L'ÉPÉE FRANÇAISE
Station xlviï.
Aujourd'hui j'ai été me promener à Argenteuil, petite ville agréable, plantée d'arbres, de bocages1, comme plusieurs autres villes delà France*, comme toutes les villes de ^rance devraient l'être. Après mon dîné , le fils de l'aubergiste m'a fait la politesse devenir me ramener au chemin de Paris. Nous traversions une grande prairie : Quelles sont, lui ai-je demandé, ces trois belles qui passent à notre gau~ che? Ce sont, m'a-t-ii répondu, trois jeunes dames , trois jeunes veuves ; je les connais toutes ; elles ont pris un logement chez mon beau-père.
Le point d'honneur.
Remarquez la plus grande , celle du milieu ; re-
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marques-la bien , et maintenant écoutez son histoire, comme si vous l'entendiez desabouche, ainsi qu'un de ces jours je l'ai entendue moi-même: Feu mon mari , me dit-elle, ne tenait pas grand compte de Y Exhortation à renoncer aux duels , par Sorbin3 : ce livre avait plus de vingt ans , les jeunes gens le trouvaient trop vieux ; mais il faisait beaucoup de cas du Discours sur te point d'honneur que vient de publier David Rivault, sieur de Fleurance4: il lavait toujours sur la tablette de sa cheminée; il le consultait pour tous les cas , pour le plus petit démêlé , pour une parole un peu haute, pour un regard prolongé , pour un clin-d'œil 5.
escrime.
Et toutes les fois que la décision était précise , ou même un peu douteuse, il prenait le fleuret6, s'escrimait aussi vivement et plus vivement contre le mur ou contre quelqu'un de ses camarades, que s'il se fût disposé à faire assaut à l'entrée du roi7; ne cessant de crier : C'est une botte de Saint- Didier ! c'en est une autre ! Yous savez que monsieur Saint-Didier est l'auteur des Secrets de fépée 3. Mon mari , comme tous les escrimeurs , avait souvent envie de se battre, mais il ne se battait jamais: on lui prouvait , et moi surtout qu'il aimait tant je lui prouvais qu'il avait tort.
Le duel à deux.
Déjà Tannée que les deux plus grands pronostiqueurs, Nostradamus le père et Nostradamus le fils9 , avaient annoncé devoir être si malheureuse, tirait à sa fin, et je ne craignais plus, quand un ami de mon mari, mauvais poète, blasonnant sur tout, sur les choses, sur les personnes10, fit mon blason en vers indécens et indignes. Je n'omis rien de tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon mari n'en eût pas connaissance. Un matin qu'il devait partir, et que je le croyais parti pour la campagne , il monte à cheval , ayant les deux pistolets à l'arçon de la selle"; il arrive au rendez-vous qu'il avait donné à son ami : en vain on veut les séparer; ils menacent de faire feu sur ceux qui tenteraient de les approcher. Ils avancent, et d'abord ils voient une croix à l'endroit où ils voulaient se battre : ils descendent de cheval, ils font leur prière12; ils vont plus loin, ils voient sur une fontaine une petite Sainte-Vierge de pierre : ils descendent encore, ils font encore leur prière; ils vont plus loin, ils ne voient plus rien. Ils prennent champ et courent l'un contre l'autre au grand galop : à la première passade ils se manquent; à la seconde, la balle de mon mari glissa sur le collet de son adversaire , gonflé de fleurs ou de sachets de senteur13, cardans les duels à cheval on ne se bat pas toujours en chemise14; enfin à la troisième mon
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mari reçut la balle de son ami dans la poitrine. Je vous laisse à penser de ma douleur, de mes transports ; je m'arme de tout ce qui se trouve sous ma main; la parenté de mon mari, la mienne en font autant, ou, pour me contenter, en font semblant; mais l'heureux meurtrier avait fui au loin. Cependant ma douleur devenait tous les jours plus vive, je dépérissais; ma famille, par les conseils des médecins , m'a fait quitter les lieux ensanglantés où avait péri mon époux.
Le duel à quatre.
Monsieur , a continué le fils de l'aubergiste , remarquez maintenant celle du côté gauche : n'estce pas qu'elle vous semble plus jolie? mais il faut convenir aussi qu'elle a une physionomie moins expressive. Hier, en ma présence, elle se plaignait à mon beau-père de cette meurtrière nouvelle mode d'introduire des seconds dans les duels5 : Mon époux, ajouta-t-elle en pleurant , en a été victime. Mon époux, je vous assure, n'allait pas chercher les querelles ; il n'aimait que l'intérieur de sa maison et de son ménage. Malheureusement son cousingermain n'aimait que le cabaret. Un soir ayant bu outre mesure , il y voulut disputer , avec un autre habitué, sur l'explication de la fameuse semaine des trois jeudis ,6. Ils n'entendaient ni l'un ni l'autre cette question; ils mirent l'épéc à la main. On les
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sépara pour le moment. Le lendemain , îe cousingermain de mon époux vient lui dire qu'il avait été appelé en duel, qu'il l'avait choisi pour son second'7; mon époux qui avait refusé, quelques jours auparavant, de lui prêter une misérable somme de deux pistoles, le remercia de la préférence qu'il lui donnait, et il lui en téraoigna par les plus vives démonstrations toute 3a reconnaissance. J'étais présente, je jetais les hauts cris ; mon beau-père accourut : Eh bien ! ma fille , me dit-il d'un air sévère , vous oubliez donc que vous êtes née demoiselle. Mon époux sortit. Deux heures après on le rapporta , ou plutôt on rapporta son corps. Il fallait entendre comme j'éclatais en reproches contre mon beau-père ; mais mon père, prenant son parti , me défendit d'ajouter à sa douleur ; toute la famille me parla sur le même ton. Vous sentez combien la langue d'une femme, d'une veuve, d'une jeune veuve, est difficile à retenir. Pour moi , je le sentis si bien que je suis venue ici.
Le duel à six.
11 ne vous reste plus , me dit le fils de l'aubergiste, qu'à savoir l'histoire de celle du côté droit : c'est la plus jeune , la plus jolie ; remarquez-la attentivement. Je tiens de ses domestiques qu'elle n'a aimé son époux que lorsqu'il a été tué ; mais aujourd'hui elle est la plus sincèrement inconsolable. Elle est fort riche , elle ne voulut pas que son
mari fît pour elle hommage à un bourgeois d'une rente de trente livres ,8 , ni qu'il fît hommage à un gentilhomme des secondes herbes d'un prél!; : elle voulut qu'il leur fît peur. Véritablement îe bourgeois crut qu'il lui était permis d'avoir un peu de peur , et il se désista de sa demande judiciaire ; il n'en fut pas ainsi du gentilhomme. On se battit; chacun avait amené deux seconds : le père du gentilhomme qui demandait l'hommage était l'un des seconds de son fils ° ; le grand-père voulait à toute force être l'autre cecond ; vu ami de la maison s'y opposa , et fut choisi à sa place. Tous portaient au côté gauche la grande épée appelée le duel21 , et au côté droit la dague M. Ainsi , bien qu'il n'y eût que six combattans, il y avait douze lames. L'époux de la dame fut tué, et ce fut le seul.
Le duel à vingt.
En me quittant, le fila de l'aubergiste m'a dit que telle aujourd'hui était îa mode ou la fureur des duels que dans cette semaine il devait y en avoir un, au lieu ordinaire des duels, au Pré-aux-Clers2Î, où de chaque côté devaient se trouver neuf seconds*4. On avait proposé à un de ses amis d'en être ; il avait répondu qu'il avait une petite charge municipale. 11 s'était bien gardé de répondre qu'il n'était pas noble ; car on ne voit qu'avocats et même que clercs de procureurs le bras en écharpe a5 ; aussi dans les cahiers de doléance la noblesse veut-elle
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se plaindre de cette usurpation26 , et très humblement supplier le roi de ne permettre de tirer l'épée qua ceux qui avaient le droit de la porter.
Les lois sur les duels.
Dès que je me suis trouvé seul , ma pensée a comme repris le fil de la conversation, d'abord avec le fils de l'aubergiste, que je venais de quitter, ensuite avec un ancien avocat , une espèce de jurisconsulte à Ti grec , que j'avais été voir ces jours derniers , et avec qui nous avions aussi parlé de duels : Monsieur le jurisconsulte , lui avais-je dit , n'avez-vous donc pas des lois sur cette petite , honteuse et dépopulatrice guerre quotidienne ? Nous en avons, m'avait-il répondu ; nous avons la vieille loi ; elle autorise les duels publics 2? ; elle a été en vigueur jusque sous François Ier qui voulait descendre de son trône pour se battre contre l'empereur Charles-Quint 28 , s'il eût voulu descendre du sien; elle a été abolie par Henri IP% après le combat singulier où fut tué son favori La Châteigneraie3°. Nous avons la nouvelle loi , l'ordonnance de Charles IX : elle défend les duels sous peine de mort3'; mais elle n'est pas exécutée32, et elle n'est guère connue que dans le recueil des ordonnances.
Les moyens de faire cesser les duels.
Bah! bah ! monsieur le jurisconsulte, votre or-
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donnance qui attribue la connoissance et le jugement des querelles du point d'honneur aux baillis , aux sénéchaux,, aux gouverneurs des provinces , aux maréchaux , au connétable , ne vaut pas grand chose, et votre ordonnance à vous ne vaut guère mieux : le jurisconsulte de Paris m'avait aussi parlé des dispositions de cette même ordonnance de Charles IX , relative à la pacification des querelles33, et d'un projet d'une ordonnance de sa façon, d'après laquelle les anciens duels publics ^seraient rétablis, et les vaincus, ou renversés, ou blessés , ou morts , seraient tous indistinctement pendus , l'épée au côté; ce qui, suivant lui, devait faire vider tous ces grands rez-de-chaussée , tenus par les maîtres d'armes et leurs prévôts , toutes ces grandes salles , où pour enseigne pend une épée35, et en même temps réduire annuellement à moins de cent le nombre des duels que l'on comptait aujourd'hui par milliers36. Je me faisais ensuite demander par le jurisconsulte si j'avais une meilleure ordonnance que celle de Charles IX ou que la sienne , et je lui répondais: Oui, sans doute, et , pour ne pas vous faire plus long-temps attendre, la voici : Tuera , se fera tuer, se battra qui voudra. Se battra avec son adversaire , aura des seconds , des troisièmes, dixièmes, vingtièmes, trentièmes, centièmes, deux centièmes, trois centièmes37, qui voudra ; mais tous les combattans seront obligés de porter le quart de leur revenu à la caisse de
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l'aumône; et s'ils veulent se battre, faire le coup d'épéeen l'honneur des dames38 , ce sera la moitié, sans qu'on puisse leur rien demander en sus pour la permission d'enrubanter les épées aux couleurs de leur maîtresse39; el afin que les jeunes gens n'aillent pas chercher dans le libertinage une dispense de se battre, la maladie d'origine américaine ne sera plus à l'avenir reçue pour valable excuse40. Je continuais : Aucun duel n'aura lieu qu'en présence de six témoins municipaux pour ce institués; ils feront jurer sur îe livre de l'Abus des duels , par Charpentier 4' , qu'ils ont lu ce livre , et qu'ils n'ont pas trouvé ses bonnes raisons assez bonnes. Je continuais, mais le jurisconsulte me disait en frappant, et en ne cessant de frapper du pied : Aujourd'hui , des qu'on s'aborde , on se demande : Eh bien ! ce matin , qui s'est battu42 ? Aujourd'hui, les écoliers, les pages se battent43 ! Le temps de votre ordonnance n'est pas encore venu ! attendez encore ? Et il a tant frappé , tant frappé du pied , qu'il m'a fait taire.