‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 3 sur 36 · LES CALCULS DE CHARTRES · texte numérisé non relu

LES CALCULS DE CHARTRES

Station xlviii.

Voici aujourd'hui une nouvelle connaissance et à peu de frais ; j'étais à peine arrivé à Chartres qu'un valet de livrée s'est présenté à mon auberge : Sci-

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gneur , m'a-t-il dit en assez bon espagnol , mon maître , le bailli des exemptions qui ne peut venir souper ici , parce que depuis trente ans il ne bouge de son fauteuil , ayant été informé qu'un étranger de haute distinction se trouve dans cette ville , m'envoie vous prier de lui faire l'honneur de venir souper avec lui. Je me suis un instant consulté'; j'ai suivi ce valet de livrée. Le bailli des exemptions, ou juge des exempts de la justice ordinaire1 , ma comblé de politesse. Aussitôt que je suis arrivé , on a dressé le couvert dont il m'a fait cordialement et splendidement les honneurs.

Après souper, mon fauteuil ayant été par ses ordres rapproché du sien , il m'a dit : Messire , bien que mes pieds restent , comme vous voyez, immuablement cloués à cette place , je ne laisse pas de courir le monde , de passer les fleuves et les mers , de voir , comme dit Horace , les villes et le mœurs des nations ; je vis avec les étrangers , je les écoute , et ce qu'ils me disent , je me le redis , je me le répète avec un plaisir inexprimable. Mon valet m'est , à cet égard , d'un grand secours , car il entend un peu toutes les différentes langues , et il ne vientaucun voyageur qu'il ne sache s'il est un homme notable , et qu'alors il ne réussisse à m'amener. Cette semaine , j'ai eu deux officiers de la pospolite polonaise, et un savant marin anglais; aujourd'hui, j'ai un savant militaire espagnol ; mais je ne suis pas

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toujours aussi heureux que cette semaine et surtout

que ce soir.

Nous avons parlé de l'Espagne tant et aussi longtemps qu'il a voulu. Il ma paru si content et si reconnaissant que je me suis permis de lui demander si je ne pourrais pas obtenir de lui que nous parlassions, ou plutôt qu'il parlât un peu de la France, où j'étais venu , à grands frais de temps et d'argent, étudier toutes les parties de la société ; je lui ai ensuite dit où j'en étais et ce que je voudrais maintenant savoir : Ah ! m'a-t-il répondu avec bonté, que mon ami monsieur Simplice ne vit-il! Mais, a-t-il ajouté d'un air gracieux , en se soulevant sur son fauteuil, tout ne sera pas perdu; je crois avoir conservé du moins un peu de mémoire ; il a continué ainsi.

Le compte de l'or de la France.

Ce fut durant les grands froids de l'hiver dernier que cet excellent monsieur Simplice mourut, sans que les médecins, avec leurs étoffes neuves, leurs frictions spiritueuses, pussent jamais le réchauffer, tandis que moi, d'un seul mot, je lui aurais rendu la chaleur ; car mon ami était, ainsi que tous ceux qui parlent , et sans doute qui ont parlé, qui parleront de finances , à se démener comme un possédé aussitôt qu'on lui en parlait : je n'aurais eu qu'à lui dire qu'enfin nous avions maintenant des

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traités d'administration financière, des comptes de l'or de la France complets et vrais, pour qu'il m'eût, comme quelques jours auparavant , et avec les mêmes éclats de fureur , encore répondu que ces traités , ces comptes étaient tous incomplets , tous erronés , tous faux , tous contraires à ses calculs , qu'ordinairement il appelait les calculs sans faute, les calculs sans erreur , les calculs sûrs , certains, vérifiés, les calculs de Chartres.

Je me souviens que ce jour-là il me dit . en se courrouçant contre ces nouveaux traités , et en criant comme s'il eût voulu se faire entendre au moins à Montlhéri : Comment voulez-vous que je leur passe de ne pas savoir qu'à la fin du siècle actuel il y a quatre fois plus de numéraire qu'à la fin du siècle dernier? Comment voulez-vous que je leur passe de ne pas savoir que les subsides à cette époque ne se portèrent qu'à six millions % qu'il faut multiplier par cinq pour avoir la somme générale du numéraire de la France r>, de même qu'il faut multiplier le numéraire de la Fiance par dix pour avoir la somme générale du numéraire de l'Europe4, ce qui suppose qu'il y avait alors en France trente millions, et en Europe trois cents ? de ne pas savoir qu'aujourd'hui les subsides s'élèvent à vingt millions 5, ce qui, par les mêmes calculs, suppose qu'il y a eu en France , non pas comme on l'a dit soixante 6, mais cent millions , et en Europe un milliard 7; et continuant tout de suite avec une im-

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pétuosilé sans égale, il ajouta : Mais d où est donc venu cet accroissement de sept cents millions? Estil venu des anciennes mines d'Europe? certes non ; elles sont en grande partie abandonnées 8 ; est-il venu des mines d'Amérique? Oui, sans doute, car les registres des douanes espagnoles en font foi9. Que si vous me niez la certitude de pareils extraits, je reviendrai à mes calculs sûrs , aux calculs de Chartres , et je vous dirai : Les lampes de l'église dont l'entretien perpétuel a été fondé en blé , à la fin du dernier siècle , brûlent toute l'année; celles dont l'entretien a été fondé en numéraire ne brûlent que trois mois ; les denrées, les étoffes se vendent quatre fois plus t0.

Comment , continua monsieur Simplice, voulezvous que je passe à ces traités de ne pas savoir :

Que le revenu de la France, ou territorial ou industriel, est d'environ quatre cents millions ?

Que la France donne chaque année à l'église, aux hôpitaux, aux pauvres, environ soixante millions?

Qu'elle donne au roi, ou aux agens du roi, environ soixante millions?

Qu'elle donne aux gens de justice quarante millions ?

Qu'elle ne refuse pas à ses fêtes, à ses jeux, à ses plaisirs, quarante millions ?

Qu'elle met à sa nourriture, à son vêtement , à son logement, deux cents millions plus ou moinsJl?

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La manière dont l'or va de notre bourse dans celle du roi.

L'irritation de mon grand ami, feu le bonhomme monsieur Simplice , quand elle était publique et solennelle comme dans les grands repas , s'accroissait quelquefois à ce point, qu'il cessait de manger, de boire , et que sa bouche ne se remplissait plus que de paroles, de chiffres et de calculs»

L'année dernière nous faisions la Saint-Jean avec un quartier de chevreuil : nous étions vingt , et peut-être davantage; monsieur Simplice était assis à côté de moi ; deux de mes neveux, fils d'un procureur-général des aides, étaient assis en face; le plus jeune voulant trancher du petit docteur , dit qu'aujourd'hui en finances tout était nouveau. Non, jeune homme , s'écria monsieur Simplice , non , tout n'est pas nouveau, car, pour parler comme les bonnes gens , l'or sort de notre bourse et va dans celle du roi par beaucoup d'anciens trous que le temps a seulement agrandis. Alors l'aîné qui connaissait la considération que j'avais pour monsieur Simplice, dit qu'en finances, au contraire * il n'y avait guère rien de nouveau : Ah! monsieur, s'écria avec encore plus de véhémence monsieur Simplice, il n'y a que trop de nouveau , il n'y a que trop de nouveau» trous à notre bourse , entièrement et sans cesse exprimée dans celle du roi. Puis, se tournant vers celui de mes neveux qui le premier avait

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parlé, vers le cadet, il lui a dit: Jeune homme, si vous m écoutez, vous saurez d'abord que l'impôt le plus considérable, la taille, est aussi le plus ancien; son nom seul vous apprend qu'elle existait du temps que les financiers ne chiffraient que sur un long bâton et avec un couteau '\

Sous Louis XII , sans remonter plus haut , elle était à trois, quatre millions l3;

Sous François Ier, à cinq millions l4; Sous Henri II , à six millions ,5 ; Sous Henri III , aux premiers états de Blois , à douze millions16 ; et depuis elle s'est élevée jusqu'à seize millions ,?.

Pensez toutefois que ces accroissemens ont eu d'autres accroissemens intermédiaires , car nos financiers ont l'habileté de charger insensiblement et imperceptiblement.

Vous saurez ensuite que la gabelle est un impôt très ancien. Dans la langue des Italiens, nos maîtres en finances1 \ gabelle veut dire javelle, et signifie au sens littéral un faisceau de paille , et au sens figuré un faisceau d'impôts. Ce faisceau n'est cependant composé que du droit sur le sel ,9 : vous n'avez pas idée de la manière dont cette javelle s'est grossie , et dont les enfans de saint Mathieu , tous à l'envi , grands et petits , s'escriment à bien la battre. On ne payait, du temps de François Ier, le muid de sel que quarante-cinq livres 20 , maintenant on le paie trois cent vingt-cinq2'. L edit qui force les pariieu-

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liers à manger ou à prendre une quantité de sel déterminée22 a rendu le revenu de la gabelle fixe comme celui de la taille.

Vous saurez ensuite , que l'impôt] des aides est aussi fort ancien23; celui-là est véritablement une gabelle ou javelle : il forme véritablement un faisceau de droits sur les denrées et les marchandises. Le roi le donne à ferme"4; et tenez pour certain que ces fermiers de villes sont aussi riches que ceux des champs.

Ensuite que la douane, dont le taux est en général de huit pour cent des marchandises 5, est encore un impôt fort ancien 26.

Ensuite ou enfin , qu'il y a plusieurs autres anciens petits impôts *7 qui aujourd'hui à côté de nos grands impôts paraissent petits, qui autrefois auraient paru grands , car , en trente-trois années , l'impôt des confiscations a rendu treize millions28 , et celui des légitimations, avec celui des aubaines , neuf millions29.

Après avoir assez gaulé, autant vaut ce mot qu'un autre, la vanité de mon neveu le plus jeune, monsieur Simplice s'adressa à l'aîné : Et vous, monsieur, lui dit-il, vous avez vingt-deux, vingt-quatre ans ; vous devriez être de votre âge.

Vous devriez, ce me semble, ne pas ignorer que le taillon , la petite taille , l'impôt pour la solde de la cavalerie30 , que l'impôt pour la solde des cinquante mille hommes d'infanterie31, que l'impôt

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pour les fortifications3* sont des impôts nouveaux.

Vous devriez ne pas ignorer que l'impôt des par^ ties casuelles 33 , des taxes sur la transmission des offices , est au«si un impôt nouveau.

Mon neveu a un air si aimable , si bon , que l'irritatiou de feu monsieur Simplice en fut adoucie, et que bientôt le ton et la forme de sa leçon changèrent.

Monsieur, continua-t-il , en s'adressant toujours à l'aîné de mes neveux , encore au dernier siècle les gens d'église croyaient leur argent sacré ; ils voulaient, quand on leur en demandait , avoir la permission du pape34 , et celte permission se faisait; long- temps attendre. Maintenant, depuis François I r , toutes les finances sont hors de page3 5 , et depuis i5i6 le clergé acquitte périodiquement l'impôt des décimes, qu'il appelle et qu'il appellera sans doute long-temps don gratuit 6 ; et peut-être savez-vous, peut-être ne savez-vous pas que cet impôt est de trois, de quatre cent mille livres 7.

Autres impôts nouveaux.

En i583 la cour eut besoin de la petite somme de cinq millions ; sans autre façon elle l'imposa sur les villes : Paris en paya deux cent mille livres38.

Les villes étaient accablées; les campagnes étaient depuis long-temps ruinées : où prendre de l'argent ? On créa encore de nouveaux offices héréditaires pour toutes sortes de fonctions, depuis celles de gouverneur de province jusqu'à celles de lan«*

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goyeur de cochons59 , et on fit si bien , ou plutôt si mal , que la finance générale des offices s'éleva à plus de cent millions40 ; et aujourd'hui elle s'élève peut-être à cent quatre-vingt millions, peut-être à deux cents41, peut-être à davantage. Je crois inutile de dire que cette création de nouveaux offices est un nouvel impôt, un nouveau champ aux épis d'or, dont la moisson est toujours mûre , et qu'à chaque grand besoin, surtout à chaque grand désastre militaire, le roi y met la faux42.

Jeunes gens, continua monsieur Simplice, en s'adressant en même temps à mes deux neveux, vous devriez me demander s'il n'y a pas d'autres impôts, car je vous apprendrais que, pour achever de dessécher notre bourse, il y en a encore d'autres anciens, et entre autres celui des amendes13 , celui des annates44 , celui des rachats d'impôts*5 ; qu'il y en a d'autres nouveaux , et entre autres celui de vingt livres par clocher*6, celui de cinq livres par procès47, et que sans le parlement il y aurait de plus les vingt-sept impôts qu'en un jour*8 , et les soixante impôts qu'en un autre jour49 voulut faire enregistrer le feu roir'°.

Mon ami avait cessé de manger : il cessa de boire, lorsque le père de mes deux neveux , croyant , comme procureur-général des aides, l'honneur de son état intéressé dans les assertions de monsieur Simplice, se prit à lui dire : Quand on vous accorderait tout ce que nous venons d'entendre , il n'en

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serait pas moins vrai que la France n'est pas l'état de l'Europe le plus chargé, et on n'aurait pas beaucoup de peine à vous le prouver. Prouvez-le donc ! lui répondit monsieur Simplice tout en colère ; voyons ! est-ce l'Espagne, propriétaire de la moitié de la terre, qui est plus chargée? A combien s'élèvent ses impôts ? dites-le-moi ! ou que quelqu'un me le dise ! Personne ne répond ! eh bien les impôts de l'Espagne s'élèvent à treize millions51.

Et ceux du Portugal , propriétaire des Indes , à combien s'élèvent-ils? Personne ne répond! eh bien ! ils s'élèvent à un million et demi 52.

Et ceux des Pays-Bas, le pays le plus riche de l'Europe ? à trois millions53.

Et ceux de l'Angleterre? à quatre millions54.

Et ceux de la Suède ? à deux millions55.

Et ceux de l'Allemagne? à sept millions56.

Et ceux de Pologne ? le savez-vous ? quelqu'un le sait-il ? allons ! qu'il parle ! Dans ce pays le roi ne lève pas d'impôt; son revenu, d'environ deux millions, vient des mines de sel ou d'argent57.

Et ceux de la Turquie , à combien s'élèvent-ils? à quinze millions58.

Etceuxdes étatsdu duc de Savoie? à un million9.

Et ceux de la république de Gènes ? à un million et demi 6o.

Et ceux de la république de Venise ? à cinq millions6'.

Et ceux du Milanais ? à trois milions 6%

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Et ceux du grand duché de Toscane ? à cinq millions63.

Et ceux des états de l'Église ? ils forment peutêtre la moitié des cinq millions de revenu qu'a le pape 64.

Et ceux du royaume des deux Siciles ? à douze millions 65.

Et ceux des autres états de l'Europe, savez-vous à combien ils s'élèvent ? Allons ! vous ne le savez guère; convenez-en, et je conviendrai que je ne le sais guère mieux ; toutefois je me crois sûr qu'ils sont moins onéreux que ceux de la France.

Mais , continua-t-il , je demeurerai d'accord si vous voulez, que dans la plupart des autres états les peuples, après avoir été fiscalement tondus par le roi, sont encore fiscalement retondus par les seigneurs ; qu'il y a , et les impôts royaux et les impôts seigneuriaux66; si vous voulez, je vous en tiendrai compte ; car en tous lieux et surtout à Chartres , nous aimons les calculs justes.

Je m'attendais à voir bientôt diminuer les transports de monsieur Simplice , je les vis bientôt augmenter : la tempête était dans sa bouche, dans ses pieds, dans ses mains. Il se leva seul de table , en disant crûment à un bon Parisien qui, sans prétention, venait de parler des rentes de l'Hôtel-de- Ville : Monsieur , vous êtes aussi ignorant que les grands savans de Paris et de province qui n'ont jamais pu ni apprendre ni écrire un mot de finances.

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Puis , s'adossant à la cheminée dans l'attitude d'un homme pour qui tout le monde doit se taire , faire silence , il nous dit :

Voici, messieurs, l'histoire des emprunts publics que les uns trouvent détestables en ce qu'ils donnent au prince la malheureuse facilité de ruiner ses finances, que les autres trouvent excellens en ce que les sujets sont alors plus attachés au prince, parce que leur fortune est alors plus unie à la sienne ; voici l'histoire de la dette ; la voici 1

D'abord , persuadez-vous qu'elle n'a pas commencé , comme on le dit , au règne de Henri II , ou à celui de François Ier, mais bien au quatorzième67, et peut-être au treizième siècle, et peutavant.

Il est vrai qu'elle grossit prodigieusement sous François Ier , qui établit des commissaires aux emprunts68.

Et que sous Henri II elle grossit encore plus ; elle grossit jusqu'à quarante-deux millions69. La soif d'emprunter s enflammant tous les jours , on demanda de l'argent aux corsaires d'Alger70; on en demanda même aux cantons suisses, et, ce qui est merveilleux , on en obtint. Le canton de Soleure prêta cinquante mille *écus pour le paiement desquels le roi hypothéqua son royaume, avec une clause que j'appris par hasard à Genève, où je rencontrai quelques bons Suisses se disposant à aller en toute sûreté piller les velours de Lyon , les toiles

de Rennes, l'orfèvrerie de Paris, parce que, me dirent-ils, le roi avait laissé stipuler dans l'acte d'emprunt que si au terme il ne payait pas, les Suisses pourraient légalement ravager la France. Pensez donc si je ris; mais ils m'emmenèrent chez eux. Je vis l'expédition des lettres du roi en bonne forme, je lus la clause71 : je ris encore davantage.

Sous François II la dette ne grossit pas, car à sa mort le trésor royal ne devait guère que trenteneuf millions avec intérêt, et deux millions sans intérêt ?2.

Mais sous Charles IX les choses allèrent de mal en pire ; la dette grossit d'une manière si épouvantable qu'en 1661 les Parisiens, sans doute par le conseil des Parisiennes, ne voulurent prêter cinq cent mille livres au roi que sur les bagues et joyaux des princesses 7\

Sous Henri III , le pire , si l'on peut parler ainsi, empira; l'Hôtel-dc- Ville de Paris, le prête-nom du trésor royal, fit banqueroute en i58474; la dette, qui, aux premiers états de Blois, en 1^77, avait grossi jusqu'à cent millions ?5 doubla , tripla.

Car sous Henri IV, au commencement de son règne , il fut constaté qu'elle s'élevait jusqu'à trois cents millions 7<5 , dont cent dus aux étrangers 77.

Au jour actuel la dette ne s'accroît plus.

On l'acquitte, quand on peut, parles rembourfiemens; on l'amoindrit par les classifications, par

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les réductions, parles radiations de plusieurs créances 7\

Messieurs , par combien de milliers de moyens croyez-vous qu'on a élargi les anciens trous de notre bourse , et qu'on y en avait fait de nouveaux ? c'est par un seul, par la confusion des finances ordinaires et des finances extraordinaires, par la confusion des deniers du domaine et des deniers de l'Etat. François Ier l'a voulue 79 : ses successeurs n'ont eu garde de ne pas la vouloir80. Il y avait deux trésors ; il n'y en a plus qu'un qu'on a nommé du nom qui lui convenait le moins, l'épargne 8,#

La manière dont Hor revient de la bourse du roi dans la nôtre.

Lorsqu'on se fut levé de table , on demanda à monsieur Simplice comment l'or des impôts nous revenait? Il répondit qu'il était fatigué. Le lendemain, le surlendemain, je lui rappelai inutilement cette même question ; mais voilà qu'un jour , de même que les chanteurs chantent quand on cesse de les en prier, il me fit sa réponse que je n'y songeais plus : Mon cher ami, me dit-il, si jamais, pour le bonheur des peuples , nous avions un compte général des finances bien exact, bien clair, bien net, vous verriez par les diverses levées d'impôts , par les divers chapitres de recette les diverses ouvertutures que le roi fait à notre bourse , et par les di-

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vers chapitres de dépense les diverses ouvertures que les besoins de l'état ou de la cour font à la sienne.

La première , la plus grande ouverture faite à la bourse du roi, ou le premier , le plus grand chapitre de dépensedece compte serait celui de la guerre, car on évalue à deux millions et demi la dépense annuelle de l'infanterie française , et à un million celle de la gendarmerie "2.

Le chapitre de la marine qui, jusqu'au milieu du siècle, aurait été un des plus considérables, serait, resterait aujourd'hui à peu près en blanc c>.

Le chapitre de la dette nous montrerait toute cette plaie , si grande par l'ancienne aliénation des divers impôts dont il y a peu d'années, il ne restait plus qu'un million et demi de libres 84, si grande par l'exorbitant intérêt au denier douze *5, si honteuse par la part qu'y ont prise les grands seigneurs, les princes étrangers , si honteuse surtout par la part qu'y ont prise nos grands seigneurs , nos princes, nos hauts magistrats, nos administrateurs des finances 86 : vous croyez ne pas bien entendre, je le répète, nos administrateurs des finances.

Le chapitre du rachat du domaine, dont les aliénations pour cent millions 8? n'en avaient pas fait entrer plus de quarante au trésor 88, ce nouveau et glorieux chapitre, ouvert par le surintendant Sully, présenterait, suivant les temps plus ou moins heureux, une somme plus ou moins grande.

Le chapitre de la justice faisait autrefois partie

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de la recette89 ; il ferait aujourd'hui partie de la dépense. Et pourquoi faisait-il partie de la recette? c était à cause des offices productifs tels que les greffes, les tabellionats qui ont été vendus; et pourquoi ferait-il partie aujourd'hui de la dépense ? c'est à cause de l'intérêt de la finance de ces offices reçue par le trésor 9°.

Le chapitre des gages des officiers , surtout des officiers des finances, serait aussi fort considérable et incomparablement le plus considérable s'il renfermait outre leurs gages leurs profits, leurs gain9 qui, sous le nom de frais, de levée ou de perception, triplent le montant des impôts 9".

Le chapitre des pensions aux Français et aux étrangers serait de deux millions 9\ Ce serait ce chapitre et non celui de la marine qui devrait être en blanc.

Le chapitre des dons , autre chapitre fort considérable 93 , autre chapitre qui devrait aussi être en blanc.

Le chapitre des fiefs et aumônes, cest-à-dire des fondations pieuses, ou des bienfaits du roi envers les gens d'église 94 , devrait dans plusieurs parties être aussi en blanc.

Le chapitre des chemins, des chaussées, des turcies, des ponts, dont les dépenses forment le supplément des corvées , des péages et subventions (/% serait petit , très petit, de grand , très grand qu'il devrait être.

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Le chapitre des bâtimens était très grand autrefois ç6 ; il serait de même aujourd'hui très grand 9?. Je ne m'en plains pas, car des nombreux sacrifices du peuple les bâtimens sont les seuls monumens qui restent.

Enfin viendrait le chapitre de la cour , moins grand que celui de la guerre en temps de guerre , plus grand que celui de la guerre en temps de paix.

Les mouvement de l'or entre notre bourse et celle des autres •

Il tomba le lendemain de l'eau à torrens ; personne ne sortait , monsieur Simplice entre : Me croyez-vous un ignorant ? Je lui fis signe de la tête qu'il s'en fallait bien. Tenez, ajouta-t-il, je vous ai montré quel était le mouvement de l'or de notre bourse à celle du roi , de celle du roi à la nôtre ; soyez attentif et je vous montrerai maintenant quel est le mouvement de l'or de notre bourse à celle des autres, de celle des autres à la nôtre.

Je prends un haut magistrat ; vous , par exemple. Il vous faut à vous 9 à madame la baillive , un maître-d'hôtel, un valet de chambre , un cuisinier, un sommelier , un cocher , un palfrenier , un portier, trois servantes , une demoiselle de compagnie98 ; il faut les habiller , leur donner des pourpoints , des mandilles " , des jaquettes 10° , des robes , des coiffes ; il faut des draps , des serges , des

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toiles ; il faut vous habiller ; il vous faut des robes de satin , des soutanes de damas , des pourpoints de velours, des chapeaux de velours , des calottes de velours '0l , des souliers de velours , des pantoufles de velours ,os. Vous payez le marchand , le marchand paie le blé , le vin à vos paysans; vos paysans vous paient les fermages. C'est un des cent mille cercles par lequel votre or va et vient. En voici d'autres : il vous faut de l'orfèvrerie , il vous faut des miroirs d'argent, d'or , de la vaisselle d'argent , des réchauds d'argent , des bassinoires d'argent , et pour la chambre de parade des crachoirs d'argent ,0^ , des pots de chambre d'argent ,o4. Vous payez l'orfèvre , l'orfèvre paie votre débiteur forcé de vendre son argenterie , votre débiteur vous paie ; autre cercle par lequel l'or va et vient. Autre cercle encore : il vous faut , surtout à vous qui êtes sédentaire, au moins un Maure'05 pour vous faire vos commissions , au moins un singe ,o6 pour vous divertir ; vous paiez le marchand qui fait le commerce d'Afrique ; le marchand paie au roi ses douanes , aux paysans leurs denrées , le roi vous paie vos appointemens , les intérêts financiers de votre office ; les paysans vous paient les rentes , les devoirs seigneuriaux de votre terre.

Le cercle est beaucoup plus grand quand vous achetez à des marchands étrangers.

Mais aussi il est beaucoup plus petit quand il ne s'agit pas de gens de loi , de magistrats comme

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vous , mais bien quand il s'agit d'artisans , de gens

de travail.

Le tisserand paie quatre livres Faune de son drap107 au drapier ; le drapier à la fin de la semaine paie au tisserand le prix de son tissage. Le maçon paie un demi-écu ses souliers ,o8 au cordonnier, dont il bâtit ou dont il répare la boutique ; à la fin du jour le cordonnier lui paie le prix de sa journée.

Voyez-vous comment la France peut dépenser et dépense tous les trois ans , quatre fois plus qu'elle a109?

Voyez-vous en môme temps que sous les mots de mouvement de l'or , je comprends aussi le mouvement de l'argent , bien plus rapide , et le mouvement du cuivre bien plus rapide encore "°?

Le repos de l'or.

Un jour que le temps était superbe, que je ne pensais pas à monsieur Simplice, où que je pensais qu'il était allé se promener , voilà qu'il s'offre à moi et qu'il m'aborde avec les paroles a peu près les mêmes qu'à sa dernière visite : Me croyez-vous une bête ? Je lui fis un autre signe de tête encore plus expressif. Véritablement , me dit-il , depuis ce matin il me semble que je ne le suis pas.

Arvez-vous remarqué, continua-t-il en reprenant notre précédente conversation , comment le vent 6. 3

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s'élève de la plaine , s'insinue dans la forêt , agite le feuillage ; comment il s'élève aussi de la surface des mers , va enfler les voiles de cette grande flotte qui fend les eaux plus rapidement que de jeunes coursiers s'élancent à travers les campagnes ; eh bien ! ôtez le vent, tout aussitôt la forêt, la flotte retombent dans le calme de la mort. Ainsi , me disais-je , et me suis-je toujours dit jusqu'à ce matin , l'or sous la forme du numéraire met en mouvement tous les pieds , toutes les mains , tous les corps , tous les esprits , toutes les âmes , donne la vie à tout ; ôter de la société le numéraire , c'est en ôter la vie ; en ôter une partie , c'est en ôter une partie de la vie. Ainsi je condamnais François 1er pour avoir, à la fin de son règne, emmuré au château de Rambouillet une grande partie de son or111. Je condamnais ceux qui ne le condamnaient pas ; mais ce matin , ayant appris que monsieur de Sully , afin d'asseoir sur des fondemens de plus en plus solides la puissance de la France , afin d'avoir non-seulement des soldats tout prêts , mais encore leur solde toute prête , faisait voûter plusieurs caveaux de l'arsenal destinés à serrer une partie de l'or du roi112 , j'ai eu à l'instant le bon sens de changer d'opinion en inclinant ma tête devant celle du nouveau surintendant des finances successeur du conseil des intendans,lJ , successeurs du surintendant d'O ll4 , successeur des ordinateurs des finances15, successeurs de

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l'ancien conseil des généraux des finances des siècles derniers ,l6. J'ai cru ne pas mieux savoir administrer que ce grand administrateur qui a toujours fait des opérations si régulières , si justes ; j'ai cru ne pas mieux savoir calculer que ce grand calculateur qui , à Saint-Germain , à Fontainebleau , à Paris , partout où jusqu'à lui on avait fait des calculs si faux , si désastreux , n'a jamais fait que des calculs bons , excellens , des calculs de Chartres.

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