplie les points sensibles de notre existence.
Les Intérêts de la France,
Jusque-là je n'avais pas été contredit : il n'y avait guère que moi qui eus parlé; mais il n'en a pas été ainsi lorsque je suis descendu à des questions plus familières , j'ai manqué de dire plus bourgeoises : Petit maréchal, ai-je continué, de même que l'Europe a ses intérêts, de môme chaque état de l'Europe a aussi les siens : voyons-les. Mais par quel état allons-nous commencer? quel est celui qui a le premier rang? Le fils devait me répondre; toutefois le père , ne pouvant plus contenir ce qu'il savait, qui était ce que savait son pitancier, ma dit:La Turquie ! la Turquie! elle fait trembler l'em-
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pereur, le pape.— Dites qu elle les faisait trembler9, et qu'aujourd'hui elle ne fait trembler que la Russie I0 qui, dès qu'elle smva. manier le mousquet , ne tremblera plus. J'ajoute d'ailleurs que Mahomet III n'est pas Mahomet II. — L'Espagne ! l'Espagne ! a dit le fils ; elle possède tout le nouveau continent et les plus belles parties de l'ancien. — Mon ami , vous devriez savoir qu'à Vervins ce n'est pas la France qui a demandé la paix à l'Espagne , mais l'Espagne qui a demandé la paix à la France " ; cependant ce n'est pas seulement par-là que la France a le premier rang de la puissance; elle l'a par sa position géographique qui est la plus heureuse , par sa population qui est la plus civilisée , par son agriculture qui est la plus variée, par son industrie qui est la plus avancée, par son armée qui est la plus aguerrie 12 , par son roi surtout , par son roi qui est le plus brave, le plus habile, qui est Henri IV. Et maintenant dites-moi quels sont les intérêts de la France? pesez bien votre réponse; elle sera pour ou contre vous décisive. Imaginez, a continué le parent du chancelier, la réponse qu'un homme instruit s'efforcerait de faire la plus ridicule, qu'un homme raisonnable s'efforcerait de rendre la plus opposée au bon sens , et elle sera à peu près la sienne. Mon cher petit maréchal , lui ai-je dit fort doucement , les intérêts de la France sont que ses provinces au nord de la Somme, que la province de la Lorraine , celle de l'Alsace , de la
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Franche-Comté, de la Savoie, du comtat d'Avignon, du Roussillon que la naturelui a données, lui oient rendues ; ensuite qu'une des deux dents de 'éteau entre lesquelles l'Espagne tient la France du nord au midi soit brisée, que la république des sept provinces des Pays-Bas devienne la république des dix-sept provinces, et aille donner la main à la France , qui lui tend la sienne'3.
Les intérêts de l'Espagne.
Vous auriez été surpris, m'a dit le parent du chancelier , que je n'eusse point parlé des intérêts de la France avec une bouche française; mais, a-t-il ajouté, je n'en ai pas été moins juste lorsque j'ai fait passer les intérêts des autres nations dans mes mains , et que je me suis instantanément chargé de les exposer. Voici la continuation de ma leçon au fils du maréchal : Mon ami, lui ai-je dit, dès que les Pays-Bas auront cessé d'être espagnols , la France et l'Espagne ne pourront guère être ennemies ; elles ne pourront avoir de démêlés que sur la ligne divisoire des inacessibles sommets des Pyrénées. Alors si le roi d'Espagne incorpore irrévocablement à la monarchie le Portugal que lui a donné la nature, que lui a redonné à la bataille d'Alcazar la fortune combattant pour l'Espagne avec des armes africaines'4; sien même temps, renonçant a ses ridicules pages de titres de roi de
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petits royaumes, de comte de petits comtés, de seigneur de petites seigneuries l5 , il établit franchement, en toute souveraineté et en toute indépendance,des princes de son sang : un dans le Milanais, un dans le royaume des Deux-Siciles , un dans les colonies des Indes orientales ; si pesant aussitôt de tout le poids de l'Espagne repeuplée de paysans et d'artisans sur le continent américain , si l'espagnolisant par la religion, par la langue, par les arts, parles mœurs, surtout par l'équité et par la douceur du gouvernement, il acquiert ainsi à la nation le plus grand des noms , la plus grande des gloires; s'il chasse sincèrement du milieu de son conseil l'ancien esprit du démon du midi ou du feu roi Philippe II ,6 dont la politique insensée regardait ses divers états d'Europe non comme des colonies lointaines qu'il serait impossible de maîtriser, mais comme des provinces espagnoles qu'il fallait â tout prix réunir par la conquête des immenses pays intermédiaires , il s'éclairera enfin à la lampe qui brûle sur le tombeau d'Alphonse-le-Sage , il verra enfin les intérêts de l'Espagne.
Les intérêts de l'empire et de C empereur.
Petit maréchal, mon ami, ai-je continué, la première science de l'ambassadeur , je vous l'ai déjà plusieurs foisdit, est debien connaître les intérêts des diverses puissances. Maintenant se présente cet an-
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tique empire des Césars , si glorieusement rétabli par Charlemagne , où parmi les souverains qui se le partagent, il en est qui ne régnent que sur quelques villages'7 , tandis qu'il en est un , l'empereur actuel , qui règne sur deux grands royaumes8. Il faudrait donc pour l'empire que ce chef fût en même temps et fort et faible; qu'il fût fortenvers les grands souverains membres de l'assemblée ou diète lorsqu'ils n'en reconnaîtraient pas les décisions , qu'il fût faible envers les petits souverains lorsqu'il voudrait gêner les votes, qu'il fût faible surtout envers les électeurs lorsqu'aux élections il voudrait les intimider; et de même il faudrait que pour l'empereur les souverains de l'empire fussent aussi en même temps et forts et faibles ; qu'ils fussent forts pour lui fournir de nombreux contingens dans les guerres générales; qu'ils fussent faibles pour ne pas l'empêcher de rendre héréditaire dans sa famille la couronne élective de l'empire'9 , comme il a rendu héréditaire la couronne élective de Bavière30 , la couronne élective de Hongrie"1.
Les intérêts de la Turquie.
Voilà les Turcs ! les Turcs ! crie l'empereur en se tournant vers l'Europe, quand les Turcs le pressent vivement dans son royaume de Hongrie, où ils lui font une guerre continuelle a\ N'est-ce pas comme s'il criait : Voilà les ténèbres ! les ténèbres I
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En effet les Turcs envahissent l'Europe civilisée, de même qu'aux heures du soir la nuit envahit le jour. S'ils avancent, ils ravagent, ils détruisent les monumens des arts et des sciences , ils éteignent les lumières ; s'ils reculent , ils font pire , ils ne laissent que l'incendie et la famine23. De notre temps ils sont venus jusque sous les murs de Vienne24, et on craignait de les voir du haut des tours de Strasbourg, de Toul ou de Metz. C'est qu'à cette époque la chrétienté était déchirée , sanglante de guerres de théologie 5. Donc les intérêts de la Turquie sont de voir l'Europe dans les discordes , dans les dissensions ; donc les intérêts de la Turquie sont les intérêts du diable; donc les intérêts de la Turquie sont d'empêcher l'Europe d'avancer dans l'Asie, de faire , au contraire , avancer l'Asie dans l'Europe ; donc les intérêts de la Turquie sont les intérêts de la barbarie.
Les intérêts de £ Angleterre.
A mon avis , la Turquie doit être placée au quatrième rang des puissances de l'Europe, et l'Angleterre au cinquième. Ce n'est pas d'ailleurs que l'Angleterre dont le roi , naguère le pensionnaire du roi de France26 , se donne aujourd'hui le titre d'empereur des empereurs37 , ait déposé la grande opinion qu'elle a d'elle et ne se classe bien différemment; car on entend ses ambassadeurs dire tout
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haut que si 3a France et l'Espagne sont les deux bassins de la balance politique , l'Angleterre y met le poids98; ils pourraient, ce me semble, plutôt dire qu'ajoutant au poids l'Angleterre la fait souvent pencher. Du reste , mon jeune ami , apprenez et n'oubliez pas que , tandis que l'homme à courte vue craint la prospérité de l'Angleterre , l'homme d'état la désire ; il désire qu'à la fin de ce règne le jeune roi d'Ecosse , Jacques VI , unisse à jamais l'Ecosse, l'Angleterre et l'Irlande"9; il désire qu'ainsi territorialement accrue cette puissance accroisse le nombre de ses vaisseaux , s'ouvre toutes les mers , ceigne de son commerce maritime tout le globe , afin qu'elle puisse nous acheter plus de nos huiles, plus de nos vins , plus de nos marchandises33. La mer est l'élément de l'Angleterre , et la mer n'est pas plus celui de la France que de sa gendarmerie. La nature a dit à la France de labourer , de fabriquer, et à l'Angleterre non pas de ne pas labourer, mais de ne pas fabriquer31. L'Angleterre ne peut pas plus imiter nos toiles , nos étoffes , nos quincailleries, nos bijoux32, que nos amandes, nos olives.
Les intérêts de (a Pologne.
Maintenant, ai-je dit au fils du maréchal de Gorze , mettez-vous la Pologne au sixième ou au septième rang ? La mettez-vous avant ou après la Suède ? — Avant. — Pourquoi ? Le fils ni le père
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n'ont rien répondu. Eh bien ! leur ai-je dit alors, voici pourquoi vous la mettez avant. D'abord vous considérez qu'elle occupe dans l'Europe orientale la même heureurse position que la France dans l'Europe occidentale; qu'elle a d'aussibeaux fleuves, un beaucoup plus grand territoire, et peut-être une presque aussi grande population33. Mais, de notre temps , elle s'est affaiblie par l'extinction de la dynastie des Jagellons qui avaient rendu la forme du gouvernement stable , forte , en rendant la couronne dans le fait héréditaire34. Les intérêts manifestes de la Pologne veulent qu'elle renonce à ces nouvelles élections orageuses , qu'elle ait des rois héréditaires , qu'elle ait de grands officiers , de grands dignitaires qui ne le soient pas35 , et avant tout qu'elle affranchisse son peuple du servage36. Ils veulent aussi que son infanterie ne soit pas seulement levée dans l'Ukraine 3? , mais qu'elle soit levée comme sa cavalerie dans toutes ses provinces. La Pologne d'ailleurs doit , à tout prix , s'allier avec les princes chrétiens pour s'ouvrir ou se rouvrir 38 , à tout prix , sur l'empire turc un chemin jusqu'aux ports de la mer Noire où elle établira , comme dans ceux de la Baltique , des greniers de blés à vendre39.
Les intérêts de la Suède.
Il est des pays configurés à l'extérieur pour être militairement forts , et à l'intérieur pour faire un
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riche commerce ; telle est la Suède. Elle forme un fer-à-cheval défendu au nord , à l'orient, à l'occident par les montagnes , les neiges , et pénétré au centre par la mer Baltique. Le roi de Danemark est le portier de cette belle mer ; le roi de Suède en est le seigneur , et le roi de Pologne et le czar de Russie en sont les co seigneurs. Le roi de Suède entend fort bien les intérêts de son pays , car il s'efforce d'avoir toute la mer du fer-à -cheval , et pour avoir toute la mer, d'avoir tous les rivages, et pour avoir tous les rivages de chasser tous les riverains40.
Les intérêts du Danemarck.
Mon ami, aW,e continué en m'adressant toujours au fils, quel est un état qui a trois ou quatre cents lieues de long et qui , en quelques endroits , n'en a pas huit de large ? Allons ! regardez la carte ; vous voyez bien que c'est le Danemarck. Tout ce pays est peuplé de pêcheurs , ne vit que de la pêche. Ses intérêts certainement sont de prêcher les avents et les carêmes. Eh bien ! il s'est fait protestant".
Les intérêts de la Suisse.
Si vous voulez savoir comment il y a des gens qui , pour de l'argent , se mettent en colère , s'injurient , je vous répondrai: Demandez aux avocats.
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3i vous voulez savoir comment il y a des gens qui , pour de l'argent, tuent ou se font tuer , je vous répondrai : Demandez aux Suisses. Depuis plus d'un siècle leur pays est en possession de fournir à l'Europe de belle et bonne infanterie 4\ Vous diriez d'une manufacture établie dans ces montagnes , manufacture qui toutefois ne fleurit qu'en temps de guerre. Les intérêts des cantons Suisses ne sont pas cependant que l'Europe n'ait jamais la paix , car elle finirait par s'aguerrir et se passer d'eux ; ils sont encore moins que l'Europe ait toujours la paix , car elle se passerait d'eux plus facilement encore; ils sont que l'Europe reste ce qu'elle est , que le monde aille comme il va.
Les Intérêts de l'Italie.
Maintenant regardez cette presqu'île au bas de la carte de l'Europe ; c'est l'Italie , aujourd'hui divisée en presque autant de petits états que du temps des Volsques et des Samnites43. Il conviendrait à ce pays d'avoir un Clovis , un Gharlemagne qui le réunît sous la même épée , le même sceptre ; alors son côté le plus faible serait la haute chaîne des Alpes ; mais allez dire cela au pape , il vous excommuniera ; au duc de Savoie , au duc de Florence , ils vous feront pendre ; à la république de Gênes , à la république de Venise , elles vous feront noyer. L'Allemagne , a la vérité , est encore plus
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divisée , mais elle est toute dans le lien commun de l'empire ; il y a une patrie allemande , il n'y a pas de patrie italienne.
Les intérêts de la Russie.
Ainsi que la Turquie, la Russie a un pied en Europe , un autre en Asie ; toutefois au lieu que la marche de la Turquie est rétrograde vers l'Asie , celle de la Russie vers l'Europe ne se ralentit pas ; aussi remarquez avec quelle continue sagacité le czar s'efforce d'élargir son territoire sur la Baltique44, ou , ce qui est la même chose , d'élargir sa porte de h civilisation. La Russie ne connaît guère sa frontière du nord4, qui , peut-être à son insu , s'étend jusqu'à la mer polaire ; ni guère sa frontière d'orient r> qui , lorsque ses troupes seront mieux armées , pourra à travers les Tartaries s'étendre jusqu'à la Chine. Elle connaît mieux sa frontière du midi , sa frontière de l'occident , tracées à la pointe del'épée par les Turcs et les Polonais47. La Russie , couverte de forêts , de villes de bois , de villages de bois, de châteaux de bois , quoique Je plus étendu des états de l'Europe , ne compte pas encore dans leur système politique. Cependant aujourd'hui on sait plus exactement ce qui se passe chez elle. Quand le czar a bâti son palais du Kremlin sur le modèle des palais Italiens 48 , il a bien fait ; mais quand il a formé sa garde des
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strélitz sur le modèle de celle des janissaires 4} , il a mis sa tête entre les mains de son capitaine des gardes. Le monarque actuel est un monarque parvenu : avant son élévation , il n'était qu'un gentilhomme , et même pas des plus qualifiés50. Un autre gentilhomme pourra parvenir aussi. Je vois bien du reste, ai-je ajouté au fils du maréchal de Gorze en lui frappant sur l'épaule, que vous avez grande envie d'aller faire votre apprentissage en Russie; mais je pense qu'un ambassadeur n'y ferait guère fortune, car le czar est si pauvre qu'au retour de ses ambassadeurs il leur ôte les présens qu'ils ont reçus ".
La pasiograplue.
Mes amis , ai-je dit au père et au fils , vous êtes, j'en suis sûr, étonnés , et il est à la vérité très étonnant qu'avec sa toute puissance, avec sa constante volonté de maintenir la paix dans la chrétienté52, le pape ne puisse , et n'ait jamais pu y réussir; il est ridicule et cruel qu'au midi de l'Europe le duc de Savoie recrute en Suisse , en Allemagne , pour venir, comme en ce moment , avec des troupes soldées de l'or qu'il retire de ses soies du Piémont", faire injustement la guerre à la France54. Il est encore plus ridicule et plus cruel qu'au nord tous les états, en ce moment , s'arment pour la succession d'un petit prince , à laquelle plusieurs princes préten-
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dent50. C'est afin d'empêcher qu'à l'avenir la terre soit si ridiculement , si cruellement ensanglantée , afin d'empêcher que les progrès de la population , de l'agriculture , du commerce , des arts, soient si ridiculement , si cruellement arrêtés , que l'universelle pensée de notre siècle , conçue par les politiques, exprimée par les gens de lettres , sanctionnée par les desseins de notre grand roi56 , veut faire de l'Europe une grande fédération d'états, soumise dans leurs différends et leurs querelles aux jugcmens d'un conseil amphictionique , formé des députés des diverses puissances , disposant souverainement du trésor et de l'armée de la fédération57. Alors chaque roi plaiderait non par la bouche de trente canons et de trente mille arquebuses , mais par la bouche de ses savans 58. Ce serait bon , m'ont dit précipitamment le père et le fils , pour les hommes de robe. Moi qui , tout magistrat que je suis , me sens plus homme d'épée qu'eux, je leur ai encore plus précipitamment répliqué : Le grand mal ! que les guerriers se reposassent partout comme des maréchaux d'abbaye ! Mais aussitôt voilà que , pour prouver que par le repos la noblesse se rouille avec ses armes , le père a commencé un long discours : le fils l'a continué. Je vous ai dit déjà comment avec l'un et avec l'autre j'avais en même temps fiui.