‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 21 sur 36 · LES ATELIERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES ATELIERS FRANÇAIS

Slation lxviî.

Dominique a déjà fait une description des arts mécaniques; il les a classés suivant Tordre chronologique où chaque art a été inventé , c'est-à-dire suivant l'ordre chronologique où le besoin de chaque art s'est fait sentir. J'ai long-temps répugné, comme on s'en doute, à marcher sur les traces littéraires de mon valet, j'ai long-temps cherché un autre ordre de classification ; mais n'en ayant pas trouvé de plus simple , de plus naturel , je l'adopte et je le déclare.

Les premiers hommes , velus et nourris par l'heureux climat des régions où ils étaient nés, durent d'abord se construire des retraites contre les bêtes féroces qu'ils entendaient rugir autour d'eux.

Bientôt ils durent porter quelques meubles dans leurs habitations.

Devenus de plus en plus nombreux , ils durent passer dans les régions septentrionales , ils durent se vêtir.

Dans ces régions le froid dut aussi les forcer à se chauffer ;

Les longues nuits, à s'éclairer;

a6o XVP SIÈCLE.

Le défaut de fruits , à s'approprier de nouveaux alimens , à les préparer.

Après les repas, les festins , ils durent , avec les restes , se faire des osselets , des dés , d'autres instrumens de jeu.

Dans leurs joviales assemblées ils durent chanter, se faire des instrumens de musique.

Dans leurs disputes, leurs querelles , ils durent s'armer, se faire des armes, ou du moins perfectionner celles qu'ils s'étaient faites pour la chasse.

La diversité des régions qu'ils habitaient dut nécessiter les échanges ou le commerce , qui dut néessiter les transports et les voitures ,

Qui dut nécessiter aussi la monnaie.

Enfin, ils durent éprouver les besoins de l'esprit, les besoins de se communiquer les pensées , les besoins de la parole , les besoins de se la transmettre, les besoins de l'écriture , des livres.

La maçonnerie.

Ainsi je commencerai par les maisons , par leur construction.

Un Espagnol a d'abord quelque peine a s'accoutumer à l'air épais de Paris. Dans le commencement du séjour que j'y ai fait , j'allais souvent à la campagne. Un jour , en me promenant sur les hauteurs de Fresnes , je me trouvai au milieu d'un atelier de maçons dont le chef me surprit par son intelligence,

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son activité , et par la précision de ses ordres : Cette pierre est mûre , disait-il à un maçon , celle-là ne lest pas: Celle-ci, disait-il à un autre , ailes dimensions fixées par les ordonnances1 , c elle-à ne les a pas : Mon ami , disait-il encore à un autre , le roi a voulu que les briques eussent telle longueur , telle largeur , telle épaisseur2 ; il faut obéir au roi.

Au risque d être accueilli comme un importun , je me hasardai à aborder cet homme ; je voulus savoir et je lui demandai de quoi était composé le ciment que ses ouvriers mettaient entre les pierres : De fer, de charbon, de résine , d'huile et de graisse3, me répondit-il avec beaucoup de politesse. Je lui fis une seconde question sur la composition des pierres fondues 4 , à laquelle il répondit avec la même politesse. Nous liâmes conversation , et je reconnus que celui que je prenais pour le chef d'atelier était le propriétaire.

Voilà ce que c'est que d'être le maître, lui dis-je ; il n'y a dans votre maison pierre qui ne soit posée à votre fantaisie. — Sans doute ; mais vous ne savez pas combien il m'en coûte ; maintenant on paie :

La journée d'un maçon . . . » liv. 10 sous5»

Celle d'un maçon limousin. » 7 6.

Celle d'un manœuvre » 57.

Le millier de briques 12 » 8.

La toise de pierres de taille posée 85 » 9.

2fr» XVP SIÈCLE.

Toutefois je prends patience quand je me rappelle que le siècle actuel a dédoublé les murailles du siècle dernier qui avait dédoublé celles du siècle précédent10; et qu'il m'en aurait coûté le double au quinzième siècle, et le triple au quatorzième.

Ce bon propriétaire paraissait ne pas se lasser encore de moi. Nous tournions autour de ses constructions : En France, me dit-il , la mode des bâtimens offre des changemens tout aussi frappans que celle des habits. Plus de lugubres tours ! des pavillons larges et gracieux1' ; plus de vilains escaliers à vis ! des escaliers doux , à repos , à montées droites2. On ne voûte plus maintenant que les caves et les premiers étages l3; maintenant les portes intérieures, raisonnablement exhaussées, ne brisent plus la tête à ceux qui , par distraction , ne la baissent pas'4. Dans tous les appartenons beaucoup de longues et de larges ouvertures, beaucoup de lumière , beaucoup d'air'5.

La charpente.

Comment trouvez-vous mes charpentes ? me demanda ensuite ce propriétaire. — Très belles , très hardies. — Eh bien! les pièces n'ont pa3 plus de deux pieds de long ; et cependant par leur disposition , leur agencement , elles sont aussi solides que les forts chevrons . les fortes poutres ; c'est un

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prodige d'invention et de perfection dû à notre Delorme ,6.

La couverture.

Voyez, continua-t-il , avec quel goût on place maintenant les sculptures, et avec quelles précau. tions nouvelles on les préserve contre l'intempérie des saisons par un enduit transparent l?. Quel agréable effet que celui des larmiers sculptés l8, que celui des faîtiers en plomb avec leurs ornemens dorés ,9 qui terminent si heureusement les sommités des toits ! Actuellement une belle maison neuve semble, par l'harmonie de ses divers matériaux, par rajustement de ses diverses parties, avoir été tirée d'un grand moule. Je félicitai ce propriétaire du plaisir toujours croissant que son bâtiment lui donnait , et je Je saluai.

La menuiserie.

Était-ce lundi ou mardi dernier qu'une personne me dit chez moi : Allez donc voir le nouvel hôtel du banquier en cour de Rome*0, tout Paris y va? J'y allai; véritablement j'y trouvai beaucoup de monde. On admirait principalement la menuiserie, et certes ce n'était pas sans raison. Moi qui avais vu les plus belles menuiseries de France , les stalles des Jacobins de Troyes*4 , si artistement travaillées, les sièges du chœur de la cathédrale de Clermont, sortis de la main de Gilbert Chappart 3* qui ne leur

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cèdent guère , ceux de la cathédrale d'Àuch , où un seul accoudoir porte toute une grande armée rangée en bataille*1; moi qui avais vu les magnifiques lambris des appartenions de Henri II 2\ ceux du Louvre, si ingénieusement faits qu'ils se démontent, se remontent"5, se plient, se déplient pour ainsi dire comme une tenture de tapisserie , je ne pouvais me lasser de voir, de revoir, d'examiner, de considérer ces beaux parquets à compartimens de bois de chêne , jaspés d'autres bois de plusieurs couleurs26; ces belles boiseries à arabesques, à filets si déliés, si purs27; ces beaux plafonds à rinceaux , à caissons , à culs de lampe, sculptés, peints, dorés28. Cependant, à mon avis, tout était surpassé par les alcôves à rameaux , à feuillages, à grillages29, à chiffres, non à chiffres de banquiers, mais à chiffres d'amoureux, placés au milieu des emblèmes les plus tendres30, que tout le monde, en circulant, admirait; c'était un grand chœur de louanges en l'honneur de la menuiserie actuelle.

La métallurgie.

Ce matin, je suis retourné à l'hôtel du banquier, et c'était un bien plus grand chœur en l'honneur de la serrurerie; il est vrai que le jour était superbe et très propre à la faire briller. Bientôt les admirateurs se sont mis à disputer sur la qualité et le pays

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de ces fers dont l'éclat éblouissait les yeux ; bientôt un homme aux poings calleux et noirs, à la moustache brûlée, après avoir long-temps parlé contre tous les autres et en même temps que tous les autres, est parvenu à se faire écouter et à parler seul. Ah ! s'est-il écrié d'un ton ironique , je n'y entends rien, moi ! je ne suis pas forgeron, je n'ai pas vu extraire, fondre, forger le fer; je n'ai pas été aux mines de Bourgogne I Quelqu'un ici y a-t-H été? qu il dise, je l'en prie, qu'on ne porte pas dans le four la matière minérale; qu'il dise aussi qu'on ne la couvre pas decastine ou terre ferrugineuse, qu'on ne la recouvre pas de charbon , qu'ensuite on n'allume pas le feu , et que l'activité n'en est pas entretenue par un gros soufflet toujours en mouvement; qu'il dise que, lorsque la matière est en fusion parfaite , on ne l'écume pas, on ne la purifie pas; qu'il dise qu'on ne la laisse pas un peu cailler, et qu'enfin, avant qu'elle soit refroidie, on ne la coupe pas en gueuses ou longues pièces de quinze , dix-huit cents livres , façonnées en lingots , en barres , par le lourd marteau du moulin \ Peut-être, a-t-ii continué sur le même ton , n'ai- je pas vu non plus les ateliers , les forges de Bourgogne et autres où de grands forgerons couverts d'un grand masque33 , tenant de grandes pelles , de grandes pincettes , de grands marteaux, de grandes cisailles , ressemblent au milieu de la réverbération de ces grandes fournaises à de grands

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démons travaillant dans un grand enfer53. Cet homme , voyant qu'on Pécoutait avec attention , a poursuivi ainsi : Mes amis , je puis vous assurer que la différence des fers ne provient pas seulement delà différence des mines, mais qu'elle provient encore de la différence des fontes. Par exemple 9 voulez-vous avoir du fer dur, fondez-le avec du marbre, ou fondez-le à un feu de bois dur. Voulez-vous avoir du fer doux , fondez le avec du sablon , ou fondez-le à un feu de bois doux 34. La diversité des fers, a-t-il ajouté, provient encore des trempes, telle que la trempe à l'huile, la trempe au vinaigre, au vin blanc , à l'eau de tartre , à l'eau de vert- degris, à l'eau de sel commun, à l'eau de raifort , à l'eau de rosée35.

Cet homme continuait depuis long-temps à parler lorsqu'un autre homme placé à côté de moi, s'en est allé en disant entre ses dents : oh ! pour cela il n'y entend rien ; je me suis dit aussi entre les miennes que celui qui s'en allait était plus habile. Je l'ai suivi, et, sous prétexte d'avoir affaire dans la même direction, je l'ai joint : ÎN est-ce pas, lui ai-je demandé, que ce forgeron connaît mieux le fer que l'acier? Vraiment oui, m'a-t-il répondu, car s'il sait fort bien que le meilleur fer est celui de Bourgogne36, au-dessous duquel est celui de Nivernais'*7 , de Périgord38, de Normandie 3% il ne sait pas que Je meilleur acier est celui de Hongrie , au-dessous duquel est celui d'Espagne, de Pie-

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mont, d'Allemagne, de France, où Ton en fait dans le Nivernais et le Limousin40; car s'il sait aussi que le quintal de minerai rend quarante , quarantecinq livres de fer41 , il ne sait pas non plus combien gagne , combien perd le fer en devenant acier par la stratification avec du charbon et de la chaux42, combien gagne, combien perd l'acier à l'épuration ou à la trempe. Monsieur, ajouta cet homme, je vois avec peine qu'en France on ne veut pas apprendre la métallurgie. Ah ! que ne suis-je capitaine-général des mines43, je trouverais dans notre Normandie44, notre Rouergue, une partie du cuivre 4* que nous achetons si cher; je trouverais dans notre Normandie, notre Languedoc, une partie du plomb, de letain46 que nous n'achetons pas moins cher ; je trouverais dans nos différentes montagnes de l'argent, de l'or47; et vous n'ignorez pas que l'extraction , la fusion de ces métaux sont à peu près les mêmes que celles du cuivre, de letain qui sont à peu près les mêmes que celles du fer48, et vous n'ignorez pas non plus que les dernières opérations épuratoires, par lesquelles l'argent n'est aujourd'hui que de l'argent, l'or que de l'or, sont connues de tout le monde19.

Mais, me direz -vous, prenez garde.

La livre de fer ne valant que... six deniers50,

La livre de plomb qu'un sou 5l ,

La livre de cuivre que trois sous5%

La livre d'étain que quatre sousr,;3

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La livre d'argent que trente-sept francs dix sous5*.

La livre d'or que quatre cent quarante-quatre francs ",

Il serait possible que le produit des mines fût inférieur aux frais de l'exploitation.

Ah! vous répondrai-je, n'est-ce donc rien que d'agrandir nos ateliers souterrains , que d'agrandir le domaine de nos arts? Aussi, honneur, gloire à messire de Lafayette qui aujourd'hui fouille si profondément la riche mine de sa seigneurie de Pongibaut, et lui fait tous les ans payer une grosse rente de bel et bon argent 56 qui accroît sensiplement le numéraire de l'Auvergne.

La serrurerie.

Toutefois , monsieur , il faut convenir que si l'ouvrier français n'est pas le premier pour extraire les métaux, il est le premier pour les mettre en œuvre.

Avez-vous assez examiné la magnifique sonnerie de l'hôtel d'où nous sortons ?

Il va sans dire que la grande porte d'entrée , la porte de sûreté du plus riche financier57 , doit être forte : et elle l'est. Vous avez vu qu'elle estassujétîe par un grand fléau de fer ; qu'elle est défendue et ornée par de gros clous à tête de diamans qui retiennent des rosettes , des plaques ouvragées 53. Vous avez entendu tout le monde admirer particulièrement les heurtoirs, comme offrant la perfection de la sculpture et de la ciselure 5o.

Les grilles des jardins, à mailles égales, interrompues par des chiffres et des écussons60 , annonçant également la richesse du maître et l'habileté de l'ouvrier , ont aussi été remarquées.

Toutefois, on n'a pas assez remarqué dans les appartemens les portes fermantes, tombantes , les portes s'ouvrant des deux côtés 6l.

On n'a pas non plus assez remarqué des serrures a plusieurs tours , des serrures à loquet , à clanche62; d'autres serrures avec des montres représentant des édifices , des colonnades 6i , avec des montres à l'antique , à grillages d'acier sur drap de couleur 64.

Moi, je me suis bien gardé de ne pas donner mon attention à toutes ces parties de l'art, de ne pas la donner surtout à celle des targettes brasées au cuivre, à l'étain, à l'argent ; à celle des targettes émaillées en toute sorte de couleurs; à celle des ornemens enfer fondu, de l'invention du célèbre Biscornette65; surtout à celle des feuillages, des ramages, où l'art s'est joué du fer, l'a aminci , l'a contourné, l'a enroulé , où il l'a diversement coloré , seulement par les diverses trempes66.

La serrurerie des meubles , a-t-il continué , ne vous a-t-elle pas semblé encore plus belle ? Il n'est pas possible que vous ayez vu sans un vif plaisir celle des grands coffres-forts , des coffrets en fer , des coffrets de bois dont les serrures à huit , dix , douze pennes , ont des clefs si artistement , mais si

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difficilement travaillées, que l'ouvrier meta un penneton, à un seul anneau des mois , des années entières6 \ Je suis sûr qu'il en est de même de ces cadenas en gland, en poires, en raisins, en toutes sortes de formes-; qu'il en est de même de ces plaçaes chargés de quatrains français, grecs69; de maximes en écriture brillante, élincelante 7°. Je suivais depuis assez long-temps cet homme, j'étais comme enchaîné à ses côtés par le plaisir ou le besoin de l'entendre.

La taillanderie.

Il a continué : Je viens de dire que l'ouvrier français est le plus habile à mettre en œuvre les métaux, témoin encore les ouvrages des soixante mille que serruriers que taillandiers de Saint-Etienne ou du Forez qu'on expose jusqu'en Afrique, jusqu'au fond de l'Ethiopie71. Cependant la France paie chaque année huit cent mille francs de faulx à l'Allemagne \ Je fais donc une exception.

La vrillerie.

J'en fais une autre. Bien que la machine à tailler les limes soit gravée ou décrite dans tous les livres73, la France continue à acheter les siennes chez ses voisins 7K

La dinauderie.

Je n'en fais plus. Le cuivre , le laiton , est en

France partout façonné en vases de formes nouvelles , partout teint de diverses couleurs , partout étendu en placoges, en filets sur les meubles où il brille , où il rayonne75.

La plomberie.

Ma'ntenant , au moyen des nouveaux excellens tire-plomb , les plombs de nos vitres sont également aplatis, également amincis, également ouverts des deux côtés ?6.

Dans nos maisons le plomb est la matière d'une infinité de meubles dorés sans or , dorés avec du safran de fer , de l'orpiment , du vitriol 77.

Dans nos villes le plomb couvre tous les jours un plus grand nombre d'édifices. Il veine en canaux le sol au-dessous de nos pieds. Il s'élève, au milieu des fontaines publiques, en gerbes d'argent, d'or7P', surmontées par des gerbes d'eau.

La poterie d'étaln.

Monsieur 9 ma dit cet homme , que je ne cessais de suivre , d'écouter , d'applaudir , de remercier , vous aimez les arts ; je voudrais ne pas être obligé de vous quitter dans un moment ; toutefois j'ai encore le temps de vous parler aussi des ouvrages en étain , peut-être de l'orfèvrerie.

J'entre chez un bourgeois , je crois entrer chez un seigneur en voyant sa vaisselle d'étain qui a

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l'éclat et les élégantes formes de la vaisselle d'argent 79.

V orfèvrerie.

J'entre chez un seigneur , je crois entrer chez Lucullus, chez Périclès : toute son argenterie semble avoir été servie sur leurs tables. Aujourd'hui on entend Courtois80 , on entend les orfèvres du pont Saint-Michel, c'est-à-dire les meilleurs orfèvres du monde81 , on entend dans toute la France tous les orfèvres continuellement crier dans leurs ateliers : le romain ! l'étrusque î le grec ! l'antique ! l'antique 8\

ha dorures

A mon grand regret cet homme me quitta. Je fus tout étonné et je le suis encore, qu'il n'employât pas un moment qui lui restait à me parler de la dorure sur métaux. En quelques mots il pouvait me faire sommairement connaître les ingénieux procédés pour battre l'or au moyen du vélin , et pour le réduire en feuilles tellement minces que celles d'un petit livret de cinq sols suffisent à dorer une statue de grandeur naturelle33; tellement minces que la dorure des galons n'est que la deux-centième partie de l'argent qu'il recouvre 8*. Je fus surpris surtout qu'il ne me pariât pas des ingénieux procédés pour dorer avec l'or moulu, ou l'or amalgamé avec le mercure 8\

XVI« SIÈCLE. s?5

L'horlogerie.

Un de ces jours j'allai chez un horloger de la rue de Laharpe. Je marchandai; je fis mes offres : Oh ! me dit-il, de même que vous payez moins le vin de Montmartre que le bon vin de Surène 86 , vous paierez moins l'horlogerie de Paris que l'horlogerie de Blois 8?. — Maître , que vos montres d'horloge3 en or , en argent , en cuivre , en cristal, 8ç soient ou de Paris ou de Blois , on ne peut que les admirer. Elles ne sont guère plus grosses que le poing90 et elles marquent les heures, même les minutes9', avec l'exactitude du cours du soleil ; je me suis plu à voir qu'à plusieurs l'ouvrier a eu le courage de mettre une montre solaire au revers de sa montre à rouages92, afin que l'une fût la preuve de la bonté de l'autre. — Monsieur, ces toutes petites montres d'horloge , qu'à force de dépense et d'art on pourrait faire bien plus petites , sont filles de ces horloges sonnantes suspendues à nos cheminées qui ne sont guère plus grosses que la tète9*, et petites-filles de ces grosses horloges qui remplissent les sommets de nos clochers et de nos donjons94. Toutefois la gloire de l'art appartient encore toujours aux grosses horloges; maintenant elles sonnent , comme celle du célèbre Balam , qui a laissé à Château-Thierry un admirable monument de son art95, les demi-heures , les quarts-d'heure 9\ G. iS

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Elles les sonnent même en musique 97. Elles vous effraient comme celle de Nicolas Copernic , à Strasbourg93 , comme celle de Lippe de Baie , à Lyon" , par les personnages de bronze que vous voyez quitter leur place pour aller frapper les heures et venir la reprendre après les avoir frappées100. Elles vous réjouissent au contraire comme celle du château d'Anet , où un grand cerf en bronze que poursuit au son des cors une meute de chiens aboyant , frappe en fuyant les heures avec le pied ,0\

La poterie de terre.

Me voilà de nouveau en Picardie pour quelques momens ; je veux dire qu'en voulant parler de la poterie mes souvenirs me reportent à mon voyage dans cette province. Je passai à Dourdan, ville toute remplie de potiers de terre dont les armoiries sont trois pots I0 , de même qu'à Bourges , ville toute remplie de drapiers, elles sont un mouton à longue laine103. Je passai ensuite à Beauvais, où ne pouvant m 'arrêter que très peu de temps, j'aimai mieux ce jour-là voir les pots et les écuelles de cette ville que ses hauts et magnifiques édifices. Cependant , comme je savais que l'art du potier de terre , si ancien, si naturel à l'homme qu'on l'a retrouvé chez les sauvages de l'Amérique lo4 , n'a pas fait et n'a pu faire de grands progrès ; comme d'ailleurs j'avais vu dans la Normandie les belles gresseries sans cou-

XVP SIÈCLE. a;g

Verte' oi, je ne manifestai pas à Beauvais une grande admiration pour la poterie, pour les flacons vernissés en bleu°6. Oh ! me dit un des chefs d'atelier, ne méprisez pas notre vaisselle de terre : elle n'est pas encore si commune que dans beaucoup de ménages on n'en ressoude les cassures avec du bîanc-d'œuf et de la chaux ,0? , et que bien de petits bourgeois ne s'en passent et ne mangent sur des assiettes de fer ,o8 ou de bois l°9.

La fa

icnceric.

Monsieur ! me dit un autre chef, c'est que peutêtre vous avez visité les faïenceries de Paris10, peutêtre même celles de Nevers '" ; c'est que peut-être vous avez même visité celles de Xaintes"2. Oui, lui répondis-je, cela est vrai. Aussitôt l'atelier se remplit d'ouvriers des autres ateliers qui s'appelaient de proche en' proche : tous voulaient voir un homme qui avait vu les faïenceries de Xaintes ; tous voulaient savoir comment était fait le fameux Bernard de Paîissy, ce premier fabricant de faïence française11"; comment il procédait, comment il opérait. Je les satisfis d'abord sur sa personne , sa fortune, sur son titre d'inventeur des rustiques figuïnés du roi et du connétable de Montmorenci que le roi et le connétable lui avaient permis de prendre'14. Je leur dis ensuite qu'ainsi que tous les habiles potiers il choisissait de bonne argile , qu'il la battait

a;(> XVIe SIÈCLE,

avec une verge de fer, qu'il la pétrissait, la corroyait jusque dans les plus petites parties, qu'il l'épurait, qu'il la tournait avec dextérité sur la roue, qu'il la façonnait avec goût tantôt en assiettes, en plats , en vases ordinaires , tantôt en assiettes , en plats , en vases remplis de fruits y de serpens , d'animaux en bossage"5.

Uémaillerie.

Mais , ajoutai-je , une des grandes difficultés est la couverte ou l'émail que Bernard compose ainsi que les émailleurs sur cuivre , c'est-à-dire qu'il prend du sable , des cendres gravelées , du salicor , de la pierre du Périgord , de l'antimoine , de la litarge , du soufre , du cuivre , du plomb , de l'étain , du fer , de l'acier ll6 ; une autre grande difficulté , surtout pour les pièces plates , unies , est la peinture à ramages verts, bleus117 , ou bien à personnages comme la faïence peinte par Raphaël118 , une autre plus grande>t la plus grande est quand l'arrangement des pièces dans les fours est terminé, la conduite du feu"9; mais aussi quel plaisir pour les faïenciers , lorsqu'ils défournent leurs pièces, de voir , de tenir de la faïence !

La porcelainerie*

Ils voulurent savoir ensuite si maintenant l'on ne pourrait avoir, aussi bien que de la faïence , de

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la porcelaine française : Non , leur dis-je , car soit que la porcelaine consiste en terre ou en sable120 , soit plutôt , ainsi que je le crois , qu'elle consiste en nacre de coquilles pilées131 , la nature a refusé à la France et à l'Europe ces matières.

Les questions recommencèrent : aucune , je pense , ne demeura ou sans bonne ou sans mauvaise réponse.

La verrerie.

J'aime bien l'anecdote de ce cavalier comme moi espagnol, comme moi se trouvant à Paris , cherchant comme moi à s'instruire, qui , à son retour de Saint-Germain-en-Laye qu'il était allé visiter , ne laissa pas débrider son cheval , et remonta dessus dès qu'il apprit qu'il y avait une manufacture de glaces , et ne revint qu'après avoir examiné une à une les savantes opérations d'un art , alors tout nouvellement français. Cette anecdote peut avoir tout au plus cinquante ans 12a.

Aujourd'hui ces opérations sont de plus en plus connues ; la description en est dans plusieurs livres123 : voici les principales.

L'ouvrier souffle d'abord au bout de son tube de fer, qu'il a plongé dans le verre en pâte , un grand globe de verre qu'il fend avec des cisailles ; ensuite il aplatit ce verre ; ensuite il le carre ; il le fait chauffer ; il l'étend sous une masse de fer , et l'aplatit encore ; il le laisse refroidir ; ensuite au

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moyen de l'émeril et du sable il îe polit sur les deux faces, il le couche ; il applique dessus une légère plaque d'étain , sur laquelle il répand de l'argent vif , qu'il distribue également sur toute la surface. Il met par-dessus une feuille de papier ; par-dessus la feuille de papier une pièce d'étoffe de même grandeur. Il comprime fortement le mercure sous un grand poids. La glace est faite'2*.

Avec l'art de faire le verre des glaces s'est perfectionné l'art de faire le verre blanc qui , au moyen du sel debarille, subsistué au sel des plantes et notamment à celui des fougères ,25 , n'est plus si jaunâtre que dans le Nivernais126 , le Lyonnais127, si verdâtre que dans l'Armagnac1*8. Grâce à nos deux ou trois mille gentilshommes verriers'29 , la plupart élètcs des verriers italiens'30, les Français ne boivent plus dans des tasses de poterie , mais dans des tasses de verre teint en toute sorte de couleurs, en bleu , en jaune , en vert , en rouge , façonné en toute sorte de formes , en nef, en cloche, en cheval , en oiseau , en église t3\

La verroterie.

Je remarquerai comme progrès de l'art en France , que les Italiens , il n'y a pas un siècle , riaient des Français qui ne distinguaient pas des vraies pierreries les pierreries en verre qu'ils leur vendaient'32. Aujourd'hui les Fiançais en font

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d'aussi belles que celles des Italiens lB , et les Italiens ne rient plus.

La hucherie.

On n'a pas idée du bruit des encans de France , des encans de Paris , des encans de l'après-midi ; il s'en faisait un la semaine dernière, dans une maison du beau quartier du Louvre , au moment où je passais. Je crus qu'on se querellait ou qu'on se battait, qu'il fallait aller porter du secours; quelques personnes entraient, je les suivis: je me trouvai au milieu de la vente des meubles d'un haut magistrat , décédé depuis peu. On enlevait les tonneaux et les autres futailles qu'on venait de vendre , on vendait la hucherie ou meubles en menuiserie ; on criait : le garde-manger ! à tant ! le buffet î à tant ! Un maître d'hôtel fut le dernier enchérisseur d'une jolie armoire à confitures'34, il le fut encore d'un superbe dressoir taillé à feuillage ,35. Cependant on rangeait autour de nous des bahuts , des huches , des coffres couverts de cuirs de diverses couleurs , rehaussés de placages de divers métaux ,36 ; des bancs pleins , des bancs à claire-voie , des bancs à dossier , des bancs à coucher ou des bancs-lits ,37 ; des chaises en planches sculptées , cirées , frottées comme les bancs ,33 ; des chaises dépouillées de leurs housses'9, afin de laisser voir leur garniture en maroquin ,4° , en drap4' , en velours'42 , en tapisserie43, en broderie 4| ; des chaises pliantes , des

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ih-s (liasses à roulettes, a ressorts pour les malades on les infirmes ,45 ; des fauteuils dorés , argentés ,46 ; des tabourets, des placets , des sellettes1'7 de plusieurs façons. Tous ces meubles étaient vendus et enlevés en quelques instans.

La tabletterie.

Tant qu'on vendit des pupitres à quatre, cinq étages'4", des tablettes de livres, des tables à écrire, les enchères ne furent guère échauffées; mais bientôt elles s'échauffèrent quand on cria des tables à pieds tournés1*', a tiroirs odorans,5°, à dessus en cuir noir, chargé de ramages, de fleurs ^'inscriptions en or' '.

L ' èbènisterie.

Elles ne s'échauffèrent pas moins quand on en fut aux armoires , aux secrétaires en placage , en bois d'ébène "% en bois de rose l53, en bois étrangers contrefaits par la coction des bois indigènes dans de l'huile combinée avec du vitriol et du soufre ,54, en bois indigènes teints dans des bains de couleurs combinées avec de l'alun ,5\ J'étais de plus en plus assourdi; je me retirai.

La huisserie.

Dans ces encans j'ai cependant appris beaucoup çle choses ; toutefois j'en ai appris beaucoup plus en

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fréquentant les marchands de Paris , en achetant , surtout en payant bien.

On vend en France toute sorte d'ouvrages de buis ; mais on ne les y fabrique pas tous. Il s'en fabrique une partie dans les pays étrangers156, et souvent avec du buis de France.

Uivoirerie.

On ne fabrique pas non plus en France tous les ouvrages d'ivoire qu'on y vend157, bien que les tourneurs y travaillent l'ivoire avec tant de délicatesse qu'ils renferment tout un jeu de quilles dans une petite boule pas plus grosse qu'un grain de raisin ,5R.

La bimbloterie.

J'ai appris aussi que ces bilboquets , ces sauterauxl5% ces poupées , ces bergamotes, ces oiselets en carton160 , ces jolis joujous qui paraissaient tous de main française n'étaient pas tous faits en France l6'.

La quincaillerie.

Bien que dans ce pays on jette mieux en sable le métal162, qu'on ramollisse, qu'on redresse, qu'on teigne la corne , l'écaillé mieux que partout ailleurs'63, tous les petits ouvrages en fonte, eu

282 XVIe SIÈCLE.

corne , en écaille qui y sont vendus n'y sont pas

faits15'.

La tapisserie.

C'est fort singulier que tout aujourd'hui il me vienne je ne sais combien de choses sur la beauté du château de Fontainebleau , et qu'eu ce moment je ne puisse parler que de son ameublement.

La première fois que je visitai ce château je faisais en sortant éclater mon admiration pour toutes les richesses et les magnificences qu'il renferme ; quelqu'un qui était présent médit que, puisque je ne parlais pas des tapisseries , je ne les avais pas vues. Je les ai vues, lui dis-je; il me répondit que je ne les avais pas assez vues. Véritablement il me rappela successivement et avec beaucoup d'ordre que j'avais d'abord marché sur des tapis mélangés de chanvre, de lin , de coton et de laine1"; que j'avais ensuite marché sur des tapis verts à grandes bordures jaunes, ensuite sur des tapis de velours façon de Turquie , façon de Perse ~6. Il me rappela aussi que les vrais tapis de Turquie, les vrais tapis de Perse couvraient les tables l6?. Il me rappela que les belles salles étaient successivement tendues des tapisseries des différentes saisons ,68 ; que plusieurs appartenions étaient tendus de verdures d'Auvergne, de Feltrin 69; que d'autres l'étaient de tapisseries blanches, vertes, à devises et à chiffres'70; que d'autres l'étaient de tapisseries de Lorraine ,7' ;

que les plus riehes l'étaient de tapisseries faites à Paris, dans les ateliers de Dubourg, sur les dessins de Lareinbert I?2. Il me rappela tout cela si bien que je me le rappelle parfaitement encore.

Il ne me rappela pas, il m apprit qu'au temps de la barbarie de l'art les tapisseries étaient infiniment plus précieuses qu'aujourd'hui , et qu'à la cour, de même qu'il y avait des gardes du trésor , il y avait des gardes des tapisseries '7\

La chapellerie.

Me voilà, je crois, maintenant aux chapeaux ; j'en sais beaucoup, mais monsieur André en sait beaucoup plus, et je ne puis mieux en parler qu'en répétant ce qu'il m'en a dit.

Monsieur André est un des plus aimables voisins qu'on puisse avoir. Un jour mon perroquet , qui avait bien déjeuné, s'envola chez lui. Je vis que mon perroquet lui plaisait ; je le lui laissai et le lui donnai. Peu de temps après il vient me voir. Il étudie les arts autant que je les étudie. Nous nous en entretînmes ; nous en discourûmes fort longtemps, et je finis par lui montrer cette partie de mon journal qui leur est relative. Vous voyez, lui dis-je, qu'en ce moment je m'occupe des vêtemens. Messire , me dit-il d'un air franc et ouvert . je puis vous fournir quelques documens ; voulez:-

284 *VIe SIECLE.

vous en garder note? Je pris du papier et une

plume y et j'écrivis ce qui suit :

Lorsqu'au sortir de la messe ou des vêpres on se trouve aux galeries de l'église , on peut facilement savoir qu'elle est la mode actuelle des couleurs et des formes des coiffures. Vous voyez des chapeaux blancs, noirs, gris, verts'74, des chapeaux couverts de taffetas , des chapeaux couverts de velours'75, des chapeaux pointus en pain de sucre sur la tête des gens de guerre ,?6 , des chapeaux à aile retroussée , à panaches sur la tête des gens du monde '77.

Les chapeliers feutrent fort bien la laine, le lapin, le lièvre, le castor, et leur donnent un beau noirl?8. Le prix ordinaire de leurs chapeaux ne passe guère trente sous'98 : leurs fabriques suffisent aujourd'hui à la France.

Les plumassiers français teignent aussi fort bien les plumes ; ils emploient le sureau , le safran et le vinaigre l8°.

La frisure.

Monsieur André continua ainsi : L'art de la frisure compte à peine quelques années et nous en avons atteint la perfection. Le perruquier français est , depuis Henri III , le premier en Europe. Regardez ce jeune élégant qui sort de ses mains : il balance sur son front l'édifice de sa chevelure pou-

XVIe SIÈCLE. 285

drée de poudres odorantes1*1 ; ses moustaches sont cirées en croc ; une petite barbe cirée aussi en pointe termine gracieusement le bas de son visage ,8a ; il va dans la société des dames : il est sûr de son fait.

La toilerie.

Belles et belles toiles de Normaudie ; belles et belles toiles de Bretagne'81; belles et belles toiles de Châtellerauld ,84. La toilerie de France n'a pas de rivale , même dans les Pays-Bas ,85.

On dit que la Picardie, contre les lois et contre les intérêts du commerce , vend à l'étranger ses lins186 au lieu de les ouvrer; c'est une honte.

Les Hollandais sont venus établir en France des fabriques de grosses toiles de coffre l8? qui passent pour des toiles françaises , qui les déshonorent ; autre honte.

La lingerie*

Au jour actuel la couturière taille la toile , enfile l'aiguille , fait les points , compose l'empois > empèse par principes. Il y a au jour actuel des traités de tous les arts; celui de la lingerie , avec figures des diverses pièces dont est formée une chemise18^, mérite d'être mentionné.

La draperie. Dire comme bien des personnes que nos laines de

a86 XVIe SIÈCLE.

Berri sont plus douces que celles d'Espagne1"9, c'est dire trop ; dire quelles sont aussi douces, c'est assez dire. 11 me paraît que Je tissage est de toutes les parties de la fabrication celle où nous avons fait le plus de progrès. Voilà les paremens de mon justeau-corps ; ils sont tissus de manière qu'ils se trouvent blancs à l'endroit , rouges à l'envers '9°. Les tisserands français ont été les maîtres bénévoles des tisserands anglais19', et ils sont encore hors de concurrence '9\ Rien ne surpasse la finesse de nos revêches , de nos estamets , de nos serges , l'éclat de nos frises , de nos camelots ondes xr)\

La soierie.

Quant à nos soieries, où sont, je vous le demande; les plus habiles veloutiers , les plus habiles passementiers du monde? Pour moi, je crois qu'aujourd'hui ils sont à Tours, à Lyon9*. Monsieur André, après avoir très bien décrit l'art d'élever les vers à soie, l'art de séparer des cocons la soie, de la mouliner95, delà dévider aux tournettes qui mettent en mouvement cinquante dévidoirs à la fois ,s6 9 a ajoute : Venez maintenant dans nos fabriques > l'ouvrier vous étalera des crêpes de soie d'or et d'argent, fins, déliés , légers, admirable»'97 , des satins rayés d'or de velours à bouquets, à ramages, d'or ou d'argent93, faits avec une richesse, un goût tels qu'on n'a pas le courage de marchander. Toutefois

XVP SIÈCLE. s8?

eroiriez-vous que nos Français , bien qu'ils veuillent tous , jusqu'aux villageois, être vêtus d'étoffes de soie ou de bourre de soie", ne les prisent si elles ne viennent de Yenise, de Florence, de Lucques, ou de Gênes200; en sorte que tandis qu'à Londres les marchands anglais contrefont l'accent des marchands français301, les marchands français contrefont à Paris l'accent des marchands italiens20. Une si déplorable manie décourage les manufactures que Louis XI éleva à Tours oi, celles que sous le règne de François Ier a élevées aussi dans la même ville le seigneur de Semblançai °4 , et celles qu'à Lyon vient d'élever l'industrieux Turquet 2°ù ; mais il y a remède sinon à tout, du moins à cela, et en ce moment le roi , pour retenir en France les deux ou trois millions que chaque année'06 les Italiens viennent nous enlever , a d'abord fait planter la France de mûriers jusque sous ses fenêtres207, et il a ensuite proscrit l'entrée des soies et des soieries italiennes208.

Monsieur André, je vous prie de me donner le prix des soieries. — Le voici :

L'aune de velours à trois poils.

L'aune de taffetas à six fils. .

L'aune de Damas

L'aune de satin. , . .

hv.

a88 XVIe SIÈCLE.

La teinturerie.

Tout se tient , poursuivit monsieur André; mais si quelque chose surtout se tient , c'est la draperie et la teinturerie. Dès que la draperie a eu repris ses travaux, elle a demandé à la teinturerie de nouveaux essais, de nouveaux efforts; nos teinturiers sont devenus également habiles dans la variété des ingrédiens, dans la variété des combinaisons, dans la variété des procédés. Avec la limaille ils font le noir *; avec la garance et la gaude , le beau noir; avec la graine d ecarlate ou avec la cochenille , le rouge ; avec une première teinte de gaude, une seconde de cochenille, le violet. Ils ont teint une étoffe en rouge, ils la lessivent , ils la rendent d'un beau violet; ils l'ont teinte en noir , ils ne veulent pas changer la couleur , ils veulent au contraire la fixer : il baignent l'étoffe dans une eau de vitriol2" , et dans un baquet d'urine humaine s'ils veulent lui donner un grand éclat 2l\ Eh ! qu'ai-je besoin d'en dire davantage î les teinturiers de Lyon , de Tours sont connus dans l'Europe 2l3 ; les teinturiers de Paris , parmi lesquels se distinguent les Gobelins'4, le sont jusque dans la Chine21'. Vous aurez d'ailleurs à remarquer ici que l'indigo a été depuis long-temps et qu'il est aujourd'hui plus sévèrement que jamais interdit; le roi et le parlement disent qu'il appauvrit, qu'il brûle l'étoffe2'6; mais je crois que ce sont

XVIe SIÈCLE. 289

les cultivateurs des grands champs de pastel qui le leur ont dit :

La façon des habits des hommes*

Maintenant le tailleur français s'empare de ces belles étoffes si bien tissées , si bien teintes ; il a dans ses mains les ciseaux dont il se sert si légèrement. Avec quelle élégance il oppose la draperie large et bouffante des manches à la draperie du corps tendue , serrée , écourtée au-dessus des hanches2'7 ! Même principe , même goût pour la forme des chausses à la gigotte ,8; le haut, enflé par de légères lames de fer 3"> , est large , bouffant jusqu'aux genoux ; le bas est collant et à pli de jambe220.

Si vous voulez écrire aussi , ajouta monsieur André , le prix des façons , c'est pour les habits de maîtres soixante sous, et pour celui des valets vingt sous 221.

Vous pouvez écrire encore qu'il y a de jeunes seigneurs assez fous pour mettre cinquante livres de perles à la broderie d'un habit qui leur revient souvent à trente , à quarante mille francs*23.

Monsieur André était de si bonne humeur qu'il me dit en riant : Puisque i'occasiou s'en présente , vous saurez que parfois nos tailleurs ne sont pas plus honnêtes que les vôtres ; vous saurez que, pour vos chausses , au lieu de deux aunes de drap, .6. 19

29o XVIe SIÈCLE

ils vous en font acheter trois ai7, sous prétexte des doublures ou de la martingale , nouvelle invention des gens de cour qui permet, sans déranger îes aiguillettes , les rubans de la ceinture , de satisfaire tes besoins naturels'2 l ; et que, lorsque vous réclamez les retailles, ils vous font mille sermens qu'ils vous ont tout rendu , excepté ce qu'ils ont jeté dans la rue ; or , la rue , en ternie de tailleur , est une grande armoire où ils serrent les pièces et les coupons qu'ils dérobent"5. Les parlemens ont voulu sévir contre ces tours de métier26, mais ils n'ont pu en venir à bout. Je me crois sûr que les tailleurs jettent dans la rue autant de morceaux de drap de la robe des juges que de l'habit de leurs autres pratiques.

La façon des habits des femmes.

Pour l'habillement des femmes, ce sont aussi des toiles , des étoffes , mais plus douces , plus légères, plus fines, d'une couleur plus délicate, d'un dessin plus gracieux.

Considéré dans son ensemble ,ce bel habillement a la forme d'une horloge de sable ou de deux cloches opposées à leur sommet. Le corps de jupe très serré à la ceinture va en s'élargissant jusqu'au bas, le corps de robe très serré aussi à la ceinture , tendu sur le corset de baleine, va de même en s'élargissant jusqu'aux épaules, où par le développement

XVIe SIÈCLE. 291

de la fraise il prend encore une plus grande ampleur"7. On ne cesse de crier contre les parures actuelles ; je ne sais en vérité pourquoi, car depuis l'invention des cerceaux de baleine, des buses et des vertugadins2*3, les femmes n'ont jamais été mieux gardées , n'ont jamais été habillées d'une manière aussi respectable : il le faut , car elles n'ont jamais été aussi jolies.

C'est peut-être encore à écrire qu'on est infiniment moins rigoureux sur l'habillement légal des femmes , qu'au jour présent , quand elles sont trop bien habillées , trop bien coiffées , on ne les fait plus conduire en prison, par quarantaines, cinquantaines , soixantaines à la fois2*9.

Les ceintures.

A mon grand plaisir et à mon grand profit, monsieur André ne s'arrêtait pas : Nous en sommes, me dit-il , aux ceintures.

Il en coûterait beaucoup pour avoir des ceintures d'argent : il en coûte beaucoup moins pour avoir des ceintures en élain qui ressemblent à des ceintures d'argent , et pour qu'elles y ressemblent encore davantage on les a faites à grillages appliqués sur satin , sur velours *'5°.

Le cuir.

Finissons par la chaussure.

292 XVP SIÈCLE.

L'art du tanneur qui fournit les matières à celui du cordonnier n'a cessé de changer et d'améliorer les instrumens, les procédés.

L'écharnage des peaux se fait maintenant sur le chevalet avec la pierre-ponce2'.

Dans la mégissserie et la maroquinerie , cet art ne s'est pas moins perfectionné. Actuellement le dégraissage se fait par le moyen de la presse 23z ; et l'alun , méthodiquement employé , est devenu un excellent ingrédient pour fixer sur toute sorte de peaux toute sorte de couleurs ï33.

Voulez -vous noter que nos fermiers font souvent chez eux tanner , mégisser , maroquiner les peaux de leurs bœufs , de leurs vaches , de leurs moutons a34 ?

Les souliers.

Et même que nos bourgeois économes font venir dans leurs maisons les cordonniers et y font faire leurs souliers'1- ?

Je crois incontestable que depuis plusieurs siècles l'art du cordonnier est , en France , arrêté , sinon dans son élan , du moins dans ses développemens.

Nous manquons de peaux crues , bien qu'on en importe de la Barbarie , du Cap-Vert, et même du Pérou236.

Nous manquons encore plus de tanneurs , par conséquent de cuirs 23y.

Nous manquons encore plus de cordonniers , par conséquent de souliers a38 ; aussi les Flamands nous en apportent de grandes batelées239 , tous plus ou moins vieux , dont le pauvre peuple s'accommode fort bien.

Cependant nos souliers ne sont pas très chers. On vend ceux de veau , de maroquin , à raison

de 16 deniers le point. . » fr. i3 s. ly à. Ceux de vache , à raison

de 2 sous le point. . . . 1 » »

La paire de grandes bottes. 7 » »

La paire de bottines. ... 3 » » z4°

Pour mettre des bas de chausses de soie , des bas de soie241 , il a fallu des souliers de soie. On connaît dans tout le monde nos souliers de velours rouge déchiquetés en barbe d'écrevisse M* , lacés et serrés comme des jarretières par des nœuds de ruban 243. On connaît aussi nos souliers à semelles de liège244 , nos patins , nos souliers à cric , ainsi appelés du bruit qu'ils font245. On ne connaît pas moins les souliers de nos femmes , leurs élégantes mules à talons déliés 246 , leurs hauts patins à talons encore plus déliés247. Monsieur André s'est levé ; messire ! n'omettez pas que le Grand-Turc a fait demander solennellement au roi de France douze cordonniers de Paris'48 , et il m'a salué et s'en est allé en riant.

Les combustibles.

Dès que l'antique hache fut sortie de sous le marteau des premiers métallurgistes ou des premiers forgerons , elle ne reposa plus. L'histoire a conservé le souvenir de vastes régions déboisées et enlevées à l'agriculture 249.

La France , plus vivace et mieux administrée, n'a pas encore manqué de bois ; mais le renchérissement successif qu'il éprouve350 en fait prévoir la prochaine rareté.

Heureusement elle possède dans ses provinces du nord , dirai-je comme certains naturalistes, des terres où le sel blanc s'est évaporé, où seulement reste le sel noir qui a communiqué sa nature pesante , grasse et oléagineuse aux végétaux tombés en dissolution ; ou bien , comme d'autres, dirai-je des terres mélangées de végétaux qui se sont combinés avec le soufre et le salpêtre; ou bien, comme d'autres, des terres où le soleil échauffant l'eau des marais la réduit en limon onctueux et bitumineux ,5) ? je ne sais, mais toujours est-il sûr que dans la Picardie et l'Artois il y a de grandes tourbières25 , et que l'emploi de la tourbe , reconnue de nos jours propre à remplacer iea autres combustibles2", mieux que les lois les plus sévères , protégera les forets qui restent à la France.

Les Français achètent de l'Angleterre et de l'Ecosse

le charbon de terre 254 dont ils ont des mines très abondantes dans l'Orléanais^5, la Bourgogne256 , le Forez257, le Rouergue253 , dont l'extraction* bien mieux que celle de la tourbe , protégerait les forêts; si je dis que c'est par habitude , je ne dis pas toute la vérité; mais je la dis toute si je dis que c'est et par habitude et par impéritie.

J'ajoute que la nouvelle invention des fours à voûte surbaissée qui diminue la consommation des combustibles 259 protégera aussi les forêts.

L'éclairage,

Dans le nord les Français brûlent à la lampe de l'huile de navette260, dans le midi ils brûlent de l'huile de noix261.

Je vanterai volontiers leur chandelle. Autrefois on ne la faisait qu'avec du suif pur 262 ; aujourd'hui on la fait avec trois couches de cire , grossies d'une couche de suif263. On la fait aussi avec du marc d'huile de noix 6\ Autrefois une partie de la mèche était de chanvre265; aujourd'hui elle est toute de coton 266.

La chandelle de cire a été encore plus perfectionnée. A peine le mois de mars est commencé que le fermier visite ses ruches. Il en cueille la cire, et après l'avoir séparée du miel il la met dans une chaudière avec un peu d'eau ; il la fait bouillir len., tement pour que l'eau s'évapore ; ensuite il la passe

296 XVIe SIECLE,

à travers un linge, et il la verse dans de grandes écuelles de bois où elle se refroidit et forme de beaux pains jaunes.

C'est dans cet état qu'elle est vendue au cirier qui , après l'avoir plusieurs fois encore clarifiée, la blanchit de cette manière :

Lorsque la cire est fondue dans la chaudière, le cirier y plonge des palettes de bois plongées auparavant dans l'eau , afin que la cire n'y adhère pas et qu'elle s'en détache par feuilles minces. Ces feuilles minces sont ensuite exposées au grand air, à la rosée , sur des toiles où elles achèvent de se purifier et de blanchir2"7.

On fabrique des chandelles de cire blanche , bleues, rouges , vertes, jaunes, jaspées, des chandelles de toutes les couleurs, de toutes les nuances768.

Piolé, riolé comme la chandelle des rois, dit le proverbe ■*: Cette chandelle , diaprée des couleurs les plus gaies, rappelle la première des joyeuses soirées de l'année. Dans la boutique du cirier elle est pendue près de la chandelle des agonisans *7° , de même que dans l'amanach le jour du mardigras se trouve près du jour des cendres37'.

On vend la livre de la chandelle de suif... 3 s. 272.

Et la livre de la chandelle de cire... 18 » *7\

La cuisine.

Je veux qu'an homme que je rencontrai des-

XVP SIÈCLE. 297

cendant la côte de Clayes me raconte ici encore son', histoire.

Il menait son cheval par la bride, je menais le mien de même ; nous fûmes obligés de nous ranger l'un à côté de l'autre pour laisser passer une file de charrettes. Quand elles furent passées nous ne nous séparâmes pas, nous continuâmes à marcher ensemble, et bientôt nous remontâmes ensemble à cheval; mais au lieu de parler de la pluie et du beau temps , nous parlâmes de la guerre en général, et ensuite de la guerre civile qu'avait excitée la réforme de Calvin. On ne saurait jamais croire, me dit cet homme , combien le diable s'agitait pour attirer les catholiques hors de l'église ; il les prenait par toute sorte de moyens , par tous leurs sens. J'ai eu quelquefois la gloire de lui tenir tête. Si vous pensez que je me vante , vous allez [voir ce qui en est.

Je suis enfant de Paris , né dans la petite bourgeoisie. On me fit étudier par force , et mon dégoût augmenta avec l'âge. Quand j'eus terminé ma rhétorique , la philosophie m'ennuya tellement que je résolus de quitter le collège à la première occasion et de me faire cuisinier. J'avoue toutefois que pendant quelque temps la vanité m'arrêta ; mais je me dis qu'un bon cuisinier valait bien un mauvais médecin , un mauvais avocat , un pauvre prêtre. Enfin un beau matin je déjeunai de mon Aristote , et le lendemain je me mis en apprentis-

sage; c'est dans mon nouveau métier que mes progrès furent rapides.

Je me fis d'abord un système bien ordonné ; et de même que les philosophes classent les divers termes du discours en catégories , je classai de même les divers ustensiles de cuisine :

En ustensiles de fer, tels que les éventoirs à tube, les éolipiles ou machines à vapeur 2?4 pour enflammer le feu , tels que les horloges ou machines à rouages 2?5 pour tourner la broche ou les broches , tels que les poêles , les marmites à trois , quatre pieds376 , les porte-plats 277 ;

En ustensiles de cuivre , tels que les poêlons , les chapelles ou fontaines , les poissonnières , les chaponnières , les tourtières 2?8 ;

En ustensiles d'étain , tels que les aiguières , les bassins, les soupières , la vaisselle *79.

A l'exemple des philosophes , je me fis aussi des axiomes :

Blé d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour*80;

Quarante animaux terrestres bons à manger, quatre cents aquatiques a8\

Tous les mois où il y a une R les huîtres sont bonnes a8\

En février les bonnes poules 2"3.

Bon mouton que celui qui a été mordu par le loup 2"4.

Quand il passait un étranger, je ne cessais de l'interroger ; mais ce n'était pas sur les anciens

monumens , sur les mœurs ou les usages de son pays : monsieur, votre poisson est-il bon ? et votre volaille? vos légumes ? vos fruits? et quand j'apprenais quelque chose, je récrivais aussitôt, et mes tablettes faisaient naturellement suite à mes axiomes.

Le bœuf du Limousin est bon *35 : celui de la Champagne est meilleur286.

Le mouton du Berry est bon28? : celui du Rouergue est meilleur 28\

Le chevreau de l'Auvergne est bon a8; : celui du Poitou est meilleur 29°.

La volaille du Mans est bonne 291 : celle de Caussade est meilleure 29?.

Les oisons de Beaune, du Lyonnais sont bons2'3 : ceux de la Gascogne sont meilleurs 294.

Les tripes de Paris sont bonnes 295 : les andouilles de ïroyes sont excellentes , les meilleures 296.

Les jambons de Lyon sont excellens197 : ceux de Bayonne sont meilleurs *9°\

Les langues fumées de l'Auvergne sont bonnes0": celles de Langres sont meilleures 'io°.

Les huîtres du Havre sont bonnes301 : celles de la Saintonge , d'Angoulême , du Médoc sont excellentes 3o2.

Les carpes de la Saône sont bonnes M.

Les éperlans de Quillebœuf sont bons 3o4.

Les sardines de La Rochelle ; celles d'Antibes ,oS sont bonnes, bonnes* excellentes, excellentes.

5oo XVIe SIÈCLE.

Le thon de Marseille est boa, excellent 0(>.

Le beurre de la Normandie sentant la violetteest bon : celui de la Bretagne orangé , est exquis 3°7.

Le fromage de la Brie308, du Dauphiné °9, du Languedoc3'0 est bon; le fromage vert delà Provence3'1 est bon; le fromage bleu de Roquefort est très bon, le meilleur 3,\

La moutarde de Saint-Maixent est excellente ; celle de Dijon est la meilleure 3l3.

Le cotignac d'Orléans est bon 3'4.

Les biscuits de Rheims sont bons 3'5.

Les dragées de Verdun sont excellentes !l6 : les dragées au musc , les muscadins de Lyon sont excellons 3,?.

Bientôt je me persuadai qu'un bon cuisinier devait se faire aider par la nature, et que c'était aux alimens dont on nourrissait les animaux à en assaisonner le plus savoureusement la chair. Je fis faire des cages privées de lumière , où j'engraissai la volaille avec de la farine d'ivraie , de froment , d'orge 38 ; il n'y avait rien de meilleur que mes chapons engraissés dans des caisses où ils ne pouvaient se tourner , se remuer3'9; que mes pigeons auxquels on n'avait donné que de la mie de pain trempée dans le vin320 ; que mes paons auxquels on n'avait donné que du marc de cidre 32' ; que mes agneaux qui n'avaient pas mangé d'herbe , qui avaient en même temps tété deux mères w\ Il n'y Avait rien de plus délicat , de plus odorant que la

XVIe SIÈCLE. 3oï

chair de mes jeunes pourceaux nourris avec des panais323 et qu'avant de les faire rôtir on avait remplis de fines herbes'4.

Quelle attention ne mettais-je pas d'ailleurs à interroge* continuellement mon goût en même temps que celui des gens instruits, des gens riches, à corriger le mien par le leur , et le leur par le mien !

Enfin je me fis connaître. L'archidiacre d'un grand chapitre m'envoya chercher , et m'offrit beaucoup ; mais l'abbé d'un grand monastère vint lui-même me parler et m'offrit davantage. Maître Luc, me dit-il, j'ai goûté de vos hors-d'œuvres, j'en suis enthousiaste , et il me semble que chez nous vos talens seraient sur un plus vaste théâtre; ce n'est pas tout, ils deviendraient plus utiles, ils seraient en quelque manière sanctifiés. Vous saurez, continuat-il, que depuis quelque temps les Calvinistes nous enlèvent des novices et même des profès. Venez nous aider à les retenir par tous les plaisirs permis, particulièrement par ceux de la bonne chère. Dans ces temps difficiles on ne peut mieux chasser d'un couvent de Bernardins le diable que par la poêle ou la broche. L'abbé obtint la préférence. Je le suivis.

A mon arrivée les anciens de l'abbaye m'entourèrent. Mon ami , me dirent-ils , en me flattant de la main , défendez-nous contre Luther , Calvin, Zuingle , Bèze , Mélanchlon , Ecoîampade. Mes

3o2 XVIe SIÈCLE,

révérends, leur rêpondis-je , avec mes bisques3'5, je me moque de Luther ; avec ma glace musquée, sucrée , avec ma neige parfumée à la rose326 , je me

moque de Calvin ; avec avec... je me moque de

celui-ci... de celui-là... et de tous ie« autres.

Je leur tins parole.

Le bon abbé , les anciens et moi nous nous félicitons du calme et de l'hilarité répandus sur tous les visages , lorsqu'aux approches de la fête de l'ordre les dangers redoublèrent. Nous vîmes rôder autour de l'enclos des marchands de Genève qu'on soupçonnait d'être ou des libraires de cette ville vendant secrètement leurs livres 3*7 , ou des ministres déguisés. Ce ne fut pas tout: des essaims de jeunes Cauchoises allant en pèlerinage venaient longuement prier à notre église ; or, ceux qui ont été au pays de ces jeunes filles, qui savent qu'il n'y a rien de plus parfait que leur taille , de plus blanc que leur peau , de plus noir que leurs beaux yeux, se doutent du ravage que leur dévotieuse présence pouvait faire dans les rangs de nos jeunes moines ; l'abbé , le prieur , le sous-prieur , en furent épouvantés : Maître Luc, me dirent ils , tout le noviciat devient en classe de plus en plus raisonneur , à la récréation de plus en plus indisciplinable , et au dortoir nous entendons la nuit de plus en plus soupirer. Notre recours est en vous : aux armes ! maître Luc , aux armes î Mes révérends , leur dis-je de nouveau, je vous réponds de vos novices,

XVIe SIÈCLE. 3o3

et je leur tins de nouveau parole. Les cloches , au jour de la fête de notre saint patron , sonnèrent en même temps la fête de Fart , et en même temps ma victoire. On n'était qu'au milieu du repas lorsque mes gens et moi portâmes en grande pompe un ânon aG , gras , tendre , sur un grand plat fait exprès à sa mesure pendant qu'il pâturait et qu'il bondissait encore dans le pré de l'abbaye. Il était piqué de lard de sanglier 329 , il était rôti à point , il exhalait le fumet le plus appétissant. Jamais , non, jamais je n'ai entendu applaudir ainsi un plat ; jamais, non , jamais, je n'entendrai de si grandes acclamations. Mais quoi ! je n ai pas fini. Au dessert je servis des sucreries figurant les viandes330 dont on venait de manger , et non de belles Cauchoises , et non des personnages indécens , comme c'est malheureusement aujourd'hui la mode331. Pensez d'ailleurs qu'il ne manquait ni pain d'épice à la cannelle, à la muscade, au girofle'32 , ui gaufres , ni masse-pains , ni pâte d'abricots 3i) , ni conserves de roses, ni conserves de Provins334. Pensez qu'il n'y manquait non plus ni vins fins , ni vins muscats, ni vins artificiels , ni vins de groseilles , de framboises, de coings, de prunes., de fenouil335, ni hippocras au vin d'Espagne ou de Malvoisie, ni clairette au vin blanc , au miel écume , au girofle , au safran , au musc336. Pensez qu'il n'y manquait rien de tout ce qui peut flatter la vue , l'odorat et le goût; aussi notre jeunesse , revenant sincèrement à

5o4 XVIe SIÈCLE.

ses devoirs et à ses vœux , finit, avant de se lever , par entonner l'hymne de saint Bernard , et jura de lui être éternellement fidèle.

Le lendemain , les moines s'assemblèrent au son de la cloche ad capilulum capitulantes 3:;? , et , en vertu des privilèges de leurs anciennes chartes , me nommèrent solennellement cuisinier héréditaire de l'abbaye 3 3\

Tout à coup le cuisinier héréditaire cessa de parler ; il apercevait à sa droite le chemin de l'abbaye. Il me dit, avant de me quitter, combien il était charmé de ma rencontre; mais emporté par son cheval qui sentait la grange et le foin des moines , il ne put achever son compliment , l'autre moitié resta dans sa bouche.

Les instrumens des jeux.

Reviendrai-je encore au travail de Dominique ? et pourquoi pas.

Dominique , dans sa description des arts et métiers, divise les instrumens des jeux en instrumens de jeux sur terre et en instrumens de jeux sur îable.

Commençant par les premiers ,

Il parle du jeu du palet :,3; ;

Il parle du jeu de boules340 ;

Il parle du jeu de mail , palemail ou jeu de boules poussées par des maillets emmanchés de pals ,

XVIe SIECLE. 3o5

de bâtons , dans une enceinte ou de planches ou de maçonnerie , ou de terrasses gazonnées341 ;

Il parle du jeu des quilles342 ou jeu de boules , poussant, renversant des pals, des bâtons dressés ; Il parle du jeu de paume , jeu de boules faites en lainn , en crin , poussées et repoussées avec des raquettes , soit en plein air , soit dans des bâtimens clos p dont la prodigieuse multiplicité avait, il n'y a pas très long-temps , effrayé le parlement344. Continuant par les instrumens des jeux sur table :

Il parle du jeu du galet, jeu du palet poussé et repoussé avec la main sur une table entourée d'une large rainure , où celui qui laisse tomber le galet, le palet, perd 3,s;

11 parle du jeu de billard , espèce de jeu de palemail sur une table tendue d'un tapis , où les boules , au lieu d'être poussées dans la même direction par un maillet, sont poussées l'une contre l'autre par le bout de bâtons appelés billards 346;

Il parle du jeu des dés1'7, originairement le jeu des osselets ;

Il parle du jeu des échecs34" ; Il parle du jeu des dames, matériellement le jeu des échecs , moins les grosses pièces349. Il dit qu'on pourrait mettre ce jeu dans une division de jeux sur siège. Effectivement , il y a un grand nombre de formes, de tabourets, de scabelles, qui ont le dessus empreint d'un damier 3 °;

3o6 XVP SIÈCLE.

Il parle du jeu de cartes et de tarots :> , originairement, lui a-t-on dit , un jeu d'images3", auquel a été depuis ajouté un jeu de dés dont les points, depuis un jusqu'à dix, ont été empreints sur les cartons ou cartes"53.

Ensuite il dit que la plus grande partie des instrumens des jeux se fabriquent au tour , parce que la forme du rond, du cercle, de la roue , de la boule, est celle qui se prête le plus au hasard.

Ensuite il dit que le jeu des cartes envahira ou dominera tous les autres ;

Parce qu'il est le jeu le plus joli ;

Parce qu'il est le plus varié ;

Parce qu'il est le plus amusant ;

Parce qu'il est le jeu de tous les temps, de toutes les saisons , de toutes les heures ;

Parce qu'il est le jeu des hommes, des femmes, des vieillards, des enfans; le jeu de tous les sexes et de tous les âges.

Les instrument de musique.

Au moins la moitié de ce chapitre est de Dominique ; mais, cette moitié, je l'ai raccourcie de beaucoup; et sans doute si Dominique eût à son tour retravaillé la mienne, il l'eût de beaucoup allongée.

Dans les maisons où il y a salle à manger , salle de compagnie , salle de jeu , il y a ordinairement

XVIe SIÈCLE. 307

salie de musique. Les bancs des musiciens sont rangés : je vois étalés sur leurs pupitres le% jolis cahiers d'Altaignant331 et de Ballart355, qui aujourd'hui impriment les signes des sons, les signes de la musique, aussi bien que les signes des pensées, les signes de la parole.

Au-dessus des cahiers sont pendus ou posés des instrumens de toute espèce.

Il ne m'est guère possible et il m'importe assez peu de savoir quel est le plus ancien. J'aperçois dans le fond l'orgue avec ses divers jeux qui reçoivent l'air des porte-vents qui le reçoivent des soufflets. Je sais qu'aujourd'hui le porte-vent est garni d'une claquettc ou tremblant, et que les jeux ont chacun leurs basses ou pédales, dont la touche se trouve sous le pied356.

Tout près est le clavecin , fils de l'orgue.

Pour moi, et sans doute pour bien d'autres , ce sont les rois des instrumens. L'un est à lui seul un concert d'instrumcns à vent ; l'autre un concert d'instrumens à corde337.

L'orgue fait en même temps entendre lu trompette à potence, à tortil333 , le dessus de trompette ou clairon 35y , la basse de trompette ou saquebute360. Il fait en même temps entendre le haut-bois, le dessus de haut-bois ou petit haut-bois , les basses du haut-bois ou grands haut bois de deux, trois pieds de long >6î , ïa flûte à bec , le dessus de flûte

5o8 XVIe SIÈCLE.

ou flûtet, la basse de flûte, ou flûte allemande, ou flûte traversière , ou grande flûte à neuf trous162.

Le clavecin, l'orgue à cordes, fait entendre la mélodieuse viole, le dessus de viole ou violon, la première basse de viole ou viole bâtarde, la seconde basse de viole ou contra, la basse de viole, ou simplement la basse ô\ Il fait entendre aussi le luth , le téorbe , la guiterne, et les autres instramens de percussion i64.

Je suis fâché que dans plusieurs concerts on bannisse la trompette marine , cette ancienne basse retentissante composée de trois tables en triangle, assemblée, emmanchée d'une longue touche, montée d'une seule corde portant sur un chevalet dont un pied, qui n'est pas fixe, imite, par le tremblement que lui fait faire la vibration de la corde sous l'archet, le son d'une trompette36'.

C'est un miracle, dit-on, que la justesse de nos instrumens actuels. Ah! non, ce n'est pas un miracle, quand on considère qu'outre les bonnes méthodes instrumentales , telles que le Traité de musique pratique par Bulland366, rien n'est plus commun aujourd'hui que les Tablatures de flûte3% de guitare368, de luth369, de sistre370, d'épinette37*.

D'abord instrumens bons ;

Puis instrumens beaux.

Autrefois les fabricans d'instrumens pouvaient bien employer l'étain , le cuivre pour faire les instrumens à vent ; mais s'ils employaient l'argent ou

XVIe SIÈCLE. 309

l'or, ils étaient querellés par les orfèvres^72. Ils pouvaient bien aussi employer le sapin et le bois ordinaire , le buis, même l'ébènejjpour les instrumens à cordes ; mais s'ils filetaient les ouïes ou les roses avec des bois coloriés, de la nacre , de l'ivoire, ils étaient querellés par les tabletiers3?3. Maintenant le roi les a réunis en corps de jurande, et il leur a permis d'employer toute sorte de matières374. On peut maintenant avoir de bons et beaux instrumens.

Les armes.

Ce chapitre est tout entier à Dominique ; je le laisse à peu près tel qu'il l'a fait.

Les hommes ont commencé par se battre avec des ossemens , des mâchoires de grands animaux qu'on n'enterrait pas encore. Ces ossemens étaient de courtes massues, auxquelles ont succédé les longues et noueuses massues de bois épineux , auxquelles dans toutes les parties du monde ont en différens temps, mais chronologiquement, succédé d'autres meilleures ou plus meurtrières armes; car dans les mêmes besoins l'esprit humain est un , et opère toujours de même 3?5,

Au Pérou nous sommes encore à l'arc ;

En Europe, en France, on a passé l'arc, l'arbalète ; on les a abandonnés ;

On en est au canon , à la couleuvrine.

3io XVIe SIÈCLE.

On les a même passés ; on en est aux petits ca- 310ns portatifs, à l'arquebuse, au mousquet.

Je vais dire de quelle manière on les fabrique à Sainî-Etienne , où l'on a le charbon , le fer , les chutes d'eau3?6; où sont les plus grands ateliers de la France377, et sans doute du monde.

Le fer est laminé ; le fer laminé est courbé en tube ; le fer courbé en tube est soudé, fourbi, poli, foré , ajusté. C'est un canon d'arquebuse ou de mousquet qu'on enrichit quelquefois de gravures d'or moulu ; alors il est monté sur le bois ou fût; il est ensuite garni de son serpentin378; il est prêt à recevoir la mèche, la poudre, le plomb, à recevoir la mort , à la lancer.

La manière de forcer les casques , les corps de cuirasse est la même que celle de forger les arquebuses ; celle de les fourbir , de les polir , la même ; celle de les graver, de les dorer , la même379.

Dans les nouvelles fabriques on bat les lames d'épée au martinet330.

II ne tiendra pas à moi qu'on sache dans mon lointain pays combien la nation française est guerrière. Un de mes amis , valet de chambre d'un homme de robe , a voulu avant que je sortisse de la maison me montrer le cabinet d'armes : il y a des épées, des hallebardes^ des pistolets, des escopettes, des poitrinaux, des arquebuses, des mousquets; il y a six petits canons, six fauconneaux, montés sur leurs affûts 38\

Les voitures.

Maintenant plus de Dominique.

Les Français avec qui je vis me disent : un homme attentif comme vous ; un homme qui écoute comme vous.., Je mérite peut-être quelquefois cette petite louange.

Il n'y a pas très long-temps que dans une maison où je me trouvai un avocat qui était peut-être un médecin , ou même un financier , ou même un commerçant , mais qui à sa mise ne me paraissait point porter sa science en carrosse, parla cependant assez pertinemment des carrosses. On va voir si je fus attentif , si j'écoutai bien.

Pour moi , dit-il, j'en sais plus qu'on en sait sur les litières et sur les carrosses ; j'en sais sans doute trop , car , dans le monde , toutes les fois que j'en entends parler , je suis obligé de redresser beaucoup de gens.

Je sais que nos litières à simple chaise à bras , à chaise encaissée, que nos litières à brancart sont anciennes en occident , et plus anciennes en orient32 ;

Je sais encore mieux que je ne sais pas et qu'on ne sait pas quand pour la première fois elles ont été décorées de soieries , de franges , de glaces , de glaces couvertes de devises, de vers écrits en lettres d'or 383 ; mais je fais cjes recherches , soit dans les

3ia XVI* SIÈCLE.

inventaires mobiliers , soit dans les comptes des grandes maisons , et je le saurai.

Je sais que les chars où les hommes se font porter sont de même anciens, fort anciens ; je sais que les Romains en avaient 3<°'4 ; je sais qu'au XIIIe siècle les Françaises en avaient335, comme aujourd'hui les Françaises et les Français en ont 386.

Je sais encore mieux que je ne sais pas et qu'on ne sait pas quand pour la première fois ces chars ont cessé d'être des charrettes couvertes , roulant sur des essieux; quand pour la première fois ils ont été suspendus sur des ressorts387 ; quand leur couverture à forme de demi-cercle a été changée en couverture élevée, plate, à quatre eaux, en impériale ; quand ils ont été en dedans rembourrés, matelassés de laine ; quand ils ont été en dehors couverts de cuir, de drap, de velours ; quand ils ont été garnis de mantelets se houssant , s'abattant , de custodes, de rideaux; quand ils ont été sculptés, peints, cloutés de millions de petits clous dorés 'i88; enfin, quand ils ont été dignes de leur nouveau nom italien , de char rouge, carro rosso, carrosse3"7. Du reste, je fais aussi des recherches soit dans les inventaires mobiliers, soit dans les comptes des grandes maisons, et je le saurai.

En attendant , je sais que c'est durant nos troubles civils qu'ils ont été armés , aux quatre coins , d'épjçux, de pistolets avec balles, moules de balles, poudre et fourniment v , que c'est encore vers ce

XVIe SIECLE. 3i3

temps qu'ils ont été quelquefois construits en lits de poste'9', qu'ils ont été en temps de deuil drapés de noir 392.

En attendant, je sais aussi que l'usage de ces voitures devient tous les jours plus général 3?\

Je sais qu'il en est de même en Allemagne394 ; de même en Italie , où les carrosses sont les plus riches395; de même en Angleterre, où ils sont les plus élégans 39<s.

Je sais que nos successeurs , ne pouvant mieux faire, feront autrement, et que, si nous avions fait comme ils feront , ils auraient bien sûrement fait comme nous faisons.

Enfin je sais qu'on nomme celui qui mène un coche le cocher'97, et celui qui mène un carrosse le carrossier 39<\

Le monnayage.

Voici maintenant une historiette au moins aussi vraie qu'une histoire.

Il y eut sous le règne du feu roi , à l'hôtel des monnaies de Paris, une assez plaisante dispute. Un mécanicien nommé Abel avait trouvé le moyen de frapper au balancier les pièces de monnaie3". Les frappeurs au marteau se dirent à l'oreille que. leur état serait perdu , que tout le monde pourrait aussi bien qu'eux frapper au balancier; ils dirent à tout le monde que la monnaie frappée au balancier

5i4 XVIe SIÈCLE,

était déformée; cependant elle était mieux formée. Ils dirent que l'empreinte n'en était pas nette; cependant elle était plus nette. Us dirent qu'on avait toujours frappé au marteau 4co ; une partie du monde fut alors pour eux. Ils dirent que les novations avaient bouleversé la religion , l'état ; ils eurent alors tout le monde. Depuis on a abandonné le balancier , on a repris le marteau , et sans doute pour ne plus le quitter.

Autant de lettres de l'alphabet , autant d'hôtels de monnaies ; chacun a la sienne 4°l.

A écrire aussi que, depuis François I" , la valeur métallique des pièces de monnoie égale à peu près la valeur métallique des pièces de métal du même poids 4o?.

L'écu vaut. ... 3 liv. 5 s. » den.

Le demi-écu. . . 1 12 6

Le quart-d'écu, » 16 » 4c3.

Les arithméticiens prétendent que cette division monétaire n'est pas bonne ; les monnoyeurs répondent : chacun son métier !

Le papier.

Sous le titre de blason du cabinet4°4 , la poésie a bien voulu se charger d'en décrire le mobilier. Que d'objets !

Je parlerai seulement du papier, qu'on ne fait en aucun lieu de France , pas même à Troyes4°3 ,

XVIe SIÈCLE. 3i5

pas même à Avignon405, pas même à La Rochelle407, pas même à Thiers48 , pas même aux moulins anglais établis en France409, aussi bien qu'à Clermont4'° , où la ramené coûte cependant guère plus de trois livres |,\

U encre.

Doit-on parler de l'encre avant de parler du papier? Je vois que les avis sont partagés. Ce qu'il y a de sûr , c'est qu'après avoir parlé de l'un il faut parler de l'autre. Je dirai donc que l'encre la plus commune est composée d'eau de pluie412 ou devin, de noix de galle , de vitriol et de gomme4'3 ; qu'il y a de l'encre de toutes les couleurs et notamment de l'encre rouge , composée de brésil et de lie de tartre414 ; qu'il y a de l'encre d'argent liquide415 qui fait bien sur le vélin noir ; qu'il y a de l'encre d'or liquide , composée de feuilles d'or , de miel , de gomme dissoute4'6 qui sur le vélin pourpre ne plaît pas moins à l'œil ; qu'il y a de l'encre phosphorique dont l'écriture est lue la nuit4'7; enfin , qu'il y a de l'encre ammoniaque dont l'écriture n'est visible qu'après l'avoir approchée du feu48.

L'imprimerie.

Il faut obéir aux lois du pays où l'on habite. Que je suis fâché qu'elles me défendent de mettre

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l'imprimerie ? même la fonte des caractères , parmi

les arts mécaniques !

J'aurais mentionné Tory de Bourges qui a trouvé les proportions entre la tête de l'homme et les lettres romaines419 , Vergier et ses successeurs, dessinateurs des lettres grecques 4*° , l'habile fondeur Le Bé , issu de cette ancienne famille d'habiles papetiers de Troyes421 ; et avant eux Garamon , qui leur a taillé les meilleurs poinçons 422.

Ici je ne puis donc rien dire de ce règlement sévère par lequel les fondeurs sont astreints à travailler depuis cinq heures du matin jusqu'à huit du soir423.

Ici non plus je ne puis rien dire des perfections mécaniques de la presse, si bien disposée pour que le frappement soit égal sur toutes les parties du papier424 , du perfectionnement de l'encre préparée à l'urine humaine425.

Ici je ne puis sans doute parler même de l'ordonnance qui veut que le tirage soit fait dans les vingtquatre heures après la composition de la forme4*6.

La reliure.

Mais les lois ne me défendent pas de parler ici des relieurs.

Je les ai épiés ; je les ai vus assembler les feuillets non comme autrefois avec des gros fils de chanvre , mais avec des nerfs de parchemin , de cuir , je les ai vus aplatir le dos , le rendre quelquefois

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tout uni4'7. Je les ai vus dorer, argentcr sur tranche; j'ai suivi leurs ingénieuses opérations. Ils serrent d'abord le livre entre les deux montans d'une presse ; ils grattent les trois côtés de la tranche et ils les oignent d'une mixtion de blanc d'oeufs , de bol d'arménie et de sucre-candi qu'ils laissent sécher ; ensuite , ils passent légèrement sur ses trois côtés un pinceau trempé dans l'eau ; et ils y appliquent la feuille d'or ou d'argent , ils la polissent avec une dent de chien438, et c'est fini.

Je puis dire aussi comment , contre l'action de l'air ou la poussière , ils défendent les couleurs des tranches , par des rebords descendant des plats du livre où au milieu de filets , de fleurs , d'enroulemens est souvent écrit le nom de celui auquel il appartient 42?.

La législation des arts.

Il ne faut pas croire que les statuts des corps de métiers soient modernes : ils font partie des lois romaines430; mais à mesure qu'ils ont été vers l'âge de la féodalité ils se sont chargés de ses chaînes451. Maintenant, à mesure qu'ils s'en éloignent, ils s'en déchargent. Cependant ils sont eneore sous le poids de la plus lourde, sous le poids des j urandes et des maîtrises 43\

Peu de temps après mon arrivée en France, je me trouvai dans une belle salle d'une riche maison de Lyon, où je demandai si, aussi bien qu'en Turquie, l'industrie en France ne pourrait être libre.

3i8 XVIe SIÈCLE.

Non , répondit une personne , les ouvrages faits dans les enclos descominanderies43*, dans l'enceinte de certains hôpitaux434 , des châteaux privilégiés*35; des Salvetat 436 , où il n'y a pas de maîtrise , ce qui revient au même , de garantie , sont tous mauvais ; j'ai remarqué, moi , que le chapeau , l'habit , les chausses, les souliers, faits dans la ville jurée437 ou des maîtrises , me durent deux fois plus que ceux faits dans le faubourg non juré438 qui toutefois touche au rempart.

Si ! dit une autre personne , car j'ai remarqué , moi , tout le contraire. J'ajouterai du reste que je suis d'une province dant les états ont demandé l'entière liberté des arts4'9 ; je suis Breton.

Ces jours-ci je lisais diverses lois qui permettent aux maîtres artisans d'exercer à la fois deux métiers; qui permettent aux maîtres artisans des villes où il y a parlement d'exercer leur métier dans toute la France ; qui permettent aux maîtres artisans d'une ville où il y a présidial de l'exercer dans toute l'étendue de la juridiction. Voilà un commencement de liberté ; la voici toute entière. Moyennant finance, l'ordonnance de i58i déclare maîtres tous les compagnons artisans , lorsque , suivant la grandeur des villes où ils voudront s'établir , ils paieront depuis un écu jusqu'à trente440.

Et toutefois le public a moins tenu à l'exécution

XVIe SIÈCLE. 3 19

de cette loi que les jurandes ont tenu à son inexécution , aussi est-elle tombée en désuétude44'.

Les artisans.

Dans certaines bourgades les artisans sont encore serfs44'. Dans certaines provinces , s'ils altèrent les matières qu'ils travaillent , ils sont encore punis de mort44\ Dans certaines corporations, leur teneur d'écriture 9 leur clerc , est encore leur magistrat 444.

Qu'on ne croie cependant pas qu'au temps présent ils ne soient pas beaucoup plus considérés qu'au temps passé.

En effet, il y a aujourd'hui beaucoup plus d'or, beaucoup plus d'orfèvres; beaucoup plus de soie , beaucoup plus de fabricans de velours ; beaucoup plus de fabriques , beaucoup plus de chefs de fabrique , c'est-à-dire beaucoup plus d'artisans s'approchant de l'état d'avocat et de magistrat.

Aujourd'hui le roi ne dédaigne pas de conférer lui-même avec les artisans sur le perfectionnement de leurs ouvrages445.

Il ne dédaigne pas d'ériger en titre d'office le . métier de certains d'entre eux 446.

J'ajoute qu'aujourd'hui les artisans se défendent eux-mêmes avec leurs lois , ou si vous voulez qu'ils se défendent eux-mêmes contre leurs lois : elles sont aujourd'hui toutes en français4'7.

320 XVIe SIÈCLE.

Hé ! qui ne sait d'ailleurs que durant les dissensions religieuses ils ont été jetés dans les conseils des ligueurs , pêle-mêle avec les gens de robe , les nobles , les ecclésiastiques448 ? On dit que le souvenir s'en est conservé sur leurs registres ; je ne sais ; mais je le vois conservé sur leurs figures.

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