LA BELLE LYONNAISE
Station lxv.
C'est le lundi de la semaine dernière , il y à quinze jours , si je compte bien, que le sire Majonin vint me voir à Paris. Nous nous embrassâmes, bras dessus, bras dessous, comme si nous eussions été l'un et l'autre Français , l'un et l'autre anciens amis , anciens camarades.
Notre connaissance date déjà de quelque temps. Je traversais les montagnes du haut Houergue lors*
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que je le rencontrai en passant le bac , près d'une petite ville nommée Entraygues ; nous allâmes dîner ensemble , et nous causâmes si long-temps et avec tant de plaisir qu'en nous levant de table il me proposa de passer par Saint-Constans , petite ville d'Auvergne , où il demeurait : Venez , me dit-il , nous serons bien reçus par ma femme qui m'a donné une jolie famille , qui a été elle-même une personne si jolie qu'ayant terminé ma philosophie et me disposant à entrer dans l'état ecclésiastique , elle m'arrêta snr la porte de la théologie. Elle est encore toujours douce , toujours gracieuse ; aussi , quoique je sois vif, je ne l'ai jamais battue , même le jour où l'almanach porte : Bon battre sa femme1 ; et le jour où l'almanach porte : Bon plier le coude* , elle le plié tant qu'elle veut ce jour-là ; et les autres jours de Tannée je ne l'ai jamais empêchée de boire du vin3. Monsieur , ajouta-t-il amicalement, îc vin de notre pays est agréable ; venez ! je vous ferai manger de nos barbeaux du Lot4 , de nos marrons d'Aubin5 et de nos pois de Monsalvy*. Nous ferons bonne chère ; venez ! je vous en prie , venez ! 11 ajouta je ne sais combien d'autres choses ; enfin il m'emmena.
Et cette dernière fois que je l'ai revu à Paris , où il était venu se faire payer d'une forte partie de toiles qu'il y avait envoyées, car il est commerçant et son commerce est très étendu, il me parla ainsi: J'ai des fils comme tout le monde en a, j'ai marié 6. 14
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l'aîné à Lyon , dans une de mes tournées , comme tout le monde marie son fils aîné ou dans son pays ou ailleurs; toutefois je puis dire que j'ai pris une bru comme on n'en prend pas , du moins comme on n'en prend guère ; elle est en même temps d'esprit et de corps vraiment angélique. Je ne puis, ajouta-t-il , vous la faire voir à Lyon ; elle est dans ce moment chez moi à Saint-Gonstans avec mon fils; mais sa jeune sœur ne lui cède en rien ; venez avec moi à Lyon, vous la verrez. Et, continua-t-il, quant à ce que vous me dites que vous avez déjà été dans cette ville, je réponds que vous n'y avez pas été avec moi; j'y ai beaucoup de connaissances, je vous conduirai partout; allons , partons ! Il m'a encore amené , et je suis à Lyon depuis quelques jours.
Le commerce Intérieur au temps de la ligue»
Pendant notre voyage , il me dit lorsque nous entrâmes à Tarare : Tenez, vous voyez devant nous cette grande hôtellerie où nous allons descendre , eh bien ! il y a dix sinon douze ans que j'arrivai de même ici le matin. Mon associé était à la fenêtre qui me cria d'aussi loin qu'il m'aperçut que je me hâtasse, qu'on m'attendait depuis long-temps, que le rendez-vous des marchands7 était depuis longtemps complet. Nous nous mîmes aussitôt en route au milieu de trente pistoliers 8 montés sur de grands chevaux, Imaginez comme avec les frais de pareilles
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escortes, avec l'intérêt de l'argent au denier quinze, au denier douze 9, nous pouvions vendre à bon marché; bientôt le commerce cessa. Oh! qu'un pays sans mouvement, c'est-à-dire sans commerce , est effrayant à voir ! Tous les chemins étaient solitaires. La France, couverte de villes fermées, de maisons de campagne, de châteaux, de monastères murés '% où personne n'entrait , d'où personne ne sortait , ressemblait à un grand corps cuirassé, armé, étendu sans vie sur la terre.
Le commerce Intérieur au temps de Henri IV >
On a dit que la guerre tuait plus de marchands que de soldats. On a dû surtout le dire de notre guerre civile. Alors nous, marchands, ou nous combattions, ou nous labourions, ou nous ne faisions rien; mais il faut que tout finisse, même la guerre, même la guerre civile. Dès que la paix a été faite , les boutiques, les magasins se sont rouverts. Les marchands ont reparu et ont avec leurs carrioles, leurs bouges, leurs mallettes11, traversé et retraversé la France. On avait grand besoin de vendre; on avait plus grand besoin d'acheter, on avait fait abstinence de tant d'objets ! on a acheté pour le passé, pour le présent, et peut-être pour l'avenir. De toutes parts l'argent désenfoui a circulé, et le commerce, en le faisant sonner dans ses mains, a réveillé l'agriculture, les fabriques.
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Tout aussitôt les vins , les huiles , les olives , les fruits , les pastels , les safrans , les liqueurs, les parfumeries des provinces du midi12, sont remontés vers les provinces du nord , d'où sont tout aussitôt redescendus les blés, les bestiaux, les draps , le9 quincailleries; tout aussitôt les velours, les soieries, les soies des provinces de l'orient l\ ont repris le chemin des provinces de l'occident , d'où sont aussitôt revenus les chanvres, les fils, les toiles '4. Tout aussitôt les ateliers se sont rouverts, animés , et la nation a été comme auparavant bien logée, bien vêtue, bien nourrie, et tout aussitôt l'abondance ou le superflu s'est naturellement porté aux extrémités de son territoire.
Le commerce avec l'Europe.
Tout aussitôt les marchands des nations voisines sont revenus par terre et par mer. Les objets d'importation et d'exportation se sont de plus en plus multipliés, témoin le tablier de Rochefort l5, témoin et bien meilleur témoin la pancarte de Nantes'6.
Le sire Majonin me parla longuement du commerce extérieur : je vis assez vite qu'il ne l'entendait pas aussi bien que le commerce intérieur ; mais il fallait le laisser continuer, et je le laissai continuer tant qu'il y prit plaisir.
A notre arrivée à Lyon , je voulus aller loger dans une auberge ; il s'y opposa vivement : il m'amena
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chez le père de sa belle-fille, où j« fus reçu comme s'il m'eût amené chez lui. Je me repentais en chemin de n'être pas allé de préférence à la Rochelle, au Havre, pour bien connaître le mouvement du commerce européen relativement à la France , je ne m'en repens plus ; mon hôte est , comme le sire Majonin , un excellent homme. Dès qu'il a su pourquoi je fais mon voyage en France , il m'a parlé ainsi : La fortune de ma maison n'est pas celle de notre célèbre Gadagne '7, mais elle est de soixante iniîîe livres, elle est environ double de celle des bonnes maisons de commerce18. Ah! monsieur, avant d'en venir là , que d'essais ! que d'efforts ! que de fatigues !
J'avais fini mon apprentissage comme mes lettres en faisaient foi'9 ; je voulus me placer, gagner enfin quelque chose. Je partis sans consulter personne pour le nouveau , le beau port , le port à la mode , pour le Havre. A mon arrivée les marchands à qui je me présentai me dirent : Vous venez trop tard ou trop tôt. Sous les règnes de François Ier , de Henri II , la marine florissait20 ; le commerce des goudrons, des mâtures , des chanvres avec le Danemarck , la ÎNorwège, la Suède , la Pologne2' , florissait aussi. Maintenant sous Charles IX ce commerce qui ne vit que par la marine languit ; peutêtre il renaîtra quelque autre François Ier ; en attendant nous sommes assez de marchands , nous sommes trop. Je me retirai, Mon fils que je fais en
ce moment voyager, a ajouté mon hôte , m'a dit qu'au jour actuel ce commerce allait de mal en pire , qu'il était entièrement perdu , à l'exception de la partie des peaux , et principalement de celle des édredons2' , car on vient de faire la paix , et en temps de paix , suivant mon fils qui fait quelquefois de bonnes, quelquefois de mauvaises plaisanteries, il faut se reposer et il faut beaucoup de carreaux , de coussins.
J'allai à Calais , depuis quelques années rentré sous la domination de la France ; tous nos Français anglisés , tous nos Anglais francisés me dirent que l'Angleterre ne pouvait donner son plomb , son étain , ses peaux , ses suifs , ses laines , ses draps*3 pour des coups de canon, des coups d'arquebuse , la seule chose qu'il y eût aujourd'hui en France. Mon fils m'a dit que maintenant il y avait , ' au contraire, trouvé dans la plus grande activité notre commerce avec l'Angleterre , que la reine nous aime24 , que le peuple aime nos marchandises, nos jolies draperies, nos délicates merceries, nos brillantes quincailleries25, et, comme rous les peuples septentrionaux, nos vins, nos eaux-dé-vie , nos fruits, nos confitures , nos denrées méridionales *6.
En Champagne, en Lorraine, on me dit que notre commerce avec l'Allemagne avait cessé ou du inoins bien diminué , à cause de la guerre et même avant la guerre , à cause de l'immense quantité de
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quincaillerie fabriquée à Saint-Etienne 2? ainsi que dans toute la France. Mon fils ma dit qu'aujourd'hui cette fabrication avait encore augmenté , que le commerce avec l'Allemagne38 avait encore diminué.
Je n'avais pas trouvé d'emploi dans les comptoirs des autres provinces : je n'en cherchai pas dans ceux de la Bourgogne , car les commerçans des pays voisins de la Franche-Gomté et de la Suisse , qui toujours ont en grande partie approvisionné nos boucheries29, ne sont guère que des loucheurs de bœufs.
On me conseilla d'aller à Bordeaux , à Bayonue. Je ne suivis pas ce conseil : toutes les nouvelles annonçaient alors la reprise des hostilités contre l'Espagne. Aujourd'hui mon fils, qui depuis peu a passé dans ces villes , m'a dit que , de nos divers commerces avec les divers pays de l'Europe , celui de l'Espagne était le meilleur; qu'au moment présent nous lui fournissions le mobilier, le vêtement, la subsistance, la poterie, les émaux, la quincaillerie , les cuirs, les toiles , les bas tricotés, le blé , les salaisons , le fromage , le beurre30 ; que le commerce y avait changé de main , que maintenant les Français étaient les actifs Espagnols des précédens siècles 3l , que les Espagnols étaient les oisifs Français de ces temps.
Je me déterminai à aller à Lyon. J'y demeurai ; j'y demeure, et bien m'en a pris. Cette ville e*ls
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l'entrepôt du commerce de la France avec l'Italie , d'où nous viennent ces velours, ces damas, ces étoffes de soie dont les Français étaient fous , dont ils sont encore plus fous2; aussi tout lor du Mexique , du Pérou qui descend des Pyrénées dans la bourse des marchands français, remonterait les Alpes dans la bourse des marchands italiens , si nous ne fournissions à l'Italie comme à l'Espagne du blé , des mulets , de la serrurerie , de petites étoffes 3 '.
Le commerce avec les Echelles.
Pour un grand nombre de nos marchands, a continué mon hôte, Lyon et Marseille sont deux villes si intimement unies par le rapide cours du Rhône, par les continuelles relations commerciales , qu'à certains égards elles ne font qu'une, qu'à certains égards Lyon semble être Marseille du nord, et que Marseille semble être Lyon du midi. Quant à moi, je puis vous assurer que je sais tout ce qui se fait à Marseille , comme je sais tout ce qui se fait à Lyon, et que de même que si j'étais marchand à Marseille je puis vous parler du commerce avec les Echelles du Levant, avec l'Asie et l'Afrique turques34, c'est tout un. Aussi vous dirai-je d'abord, ainsi qu'on vous y dirait d'abord, que ce commerce a péri dans un des principaux objets : nous allons bien toujours chercher aux Échelles des drogues pharma-
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ceufiques, des gommes, des oranges , des raisins , des figues, du eoton, des momies ou cadavres égyptiens 3S que les gens les plus peureux des revenans prennent hardiment en infusion ou en poudre 36 ; mais nous n'allons plus y chercher du poivre, de la cannelle. Aujourd'hui l'antique chemin à travers l'isthme de Suez, si battu du temps d'Alexandre , de César, de Charîemagne et même de Louis XI , est abandonné, couvert d'herbe : nos marchands , ou pour parler plus exactement les marchands portugais, espagnols, hollandais, en faisant le tour de l'Afrique, reviennent des régions solaires où croissent les épiceries, sans descendre des vaisseaux où ils se sont embarqués '6?.
Le commerce avec les Indes orientales.
Il s'en faut bien que mon hôte m'ait dit tout ce qu'il savait sur le commerce avec l'Europe, sur le commerce avec les Échelles; et il s'en faut bien qu'ici j'aie pu dire tout ce qu'il m'a dit.
Mais que je parle enfin de sa fille , de la belle Lyonnaise.
Toutje long du chemin le sire Majonin ne cessait de rire, et de répéter que c était elle qui me faisait venir à Lyon. Ne craignez pas toutefois , ajoutait-il , que je vous trompe : taille parfaite, œil tendre et modeste, teint dont les roses devraient
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devenir jalouses, croyez que je n'exagère pas. Vous verrez ! vous verrez ! lorsque nous serons arrivés. Lorsque nous fûmes arrivés, je vis une jeune personne courbée par les souffrances de la maladie à laquelle à peine elle venait d'échapper; ses yeux éteints s'ouvraient avec indifférence; tout le monde s'empressait autour d'elle ; on n'épargnait ni soins ni dépenses; on ne lui demandait que de vivre. Depuis notre arrivée, chaque jour, pour lui procurer quelque distraction , quelque plaisir , on imagine quelque nouvel amusement : on a, entre autres , eu recours aux emplettes. On fait souvent venir de nouveaux marchands. A la fin de l'autre semaine on en fît venir un qui était diamantaire , qui avait été dans les colonies portugaises , qui avait même habité à Goa. On m'en prévint et ce ne fut pas inutilement; j'appris de lui que tandis qu'en Espagne nous croyons posséder les îles des épiceries, une partie est tombée et une autre partie tombe entre les mains des Hollandais35. Ne me fallut-il pas encore entendre que ces misérables pêcheurs de nos sept provinces insurgées achèveraient bientôt d'enlever à l'Espagne toutes les Indes orientales, et que bientôt en Europe on ne mettrait plus au pot une pincée de poivre ou de girofle qui n'eût passé par leurs mains39; que bientôt ils vendraient exclusivement aussi les perles , les rubis , les diamans, les matières colorantes*0, enfin toutes les productions du pays que jusqu'ici , ajouta-t il ,
nous vous avons payées en blé, en beurre1, que nous leur paierons en vin, en huile 4*.
Le commerce avec les Indes occidentales.
Et pourquoi , lui dis-je alors d'un ton peut-être un peu irrité, ne nous enlèveraient-ils pas de même les Indes occidentales? — Monsieur, me répondit-il gaîmcnt, l'un après l'autre. Sire, lui répliquai-je fièrement, cette moitié de la terre qui est sous nos pieds nous appartient45. La fortune, depuis le commencement de ce siècle, nous a donné l'or , l'argent, les richesses du monde ; nous vous en ferons toujours telle part que nous voudrons : tous les autres peuples, vous resterez toujours nos ouvriers, nos travailleurs , nos serviteurs.
Le commerce Interlope.
Car, croyez- m en , ajoutai- je , comme si j'eusse parlé à tous les marchands français , ne vous laissez pas afriander , ni vous ni les autres marchands , au commerce de fraude. Nos douaniers ne punissent pas doucement, ainsi que les vôtres, les marchands coutrebandiers. Savez-vous comment ils les traitent, quand ils les surprennent sur mer? alors , sans autre forme , ils les coulent bas ; et quand ils les surprennent sur terre ? alors , sans autre forme, ils les pendent u. Monsieur , me répondit-il avec
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hardiesse , savez-vous comment nous ferons à 1 avenir? Nous ferons comme les Hollandais, ou mieux, comme les Anglais45 : si vous nous coulez bas, nous vous coulerons plus bas; si vous nous pendez haut et court , nous vous pendrons plus haut et plus court.
Les traités de commerce.
Ce matin la jeune fille de mon hôte , dont la santé revient visiblement de jour en jour , d'heure en heure , était charmante : les premiers rayons de l'aurore semblaient déjà poindre de nouveau à travers les lis de ses joues ; bientôt l'illumination a augmenté lorsqu'un grand jeune homme a tout à coup ouvert la porte et est entré. Le bon père , pour cacher l'embarras de sa fille , s'est aussitôt emparé du jeune homme et m'a dit en me le présentant : C'est le fils d'un de mes cousins , on pourra dans la suite en faire un gendre; et, en même temps il a gracieusement ajouté , en le faisant asseoir vis-à-vis de moi , et en continuant à m'adresser la parole : Monsieur , je le trouve assez instruit , ayez la bonté de l'interroger un peu sur les connaissances de notre état ; vous verrez qu'il ne les ignore pas toutes. Sire , lui ai-je dit, lorsque notre petit cercle a été formé , grâce à l'obligeance de votre cousin mon hôte , je sais avec quelles nations la France commerce ; je voudrais maintenant savoir
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de vous à quelles conditions. Monsieur, mat il répondu, les clauses des traités de commerce dépendent du degré des amitiés et des liaisons politiques. Il est vraisemblable que ce sera au port d'Amsterdam qui aujourd'hui engloutit le commerce d'Anvers46, de même que le port d'Anvers a englouti le commerce de Venise 47 , que nous recevrons le meilleur accueil48; mais en attendant que la Hollande ait repoussé, un autre mot, je vous l'avoue , m'était venu, ait secoué les armées espagnoles qui la couvrent49 , c'est depuis François Pr chez les Turcs que nous sommes le mieux reçus. Si nos vaisseaux rencontrent les leurs en mer, aussitôt honneur, politesses, offres réciproques. Si nous entrons dans leurs ports, nous déployons toutes nos flammes, toutes nos bannières. Si nous débarquons, à l'instant nos personnes et nos marchandises sont sous l'immédiate protection des lois. INous ne payons pas de tribut; nous ne sommes pas même soumis à l'impôt des étrangers ; seulement , quand notre vaisseau part , nous donnons trois écus pour le bon vent et le bon voyage que nous souhaite le receveur. Nous pouvons d'ailleurs dans les ports turcs acheter toutes les marchandises qui nous conviennent, et nous ne sommes plus forcés d'acheter celles qui ne nous conviennent pas. Lorsqu'un de nos Français doit, on ne nous fait plus payer pour lui ; et lorsque nous mourons, ou lorsque nos parens meurent, nos parens héritent tran-
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quillement de nons ou nous héritons tranquillement d'eux0. Quant aux autres traités, aux traités avec les états chrétiens, il me suffira de dire qu'on y déroge , ou, comme en Angleterre, par des règlemens prohibitifs'1 , ou , comme en Espagne, par des impositions exorbitantes sur l'entrée des marchandises étrangères'2. Nous sommes d'ailleurs, les commerçons français, fort mal vus dans les pays d'industrie, de fabrique ; en voici la raison.
Les lois commerciales.
Une ancienne , très ancienne maladie qu'aux temps passés la France ne sentait pas , mais qu'enfin elle sent aujourd'hui, c'est celle de son commerce autrefois entièrement envahi chez elle par les marchands étrangers, les marchands italiens, espagnols, allemands, anglais, suédois', et envahi encore aujourd'hui en partie54, mais en partie de plus en plus petite. Aussi, le recueil de leurs privilèges, qui toujours tient sa place dans notre législation 5> , tombe de plus en plus en désuétude. De là cette irritation, cette malveillance des marchands étrangers, que chez eux ils ne contiennent pas , qu'ils ont de la peine à contenir chez nous. Cela n'est-il pas vrai, ma cousine? Oh monsieur, a répondu la jeune personne, en se colorant de nouveau et en s'adressant à moi comme si c'eût été moi qui invoquais son témoignage , rien n'est plus vrai ;
tout le monde se plaint des marchands étrangers , et particulièrement des marchands italiens qui , parce qu'il va, dit-on, dans leur pays des princes faisant le commerce56, sont fiers outre mesure. J'ai souri, et me tournant vers le jeune homme désireux , surtout dans cette occasion , de se parer de tous ses avantages, de plaire de toute manière, je lui ai dit : Sire, je vois avec plaisir que vous connaissez les lois, même les vieilles lois. Monsieur, m'at-il répondu, les anciens temps qui naturellement doivent m'intéresser le plus sont les anciens temps du commerce ; et lorsque je me les retrace je me sens heureux de ne pas être mon aïeul, de pouvoir espérer que les lois sur la diversité des vingt-deux poids et des vingt-deux mesures57, existant encore malgré les ordonnances rendues sous quatre différens règnes de ce siècle58, vont prendre fin; qu'il suffira maintenant de quelques années de paix pour nous amener, comme en Hongrie59, à l'unité des poids et des mesures, à l'unité de la livre, de la pinte et de l'aune de Paris \
Toutefois, a continué le jeune homme, plusieurs de nos vieilles lois sont à conserver et sont conservées : entre autres, les lois du décri des monnaies pour empêcher l'or français , surtout l'or espagnol, de sortir6' , pour démonétiser l'or anglais , l'or allemand, l'or italien 6a , pour le faire sortir; entre autres , les lois des inspections, de la visite des marchandises63, il y a bien encore mainte-
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nant un maître visiteur, un réformateur général61, le commerce est bien encore surveillé, mais il n'est plus tracassé; entr'aulres , les lois des traites foraines6'; entr'autres, les lois de la police66; entr'aulres, les lois du monopole67; entr'autres, les lois des banqueroutes , lois aujourd'hui moins sanglantes, et cependant plus terribles , en ce qu'elles imposent pour la vie, sur le front du banqueroutier , le signe et la couleur de la mauvaise foi , le bonnet vert 68.
Les tribunaux de commerce.
Comme je craignais que la conversation changeât, et qu'on cessât de parler de commerce, je me suis empressé de dire au jeune homme : Sire, il y a ici une belle personne qui ne pourrait lasser votre complaisance; je voudrais bien qu'elle eût ainsi que moi envie de vous entendre parler des cours de justice. Certes, monsieur, m'a répondu poliment le jeune homme , si cela peut vous être agréable , je suis bien volontiers prêt à vous faire connaître tout ce que j'en sais. Et d'abord je vous rappellerai que dans tous les états , dans l'état de marchand particulièrement , il y a de mauvais débiteurs, de mauvais payeurs, manquant d'argent, ne manquant jamais de prétextes, de ruses pour ne pas payer. Je vous rappellerai ensuite que particulièrement dans notre état , où quelquefois on
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prête tout son argent, toutes ses marchandises 9 toute sa fortune, on a besoin des moyens de ressaisir promptement son dû. Les tribunaux des gardes des foires furent institués pour rendre plus briève l'action de la justice commerciale , mais outre que leurs attributions étaient très bornées, leurs fonctions commençaient et finissaient avec la foire69. On en était là depuis quatre ou cinq cents ans lorsque du temps de mon père, en i5 .9* quelques années après qu'eût été établi ou plutôt refondu à Lyon le tribunal commercial du change, on s'avisa d'établir à Toulouse le tribunal de la bourse70. La ville de Nîmes voulut avoir aussi une bourse; elle en eut une 7 . Les villes de Rouen 72 , de Rheims73, de Bordeaux74 , de Poitiers75 voulurent aussi en avoir et en eurent aussi une. Paris voulut aussi en avoir et en eut aussi une 76qui remplaça son antique tribunal commercial des marchands gaulois de Paris"7. Au jour actuelles autres villes de commerce en ont déjà demandé ou en demandent aussi une. J'en excepte celles de la ïouraine , du Berri, de l'Anjou, du Maine, où l'on se contente du vieux roi des merciers78; j'en excepte encore Marseille où 1 on se contente de même du vieux tribunal d'un juge marchand noble pour juger les marchands nobles, et d'un autre juge marchand pour juger les autres marchands79. J'ajouterai que ces nouvelles cours des bourses sont composées d'un prieur ou président, et de quatre consuls ou juges . G. i5
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élus par les marchands , parmi les marchands tous éligibles80, sans autre condition que de ne pas être banqueroutier, ou fils, ou gendre de banqueroutier81 ; j'ajouterai qu'elles connaissent des procès relatifs aux billets , aux lettres de change , aux cédules, aux obligations, aux comptes, aux contrats de société, aux contrats d'assurance, à toutes les matières commerciales; qu'elles jugent en premier et en dernier ressort, sans procureurs, sans avocats, sans frais, sans délais, sans renvois, sans retard02.
Les c
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nges.
J'ai dit à l'oreille de sire Majonin qu'il ne me manquait plus que de connaître les changes. Aussitôt il est allé se placer au milieu de la salle , et dans l'attitude et avec les gestes de quelqu'un qui sonne une cloche il s'est mis à crier : Allons au change 1 allons au change î Tout le monde s'est levé. Mon cousin, voulez-vous me prendre? a dit le jeune homme au père de la belle Lyonnaise. Assurément, lui a-t-il répondu en riant et en secouant la tête , je ne vous laisserai pas ici. — Soit ; mais vous n'y laisserez pas non plus ma cousine. — Je consens à l'emmener, lui a répliqué mon hôte , en me faisant adroitement an signe poli , sj vous me dites d'où viennent les différens noms que dans différentes villes on donne au lieu de réunion des marchands? — En général on leur donne
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maintenant le nom de bourse , parce qu'ils ont été bâtis et qu'ils sont entretenus avec l'argent que les marchands mettent dans une bourse commune83 ; cependant, à Paris, parce qu'ils s'assemblaient autrefois sur une place, aulieu de s'assembler comme aujourd'hui dans un bâtiment, on continue à dire la place commune"4. A Rouen, où l'on appelle, ainsi que dans toute la Normandie, les réunions , les assemblées, conventions85, on appelle aussi convention l'assemblée des marchanps8\Ici, à Lyon, le lieu où s'assemblaient les marchands était le change, et n'avait guère pour objet que le change des monnaies 7 ; il porte encore ce nom, et véritablement il est encore un lieu de change , car les principales opérations des marchands, qui ont des sommes à payer dans certaines villes , et des sommes à recevoir dans d'autres , y consistent tantôt à changer entre eux leurs lettres de change qu'ils garantissent par leur signature sur le dos , qu'ils endossent8', tantôt à changer de même entre eux leurs lettres de change, de cette manière que le sire Pierre qui a une lettre de change sur le sire Jean, en est payé par le sire Jean avec une lettre de change du sire Paul que le sire Pierre doit 8;. Aussi voit-on et vous allez voir des sommes immenses payées par ces viremens de partie ou changes. Vous allez encore voir la foule des marchands, tenant chacun leur bilan ou livre de crédit et de débit 9° , y écrivant les lettres de change qu'ils reçoivent,
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qu'ils donnent, celles qu'ils s'engagent à payer à leur échéance et qu'alors ils marquent d'une croix, celles qu'ils refusent de payer et qu'alors ils marquent des lettres S. P. , sous protest9'. Mon cousin , a continué le jeune homme, en s'adressant au père de la belle Lyonnaise, vous savez mieux que moi que par le mouvement des effets de portefeuille, par le mouvement des changes, le commerce aujourd'hui transporte dans des feuilles de papier des montagnes de numéraire , et épargne les énormes frais auxquels s'est habitué le trésor royal qui paie si cher les chevaux, les mulets, les voilures, les caisses, les barils, les casques, les étoffes, les toiles, les emballages, qui paie si cher les conducteurs, les clercs, les clercs chefs des convois, qui paie encore plus cher la poste, lorsque dans des momens d'urgence elle lui porte l'or dans des bouges92.
Les livres qui traitent du commerce.
Partons! partons! a crié d'une voix plus forte le sireMajonin. Aussitôt le jeune homme, que mon hôte a cessé alors de retenir, a été donner le bras à sa jeune cousine. Nous sommes sortis. Mon hôte marchait à mon côté ; il m'a dit avec un redoublement de bonté et de politesse : Je ne cesse d'être étonné de la facilité avec laquelle vous entendez et vous classez les matières de commerce. Oh ! lui ai-je répondu, j'ai lu plusieurs livres qui en traitent.
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— Et entre autres? — Et entre autres la Règle des marchands , par Jean-le-Liseur. — C'est bon; mais c'est de la fin du siècle dernier^. — Le Livre d'arithmétique, par Valentin 9l. On y trouve et le prix des marchandises et le taux du change pour toutes les villes de l'Europe95. — Bon. — La Tenue des livres en partie double, par Savonne96. « — Bon. — J'ai même lu Le Moyen de se gouverner dans le pays des sauvages , avec les marchandises qu'ils donnent et celles quon doit leur porter''7. — Oh ! maintenant, a repris mon hôte , je suis moins étonné de vous entendre parler du commerce comme si vous ne portiez pas le plumet, le manteau court, comme si vous portiez le chapeau à haute forme et le manteau descendant jusqu'au genou98. — Et moi, lui ai-je répondu , j'admire toujours également votre politesse toute française , toute ingénieuse pour faire de concert avec le sire Majonin systématiquement passer devant moi les différentes parties du commerce. Enfin , ce soir, j'ai fixé mon départ pour demain au point du jour; et voulant, dans mes adieux à l'excellent sire Majonin ainsi qu'à mon excellent hôte, les payer de celte même monnaie de souvenir et de reconnaissance dont j'ai payé tant d'excellentes gens qui en France m'ont si hospitalièrement reçu , je leur ai dit que j'avais écrit dans mon journal que le sire Majonin est le plus habile marchand de l'Auvergne, que je n'ai pas trouvé à Lyon d'aussi habile marchand que mon hôte , de même
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que la plus jolie demoiselle que j'y ai vue, je l'ai vue dans sa maison. J'ai terminé en embrassant le sireMajonin et mon hôte, qui a ordonné à sa fille de m'embrasser. Il y avait beaucoup de journal dans l'embrassade des deux marchands, mais il y en avait beaucoup plus dans celle de la belle Lyonnaise.