LA VIE DOMESTIQUE DU ROI DE FRANCE
Station lxvi.
Je dirai d'abord que je suis depuis quelques jours arrivé à Fontainebleau où je loge rue Saint-Merry à une espèce de ferme, de maison rurale.
Je dirai ensuite que je ne veux pas plus longtemps différer à écrire ce que j'ai appris sur la cour de France : j'en sais maintenant assez.
La naissance du roi.
Je suppose que ce matin je n'entends pas les mugissemens des vaches, les bêlemens des agneaux, que j'entends les détonations de l'artillerie. Je suppose que je vois tout le monde, les uns à la fenêtre, les autres courant dans les rues, criant : Un dauphin ! un dauphin vient de naître î
Aussitôt la joie, l'allégresse s'étendent rapidement dans toute la France, remplissent toutes les villes, tous les villages.
Aussitôt accourent de toute part les jeunes nourrices belles, fraîches, pour disputer de beauté, de fraîcheur. Les médecins en choisissent une à laquelle quatre aides sont adjointes \ Ensuite autre concours d'emmailloteuses2; ensuite autre concours de berceuses 3. Chaque besoin du royal nourrisson a une et plusieurs servantes, un et plusieurs serviteurs. A la fin de l'allaitement, la nourrice est congédiée; et bien quelle ait eu ses deux cents livres dappointemcns* , on la pensionne5 , on la récompense richement, magnifiquement.
La maison du roL
On m'avait dit que la maison du roi était divisée en différentes maisons : celle du roi, celle de la reine , celle du dauphin , celle de la dauphine6 ; on ne m'avait pas dit comment elles étaient composées; toutefois, me i'eût-on dit, cela ne m'aurait pas suffi ; car , suivant le pensionnaire de Villepreux , l'histoire n'étant qu'une conférence successive de faits successifs, on ne sait bien ce qui est que lorsT qu'on sait ce quia successivement été.
Voici à quelle occasion , en venant à Fontainebleau, j'appris tout ce qu'à cet égard il me fallait savoir, et de la manière dont il me le fallait savoir.
Quand j'eus passé Essonne, la chaleur devint si grande, et je vis sur ma gauche de si beaux ombrages, que je fus tout aise de ne pouvoir aller plus
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loin, d être obligé de mettre pied à terre pour faire ferrer mes mules.
J'entrai dans une large saulsaie, plantée sur quatre lignes, et au bout je me trouvai devant une maison d'où sortait une voix bruyante et surtout extraordinaire : Les galopins ! laissez passer. Les enfans de cuisine ! laissez passer. Les garde-vaisselle î laissez passer. Les sert-d'eau ! les porte-faix 1 les porteurs en cuisine I les porte-tables ! laissez passer. Les souffleurs î laissez passer. Les potagers ! passez. Les sauîciers î les hâteurs ! les verduriers ! les fruitiers ! les sommiers des bouteilles ! passez , passez. Les aides de cuisine ! saluez. Les chefs de cuisine7 i saluez deux fois. Après une petite pause, la voix reprit avec un nouvel éclat : Au potage ! haut la masse, et marchez en tête du cortège. A la viande! haut la masse, et marchez en tête du cortège. Au fruit ! haut la masse , et marchez en tête du cortège8. Qu'est-ce que cela signifie ou peut signifier ? me disais-je; est-ce un enfant ? non, c'est la voix d'un homme ; est-ce un fou ? non , tout est ouvert. Je repris ma promenade. A peine j'avais fait quelques autre tours qu'un cavalier, menant une dame et deux jeunes demoiselles, passe devant moi, et , en me saluant avec l'aisance d'un homme du grand monde, me dit : Monsieur, la forge du maréchal retentit ; je pense qu'on ferre vos chevaux ; faites-moi la grâce de venir vous reposer chez moi. Je Je remerciai , vl lui <lis que d'un instant à l'autre
j'attendais mes gens pour repartir. Nous nous assîmes tous sur un grand banc placé entre deux saules. Vous venez de Paris, me dit le cavalier ou plutôt le chef de la famille; mais , continua-t-il, c'est dans ce moment un corps sans ame , la cour n'y est pas. Je lui répondis que je le savais, que j'allais à Fontainebleau lavoir, bien que je l'eusse plusieurs fois déjà vue. Oh ! s'écria t-ii poliment, que je suis fâché de ne pas être de quartier ! j'aurais pu , plus qu'un autre, vous y faciliter les entrées; j'y suis huissier de cuisine-; et mon jeune cousin, huissier du cabinet ,0, veut que bientôt j'y sois huissier de bureau11, huissier de salle'% huissier de chambre 3, que sais-je ? Il veut aussi que je fasse passer ma charge à mon fils aîné, fout à l'heure je l'exerçais à en remplir les fonctions. Je lui disais en même temps et je lui dis souvent qu'il ne fallait pas se tromper soi-même, que ma charge n'était pas des plus illustres , mais qu'elle était cependant fort ancienne ; car, monsieur, pour un écu au soleil'4 , j'en ai fait faire l'arbre généalogique, portant le nom de tous mes prédécesseurs 5 jusqu'au mien inclusivement. Fort bien, me disais-je en moimême, j'ai ici, sur ce banc, 1 homme qui va reprendre les choses de loin, l'homme qui me convient ; aussi n'avais-je garde de l'interrompre. Monsieur, conlinua-t-il , voyant que j'étais plus disposé à écouter qu'à parler, on dit et on répète que la cour est plus nombreuse aujourd'hui qu'autrefois;
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c'est une erreur : la cour, comme la raison le veut, également nombreuse dans certaines parties, est moins nombreuse dans d'autres et plus nombreuse dans d'autres. Ainsi autant de boulangers , de tonneliers, de cuisiniers; moins d'écuyers, de pages , de veneurs , de forestiers , parce que nous ne sommes plus dans un temps féodal. Ainsi plus de conseillers , de gens de lois , de gens de lettres , d'artistes, parce que nous sommes dans un temps de lumières. Et parce qu'il y a plus de maladies il y a plus de médecins; il y en a quarante-huit ,6 , sans compter un médecin spagyrique et distillateur 7 : il y a aussi plus de chirurgiens; il y en a trentequatre18, sans compter deux renoueurs, un opérateur pour la pierre , un opérateur-oculiste 9 : il y a plus d'apothicaires ; il y en a six , en comptant un apothicaire-distillateur, un apothicaire-herboriste20. Et parce qu'il y a plus de maladies morales, plus de passions, il y a plus de prédicateurs ; il y en a treize21, et parce qu'il y a plus de représentation, de magnificence, il y a plus de maîtres-d'hôtel; le roi en a cent quarante22 : il y a plus de dames d'honneur; la reine en a quatre-vingt-dix23.
Messire , toutes ces charges de la cour , soit anciennes , soit nouvelles , ont surtout illustré les villages des environs. Dans celui-ci ou dans la paroisse^ on peut vous montrer un coureur de vin 24, un vivandier de la cour 25, un conducteur de la haquenée du gobelet6 , un laquais du chariot J , un capi-
laine de mulets à deux cents livres de gages" , un hâteur qui en a quatre cents a9, un porte-chaise30 suivant toujours et en tous lieux le roi, car jamais et en aucun lieu le roi ne peut se cacher ; un palmier chargé de la fourniture des rameaux le dimanche de Pâques fleuries3' ; un basque^2 , un valet de fourrière 33, enfin un huissier de cuisine , et bientôt un de bureau. Je ne parle pas d'un paillassier de la grande écosse34 , d'un lavandier de bouche35, et d'une petite brodeuse marquant le linge de la cour en fleurs de lis de couleur6. Mais je vous apprendrai que le maréchal qui en ce moment ferre vos chevaux, qui est neveu du maréchal des dames37, a, depuis quelque temps, pour avoir épousé une des jeunes Turques élevées à la cour aux frais de la reine jusqu'à leur mariage38, reçu le brevet de maréchal des filles 39 en survivance ; il vous le dira peut-être; mais vous n'en paierez pas davantage.
La police de la maison du roi,
Ce jour-là je voulais arriver à Fontainebleau ; mais il en fut autrement, car dès que j'eus dit à l'huissier de cuisine qu'à la chambre des comptes j'avais eu entre les mains les états des dépenses de la cour , que je les avais facilement feuilletés , au moyen des bouts de parchemin tressés, attachés à l'extrémité des feuillets 4% et que je devais y avoir
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vu son nom puisqu'il était depuis long-temps officier , il me fallut de gré ou de force dîner chez lui, ensuite y souper, y coucher. Monsieur , me dit cet huissier de cuisine, les états de dépenses de la cour sont ordinairement quadruples 4'. Ils sont ordinairement déposés en quatre divers lieux; et maintenant, pour que notre nom pérît, il faudrait qu'on mît le feu aux quatre coins du pays. Il ne s'en tint pas là : il me parla toute la journée et ne cessa de me parler de la cour. Enfin , sur le soir , afin de reposer sa poitrine, il me dit : Ce jeune huissier du cabinet, mon cousin , qui élève sa fortune et qui élève la mienne , endoctrine ma fille comme j'endoctrine mon fils , et vous allez voir s'il a fait une bonne écolière de celle qui, d'après ma promesse , doit être sa femme.
Juliette ! dit-il à sa fille en la faisant approcher de lui, quel est le premier officier de la cour? — Le grand-maître d'hôlei ou grand-maître de France. —* Quelles sont ses fonctions? — il reçoit du roi le mot de l'ordre et il le donne à la garde du palais. Il se fait porter chaque soir les clefs. 11 ordonnance les dépenses et arrête les comptes. Il commande à tous les officiers 42.
Juliette! à qui appartient la justice civile? — » Aux maîtres des requêtes. — À qui appartient la justice criminelle ? Au prévôt de l'hôtel 44.
Juliette ! la cour arrive dans une ville de résidence royale i que doivent aussitôt faire tous les
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locataires des maisons? — Déguerpir #. — Comment sont marquées les portes des maisons où doivent loger les gens de la maison du roi ? ~ Avec de la craie blanche. — Et la porte de celles où doivent loger les gens de la maison des princes?-— Avec de la craie jaune46. — Y a-t-il des maisons exemptes des logemens des gens de la cour. — Autrefois il y avait des maisons qui avaient des brevets d'exemption47 ; aujourd'hui il n'y a plus de privilèges48. — A quelle heure doivent être marqués les logemens ? — A huit heures du matin du jour où la cour doit arriver 49. — Quelle serait la peine de celui qui ne serait pas fourrier et qui marquerait les logemens? — 11 aurait le poing coupé 5o. — Et celui qui les démarquerait? — Même peine 5l. — Combien paient les seigneurs de la cour aux propriétaires des logemens marqués? — Trois sous par jour. — Et pour chaque cheval? — Un sou. — Et les officiers de la cour? — Deux sous. — Et pour chaque cheval? — 1 Six deniers % — A quelle distance peuvent se loger les étrangers , lorsque la cour est arrivée dans une ville? — A quatre lieues". — Qui fixe le prix des vivres dans le lieu où est la cour? — Le prévôt de l'hôtel. — De quelle manière? — 11 fait crier dans les marchés : A tant la livre de pain ! la livre de vin ! la livre de mouton I la livre de bœuf! la livre de lard '4 ! — Aujourd'hui que l'usage d'offrir au roi, quand il voyage, des futailles devin, des fournées de pain blanc, des
bœufs gras", cesse dans les villes et les campagnes j les pourvoyeurs du roi peuvent-ils faire leurs achats dans le lieu où est la cour? — Non, ils sont obligés d'aller à dix lieues de distance 5\ r Juliette, une personne demeurant à la cour peut-elle faire préparer chez elle ses repas? — Non, en France un seul roi sous peine d'être rebelle; à la cour, un seul pot sous peine d être chassé 5;.
Juliette î a-t-il continué d'un ton un peu emphatique, voyons, que je vous parle comme monsieur Saint-Firmin; c'est le jeune huissier du cabinet, a-t-il dit en se tournant vers moi. Allons, mademoiselle, je vous fais capitaine de la porte. Une foule de courtisans se présentent, les uns dans leurs coches, les autres sur leurs chevaux, amenant leurs femmes masquées, montées en croupe '; les laisserez-vous tous entrer dans les cours intérieures ? ^— ISon. — Qui forcerez-vous à descendre? — Tout le monde, excepté les princes, les princesses, et ceux à qui le roi aura accordé un brevet pour en* trer à cheval ou en voiture59.
Juliette î quelles armes peut-on porter à la cour ?
— L epée et la dague. — Si quelqu'un portait une arquebuse, un pistolet dans le palais, dans la ville où réside la cour ? — 11 serait condamné à mort °.
— S'il portait un casque , une cuirasse? — 11 serait mis en prison6'. — Juliette, un homme dans le palais dit des injures à un autre? — lien demandera pardon au roi6". — Un homme met la main à
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la poignée de son épée pour menacer quelqu'un? — L'ordonnance veut qu'on l'assomme 6i. — Deux hommes se battent ? — L'ordonnance veut qu'on les assomme64. — Juliette ! comment s'y prit François II pour se débarrasser des demandeurs et des solliciteurs devenus plus nombreux que la cour? — Il menaça de les faire pendre, et il fît dresser une potence65 plus haute que le clocher de la paroisse.
La garde du roi.
Je partis de grand matin de chez ce bon huissier de cuisine; et comme il est accoutumé à bien défendre les portes , ce n'est pas sans peine que je pus échapper à ses empressements et à ses politesses.
Le même jour j'arrivai ici , où , sans descendre de ma mule , je vis passer la revue de la garde du roi.
Philippe-Auguste s'est le premier environné d'une garde. Depuis son règne, depuis cinq cents ans, elle n'a cessé de s'accroître ; elle s'est accrue surtout durant ce siècle. Sous François Ier elle était déjà de cinq ou six cents hommes en temps de paix, et d'environ deux mille hommes en temps de guerre66. Sous le règne de trois fils de Henri 11, elle s'est accrue encore; il y a eu la garde du roi, la garde de la reine67. Maintenant elle fait partie de
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l'armée ; elle en est l'élite ; elle est de trois ou quatre mille hommes68.
Les deux cents gentilshommes, avec leurs haches ou becs de corbin'9 ; les quatre cents archers, ou quatre compagnies des gardes du corps70, avec leur longue barbe brune descendant sur leurs btîles casaques de drap blanc, enrichies d'écaillés d'argent doré7' ; les archers de la porte, avec leur habit brodé de couronnes et de clefs72; les cent Suisses , avec leurs grandes piques , leur large pourpoint, leurs larges chausses73, leur costume antique , étaient rangés dans la cour du Cheval Blanc74. En dehors , sur la place de Ferrare75, était rangé le inombreux régiment des gardes frauçases r(\
Les appartenions du roi.
Je n'ai pas été à mon arrivée chez l'huissier de cabinet, quoique l'huissier de cuisine me l'eût recommandé; je craignais d'être encore invité, régalé, fêté; mais ce matin je me suis ravisé. Je me suis souvenu que n'y ayant à la cour, suivant la belle fiancée, d'autre cuisine que celîe du roi , je n'avais rien à craindre ; j'ai donc été chez l'huissier de cabinet à qui j'ai dit que j'avais vu Juliette. Aussitôt il s'est emparé de moi et m'a offert de me mener partout , de me montrer tout , de me parler de tout : j'ai accepté.
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Commençons, m'a-t-il dit, par le cabinet. A la cour on nomme ainsi les appartenions du roi77. Tenez, dans cette grande salle de compagnie, dont vous admirez en ce moment les velours et les dorures, ce soir, le soir qu'il vous plaira , vous vous mettrez derrière moi, ou plus commodément derrière le suisse garde-porte 7% et pendant que les princes du sang entreront, qu'ils seront à faire sur le seuil de la porte ouverte à deux battans les grandes révérences d'usage79, vous verrez les dames , circulairement rangées, figurer par leurs riches vêtemens , par Jes formes enflées de leur jupes en toile d'argent et par les formes serrées de leurs corps baleinés8", recouverts de draps d'or, une enceinte d'argent, à créneaux d'or, par les intervalles desquels se montreront de légers et nombreux essaims de jeunes courtisans montés sur leurs souliers à cric81, parés de leurs fraises étalées sur de petites charpentes d'osier et de fer-blanc !Î2 , coiffés de leurs cheveux frisés, annelés et poudrés r,:\ Vous verrez au haut de la salle assis le roi et la reine84 , objets de tous les regards, de toutes les pensées , de toutes les craintes, de toutes les espérances. La porte se fermera , se rouvrira ; voilà une grande dame : sa longue queue traînante est portée au milieu par un laquais , au bout par un autre laquais85; elle ira se mettre a genoux devant le roi, lui demander une grâce'™. A peine scra-t-elle levée qu'un seigneur , pour lui demander une autre
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grâce, se mettra de même à genoux devant le roi87. Monsieur , a-t-il ajouté , dans le temps de troubles et d'insurrection générale où nous vivons , on ne saurait surtout déployer trop d'apparat, user de trop de moyens pour retenir dans la crainte et le respect la haute noblesse qui naît si près du trône, et qui sans cesse brûle d'abaisser les barrières qui l'en séparent. Aussi vois-je avec plaisir, depuis 1g commencement du règne de Henri III, tout le inonde rester nu-tête en présence du roi88, dont le chapeau ou le bonnet posé sur la sienne est alors une véritable couronne. Aussi vois-je avec plus de plaisir encore nos princes satisfaire au tribut le plus humiliant que la nature impose, accompagnés d'un grand cortège des hommes les plus qualifiés et le plus en faveur8'; j'ajouterai, et quand les plus grands seigneurs sont sur le point de sacrifier leur fortune et leur vie pour la défense de leur droit d'entrer dans la chambre du roi au moment qu'il prend sa chemise90, ou de lui présenter la serviette mouillée9' , bien loin de m 'affliger de ces rivalités , je rends grâces au ciel de nous avoir conservé ce reste de notre véritable honneur national.
Les repas du roi.
A mesure que le roi s'éloigne des appartemens , et qu'il s'approche de la salle à manger, l'importance du chambellan, des gentilshommes de la
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chambre, du grand-maître , du maître de la garde-robe, des huissiers du cabinet, diminue, tandis que celle des huissiers de salle , des pannetiers, des échansons, des maîtres-queux, des maîtres d'hôtel92 augmente; dès qu'il a passé le seuil de la porte, dès qu'il est dans la salle où maintenant nous sommes , avant même qu'il ait passé la balustrade qui entoure la table93, nos fonctions cessent , et à l'instant nous ne sommes plus rien.
Dans les premiers temps de mon entrée en fonctions, ici, à cette place, au banquet public du dimanche94, où les serviettes étaient parfumées avec des sachets de fleurs95, où les instrumens s'accordaient pour les grâces en musique, où la royale magnificence éclatait de toute part, je ne pus contenir mes sentimens damiralion. Mon oncle, un de nos plus anciens verduriers96, courut à mon oreille et me dit : Taisez-vous , mou neveu, taisez-vous donc ! votre jeunesse scandalise tout le monde et me fait baisser les yeux. D'abord , regardez , et répondez-moi : la plus grande partie de ces plats ne sont-ils pas bourgeoisement découverts97, et si les choses vont encore ainsi le couvert ne sera-t-il pas avant peu d'années servi en mets découverts ? Ces perdrix grises n'ont-elles pas le bec gris, les pattes grises ? ont-elles le bec argenté, les pattes argentées, comme il y a vingt ans? Ces perdrix rouges n'ont-elîes pas le bec rouge, les pattes rouges? ont-elles le bec, les pattes dorés9*,
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comme il y a vingt ans ? Ces omelettes sont-elles su en es de sucre, ou , comme il y a vingt ans , sontelles sucrées de fines perles"? Comme il y a vingt ans. ces grands, ces petits oiseaux sont-ils farcis d ambre, de musc, de parfums00? Comme il y a vingH; ans, va-t-on sentir à la bouche les courtisans au sortir de la table? non, on se contente de les Virer à la barbe, peinte et parfumée101.
Mon oncle est un verdurier sévère : je me tus.
Suivant mon oncle , la magnificence de la table a été n augmentant depuis les temps où la mar» mite bouillonnait dans la salle des rois de la première race102, jusque ceux où les rois faisaient porter par les prêtres de la paroisse le bénitier au bout de la table ,c3 ; et encore plus rapidement depuis ces temps, jusqu'à ceux du festin du Plessis-les- Tours , servi par les dames toutes habillées de vert, toutes en habit d'homme , toutes les cheveux épars sur le sein ,o4 ; ou absolument jusqu'à ceux des dixsept festins des noces du duc de Joyeuse, où l'on ne voyait qu'habits de toile d'argent , qu'habits de toile d'or , que robes de perles , que robes de diamans, où il fut dépensé plus de quinze cent mille écus105. Depuis, elle a été en diminuant; aussi n'est-il pas fâché d'être vieux : il ne regrette pas la vie, il dit que nous marchons à grands pas vers le décadence, vers la marmite de la première race.
Véritablement l'ordonnance du feu roi, après avoir parlé magnifiquement de la somptueuse table
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des trente gentilshommes d'honneur de la reine et de leur chef le chevalier d'honneur'06, après avok parlé de la musique et de la symphonie des repas c\ finit , comme les commères , par le bouillon qu'elle veut moins épais, moins gras, plus juteux, plus nourrissant03.
Les plaisirs du roi.
Quels sont , ai-je demandé a l'huissier du cabinet , les bâtimens que nous voyons au-delà de l'étang ? — Ce sont les écuries , le chenil , la fauconnerie , les héronnières. Ces bâtimens ne vous paraissent que grands : ils sont immenses l°9 , et cependant je ne puis comprendre comment ils suffisent à loger tant de chevaux, tant de piqueurs, tant de chiens qui , aux chasses du roi , couvrent la terre ; tant de faucons , tant de hérons qui remplissent le ciel. Quelquefois le roi, outre ses cent pages , ses deux cents écuyers , piqueurs ou chevaucheurs110 , mène avec lui quatre ou cinq cenfs gentilshommes ll ; quelquefois il est accompagné de la reine , ou des reines suivies de leurs nombreuses dames d'honneur, filles d'honneur ,l2 , montées sur des haquenées à selles de velours noir llS, Alors tous les appartenons d'en, haut , toutes les salles d'en bas, tous les étages, tout le château , toute la cour , toute achevai , toute en habit rouge, semble au milieu de la campagne trotter, galoper
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à la suite du roi , aussi en habit rouge"4, courant Je cerf, le sanglier.
Les menas plaisirs du roi.
En France on nomme plaisirs du roi les chasses : défense de chasser, de tirer sur les plaisirs du roi"5; et quant aux autres amusemens on les nomme les menus plaisirs du roi , ou simplement les menus plaisirs, ou plus simplement les menus"6.
Les jeux font partie des menus; ainsi la longue enceinte du jeu de mail ll? que vous voyez devant vous, le grand vaisseau du jeu de paume "8 que vous voyez à î'opposite., les salles de billard, les salles des échecs, des jeux de cartes , appartiennent tous aux menus'9.
Dans les attributions des menus ou de leurs intendansest aussi la chambre aux oiseaux120.
Autrefois la cour avait des autruches , des dromadaires , des ours **' , des lions ; Henri III avait encore des lions *\ Aujourd'hui elle a des perroquets , des singes , qui coûtent presque autant que des dromadaires ou des lions ; car un perroquet ayant la langue bien pendue , bien affilée , coûte seize, vingt écusl?3 ; et Bertrand , et Piobert, quand ils sont bien vifs , biens malins , se vendent trente , quarante écus pièce'24.
Autrefois les grands seigneurs avaient des fous : ils n'en ont plus ; autrefois les princes avaient et des fous et des rechigneurs ' r> ou grimaciers : au-
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jourd'hui ils n'ont que des fous. Le galant Henri IV a dû plutôt avoir une folle ; il en a une'26 qui dépend aussi des menus.
Les baladins l27 dépendent et ne peuvent dépendre que des menus.
Il va sans dire que les nains'28 dépendent aussi des menus, que leurs valets , que leurs tailleurs ,29 en dépendent.
La musique , avee tous les chantres et tous les symphonistes, dépend aussi des menus130, ainsi que les musettes du Poitou qui sont entrées à la cour du temps de Louis XI '3l , et qui sans doute n'en sortiront plus ,3a.
Il en est de même de la danse.
Belle est la cour le jour , plus belle elle est la nuit ; surtout la nuit quand elle se montre aux flambeaux , et qu elle danse. Henri III a voulu quelle dansât le jeudi et le dimanche , et il a fixé l'heure à laquelle les flambeaux seraient allumés , les musiciens rendus133. Les jours les plus courts de la semaine sont le jeudi et le dimanche , tant les heures de la danse passent vite. Le roi et la reine ont leurs places marquées sur des chaises ,:'4 élevées au-dessus des plians des vingts personnes qui sont assises l35 ; ils donnent le signal de l'ouverture de la danse, ils donnent aussi le signal de la retraite. Alors les ténèbres et le silence s'emparent de la salle , d'où ils se répandent dans le palais. Il ne reste plus de lumières qu'aux grandes lan~
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ternes de toile pendues dans les escaliers , dans les salles136 où , sur des matelas, dorment les gardes137 , la main toujours à la poignée de l'épée.
Les goûts du roi.
11 ma paru que ce jeune et élégant huissier de cabinet ne pouvait guère m 'apprendre ce qui me restait à savoir: Monsieur, lui ai-je dit, je ne voudrais point partir sans avoir salué votre vénérable oncle le verdurier. Si je vous ai bien entendu , il a soixante et quatorze ans ; il doit avoir vu l'ancienne cour. Mon oncle, m'a-t-il répondu , évite les étrangers depuis qu'un officier de la cour d'Angleterre , qui voulait ainsi que vous connaître la cour de France, lui fit une réponse dont le souvenir lui est toujours trop présent. Il l'avait mené voir le roi et Ja reine manger à leur grande table ronde ,38 ; il s'attendait à jouir de son étonnement , de son admiration , et il lui demanda , tout en riant, si le roi d'Angleterre était aussi bien servi, ïl l'est mieux , lui répondit-il. Il est mieux servi , répéta-Uil fièrement ; il est servi à genoux 3;. Ah î monsieur , aije dit alors à l'huissier de cabinet*, que n'étais-je là ? j'aurais merveilleusement rabattu l'orgueil de l'Anglais en lui parlant d'une autre cour où le roi est de même servi à genoux , mais c'est un de ses moindres honneurs , car , à la respectueuse gravité de ceux qui îe servent, à leur respectueux silence, à l'antique uniformité, à l'antique richesse de leurs
habits , on serait presque tenté de prendre le palais pour un temple , les serviteurs pour des prêtres, le trône pour un autel ,4°. Gardez-vous de lui dire cela, s'est écrié l'huissier de cabinet, mon oncle est si passionné pour la gloire de la cour de la France que l'Anglais le rendit malade et que vous le feriez mourir. Je lui ai promis de ne rien dire et d'écouter seulement. A cette condition il m'a conduit chez le verdurier. J'ai élé mieux reçu que je l'espérais : le verdurier, certes encore fort vert, m'a d'abord fait promener d'un bon pas dans la galerie des la« bleaux ; puis s'arrêtant tout à coup , en me faisant arrêier devant ceux des rois de France , il m'a demandé :
Quel air trouvez-vous à Louis XII ? — L'air antique , mais noble , magnifique. — Tel il était ; telle était sa cour. On y voyait les anciennes luttes, les anciens combats à poing fermé, les anciens combats à la hache 4l ; mais on y voyait aussi une innombrable cour , toujours bien vêtue , toujours bien nourrie , toujours joyeuse , toujours entourant le roi, dont le principal goût était celui du spectacle du bonheur de sa maison qui lui rappelait celui du bonheur de son peuple42.
Quel air trouvez-vous à François Ier ? — L'air élégant , leste , d'un chevalier français. — Dites la vérité , et dites plutôt que vous lui trouvez l'air pédant et ribleur*43 ; lui il était, telle était sa cour. Ma mère , la verdurière , tombée en paralysie 3
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ne sortait pas ; elle était curieuse , elle voulait savoir ce qu'on disait à la cour ; et je me souviens qu'elle enrageait lorsque mon père lui rapportait qu'il n'avait entendu à la table du roi que du latin et du grec144 qu'il ne comprenait pas , mais qu'il contrefaisait fort plaisamment. J'ai dit aussi qu'il avait les goûts des ribleurs et que sa cour les avait de même. En effet , les jeunes seigneurs allaient ferrailler la nuit contre les premiers venus'45. Le jour c'étaient d'autres passe-temps de forfanterie , et un matin que les uns assaillaient une maison et que les autres la défendaient , un tison , lancé par le seigneur de Lorges , blessa à la tête un des assaillans ; cet assaillant était le roi qui , obligé de raser ses cheveux , laissa croître sa barbe ; toute la cour , toute la France , comme si chacun avait aussi été blessé à la tête , porta et depuis porte les cheveux courts et la barbe longue'46.
Quel air trouvez-vous à Henri II? — L'air galant. — Ajoutez : et libertin ; tel il était , telle était sa cour. Partout , sur les panneaux des vitres, sur les frises des édifices , sur les boiseries des portes , sur les grilles, sur les lambris , on voyait empreints les goûts de Henri , j'entends dire les chiffres amoureux de Henri et de sa concubine la duchesse de Valentinois l|7 , surmontés d'un croissant48 qui était moins l'emblème de la déesse Diane que la naïve représentation dos cornes attachées au front de la
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jeune reine , si connue depuis , durant son veuvage , sous le nom de Catherine de Médicis. Bientôt toutes les femmes voulurent être des duchesses de Valentinois. Jusqu'à ma petite verdurière: elle avait toujours paru au milieu de la verdure comme une petite rose, fraîche, colorée, pudique, épineuse. Eh bien ! elle fut alors, ainsi que les autres, atteinte par la contagion de l'exemple ; mais je l'envoyai au village , où les bonnes mœurs font périr les coquettes, où elle périt presque dans le même temps que , dans le tournois de l'hôtel des Tournelles, périt Henri II, blessé à la tête d'un coup de lance1*9. Je remarquerai que les goûts , les amusemens des sièges figurés finirent à la mort du duc d'Enghien , frappé mortellement par un coffre jeté d'une fenêtre l5° , et que les goûts , les amusemens des batailles figurées finirent à la mort de Henri II51. Ainsi donc, pour faire cesser les goûts , les amusemens les plus déraisonnables , les plus dangereux , autorisés par l'usage ou les permaneuces démode, il faut toujours une grande catastrophe.
Quel air trouvez-vous à François II? — L'air d'un jeune homme languissant. — Oui , d'un grand enfant maladif, n'ayant guère d'autre goût que celui des saignées et des médecines l5'.
Quel air trouvez-vous à Charles IX? — L'air violent, sauvage , féroce. — Tel il était; cependant telle n'était pas sa cour , bien qu'elle eût comme
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lui le goût de voir les exécutions de la Grève*53; mais le parlement l'avait aussi ,54 ; mais d'ailleurs la place était alors remplie de curieux de tous les états. A cet égard, et à bien d'autres , plusieurs historiens ont parlé de Charles IX , qui n'étaient pas sûrs de ce qu'ils en ont dit. Il m'en vint cet été un qui voulait l'être ; il m'aborda ainsi : Monsieur le verdurier , vous êtes ancien officier de la cour et vous ne refuserez pas de me dire ce qui maintenant ne peut plus nuire à votre fortune. Je veux écrire l'histoire de France, Est-il vrai que le jeune Charles IX allait le matin surprendre au lit les jeunes seigneurs ses camarades et leur donnait le fouet155? — Oui. — Est-il vrai qu'il aimait disputer de légèreté à la course dans les jardins royaux ? — Non , c'étaient les jeunes seigneurs ses camarades 56. — Est-il vrai qu'il aimait faire de grands sauts , et que, sautant quelquefois pardessus les maisons , il enjambait d'un toit à l'autre toute la largeur d'une rue ? — Non , c'étaient les jeunes seigneurs ses camarades'57. — Est-il vrai qu'il s'amusait à forger ? — Oui. — Qu'il s'amusait à forger la fausse monnaie à son coin ,58 ? — On le disait. — Est-il vrai qu'il prenait des leçons de filouterie des compagnons de La Mathe l5s> , et que toute sa jeune cour , les princes les premiers , volaient et dérobaient dans les maisons où ils étaient reçus l6° ? — On le disait , et on le disait si souvent que mon fils, ni plus ni moins que s'il eût été jeune
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prince ou jeune seigneur , se mit aussi à filouter. J'avais envoyé ma femme, je l'envoyai de même au village, où en arrivant le bailii le menaça de le faire pendre. Petit garnement , lui dit-il , tu veux donc avoir les goûts du roi , faire comme le roi ? mais apprends que le roi, sans attendre plus lard que le lendemain , rend dix fois ce que pour s'amuser il a pris la veille'61. Apprends d'ailleurs que tout appartient au roi , et que le roi ne peut voler en France16'.
Quel air trouvez-vous à Henri III? — Je ne vou9 le dirai point , car je n'ai jamais pu me le dire : jamais je n'ai pu lui trouver d'air caractéristique. — Il n'en avait pas ; sa cour n'en avait pas. Un jour le voilà avec ses jeunes courtisans , employant des cosmétiques pour embellir la peau , mettant du rouge, portant de grands collets de chemise renversés , attachant des pendans aux oreilles , frisant les cheveux, les brillantant de perles, d'aigrettes , se servant d'un éventail "3. Le lendemain le voici agenouillé devant l'autel , chantant les antiennes de l'office d'une confrérie instituée pour obtenir du ciel la fécondité de la reine lS[ ; se mêlant aux processions des pénitens , se mettant dans un sac'65 , tenant à sa main un chapelet de têtes de mort166 ; allant passer la nuit en prières , vêtu d'un habit de pèlerin , dans l'église de Notre-Dame de Chartres l6? ; courant d'un couvent à l'autre l68 , y faisant des retraites, y prêchant les moines t6; ; lo-
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géant des capucins et des capucines au-dessus de ses appartenons'70. Comment se faisait-il que ce monarque qui, au conseil des rois de l'univers, aurait par la majesté de sa personne et de ses paroles occupé le trône d'Agamemnon , ne craignait pas de se montrer à sa cour et à son peuple, tantôt avec un bilboquet à la main*7', tantôt avec une corbeille remplie de petits chiens'72? Toujours Henri III s'abandonna à la volonté de ses jeunes favoris. Il fut successivement roi de deux grandes nations, il ne régna jamais 7'.
Quel air trouvez-vous à Henri IY ? — L'air franc et jovial. — Tel il est , telle est sa cour ; car le courtisan ne manque pas de se faire avec beaucoup d'art une figure aussi bien qu'une ame à l'image de celles du roi. Henri IV aime beaucoup la joie , en fait grande dépense , parce qu'elle ne coûte rien. Du reste je dois convenir que, pendant quelques années , il n'a pu en faire d'autres. Il était si pauvre qu'il était obligé d'aller manger tantôt chez les riches seigneurs , tantôt chez les riches financiers174 ; si pauvre que souvent , nous ses officiers , nous étions obligés de fournir aux avances de ces nombreuses centaines de pains, de quartes de vin ; de ces nombreuses centaines de gigots, de volailles ; de ces nombreuses centaines de livres de sucre, de bougies , mentionnées dans de longs rouleaux de parchemin ou états de la dépense du jour appelés paneteries, de leur premier chapitre, toujours ce-
lui du pain 7'J ; si pauvre qu'au premier de Fan on remplissait les bourses des présens avec des jetons de cuivre portant de belles devises , destinées aux jetons d argent ou d'or1'6. Aujourd'hui le roi est , à la vérité, fort riche ; et depuis qu'il a pu renoncer à ses goûts pour la poudre à canon qui, si j'ose ainsi parler, faisaient aller tout son argent en fumée , il a pu se livrer à ses goûts pour les beaux jardins177, les beaux bâtimens'73, et à ses autres goûts plus galans et moins ostensibles 79.
Les funérailles du roi.
Je me retirais en même temps que je remerciais cet obligeant verdurier. Monsieur ! monsieur ! m'at-il dit en me faisant rasseoir , je vois bien que vous n êtes pas homme de lettres , car cet homme de lettres qui voulait faire l'histoire de France m'interrogea long-temps, et principalement sur les honneurs funèbres rendus au cercueil des rois. Je n'étais qu'un enfant , me dit-il , quand Charles IX est mort. Henri III n'a pas encore été porté à Saint-Denis50; et quant au roi actuel . tous les jours je prie Dieu de lui allonger ses jours aux dépens des miens : Vive ! vive Henri IV! Mais vous , monsieur, vous êtes depuis longues années officier à la cour, vous pouvez aussi bien que personne parler des royales funérailles. Monsieur, lui répondis-je, lorsquaprès l'apparition d'une comète ,8" que les courtisans ont
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plus tôt et mieux vue sur le visage du prinoe que les astronomes dans le ciel, le roi enfin est mort, on moule son visage avec du plâtre et de l'huile ; ensuite on fait son effigie en cire et en céruse 1.,ï ; ensuite on l'embaume et on l'expose sur son lit de mort'83. Il en est de même des reines134, et quelquefois des grandes dames destinées à l'être.
Si vous aviez été dernièrement à Paris , vous auriez vu aux grands appartenons du doyenné de Saint-Germain-i'Auxerrois la belle Gabrielle, habillée d'un manteau de satin blanc, exposée sur son lit de velours rouge , environnée de cierges, de prêtres psalmodiant sans interruption; ensuite mise dans un cercueil de plomb recouvert de son effigie qu'on avait vêtue de magnifiques habits; ensuite , pendant plusieurs jours, servie en pains, viandes, fruits sur la table, où , comme si elle eût été en vie, ses officiers coupaient , tranchaient ; ou. par intervalles ils remplissaient de vin sa coupe, la présentaient à sa chaise aux m o mens qu'elle avait accoutumé de boire; où, comme si elle eût été envie, ce cérémonial qui avait commencé par le laver et le bénédicité se terminait par le laver et par les grâces l85.
Le roi, après sa mort, est servi ainsi quarante jours dans la salle à manger ,8\ Le cercueil est ensuite porté à Notre-Dame de Paris , de là à Saint- Denis. Monsieur, ajoutai-je en parlant à cet homme de lettres , je conviendrai volontiers que vous avez
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bien à vous plaindre du sort, de ne pas vous avoir fait naître assez tôt pour voir les obsèques d'un roi. La maison militaire est alors habillée de noir : elle porte un crêpe à la lame des hallebardes l3?; la maison civile est en manteaux, en bonnets de deuil; tous les officiers, jusqu'aux verduriers, sont drapés de même. Monsieur, ajoutai- je encore, dites dans votre histoire de France qu'il n'est rien de plus grand et de plus imposant que la marche du convoi de Notre-Dame à Saint-Denis. Les rues sont tendues de noir, et d'espace en espace illuminées par une torche de cire blanche. Bientôt elles se remplissent du cortège de différens états. Vous voyez d'abord les capucins, portant leur massive croix de bois, couronnée d'un chapeau d'épines ; suivent les autres communautés ecclésiastiques ; suivent les cinq cents pauvres en deuil conduits par leur bailli ; suivent les magistrats, les cours de justice avec l'appareil armé de leurs sergens; suit le parlement vêtu de ses fourrures, de ses couleurs éclatantes; vient le haut clergé couvert de pourpre et d'or; enfin paraît le char funèbre, traîné par des chevaux caparaçonnés de couvertures de velours noir croisées de deux longues et larges bandes de satin blanc; vous diriez des cercueils animés traînant majestueusement le haut cercueil rovaL Immédiatement après marchent les officiers de la chambre, les chambellans, les maîtres de la garderobe , les médecins , les chirurgiens, les barbiers ,
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les valets de chambre183, les portiers, les lieutenans de porte , le joueur d'épée , tous en chaperon , en manteau de deuil. Ajoutez les symphonies lugubres des quarante musiciens delà musique du roi, jouant de leurs instrumens voilés de longs crêpes l89 qui sont comme la voix de cet immence spectacle. Le cercueil entre dans l'église de Saint-Denis. Il est intronisé sur une espèce de grand piédestal , au milieu des chants, des encensemens et de mille lumières . Les offices durent plusieurs jours, et, à la fin du dernier, le cercueil est descendu dans le caveau, ou les grands dignitaires, les grands officiers viennent successivement chacun déposer leurs enseignes, leurs bâtons de commandement. Alors , je vous assure, le monde vivant semble descendu dans la tombe. Mais bientôt la même voix qui a crié trois fois : Le roi est mort ! crie ensuite et plus fort : Vive le roi ! vive le roi90 ! Ce qui est le signal de sortir du caveau, de l'église, d'essuyer ses larmes avec son mouchoir , de mettre son mouchoir dans sa poche , et d'aller chacun chez soi penser à ses affaires.
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