‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 18 sur 36 · LES COMÉDIENS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIENS FRANÇAIS

Station lxiv.

Je veux examiner les progrès que les spectacles d'imitation ont faits chez un peuple né pour les perfectionner. Quel bon jour que celui-ci, où mes oreilles , mes yeux , mon esprit sont tout pleins de comédies! Que je commence donc vite, surtout que je commence bien ; j'entends par le commencement.

Les comédiens des provinces.

Et pour cela que je reprenne les choses d'un peu plus haut que d'aujourd'hui.

L'hiver dernier je passais dans une étroite rue de la jolie petite capitale du ftivernois. Un homme assez mal habillé battait le tambour devant une porte où entraient quelques personnes en se disant : Venez I entrons; ils en ont besoin ; ils en ont grand besoin. Je n'hésitai pas à entrer aussi. Je me trouvai dans une grande salle presque déserte, où jouaient des comédiens qui faisaient tout ce qu'ils pouvaient, qui suaient sang et eau pour grossir leur auditoire. Je continuai ma bonne action, je demeurai jusqu'à la fin.

Quelque temps après , rétrogradant sur ma

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route, comme cela m 'arrive souvent, le mauvais temps me força de m'arrêter dans une auberge dont la grande cheminée de la cuisine était toute entourée par des gens de robe, par des ecclésiastiques , la plume au chapeau , l'épée à la ceinture , le sac, la trompette, le tambour sur le dos ; ils se tournaient tantôt d'un côté , tantôt de l'autre; ils se resséchaient au plus vite. Je reconnus que c'étaient des comédiens, et, après les avoir examinés un moment, que c'étaient les comédiens que j'avais déjà vus. Ils souffraient; ils se plaignaient; ils ne cessaient de se plaindre : Au sortir de Nevèrs , me dirent-ils , plusieurs villes nous ont fermé les portes 'et notammaut Douai, où il y a un si bel amphithéâtre, moitié maçonné en pierre sèche, moitié taillé dans le roc' , et où cependant on ne joue guère qu'une seule fois l'an. Il n'y a sans doute en France, ajoutèrent-ils , qu'une ville , une petite ville où le magistrat puisse dire qu'on ne peut jouer la comédie à cause des dangers publics, des crises de l'état3. Eh bien ! j ne sais comment c'est à cette ville que nous sommes allés. Ailleurs nous n'avons pas été mieux accueillis. Les temps pour nous ont changé : autrefois, aux jeux des mirac'es des saints, le magistrat venait nous offrir des pots, des cimarres de vin4; aujourd'hui nous ne trouvons pas d'eau à boire. Foi de braves gens, nous ne savons où nous réfugier , où aller ! J'eus encore pitié d'eux, et avant de me retirer je leur 6. 12

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donnai un demi-écu , en les exhortant à ne point

porter leurs habits d'église ; ils me répondirent

qu'on leur défendait maintenant de les mettre sur îe théâtre 5 , et que pour les user il fallait bien qu'ils les missent quelque part.

J'avais rencontré auparavant, j'ai rencontré depuis d'autres troupes en aussi piteux équipage; je ne connais pas dans les provinces d'état plus malheureux que celui des comédiens.

Les comédiens du Pont-Neuf.

Mais il n'en est pas de même à Paris; ils jouissent de la fortune et de la considération : aussi ai-je été successivement plusieurs fois à chaque théâtre et en ce moment puis-je prouver à mon illustre parrain combien à tous égards , et encore avec un plus grand plaisir à cet égard , j'ai eu constamment en vue ses projets de porter la civilisation française dans le pays qu'il habite.

Comme toutes choses, les théâtres de la France ont eu aussi leurs divers âges dont les premiers ont commencé par les farces des carrefours ; mais ces farces même se sont à Paris, de nos jours, perfectionnées au point de devenir quelquefois de bonnes comédies de mardi-gras. Quelle différence entre ces anciens bateleurs trajactaires6 , ces anciens comédiens, médecins, chirurgiens, de la place de Grève7, ces anciens paradeurs , vendeurs, de remèdes, arra-

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cheurs dé dents, raceommodeurs de membres disloqués, ces Mauloué , Malassigné, Malassis8, et les comédiens, dentistes, saigneurs, thériacleurs, beaux parleurs picards9 d'aujourd'hui, élèves des comédiens , thériacleurs , dentistes , saigneurs italiens î J'ai vu certains jours Mondor, autrefois Mondori , vêtu de son vieil habit fourré , et son valet autrefois tambourino, labourino, tambourin, tabourin, aujourd'hui tabarin10, vêtu d'un large sayon blanc, coiffé d'un haut chapeau pointu de la même couleur, vendre à la foule jusqu'au dernier petit pot de leur grand coffre n ! J'ai vu au bas du Pont-Neuf la foule entourer leur théâtre par-derrière comme par-devant, applaudir par-derrière comme pardevant ; et dans les Amours du capitaine Rodomont, quand Lucas, renfermé dans un sac, est battu pour le capitaine12; ou dans les Noces de Piphagne et d'izabelîe , quand Tabarin , aidé de Francisquine, renferme tous les personnages dans des sacs ; quand Lucas, vendu dans le sac pour un porc, est sur le point d'être saigné par îe boucher; quand tous les sacs se dressent, quand tous les sacs se battent'3, la risée du peuple s étendre de proche en proche, gagner le quai du Louvre à droite, le quai de la Ferraille à gauche , et alors les charrettes, les voitures, les équipages, même les processions qui portaient les morts, être obligées de prendre part à la joie publique, ou d'en faire îe tour.

Il y en a sans doute pour long-temps avant que

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les premiers comédiens de votre capitale vaillent ïes comédiens du Pont-Neuf.

Les comédiens de l* hôpital de la Trinité.

Mais tandis que les plus bas trétaux se sont graduellement élevés, le plus haut théâtre s'est graduellement abaissé. La comédie sainte après avoir duré trois, quatre siècles ,4, vient de finir dans la plus honteuse dégradation.

Lorsque , sous le nom de la confrérie des mystères, de la confrérie de la passion 9 elle sortit des églises pour monter sur les échafauds des places publiques ou des grandes salles de spectacle , elle donna, si je puis parler ainsi, un bras aux clercs et l'autre aux artisans l5 ; mais vers le milieu de ce siècle, les clercs s'étant peu à peu retirés, elle n'a plus entendu , elle n'a plus parlé que le langage des artisans dont en même temps elle a pris les mœurs et les goûts.

Comment les chefs de cette ancienne et vénérable confrérie , les maîtres des Actes des apôtres , je le leur demande , comment voulaient-ils que les hommes bien élevés pussent aujourd'hui supporter cet argot des voleurs?

« Hé chouq plais Dieu et qu'est chechi ?

« IN'aurai-je jamais de laubert ?

« Es-tu narquin ?

« Oui, compain. »

Qu'ils pussent écouter ces paroles grossières :

« Mes tirandes sont desquirées ,

« Je porte le cul descouvert16 ?

Que les hommes instruits ne sourissent pas de pitié quand on annonçait l'empereur Noiron et son prévôt Agrippe'7?

Que les hommes doctes ne détournassent pas les yeux quand ils voyaient attacher à la croix les libraires , exposer les auteurs aux bêtes , et jeter leurs ouvrages aux chiens18 qui n'en voulaient pas ?

Que les hommes habitués à l'académie française, à l'académie royale de musique19, ne se bouchassent pas les oreilles en entendant mêler les airs du Vexilla Régis, du Veni Creator ', des noëls, des cantiques, avec les airs de vaudevilles obscènes, ou des chansons de taverne20?

Que les hommes contemporains de la réformation des métaphysiciens évangélistes pussent ne pas hausser les épaules, lorsqu'après le supplice des martyrs les chrétiens ramassaient les âmes dans des paniers , ou lorsqu'après la mort des persécuteurs les diables en portaient les âmes dans leurs jeux, les laissaient aller, couraient après21 , comme le jeune chat qui lâche, qui rattrape la souris ?

Enfin que les hommes de cour, les hommes bien élevés , ne s'enfuissent en voyant les possédés tantôt vomir le diable sur le parquet $ tantôt le rendre

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avec les eiForls et les contorsions22 de quelqu'un qui a pris médecine ?

Je le demande surtout aux maîtres des Actes des apôtres , comment pouvaient-ils penser que ces scandales n'alarmeraient pas la piété publique?

Et ils étaient surpris quand le parlement tonnait ; et ils criaient à l'oppression quand ses arrêts foudroyaient la salle de l'hôpital de la Trinité , lieu de l'ancienne gloire , des anciens triomphes de la comédie sainte f !

Les comédiens des pois piles.

Ainsi que d'un vieux arbre ver moulu, poudreux, près de rentrer dans la terre , s'élève un haut surgeon dont le verdoyant feuillage couvre la décrépitude de son tronc , ainsi de la comédie sainte , ou plutôt de ses pauses, de ses entr'actes, de ses intermèdes , est sortie la comédie des pois piles a5 , qui tantôt sous le toit maternel, à l'hôtel des confrères de la passion6, tantôt dans d'autres hôtels, ne cessait d'attirer la foule; mais le parlement n'a pas non plus hésité à la faire taire'7. Véritablement ces pois représentés , ou pourm'exprimer d'une autre manière, servis en carême'8, étaient devenus, par un assaisonnement de plus en plus licencieux, des pois gras , trop gras même pour le carnaval"'.

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Les comédiens du Palais.

Tandis que le parlement proscrivait les indécentes farces des pois piles , on en jouait à ses oreilles , derrière ses sièges, de bien plus indécentes. Les clercs de la Basoche , applaudis par Louis XII 3o, par François Ier 3' , se permettaient trop souvent de tout chanter , de tout dire. Us croyaient que leurs antiques tréteaux de la grand'salle étaient inébranlables. Le parlement les a renversés d'un coup de coude. Les clercs les ont plusieurs fois relevés; le parlement les a renversés encore , et les clercs ne les relèvent plus32.

Quand on impose silence au royaume de la Basoche , composé des clercs de procureurs au parlement13 , il va sans dire que l'empire de Galilée , composé des clercs de la chambre des comptes34 , se tait.

Les comédiens des halles.

On va voir encore combien fragile est la gloire du théâtre. Au commencement de ce siècle le pape déclara la guerre au roi de France , et il la lui fît avec deux glaives , avec le glaive temporel dont il tuait tant de Français qu'il pouvait , avec le glaive spirituel dont il les excommuniait tous35. Le roi se défendit aussi avec deux glaives, avec le glaive de son armée 3<J, bien autrement tranchant que celui de

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l'armée du pape, avec le glaive spirituel , très spirituel , mais dans un autre sens , avec le glaive de la plaisanterie, du comique, avec le glaive de la comédie ; c'était alors le bon temps de la comédie de la mère Sotte37; sans hésiter le roi lui donna la préférence.

Aussitôt le célèbre Gringore33 fait le cri39 d'annonce; aussitôt des milliers de spectateurs accourent remplir le théâtre des halles40, sur lequel monte l'église gallicane , au visage bon , franc , découvert, et l'église italienne, au visage cartonné et plâtré. Les deux églises et leurs adhérens en viennent d'abord aux discussions , ensuite aux reproches, ensuite aux injures , aux mots d'exactions, de simonie, d'hérésie, de schisme, ensuite aux coups. L'armée des prélats français, l'armée des prélats italiens se joignent; les piques ou plutôt les crosses, les frondes ou plutôt les encensoirs, les cuirasses, les casques, ou plutôt les rochets, les mitres volent, jonchent le champ de bataille: enfin, après une longue et comique attaque, une longue et comique résistance, l'église gallicane, plus guerrière, plus forte que l'église italienne, reste victorieuse , arrache le masque , les habits , moitié ecclésiastiques, moitié militaires, à son ennemie qui ne montre plus que le visage et la robe delà mère Sotte4' ; alors les appîaudissemens , les rires , la joie redoublent et ne finissent plus.

A ces heureux temps en succédèrent d'autres.

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La principauté des sots, pour me servir des termes des arrêts42, ayant déchu , le chef de ce théâtre , la mère Sotte, crut devoir s'associer avec les chefs de la confrérie de la passion 4$; c'étaient deux boiteux qui ne firent plus qu'un qui eut bien quatre jambes, mais quatre mauvaises jambes, qui n'en marcha pas mieux. Ces nouveaux associés crurent attirer le monde dans une belle , grande salle neuve : ils firent construire la salle de l'hôtel de Bourgogne 44 ; ils ne vint personne 4\ C'est assez singulier, et j'en ferai la remarque en passant, que, précisément dans ses plus mauvais jours, la comédie française ait été , pour la première fois, propriétaire, ou, comme on dit en France, ait eu pignon sur rue46.

En voilà sans doute assez sur les spectacles où l'on a cessé d'aller. Je garde le papier et l'encre pour ceux où l'on va , où l'on ira de plus en plus.

Les comédiens des collèges.

Ces jours-ci il est arrivé une jeune dame aragonaise, fort aimable et fort instruite, que m'a adressée un de mes parens. Elle est venue à Paris pour tout voir , et en qualité de femme elle a voulu commencer par les théâtres.

Nous avons d'abord été au collège de Navarre. Les boursiers donnaient une solennelle représentai tion47 qu'ils ont commencée par une tragédie en.

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grec4'. Les régens , les écoliers qui entendaient cette, langue , les écoliers surtout versaient des torrens de larmes. Les jeunes dames, les jeunes demoiselles pleuraient aussi beaucoup sur parole. Quant aux supérieurs de la maison , en voyant le grand succès de leur pièce , ils pleuraient et ils riaient. La tragédie a été suivie d'une pastorale latine ou comédie boccagère intitulée Ovis perditai9 , la brebis égarée. Les décorateurs avaient habillé le grand-prêtre sacrificateur avec un surplis , une étole , un bonnet carré, et les sylvains , avec une fraise , des chausses garnies d'aiguillettes; la fontaine qui , dans les vers du poète, coulait en murmurant dans la plaine à travers le jonc et l'herbe fleurie , était une fontaine de cuivre à laver les mains50. Us avaient fait comme les traducteurs français , qui traduisent le mot patronus et le mot cliens par celui d'avocat et celui de plaideur , et le mot édiles par ceux d'échevins et de prévôt des marchands5'.

Comme je me récriais sur l'immense foule qu'avait attirée cette représentation , quelqu'un me dit : Oh ! elle était bien autre au théâtre que les jésuites du collège de Clermont élevaient à la fin de l'année classique ; la noblesse , le clergé , la magistrature 5è , ne manquaient jamais de s'y rendre. Oh ! lui dis-je à mon tour , je ne suis pas surpris que les jésuites se soient mis au-dessus des lois en faisant semblant de ne pas connaître l'ordonnance qui interdit aux collèges toute espèce de comédie -,

même les petites représentations des bucoliques , môme celles dos églogues53 ; mais je le suis que le parlement se soit mis aussi au-dessus des lois, eu faisant semblant de ne pas voir que les jésuites les transgressaient.

Les comédiens des couvens.

Avant-hier j'appris que les religieuses de Saint- Antoine devaient représenter Cléopâtre en présence de quatre abbés de Clairvaux 5i ; j'y menai la dame aragonaise ; elle y prit bien du plaisir : ces jeunes religieuses , avec leurs diadèmes , leurs brillantes couronnes de pierreries sur leur élégant scapulaire , leur long voile , étaient toutes plus piquantes , toutes plus jolies que les princesses de la cour d'Egypte. Leurs accens , à cause de leur état, paraissaient plus tendres ; je n'étais pas un de ceux qui étaient le moins charmés , qui applaudissaient le moins.

Les comédiens de la foire Saint-Germain.

Hier nous allâmes à la foire Saint-Germain , où }oue la troupe des forains ; les acteurs sont fort jeunes", fort lesles , fort gais ; c'est un plaisir de les entendre , c'en est un autre de les voir.

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Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne*

Aujourd'hui nous sommes enfin allés à l'hôtel de Bourgogne. Là est actuellement le vrai théâtre français qui vient de se réformer , qui va réformer tous les théâtres du monde. Écoutez bien , mon parrain , écoutez bien !

Il était impossible que l'imprimerie multipliât les Homère , les Anacréon ., les Virgile , les Horace , et ne multipliât pas les Sophocle , les Aristophane , les Sénèque, les Plaute. Il était encore plus impossible que régens et écoliers lussent expliquassent, récitassent ces auteurs dramatiques , sans qu'ils se pénétrassent de l'esprit des interlocuteurs; sans que les écoliers , bon gré mal gré , aux récréations , s'en rappelassent les différentes scènes ; sans qu'ils les récitassent encore , sans qu'il les déclamassent , sans que leurs camarades les dialoguassent avec eux ; sans qu'ils joignissent tous ensemble les scènes , les actes ; sans qu'ils montassent sur les bancs, sur les tables ; sans que, suivant leurs différentes tailles ou leurs différens goûts, l'un se fît dans la tragédie Agamennon, l'autre Oreste, l'autre Clytemnestre ; sans que , dans la comédie , l'un se fît le Mercator y l'autre le Servus , l'autre la Nutrix. Il était encore impossible que les régens ne prissent point part à leurs jeux ; il était impossible qu'ensuite ils ne traduisissent pas pour leurs fem-

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mes, leurs filles, pour les femmes, les filles de leurs amis , les tragédies , les comédies ; qu'ils ne lussent leurs traductions dans les sociétés , que ces traductions ne fussent applaudies , enfin que ces traductions ne fussent représentées , c'est-à-dire que les écoliers ne les représentassent sur de grandes tables ou de petits théâtres. Il était impossible que ces diverses choses n'arrivassent pas successivement et assez près l'une de l'autre : aussi sontelles arrivées successivement et assez près l'une de l'autre56. Alors a apparu toute la beauté, toute la régularité du théâtre des anciens , toute la ridicue difformité, toute la ridicule incohérence du théâtre des modernes. On avait versifié de toutes parts , dans les collèges , des traductions ; bientôt on versifia de toutes parts , dans les collèges et hors des collèges , des imitations ; bientôt on en vint aux compositions originales ; bientôt les forts voulurent voler et volèrent de leurs propres ailes, s'élevèrent presque aussi haut que les anciens ; bientôt les plus forts s'élevèrent aussi haut , plus haut, atteignirent le sommet descieux, 11 devait naturellement encore arriver et il arriva encore que les vainqueurs, je veux dire les modernes , ne voulurent pastous se soumettre au joug ou aux règles des anciens. L'unité de lieu , de temps et d'action avait d'abord été observée ; on osa dans la suite , ou du moins il y en eut qui osèrent dans la suite ne pas l'observer , qui donnèrent à la durée de l'action

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plusieurs jours, plusieurs mois, plusieurs années 7. On n'avait pas d'abord osé dépasser le nombre des cinq actes des pièces grecques : on osa dans la suile , ou du moins il y en eut qui osèrent dans la suite le dépasser, jusqu'à six, sept actes55. On n'avait pas osé écrire les pièces autrement qu'en vers ; on osa, dans la suite, ou du moins il y en eut qui osèrent dans la suite écrire leurs pièces en prose5'. On n'avait pas osé se passer de ces anc ens chœurs qui sont la voix de tout un peuple ému d'amour ou de colère ; on osa , dans la suite , ou du moins il y en eut qui osèrent dans la suite remplacer les chœurs par des intermèdes , des symphonies instrumentales , pour marquer les longs espaces de temps écoulés , ou censés écoulés entre les actes 6o.

Ce n'est pas tout : on n'avait d'abord pas osé faire des tragédies d'un nom ou d'un titre qui ne fût pas grec ou romain; on osa généralement, dans la suite, faire des tragédies d'un nom et d'un titre français61.

Ce n'est pas tout encore. Les anciens n'avaient osé faire que des drames ou purement tragiques ou purement comiques ; on osa faire des drames qui tinssent et des uns et des autres . des tragi-comédies63. On put dès lors porter et on porta sur le théâtre toutes les actions , tous les actes , toutes les scènes de la vie.

Aussi vit-on venir dialoguer comme personnages allégoriques le Festin et le Banquet, suivis de la

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Gourmandise à la bouche profonde , de l'Indigestion au gros ventre , suivies des Maladies au visage pâle, suivies de la Médecine , de la Chirurgie , de la Pharmacie, habillées de noir, de rouge , de gris , suivies de la Mort sous la forme d'un squelette tenant une brillante faux63.

Aussi vit-on tantôt les prodigues, les libertins, les joueurs, venir se pendre sur le théâtre; tantôt la justice avec ses bourreaux venir y pendre les voleurs 64.

Aussi vit-on les comédiens venir se moquer des comédiens , du jeu des comédiens 65.

De hardiesse en hardiesse on osa faire venir sur le théâtre le péché, la grâce, le franc- arbitre , les différentes controverses, les différentes hérésies , le luthérianisme , le calvinisme , le zuinglisme, avec leurs habits , les habits de leurs sectateurs 6\

De hardiesse en hardiesse on osa y ouvrir les salles secrètes des chefs de parti , la salle de conseil du duc de Guise67.

On osa y ouvrir les cabinets sacrés des rois , le cabinet de Charles IX 68, le cabinet de Henri III 6\

De hardiesse on hardiesse, en osa mettre en scène l'histoire d'une année , l'histoire de plusieurs année, d'un règne, de plusieurs règnes 7°;

Mettre en scène la géographie 7' ;

Mettre en scène les villes disputant chacune sur son antiquité, son commerce , son importance, sa gloire 7* ;

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Faire monter sur le théâtre les sciences73 ;

Y faire monter la grammaire avec ses règles et sa féruîe74.

Il faut maintenant que je déclare ici de qui je tiens ce que je viens d'écrire sur la nouvelle comédie française.

La dame aragonaisc est, je le ré père, fort aimable et fort jolie. A sa suite se sont attachés plusieurs galans français , entre autres un solliciteur des restes75 qui se montre un des plus assidus; il est grand amateur de comédie , grand ami des auteurs et des acteurs. Aujourd'hui, jour de spectacle, il est venu à son ordinaire chez la dame aragonaise; je l'ai écouté si attentivement que je vais, ou peu s'en faudra , vous le faire entendre : J'ai connu Jodelîe, a-t-il dit, je l'ai connu dans ma première jeunesse; et je puis assurer que dans son grand nom il y a beaucoup de fortune , de bonheur et de hasard ; carde même qu'on donne souvent pour titre aux manuscrits le premier mot qu'on y lit76 , de même on a donné à Jodelle, auteur de la première pièce régulière , le nom de restaurateur du théâtre77; mais le théâtre n'en eût pas été moins réellement , dans ce temps ou à peu près dans ce temps, restauré par les autres poètes dramatiques ses contemporains ou presque ses contemporains; ils ont comme lui, et autant que lui , lutté contre les confrères de la passion qui tenaient la comédie grecque, latine, si bien renfermée entre les guichets

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des collèges que Henri II en i553 avait été obligé de venir voir représenter la tragédie de] Clëopâtre dans celui de Rheims78 dont la grande cour carrée, tendue de tapisseries , avait été changée en salle de spectacle 79 , et les fenêtres des bâtimens en loges de plusieurs rangs.

Et savez-vous , madame , messire , a continué le solliciteur des restes, en s'adressant à la dame aragonaise et à moi, qui soutenait les confrères de la passion? c'était le parlement ; et savez-vous qui soutenait le parlement? c'était le roi qui voulait relever leurs théâtres dans toute la France ; et savez-vous quel était ce roi ? c'était Charles IX 8% et savez-vous de qui avait été le disciple Charles IX , vous en douteriez-vous ? il avait été le disciple d'Amyot81.

A la vérité les troupes, formées dans les collèges, allaient bien en liberté hors de Paris , mais toutes faisaient le tour de cette ville. Une seule se hasarda d'y entrer et de s établir à Fhôtel de Cluny. Le parlementenvoya ses huissiers qui, pour se venger des mauvais rôles que leur fait ordinairement jouer la comédie, investirent celle de cet hôtel, et, avec la malice des gens de leur robe , au moment où la scène avait le plus d'intérêt, ou l'on applaudissait le plus , mirent spectacle et spectateurs à la porte87.

Que je le dise en passant, les troupes des comé^ ^liens étrangers n'avaient pas été mieux traitées.

Les comédiens italiens avaient été admis et réadmis par le roi8i, chassés et rechassés par le parle- G. 43

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ment84 qui leur avait défendu d'obtenir jamais à l'avenir des lettres du roi85 : ce qui en d'autres mots était défendre au roi de plus en accorder. En vérité ce monde est un monde comique , et où il lest le plus , ce n'est pas à la comédie.

Les comédiens espagnols avaient alors envie de venir en France86 : ils demeurèrent en Espagne.

Cependant, sous la protection des libertés et franchises de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés , des comédiens de la nouvelle comédie française se hasardèrent à venir à son antique foire87 donner des représentations ; tout aussitôt les confrères de la passion en furent informés ; tout aussitôt le parlement le fut ; tout aussitôt furent mandés les huissiers de i'hôt^l de Cluny qui tout aussitôt vinrent encore mettre la comédie à la porte 88.

Une autre année d'autres comédiens vinrent encore : les confrères de la passion , le parlement , les huissiers de l'hôtel de Cluny étaient encore là , et la comédie fut encore mise à la porte89.

Le parlement menaçait des amendes, de la potence , tous ceux qui voulaient jouer sans autorisation90. Le parlement , comme une couleuvrine à laquelle les confrères de la passion mettaient feu , dispersait toutes les troupes de comédiens dès qu'elles se montraient; c'est que ne voulant pas de comédies, il ne voulait que des comédiens qui avaient le privilège exclusif de représenter , qui ne représentaient pas, ou qui ne représentaient plus.

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A la fin , les comédiens d'une nouvelle troupe s'y prirent plus heureusement ou mieux : ils s'adressèrent au prévôt de Paris et en obtinrent une sentence où il leur permettait d'ouvrir une salle pendant la durée de la foire91; ils l'ouvrirent; mais comme par de répréhensibles excès le public manifestait son amour pour la nouvelle comédie , sa haine contre l'ancienne , le prévôt défendit en même temps de dire des injures aux confrères de la passion et de jeter des pierres contre leur salle 9\ Bientôt les confrères eux-mêmes , ces successeurs des anciens saints de théâtres , prirent leur parti et incontestablement le bon parti. Ils aimaient les fêtes , les banquets , et donnaient les places de chefs de leur confrérie au concours des bons repas93 ; ils virent que leur belle salle restait déserte, et, pour parler comme eux, qu'il n'y avait plus rien à frire; ils la louèrent à une troupe de la nouvelle comédie et s'y réservèrent deux loges que, par pudeur de confrérie, ils firent griller de barreaux94. Enfin ils permirent quelque temps après à toutes les troupes qui voudraient leur payer une contribution de s'établir à Paris9', et devinrent ainsi les bénéficiers, les chanoines de la comédie.

Dès ce moment, tous ces beaux drames qui n'étaient guère connus qu'en province occupèrent les plus hauts théâtres , les théâtres de Paris. Ils formaient un grand répertoire , car les pièces en étaient en grec, en latin" , en gascon97, aussi bien

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qu'en français; car hommes et femmes , hommes de tous les états, femmes de tous les états y avaient travaillé. Nous avons en effet, parmi nos auteurs dramatiques , des gens savans , cela va sans dire , des régens de collège98, des poètes", des gens de cour00 , des précepteurs de princes'01 , des valets de chambre de princes ,0% des gens nobles ,o3, des seigneurs104 , des gens de guerre105 , des gens de finance106, des conseillers à la cour des monnaies107, des magistrats lo8, des gens de robe de toute sorte, des médecins109, des avocats110, et surtout des notaires111. Nous avons aussi parmi nos auteurs des reines11* , des princesses113, des dames de château1'4, des bourgeoises115.

Mais dans l'immense nombre 5e drames de tant d'auteurs, on ne distingue guère aujourd'hui que les chefs-d'œuvre des maîtres de Fart, et entre autres :

La Cléopâtre de Jodelle , la première tragédie régulière qui ait été donnée sur le théâtre français ll6 ;

La Didon , du même auteur, où depuis plus de quarante ans on vient applaudir ces vers :

« Les dieux ne furent onc tes parents , ny ta mère » Ne fut onc celle-là que le tiers ciel tempère.

» Le dur mont de Caucase horrible de froidures, » O cruel ! t'engendra de ses veines plus dures. » Des tigresses , je crois , tu as sucé le lait.

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» N'allègue plus le ciel guide de ton espoir, » Car je crois que le ciel a honte de te voir ,l7.

En même temps qu'avec un noble orgueil national on récite ceux du vieux Virgile, afin qu'on juge entre les deux poètes.

La Mort de César, tragédie de Grévin"8; c'est l'histoire romaine en belles scènes , en beaux vers , l'histoire romaine en action, l'histoire romaine personnifiée, animée, vivante.

L'Hippolyte , tragédie de Garnier "9 : c'est l'histoire grecque aussi en action, l'histoire grecque personnifiée, animée, vivante, mise en plus belles scènes, en plus beaux vers, par un plus grand poète qui, le premier , a introduit la rigoureuse observation des rimes alternativement masculines et féminines ,20. Je ne vous en dis pas davantage; vous verrez aujourd'hui représenter cette pièce.

L'Eugène, de Jodelle, la première comédie régulière qui ait été donnée sur le théâtre français ; comédie qui a si plaisamment peint et qui , peutêtre, a si heureusement réformé les mœurs des riches gens d'église "'.

LaTrésorière de Grévin, trésor de bon comique, de bonne plaisanterie ; comédie qui peut-être a de même réformé les mœurs de la noblesse et de la bourgeoisie ,22.

Je ne vous parlerai guère d'une de nos meilleures comédies, les Contens '", encore moins d'une

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de nos meilleures farces , les Femmes salées ,a4 , parce qu'aujourd'hui aussi vous les verrez ensuite repré < nier.

Une heure a sonné : Partons ! a dit, en se levant et en présentant sa main à la dame aragonaise, le solliciteur des restes; partons! il eu est temps! Nous sommes sortis, et quand nous avons été dans la rue Montorgueil, le solliciteur des restes nous a fait arrêter devant un assez grand bâtiment, simple , sans ornement , comme celui d'une grande école, d'un grand hospice; il a frappé à une petite porte latérale qu'on a aussitôt ouverte. Nous sommes entrés dans une vaste pièce où nous avons vu rangés contre le mur des fers de prisonniers , des ceps, des géhennes, des potences, des roues : la dame aragonaise et moi nous nous sommes regardés tout surpris ; le solliciteur des restes nous a regardés en riant. Nous avons avancé; nous avons vu des violons, des violes, des basses de viole , des tambours, des trompettes, des luths, des guitares : la dame aragonaise et moi ne cessions de nous regarder; le solliciteur des restes ne disait rien , ne cessait de nous regarder et de rire. En avançant encore, nous avons vu d'anciennes et de nouvelles armures, des boucliers, des javelines, des cuirasses, des casques, des arquebuses, des mousquets, des épées, des poignards, des coupes, des autels de sacrificateurs; et enfin, sur de longs râteliers , à droite et à gauche, des chausses, des jupes , des

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pourpoints , des robes , des chapeaux à plumets , des chapeaux à dentelles, des écharpes, des buses , des cols, des collerettes, des habillemens d'homme, des habillemens de femme. Vous êtes , nous a dit le solliciteur, dans le magasin des comédiens de l'hôtel de Bourgogne l25.

En ce moment , les acteurs et les actrices se sont montrés ; nous avons craint d'être indiscrets ; nous sommes sortis par la porte opposée; une allée un peu obscure, mais fort connue du solliciteur des restes, nous a menés à la porte d'entrée de la comédie.

On y vendait les marques. Les places du parterre étaient à cinq sous , celles des loges et des galeries a dix126. Le solliciteur des restes a pris trois marques de dix sous , en a offert une à la dame aragonaise, une autre à moi, et nous sommes entrés. Nous avons trouvé la salle presque entièrement pleine. Grand nombre de personnes s'y rendent avant l'heure, s'y donnent des rendez-vous, y mangent , y boivent par groupes ,2? comme au pré Saint-Gervais ,28.

Du temps que le solliciteur des restes était occupé faire sa cour à la dame aragonaise, j'ai lu , attachés à une des colonnes , les longs réglemens de la comédie que ma mémoire abrège :

11 est défendu de jouer pendant les dimanches , les fêtes et le carême ,29.

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Il est ordonné d'afficher les pièces qu'on doiÇ représenter.

Il est ordonné de commencer les représentations à deux heures , de les terminer à quatre.

Il est ordonné d'allumer des chandelles garnies de lanternes , ou de chandelles nues dans les escaliers et dans la salle , aussitôt quelle est ouverte l3°.

11 est ordonné de distraire de la recette la quotité destinée au pain des pauvres l3\

J'ai été rejoindre la dame aragonaise.

Bientôt le signal du silence a été donné , et ainsi que l'avait annoncé le solliciteur des restes, on a commencé par l'Hippolyte de Garnier. Dès que le rideau a été tiré on s'est trouvé devant le vaste palais du roi d'Athènes et de sa nombreuse

cour.

A chaque acte , à chaque scène , le redoublement de silence annonçait le redoublement d'intérêt ; cependant les applaudissemens du parterre et des loges ont plusieurs fois éclaté; ils ont été encore plus vifs, et Ton aurait dit d'une tempeste des anciens mystères'32, quand Phèdre a découvert sa flamme au jeune héros , qui lui ayant répondu :

« C'est l'amour de Thésée qui vous tourmente ainsi , »

s'attire cette belle et tendre déclaration :

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« Hélas ! voire Hippolyte , hélas ï c'est mon soucy.

» J'ay, misérable, j'ay la poitrine embrasée

» De l'amour que je porte aux beautéz de Thésée ,

» Telles qu'il les avoit, lorsque , bien jeune encor

» Son menton cotonnoit d'une frisure d'or ;

« Quand il vit, estranger, la maison dédalique

v De l'homme mi-toreau nostre monstre cretique.

» Hélas ! que sembloit-il ? ses cheveux crespelez

» Comme soye retorce en petits annelets

» Luy blondissoient la teste ; et sa face estoillée

» Estoit, outre le blanc , de vermillon meslée.

» Sa taille belle et droicte, avec ce teint divin ,

» Ressembloit esgallée à celle d'Apollin,

» A celle de Diane et surtout à la vostre

» Qui en rare beaulé surpassez l'un et l'autre.

» Si nous vous eussions veu, quand vostre géuiteur

» Vint en l'isle de Crète , Ariane ma sœur

» Vous eust plustost que luy, par son fil salutaire,

» Retiré des prisons du roy Minos, mon père j3J. »

Que cela est beau ! que cela est vrai ! s'écriaiton de tous côtés; c'est bien là du Garnier i c'est le parfait langage de la passion ! c'est le comble de l'art î Non, jamais on n'a fait, on ne fera de pareils vers.

Et bientôt on ajoutait : Non , jamais on n'a eu , on n'aura de pareils acteurs ! cependant il est de Bordeaux (on parlait de facteur) et elle est de Nantes ( on parlait de l'actrice ). Je n'aurais pas trop compris le sens de ces éloges donnés aux acteurs si je n'eusse entendu dire clans le monde, que bien que dans les divers collèges les écoliers jouent la tragédie , et que dans un grand nombre de villes il

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y ait des théâtres où l'on représente toute sorte de pièces, cependant presque tous les comédiens français sont de la Picardie, de la Normandie , ou de l'Auvergne lS*.

Mon bon parrain , il vous sera facile d'avoir à Lima une salle de l'hôtel de Bourgogne , longue, large, haute de tant de toises, ou mieux une des nouvelles salles , bâties en rotonde et en colonnes pour les séparations des loges'35; mais le spectacle , mais les spectateurs de l'hôtel de Bourgogne, c'est impossible, presque aussi impossible qu'à Madrid, qu'à Vienne, qu'à Naples; car pour avoir d'aussi bons acteurs il faudrait qu'on fît venir d'aussi bons spectateurs ; il faudrait faire venir leur profond silence, leur tragique terreur, leurs pleurs, leurs sanglots, leurs applaudissemens. Toutefois pour votre satisfaction j'ai noté et je noterai dans plusieurs tragédies, dans plusieurs comédies que je vous enverrai , les endroits où l'on pleure , où Ton rit , où l'on applaudit , même ceux où l'on siffle , afin que, lorsque vous ferez représenter ces mêmes pièces à Lima, vous voyiez, selon qu'on pleurera , qu'on rira, qu'on applaudira, qu'on sifflera juste ou à contre-sens , où en est au Pérou la civilisation théâtrale.

Suivant l'usage, la comédie a succédé à le tragédie. Où s'élevaient les majestueuses colonnades d'un palais s'est ouverte la salle basse d'une maison bourgeoise, et à l'instant ont paru les personnages

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de la comédie des Contens. Cette pièce porte ce titre parce qu'après des allées , des venues , des intrigues et des contre-intrigues , tous les amans sont à la fin mariés, sont contens1 6. Mais il me semble que toutes les comédies pourraient aussi porter ce titre, car à la fin tous les amans sont de même mariés , sont de même contens.

C'était surtout la farce qu'on attendait avec impatience; elle a commencé.

Des maris sont venus se plaindre que leur ménage, sans cesse paisible, était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L'un d'eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler; on lui livre les femmes, et le parterre et les loges de rire. Les femmes , quelques instans après, reviennent toutes salées , et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue , elles accablent d'injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes ; le compère déclare qu'il ne le peut, et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce, si plaisamment nouée, est encore plus plaisamment dénouée, car les maris qui sont des maris parisiens, c'est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu'on devrait semer partout, particulièrement dans le iNouveau-Monde, au lieu de dessaler comme en province leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience17, et le par*

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terre et les loges de rire encore davantage , de ne pouvoir plus applaudir , de ne cesser de se tenir les côtes de rire.

A voir les Parisiens si graves , si sérieux dans les rangs de la procession ou de la garde bourgeoise , on ne croirait jamais qu'ils sont si rieurs au théâtre ; c'est que Valleran le Picard l™ , et les deux Jean-Farine,i9 sont des acteurs originaux qui restent inimitables. Ils en est de même de Turlupin4° et de Garguille41. Toutes les turlupinades des Turlupins de province, toutes les garguillades des chansons de nos élégans ne sont, en comparaison de celles de ces deux acteurs , que du vin éventé ; vous remarquerez qu'ils ne peuvent se servir du jeu de leur figure, parce qu'elle est couverte d'un masque à l'antique, comme celle de tous les acteurs depuis la réforme théâtrale'42 ; mais dans le comique de leur mise, de leur habit noir à manches rouges, de leur masque enfariné , surmonté d'une calotte noire43, dans le comique de leur pantomime, dans la plaisante expression de leurs yeux, dans la plaisante flexibilité de leur gosier, ils ont autant et plus de ressources qu'il leur en faut pour les plaisirs et la joie de l'heureuse capitale de la; France.

Les comédiens de l'hôtel d'Argent.

Au sortir du spectacle nous avons revu le grand

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jour qui ne valait pas la belle nuit de l'hôtel de Bourgogne : Madame, messire, a dit le solliciteur des restes en nous arrêtant, en se mettant devant nous pour être mieux écouté , on n'a pas ri autant qu'on peut rire quand on n'a pas été à la comédie de l'hôtel d'Argent , jeune et dangereuse rivale de celle de l'hôtel de Bourgogne. Comme elle est en même temps la comédie de Paris et de Rouen l44 , elle part dans peu et nous ferons bien d'y aller cette semaine plutôt que la semaine prochaine , demain plutôt qu'après demain. Ce sera, je crois , le plus prudent , a répondu pour moi la dame aragonaise. Et le solliciteur des restes nous ayant salués à quelque distance de là , il a pris de son côté.

Les comédiens de la comédie en musique.

J'ai accompagné la dame aragonaise; elle m'a proposé sur la porte d'entrer et de souper : j'ai accepté. Nous nous étions à peine levés de table que nous avons entendu frapper. Un moment après nous avons entendu monter dans notre escalier : C'est, a dit la dame aragonaise , mon petit cousin; il a vu nos Espagnols de Paris , il vient nous apporter des nouvelles. Et à l'instant elle a couru lui ouvrir la porte de la chambre. Le solliciteur des restes s'est présenté ; tout aussitôt elle a couru étourdiment vers moi , et approchant sa jolie bouche de mon oreille, elle s'est plainte de cette rédu-

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plication de visites. Le solliciteur des restes , entendant pour ainsi dire sur la figure dépitée de la dame aragonaise ce qu'elle nie disait tout bas, a voulu se relever de sa mésaventure, et il s'est donné de plus en plus pour un homme du monde.

Madame , a-l-il dit , on fait beaucoup de dettes en France : on en fait surtout beaucoup à la cour ; on paie fort mal en France : on paie fort mai surtout à la cour où payer , c'est payer le quart , et bien payer, c'est payer la moitié. Par mon office je suis chargé de poursuivre le paiement des restes dus aux caisses publiques'4'; vous pouvez en conclure qu'à la cour j'ai un grand nombre d'amis, ou , ce qui vaut mieux , un grand nombre de gens qui me craignent , qui ont à me ménager ; vous pouvez en conclure aussi que lorsqu'on y donne la comédie j'y ai toujours une bonne place , large et spacieuse pour moi et pour ceux qu'il me plaît d'y mener. Vous en aurez la preuve à la première comédie qu'on donnera au château favori, au château de Saint-Germain146. Vous êtes, a-t-il ajouté en s'adressant aussi à moi , l'un et l'autre sûrs de la voir, fut-elle en musique, ce qui est fort rare, ce qui fait venir une immense foule. Oh ! vraiment , lui a répondu la dame aragonaise ^ une comédie en musique , où , contre toute raison , toute vraisemblance , une jeune personne dont les amours sont contrariés par des parens inflexibles vbnt pleurer en chantant, où un amant trahi vient chanter ses

reproches , sa fureur à l'infidèle , ses menace s , ses défis au rival , doit être fort curieuse. Le solliciteur des restes lui a répliqué : Véritablement, madame, il n'y aurait rien de plus insensé qu'une pareille comédie, j'en conviens, et jamais le bon sens du public ne pourrait supporter une pareille extravagance ; mais il n'en est pas ainsi de la comédie héroïque , représentée dans une vaste salle , entourée de galeries à balustrades dorées , chargées d'innombrables spectateurs tous couverts d'éclatantes parures , où s'offre une scène voûtée d'étoiles de toutes les couleurs ^ décorée d'arbres portant des fruits d'argent, des fruits d'or, portant des milliers de petites lampes cachées dans les branches et les feuillages; où, par le moyen des machines , comme dans les magnifiques comédies d'Italie ,4? , tantôt le tonnerre se fait entendre dans les nues sombres et lointaines, tantôt la lune et le soleil resplendissent ; où , par le moyen d'autres machines , les étangs , les fontaines , les jets-d'eau , les grottes remplies de dieux marins , les bosquets remplis de dieux terrestres , entrent et sortent; où les dieux de l'Olympe descendent ; où quelquefois les princes sont mêlés au jeu de la pièce , où la reine de France est alternativement actrice et spectatrice , où le roi de France reçoit les respects d'Apollon , de Jupiter. C'est alors , quand les tritons couverts d'argent , quand les satyres fourrés des pelleteries les plus riches , brillansde diamans et de pierreries , tenant,

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les uns des violons, des basses , les autres des luths, dialoguent avec les divers chœurs de musique suspendus dans les voûtes48 , c'est alors que les sens, l'esprit et la raison sont également ravis. Et voilà ce qu'on a vu entre autres au fameux ballet dé Beaujoyeux'49 , spectacle nouveau, impérissable. En même temps , sans qu'on le priât , il s'est mis à chanter plusieurs grands airs de ce ballet , à exécuter les pas les plus difficiles des danses qui le terminent. J'ai vu bien clairement que le solliciteur des restes achevait de se perdre dans l'esprit de la dame aragonaise ; car si une belle dame vous passe de mal vous exprimer , même de mal raisonner , elle ne vous passe jamais de mal chauter , encore moins de mal danser.

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